Départ (1)

Départ (1)

La petite couleuvre se réchauffait sur une pierre plate, profitant des derniers rayons du soleil matinal qui illuminaient la clairière. Elle emmagasinait la chaleur, se préparant à rejoindre son terrain de chasse favori. La pelle de Lanea ne lui en laissa cependant pas le temps écourtant prématurément la vie du malheureux reptile.

Alors qu’elle revenait des latrines de leur campement improvisé, la jeune mage avait en effet aperçu ce qui pour elle ne pouvait être qu’un serpent venimeux. Dans un réflexe de survie, elle avait donc tranché la tête de cet ophidien, qui, encore engourdi par la fraîcheur nocturne, n’avait eu aucune chance de s’enfuir.

Le bruit du métal frappant le rocher avait instantanément réveillé Domiel et Djashim, qui se levèrent en sursaut.

– Qu’est ce qui se passe ? demanda le jeune garçon, la voix encore ensommeillée, mais sortant déjà le petit couteau dont il ne se séparait jamais.

Lanea se sentit soudainement un peu stupide. Elle n’avait pas du tout eu l’intention de réveiller ses compagnons de voyage. Peut-être avait-elle surréagi ? Elle expliqua d’un ton d’excuse :

– Il y avait un serpent…

Domiel s’approcha avec un léger sourire. Il avait lui aussi le regard un peu endormi, mais on lisait dans ses yeux sa bienveillance habituelle.

– C’est juste une couleuvre, Lanea. Elle est non venimeuse. Mais tu as eu raison, dans le doute, mieux vaut être prudent. Le forêt recèle parfois des dangers bien plus grands que cela. Mais le prochaine fois, évite de faire trop de bruit. Même si nous sommes à présent hors des frontières de Dafashûn, nous devons rester discrets. Je ne connais pas assez cette contrée pour être certain des intentions de ses habitants, s’il y’en a.

– D’accord, répondit Lanea, confuse.

Dans un geste spontané, Domiel s’approcha de la jeune femme et l’embrassa pour la réconforter. Djashim fit une petite grimace.

– On repart ? demanda-t’il.

Cela faisait maintenant deux jours que les trois compagnons voyageaient dans la vaste forêt qui entourait le massif des Lanerpic. Lanea, qui avait passé la majeure partie de sa vie sous le climat artificiel du dôme de Dafakin, avait du mal à s’habituer aux bruits et à l’atmosphère de ce lieu sauvage. Les simples bruissements de feuilles mortes, très certainement provoqués par les petits rongeurs qui vivaient là, la faisaient sursauter. Elle avait également du mal, la nuit, à trouver le sommeil, entourée du hululement des hiboux et autres prédateurs nocturnes, sans parler des énormes lézards verts qui venaient chercher la chaleur sous les couvertures des voyageurs. Elle essayait le plus possible de cacher son inconfort, ne voulant pas se révéler être un fardeau pour Domiel et Djashim. Le mage, qui avait vécu en Sorcasard, semblait s’être habitué depuis longtemps à cette ce rude style de vie, et son jeune compagnon, poussé par sa curiosité, se rendait à peine compte des difficultés du voyage.

Lanea regarda Domiel. Il avait bien changé depuis son départ de Dafashûn. Le poids des ans se faisait sentir sur son visage, une impression encore renforcée par la blancheur de sa barbe et de ses cheveux. Il avait le même âge que la jeune femme, et pourtant, on lisait dans son regard la sagesse de quelqu’un de bien plus vieux. Était-ce la vie en dehors du Royaume des Mages qui l’avait transformé ainsi ? Lanea n’osait imaginer les dangers qu’il avait dû rencontrer dans ces contrées sauvages, depuis le début de son exil.

Cela ne faisait que renforcer l’affection qu’elle avait pour cethomme qu’elle aimait depuis qu’il s’étaient rencontrés à l’université de Dafakin. Elle admirait sa force de caractère et sa détermination. Il était prêt à risquer sa propre vie pour ses convictions et la mission qu’il s’était fixé. Une mission dont l’importance était plus que vitale, se rappela Lanea. Il leur fallait atteindre au plus vite leur destination : le sort de Dafashûn, et peut-être du monde tout entier, dépendait de ce qu’ils découvriraient dans les montagnes. Tout ce qu’elle espérait à présent, c’était que la piste forestière qu’ils suivaient leur permettrait bientôt d’atteindre les premiers contreforts des Lanerpic.

