Cersamar (4)

Cersamar (4)

Shari chevauchait le long de la colonne de soldats qui progressait inexorablement sur la route de Cersamar. La jeune femme avait insisté auprès de Takhini pour ne pas faire la route dans un chariot. Elle voulait montrer de cette manière que la famille impériale n’avait pas oublié ces hommes. Ils étaient tout ce qui restait de la puissante flotte que l’empereur avait envoyé combattre auprès des Dûeni, et ils avaient connu l’horreur de la guerre et l’amertume de la défaite. Shari le lisait dans leurs yeux, y voyant la lassitude et la peur, des émotions qu’elle partageait avec chacun de ces guerriers.

Malgré cela, tous avançaient avec détermination, conscients de la lourde responsabilité qui était la leur. Même si cinq cents hommes ne feraient probablement pas grande différence dans la bataille à venir, leur devoir était clair. C’était leur survie, et celle de Sûsenbal, qui allait se jouer à Cersamar. Aucun de ces hommes ne pouvait reculer ni tenter de se soustraire à sa charge. Ils étaient prêts à verser leur sang sur cette terre étrangère. Shari éprouvait une grande fierté à l’idée de les guider dans ces heures sombres.

Un grondement sourd retentit au lointain, tirant la jeune femme de ses noires pensées. De l’orage ? Le ciel était pourtant très clair. Étrange. Le bruit recommença, comme le roulement assourdi de mille tambours. Cela venait de sa droite. Shari tourna la tête, et vit alors qu’une épaisse colonne de fumée noire s’élevait à l’horizon. Elle comprit à ce moment la véritable nature de ce qu’elle venait d’entendre. C’était le son éloigné de canons. Ils n’étaient plus qu’à quelques lieues de Cersamar, où la bataille avait déjà commencé.

Saisissant les rênes de son cheval, Shari le fit accélérer pour rejoindre Aridel, Takhini et Daethos qui se trouvaient en tête du régiment. Lorsqu’elle arriva à la hauteur du prince d’Omirelhen, elle fut surprise par l’expression de détermination farouche qu’arborait son visage. Elle ne lui avait jamais vu les traits aussi durs. C’était comme si toutes ses pensées étaient focalisées sur une seule idée, à tel point qu’il remarqua à peine l’arrivée de l’ambassadrice.

Takhini était lui aussi très concentré, mais son apparence était plus calme, plus calculatrice. Shari aurait voulu parler, mais elle n’osait interrompre ses pensées. Elle tourna de nouveau sa tête vers la droite, et retint un cri de surprise.

Un gigantesque rayon de lumière venu du ciel venait de trouer la colonne de fumée, pour disparaître derrière l’horizon. Ce n’était pas la première fois que Shari avait affaire à l’arme céleste d’Oeklos, mais rien n’aurait pu habituer la jeune femme à la vision d’une telle horreur. Elle sentit un frisson lui parcourir l’échine en pensant aux pauvres êtres qui se trouvaient sur le chemin de ce rayon de la mort. Elle avait vu la destruction qu’avait semé cette arme à Orbûmar, et elle sentit malgré elle la terreur l’envahir.

– C’est le bombardement préparatoire, dit alors Takhini, rompant le silence. Le feu d’enfer, censé affaiblir les défenses de l’Empire de Dûen avant l’assaut.

Le ton du général était étrangement détaché, comme si toute émotion en lui avait disparu.

– Oui, lui répondit alors Aridel. J’ignore de quels effectifs disposent les Dûeni, mais j’espère que leur artillerie n’aura pas été complètement détruite et sera capable de répliquer.

Comment pouvaient-ils parler de l’atrocité qui se déroulait sous leurs yeux avec un tel calme ? se demanda Shari, observant ses compagnons de voyage. Était-ce cela, être soldat ? La conscience de la jeune femme fut soudainement envahi par une vision de Sûnir, le frère d’Aridel. Il avait lui aussi eut ce genre de paroles avant la bataille de Thûliaer où il avait trouvé la mort. Shari se détourna de ces souvenirs douloureux pour se concentrer sur les paroles de Takhini, qui s’adressait directement à elle.

– Altesse, comme vous pouvez le constater, la bataille pour Cersamar est à présent commencée. Nous sommes cependant encore à au moins quatre où cinq lieues des lignes de défense Dûeni, si mon estimation est juste. Cela représente deux ou trois heures de marche, même en forçant l’allure, et nos hommes sont déjà fatigués. Il serait prudent et avisé d’envoyer des éclaireurs à cheval pour connaître exactement la situation et les forces en présence.

Shari se rendit alors compte que même si elle était officiellement la responsable du régiment qui les suivait, elle se trouvait à présent totalement hors de son élément. C’était désormais ses officiers ayant l’expérience de la guerre qui pouvaient prendre les meilleures décisions.

– Vous avez carte blanche, général, parvint-elle à dire.

– Très bien , je vous remercie.

Takhini prit alors une feuille à l’arrière de sa selle, et se mit à écrire un mot qu’il cacheta soigneusement. Il se tourna ensuite vers Aridel.

– Accepterez-vous de prendre la tête des éclaireurs, Aridel ?

– J’en serais honoré, Takhini, dit Aridel en s’inclinant.

Takhini approuva d’un signe de tête et lui remit le pli.

– Présentez ceci aux officiers Dûeni, cela devrait vous permettre de discuter avec un de leurs officiers supérieurs, et de leur expliquer comment nous pouvons leur venir en aide.

Le général fit alors un signe de la main, et trois hommes à cheval s’approchèrent. Takhini leur parla brièvement tout en désignant Aridel, et ils acquiescèrent.

– Allez ! ordonna alors le vieil homme à Aridel.

Les quatre cavaliers talonnèrent alors leurs chevaux et s’éloignèrent au galop en direction de la menaçante colonne de fumée. Shari eut, malgré elle, un pincement au cœur en voyant le prince d’Omirelhen se diriger sans hésitation vers le danger. Elle savait pourtant qu’il avait affronté bien des situations similaires, mais elle sentait au plus profond de son âme que cette bataille allait être différente. Elle n’arrivait pas à oublier les terribles images de la vision qu’elle avait eue dans le désert. Elle avait vu le futur, et elle savait que le combat à venir allait déterminer le sort du monde tout entier. Si Oeklos sortait vainqueur de cette bataille, plus personne ne pourrait l’empêcher de devenir le maître du monde. Shari tourna la tête vers les troupes qui la suivaient. Le sang de son peuple serait-il suffisant pour contrer le destin ? Quoiqu’il arrive, nombre de ces hommes ne verraient pas le jour se lever le lendemain. Rien ne pouvait plus l’empêcher désormais. Tout ce qu’il restait à faire, c’était de se montrer fort face à l’horreur qui s’annonçait.