Cersamar (6)

Cersamar (6)

La campagne était étrangement calme et silencieuse. Les seuls sons qui parvenaient aux oreilles d’Aridel étaient le grondement sourd et lointain du pilonnage des navires d’Oeklos et le bruit des sabots de son cheval sur le chemin pavé. C’était comme si la nature toute entière retenait son souffle en attendant la tempête qui s’annonçait.

A l’horizon, l’épaisse fumée noire qui couvrait le ciel ne laissait guère de doute quant à la violence du bombardement. Aridel était un soldat, et ce n’était pas la première fois qu’il galopait vers le danger. Ses sens étaient aiguisés par un mélange de peur et d’excitation qui lui était à présent familier. Il avait appris a canaliser ces émotions conflictuelles, mettant de coté ses pensées les plus funestes. Même si l’issue de la bataille était probablement déjà écrite, son honneur lui dictait de continuer. Cersamar représentait leur dernière chance de contrer les forces d’Oeklos. Aridel doutait cependant que même la puissance de l’Empire de Dûen fût capable d’arrêter le baron.

Les trois cavaliers Sûsenbi que Takhini avait confié à Aridel le suivaient sans mot dire. Leur visage était de marbre, mais l’ex-mercenaire savait que ces soldats aguerris devaient, tout comme lui, faire face à leurs démons intérieurs. Il secoua sa tête. Mieux valait se se concentrer sur sa mission. Si ses estimations étaient exactes, ils ne devaient plus être loin de l’arrière garde des légions Dûeni, et…

Aridel s’arrêta net, ordonnant aux Sûsenbi de l’imiter. Devant eux, au détour d’une colline verdoyante, venait d’apparaître le plus grand rassemblement de cavalerie qu’il ait été donné au prince d’Omirelhen de voir. Il y avait là au bas mot plus de trois mille hommes et chevaux. Tous semblaient attendre leurs ordres, prêts à galoper à la moindre alerte. Leurs étendards arboraient le signe de la couronne, le blason impérial de Dûen. Ces drapeaux flottaient au vent comme un signe d’espoir, un défi lancé à Oeklos. Aridel ne put s’empêcher de ressentir une vague de soulagement. L’Empire de Dûen était prêt au combat.

Apercevant les nouveaux arrivants, un groupe de cavaliers s’approcha, lances pointées.

– Halte là ! fit le plus proche d’entre eux lorsqu’il fut à portée de voix. Son casque richement décoré trahissait son statut d’officier, un lieutenant, reconnut Aridel. Sur ordre de l’Empereur, la route de Cersamar est fermée, reprit-il. La ville sera bientôt évacuée, et tous les voyageurs doivent rebrousser chemin.

– Nous ne sommes pas des civils, lieutenant, répondit le prince d’Omirelhen. Moi et mes compagnons représentons l’avant-garde d’un régiment Sûsenbi venu prêter main-forte aux légions impériales dans la bataille qui approche. Le reste de nos troupes se trouve à moins d’une heure de marche derrière nous. Aridel sortit alors le pli que le avait remis Takhini. Voici la preuve de ce que j’avance, ajouta-t’il.

Le lieutenant s’empara de la missive qu’il décacheta et lut rapidement. Son regard se porta alors de nouveau sur Aridel. Il jaugea l’ex-mercenaire pendant un moment, apparemment hésitant sur la décision à prendre. Il finit par remettre la lettre à Aridel et se tourna vers le dûeni qui se trouvait juste derrière lui.

– Sergent, ordonna-t’il, conduisez sur le champ cet officier à l’état-major général. Les informations qu’il apporte doivent être vues par le commandement au plus vite. Il se retourna alors vers Aridel. Messire, puis je vous suggérer de renvoyer vos hommes afin qu’ils informent le reste de votre régiment de notre position ? Comme vous pouvez le voir, la bataille a commencé. Pour le moment, Oeklos à l’air de se concentrer sur la rive est, à l’opposé de notre secteur, mais il pourrait très bien pousser jusqu’ici. Dans cette éventualité, votre artillerie pourrait nous être précieuse.