Plus ils avançaient, cependant, plus Domiel semblait perplexe, ce qui n’était pas pour rassurer Lanea. Elle arrivait encore, même après neuf ans de séparation, à lire les expressions de son compagnon, et elle voyait le doute dans son regard. Il continuait malgré tout de parler avec assurance, probablement pour ne pas inquiéter inutilement Djashim.

Le jeune garçon, qui marchait en tête, semblait infatigable. Il vivait cette aventure comme un jeu, et son énergie était quasi-inépuisable. Lanea fut donc surprise quand elle le vit s’arrêter soudainement.

– Qu’est ce que c’est que ça ? demanda t’il, désignant du doigt un tas de pierre qui avait manifestement été assemblé de main d’homme et se trouvait au milieu du chemin. L’une des pierre était marquée d’une inscription runique écrite dans un dialecte que Lanea ne reconnaissait pas. La couleur rouge des caractères cependant, semblait de très mauvaise augure.

– Je ne sais pas, répondit Domiel à l’interrogation de Djashim, tout en s’approchant de l’objet avec précaution. C’est probablement un cairn, marquant l’entrée dans le territoire d’une tribu de la forêt, mais ça pourrait tout aussi bien être autre chose.

– Comme un symbole nous avertissant d’un danger ? demanda Lanea, inquiète.

– C’est possible, mais difficile à dire. Dans tous les cas, nous ne pouvons pas nous arrêter ici : il nous faut continuer, mais restons prudents. Nous en savons très peu sur les tribus nomades de Lanerbal, et il est impossible de savoir la signification que cet objet a pour eux. Si nous entrons dans un de leur lieux sacrés, nous serons peut-être obligés de courir pour en sortir au plus vite…

Lanea acquiesça, peu rassurée. Domiel avait raison, cependant : ils ne pouvaient pas errer dans la forêt au hasard. Ils fallait que les voyageurs continuent à suivre le sentier, sinon ils seraient bel et bien perdus. Ils passèrent donc le cairn en faisait bien attention de ne pas l’approcher de trop près, et poursuivirent leur route. Ils marchèrent ainsi pendant un quart d’heure, les yeux et les oreilles aux aguets. Domiel leur fit alors signe de s’arrêter.

– Je vous propose de nous reposer un peu ici avant de reprendre.

Lanea ne pouvait qu’approuver. Cela faisait maintenant plus de deux heures qu’ils marchaient, et une petite pause se révélerait la bienvenue, ne serait-ce que pour lui permettre de relâcher sa tension nerveuse. Alors qu’elle s’adossait à un arbre pour reposer ses jambes endolories, la jeune femme sentit l’air siffler à coté d’elle. Elle se retourna et vit une flèche à l’empennage rouge plantée dans le tronc, à un pouce de sa tête.

Instantanément, elle se releva. Domiel et Djashim étaient eux aussi déjà sur le qui-vive, alertés par ce qui venait de se produire. Ils essayaient de déterminer la provenance de la flèche, mais en vain.

Tout d’un coup, une homme surgit de derrière les arbres. Il était vêtu de peaux de bêtes, et son visage était couvert de motifs rouges, rappelant les runes qu’ils avaient vues sur le cairn. Même ses paupières étaient peintes… Il tenait en main un arc de bois grossier mais qui semblait d’une solidité à toute épreuve. Une flèche y était encochée, pointée directement vers Domiel.

Avant que Lanea ait eu le temps de dire un mot, quatre autres individus apparurent. Il ressemblaient comme deux gouttes d’eau au premier arrivant. En un instant, ils encerclèrent les trois compagnons, ne leur laissant aucune échappatoire. Le premier homme s’exprima alors dans un Dûeni approximatif.

– Poser arme ! ordonna-t’il d’un ton péremptoire.

Domiel et Djashim obtempérèrent immédiatement. Les indigènes se rapprochèrent et s’emparèrent de leurs sacs, ainsi que celui de Lanea.

Le premier homme poussa alors Domiel en criant :

– Suivre !

Nul besoin d’être devin pour comprendre ce qu’il voulait. Les trois compagnons n’avaient pas le choix : ils ne pouvaient qu’obtempérer, en espérant que leur vie serait épargnée. De voyageurs, ils étaient devenus prisonniers…