Combat (3)

Combat (3)

La vallée de l’Ikrin, au sud de Sortel, était un endroit presque idyllique. Les rives du grand fleuve de Sortelhûn, richement irriguées, regorgeaient d’une flore verdoyante. L’herbe était haute et grasse, et agréable au toucher. La terre était riche et les paysans de la région fournissaient les meilleurs produits de Sortelhûn. Tout près du fleuve, les deux rives étaient fortement boisées, sauf aux alentours d’Ikrinbrûg, le petit village situé au bord du pont de l’Ikrin. Là, la végétation avait fait place à des habitations de grès et l’homme avait posé sa marque, mais de manière harmonieuse, laissant au paysage sa beauté presque sauvage.

Tout ce vert contrastait agréablement avec les contrées qu’avait dû traverser Aridel depuis son départ de Fisimhen. Le mercenaire se laissa un instant porter par la beauté envoûtante du paysage avant d’être rappelé à l’ordre par la dure réalité de ce qui l’amenait en ces terres.

Aridel marchait en tête d’une colonne de cinquante hommes, juste derrière le lieutenant Daikald, son officier supérieur. Tout autour d’eux se trouvait la légion de Sortel, une troupe de près de vingt mille sorteluns se dirigeant vers le pont de l’Ikrin, prêts à défendre leur pays.

Nombre de ces hommes n’avaient jamais connu la guerre, mais leur moral semblait élevé, et tous réprimaient leur peur. Après quatre jours de marche forcée, certains parmi les plus âgés étaient visiblement las et fatigués, mais leur visage faisait preuve de la même détermination que les autres. Aridel éprouvait de la pitié pour ces hommes, pour la plupart des fermiers appelés pour défendre leur terre, et que le combat, s’il ne les tuait pas, risquait de changer à jamais.

Le mercenaire se devait cependant de rester ferme. Son aptitude au combat lui avait valu le rang de sergent, et son devoir était de guider ces hommes et de leur montrer l’exemple face à l’ennemi.

Mais qui pouvait rester stoïque face à un ennemi aussi formidable que les Sorcami ? Aridel lui même ignorait comment il réagirait face à une armée d’homme-sauriens, alors que dire de ses compagnons d’infortune ? Sous-équipés (certains ne portaient que des lances de bois en guise d’armes ), peu entraînés, il y avait fort à parier qu’ils fuiraient à la première charge des Sorcami. Il fallait espérer que les officiers sauraient les rallier à temps.

Aridel ne comprenait pas que les officiers n’aient pas fait détruire le pont de l’Ikrin. Il savait cependant que cela n’aurait fait que peu ralentir les Sorcami : il était facile de traverser l’Ikrin, au courant peu intense, en barge. Et il y avait fort à parier que les Sorcami disposaient de Raksûlaks, pour qui l’eau ne constituait pas un obstacle.

Les Sorteluns avaient tout de même déjà disposé quelques pièces d’artillerie, et même des antiques catapultes tout le long de la rive nord, afin de défendre le pont. La vue de ces canons redonna un peu d’espoir à Aridel. Même un Sorcami pouvait être déchiqueté par un boulet de canon. Que n’aurait-il cependant pas donné pour disposer des dragons volants des mages, capable de semer la mort enflammée dans le ciel. Deux jours auparavant, il s’en était d’ailleurs ouvert à Domiel, qui était originaire du royaume des mages.

artillery_600

« Les autorités de Dafashûn ont une politique très stricte de non ingérence, avait répondu le mage. Même pendant la guerre des Sorcami, c’est avec réticence que mon peuple a décidé d’aider l’empire de Dûen. Les mages souhaitent conserver leur sacro-sainte neutralité, et même s’ils décidaient d’aider Sortelhûn, ils enverraient probablement d’autres médecins, comme moi, et pas des dragons. »

Ainsi s’étaient envolés les espoirs d’Aridel. Il ne lui restait à présent plus qu’à affronter ses peurs, et guider ses hommes.

Quand la colonne arriva à moins d’un quart de lieue de la berge nord, à l’intérieur d’un petit bois de chênes noueux, le lieutenant les fit s’arrêter.

– Sergent, voici notre poste de défense, dit-il en regardant sa carte. Nous nous trouvons en deuxième ligne, juste derrière le peloton du lieutenant Iûdel, qui tiendra la première ligne. S’il bat en retraite ou est vaincu, la défense de cette partie de la berge sera notre responsabilité. Informez les hommes.

– Oui, lieutenant. Lieutenant, si je peux me permettre … commença Aridel

– Oui sergent ?

– Ne pourrions nous pas mettre en place des obstacles sur le chemin des Sorcami ? Cela nous permettrait de les attaquer à distance pendant qu’ils les contournent.

– Bonne idée sergent, je n’y avais pas pensé. Mettez ça en place, je vous fais confiance.

– A vos ordres, lieutenant.

– Et sergent, les Sorcami seront là demain, donc faites vite. Et faites en sorte que les hommes aient leur repos ce soir.

– Oui lieutenant.

Aridel savait qu’un dur labeur l’attendait. Ce n’était plus le moment d’avoir des états d’âme : il fallait agir. Ils devaient être prêt pour le lendemain.