Aridel acquiesça, puis fit un signe de la main aux Sûsenbi qui, comprenant ce qu’on attendait d’eux, repartirent aussitôt. Sans plus attendre, il s’approcha du sergent qui avait été désigné pour être son guide, et les deux cavaliers partirent au galop.

Ils suivirent la routent pendant plusieurs minutes, dépassant la cavalerie Dûeni, pour arriver devant de longues rangées de canons. Les pièces d’artillerie étaient silencieuses. Leurs commandants souhaitaient très probablement économiser les munitions afin de maintenir une réserve suffisante en cas d’assaut direct.

– L’artillerie de la légion de Cersamar, dit simplement le sergent en guise d’explication. Ils sont censés nous couvrir en cas d’assaut mais la plupart de leurs hommes sont mal formés et ils sont mal approvisionnés. Derrière eux se trouve la première brigade de la légion de Dûenhin, qui a pour mission de protéger la rive ouest. Eux aussi manquent de préparation…

Le sergent laissa flotter un silence lourd de sens. Aridel allait répondre, mais il s’interrompit en voyant le spectacle qui s’offrait à ses yeux.

La route longeait à présent une falaise qui surplombait la baie de Cersamar, et l’ex-mercenaire put pour la première fois avoir une vision d’ensemble du champ de bataille. La baie de Cersamar avait une forme de V dont la ville éponyme formait la pointe. C’était la cité elle-même, en proie à un gigantesque incendie, qui était la source de l’épaisse fumée qu’Aridel avait aperçu à l’horizon.

Le plus effrayant, cependant, n’était pas l’état de la ville, mais ce qui remplissait la baie. La mer était couverte de navires dont le nombre dépassait l’entendement. Il y en avait au bas mot plusieurs dizaines, voire centaines. Ils bloquaient complètement l’entrée du golfe, et leurs ponts étaient surchargés d’hommes et de canons. Tous arboraient le pavillon de l’Orbe Noire, le symbole d’Oeklos.

Et ce n’était pas tout. Sur la rive est, à l’opposé du versant ou se trouvait Aridel, on distinguait les formes innombrables de créatures volantes piquant et plongeant. Des raksûlaks ! faillit s’exclamer Aridel. Ils étaient sans aucun doute en train d’attaquer les troupes Dûeni, qui étaient chargées de défendre la rive. Oeklos avait donc amené ces maudites montures volantes ici. Se rappelant qu’un escadron de ces Sorcami volants avait tué sans hésiter un enfant de dix ans, Aridel serra le poing. Seule le voix du sergent lui fit reprendre ses esprits.

– Venez, messire, dit-il, nous ne pouvons pas nous attarder ici.

Aridel détourna le regard avec réticence, s’arrachant à la vision de la bataille qui faisait rage au loin. S’il s’était écouté, il aurait pris les rênes de son cheval pour aller aider ces hommes qui se faisaient massacrer. Mais cela n’aurait servi à rien ,et il avait une mission à accomplir.

Il descendit donc la falaise avec le sergent. Les deux hommes suivaient un chemin aménagé et leur chevaux atteignirent la plaine en contrebas sans difficulté. Ils se dirigèrent alors vers une vaste tente circulaire où flottait le drapeau à la couronne, surmonté s’une hache et d’une épée croisées. Il s’agissait sans aucun doute de l’état-major.

Arrivés à moins de vingt toises\footnote{40 mètres} de la tente, ils furent arrêtés par une patrouille. Le sergent leur parla pendant un moment, et ils durent mettre pied à terre avant d’être conduits à l’intérieur de la tente.

Il y avait là une vingtaine d’hommes debout autour d’une carte de la baie de Cersamar. Tous levèrent les yeux à la vue d’Aridel, et le sergent s’inclina profondément avant de s’approcher d’un homme d’un certain âge. Il lui remit la missive d’Aridel. L’homme la lut rapidement avant de s’approcher.

– Bienvenue à vous, étranger, fit-il. Je suis Sûfil, souverain de Dûen, et au nom de l’empire, je vous remercie de vous joindre à nous.