Cersamar (5)

Cersamar (5)

Lanea, réveillée en sursaut, ouvrit les yeux. Quelqu’un venait de frapper à la porte de leurs appartements ! Qui cela pouvait-il être, en plein milieu de la nuit? Les événements de l’avant-veille se rappelèrent douloureusement au souvenir de la jeune femme. Encore un assassin ? Elle se leva, s’emparant d’un lourd presse-papier, prête à frapper. Domiel et Djashim étaient eux aussi déjà debout et s’approchaient de la porte, les poings serrés. D’un geste, le mage intima à sa compagne de rester silencieuse et avança sa main vers la poignée. Il la tourna alors très doucement et ouvrit la porte, paré à bondir sur leur éventuel assaillant.

Il fut cependant presque surpris lorsqu’il vit un officier de la garde pourpre franchir le seuil. C’était en fait le même capitaine qui les avait arrêtés et qui avait servi de témoin à Omoniel près de trois mois auparavant. Son nom était Pûronia, se rappela Lanea. Elle dévisagea l’officier, qui semblait assez nerveux, chose rare pour un garde pourpre. Il faisait face à Domiel, et se mit à parler d’une voix basse.

– Je viens de la part du seigneur Erûciel, expliqua-t’il. J’ai pour ordre de vous emmener immédiatement hors du palais. Il y va de votre vie. Ceci devrait prouver mes dires.

Le capitaine tendit un message à Domiel. L’enveloppe portait le cachet de l’archimage des Pleblûnen. Le mage l’ouvrit et parcourut rapidement la missive. Ses yeux s’écarquillèrent, et il se retourna vers Lanea et Djashim.

– Habillez-vous, ordonna-t’il. Nous devons partir sans tarder !

Lanea, partagée entre inquiétude et curiosité, s’exécuta sans poser de questions, comprenant l’urgence de la situation. Elle aurait le temps d’interroger Domiel plus tard, l’heure n’était clairement pas à la discussion.

En moins de dix minutes, les trois compagnons, guidés par Pûronia, étaient sortis du palais, laissant sa forme dodécaédrique derrière eux.

Le capitaine des gardes pourpres menait la marche, suivi de près par Domiel, Djashim et Lanea. On était au milieu de la nuit, et le dôme de Dafakin émettait une lumière rouge très faible, donnant un aspect surréaliste aux rues de la capitale. Lanea réalisa que Pûronia les menait vers la porte nord. La jeune femme aurait bien aimé savoir où ils se rendaient exactement, mais le silence était de rigueur, et elle n’osait le briser.

Arrivé à la porte, le capitaine utilisa sa carte d’accès pour ouvrir un passage de service dans lequel tous quatre s’engouffrèrent afin de sortir de la ville incognito. Ils suivirent alors un chemin qui continuait vers le nord, et Lanea réalisa alors quelle était leur destination. Ils allaient vers l’aérodrome de Dafakin, l’endroit où les Sûblûnen entretenaient et entreposaient une grande partie de leurs dragons. Erûciel voulait-il donc leur faire quitter le royaume des mages par la voie des airs ?

Après un peu moins d’une heure de marche, ils arrivèrent à la porte de l’aérodrome, et entrèrent dans le complexe. Il s’agissait essentiellement d’un ensemble de hangars regroupés au bout d’une vaste de plaine qui servait de piste de décollage et d’atterrissage. Pûronia les conduisit dans l’un de ces hangars où les attendait Erûciel lui-même.

– Enfin ! s’exclama l’archimage en les voyant. J’avais peur d’être trop tard. Mes informateurs ont un peu trop tardé cette fois-ci.

– Que s’est-il passé ? demanda Domiel en s’approchant.

– Sans entrer dans les détails, disons que certains de mes hommes ont eu vent d’une nouvelle tentative visant à vous éliminer. Certaines personnes auraient souhaité ne pas vous voir passer la nuit, et ceci semble confirmer mes pires soupçons…

– Les mages noirs ? demanda Lanea, horrifiée.

– Impossible de le savoir avec certitude, ma chère. Nous ignorons encore qui est réellement à l’origine de ces ordres, mais nos adversaires semblent agir de manière désespérée, oubliant toute précaution, ce qui joue en notre faveur. Je soupçonne que cela à a voir avec les événements se déroulant en Erûsard.

– Pourquoi ? Que s’est-il passé ? demanda Domiel.

– La situation de l’empire de Dûen est critique : Oeklos à détruit la flotte extérieure de l’empire à Dacimar, et se prépare à assiéger Cersamar. Je n’ai pas à vous dire ce qu’il se passera s’il réussit… Et certains semblent bien décidés à empêcher les mages d’intervenir pour aider l’Empire. Je crains que cela ne nous force un peu la main. Nous ne pouvons plus attendre la bonne volonté du conseil.

– Nous forcer la main à faire quoi ? interrogea Lanea, prise de curiosité.

– Je crois que le mieux est de tout vous dire, à présent, répondit Erûciel. Voyez-vous, depuis votre arrivée à Dafakin, nous sommes convaincus, un certain nombre de mes confrères et moi, que Dafashûn ne peut rester neutre et qu’Oeklos doit être combattu par tous les moyens. Ce qui nous retenait était la menace qu’il faisait peser sur Lanerbal. Vos actes dans les Lanerpic ont cependant permis de neutraliser ce danger, et nous sommes plus libres d’agir.

– Mais pourquoi avoir attendu si longtemps ? coupa alors Domiel.

– Notre faction est hélas en minorité au conseil, et même si je sais que le roi penche de notre coté, il doit faire face à de nombreuses pressions et sa liberté d’action officielle est limitée. Nous avons donc décidé d’agir en secret afin de montrer au mage noir qui prétend s’emparer du monde que sa victoire ne sera pas si aisée.

– Que voulez-vous dire ?

Erûciel, pour toute réponse, s’approcha d’un interrupteur fixé au mur du hangar et le déclencha, illuminant d’un seul coup la gigantesque pièce.

Il y avait là des rangées de dragons à perte de vue, au bas mot plusieurs centaines. Les machines volantes des mages rutilaient, le chrome de leurs ailes réfléchissant la lumière du hangar. Leurs hélices étaient au repos, mais même comme cela, les dragons dégageaient une formidable impression de puissance. C’étaient ces machines qui avaient permis aux mages de repousser l’empire de Dûen et de conserver leur indépendance, sept siècles auparavant, et c’étaient également elles qui avaient permis aux humains de reconquérir une partie de Sorcasard, repoussant les Sorcami. Lanea avait devant les yeux l’arme ultime de Dafashûn, le seul moyen, peut-être, de faire reculer Oeklos.

– Je vous présente l’escadre des Pesgûeni (Gardiens de l’Espoir), ou du moins son aile principale. Son objectif, vous l’aurez deviné, est la lutte contre Oeklos et sa flotte, et elle partira dès demain pour Erûsard.

Lanea était admirative. Ainsi donc, Erûciel n’était pas resté inactif durant ces trois mois. Lui et ses alliés avaient mis ce temps à profit pour préparer une force aérienne telle que le monde n’avait pas connu depuis les jours sombres de la Guerre des Sorcami. La jeune femme sentit une vague d’espoir l’envahir. Non, Oeklos n’avait pas encore gagné !