Cersamar (2)

Cersamar (2)

Daethos contemplait le panorama qu’offrait le sud de l’Empire de Dûen. Jamais, en tant qu’homme-saurien, il n’aurait imaginé mettre les pieds dans cette contrée. Les écrits de son peuple indiquaient que les Sorcami avaient accepté de laisser ces terres aux humains après avoir anéanti le pouvoir des Anciens. L’Empire de Dûen était d’une certaine manière le véritable héritier des Blûnen. Car même si les mages de Dafashûn avaient su conserver une partie de la sagesse de leurs ancêtres, c’étaient les Dûeni qui avaient hérité de leur orgueil. Ce pays était l’ennemi de tous les Sorcami.

C’étaient de Dûen qu’étaient partis les navires qui avaient reconquis Sorcasard en massacrant le peuple de Daethos. C’étaient les hommes de Dûen encore qui avaient brûlé les grandes cités du Nord de Sorcasard pour construire les leur à la place. Daethos ne pouvait s’empêcher de ressentir une pointe d’animosité en observant ce paysage. Pourtant aujourd’hui c’étaient ces hommes qui étaient en passe de se faire conquérir. Daethos savait que certains y voyaient un juste retour des choses. Pour lui, cependant, il fallait briser ce cercle de haine. Et donc, malgré le regard et l’aversion des humains qu’il avait croisés, il allait se battre pour eux. Etait-ce réellement son destin ? Qui pouvait-le savoir ? Daethos n’avait plus le choix. Ses rêves étaient clairs, et son honneur aussi. Son véritable ennemi était Oeklos, et c’était lui qu’il affronterait.

Le désert avait fait place à une succession de champs qui lui rappelaient le panorama si bien ordonné de la campagne de Sûsenbal. La route sur laquelle il avançait était pavée et bien entretenue, un autre signe qui indiquait qu’ils étaient bien à l’intérieur des frontières de l’Empire de Dûen, dont les habitants étaient de grands bâtisseurs. L’Empire couvrait toute la partie centrale du continent d’Erûsard. Il était délimité au sud par le désert de Sorûen, et au Nord par le royaume de Setidel, connu également sous le nom de Pays des Glaces.

Malgré la température agréable, Daethos frissonna. Il avait beau être au cœur de la plus puissante des nations libres du joug d’Oeklos, il savait que même l’Empire ne pourrait pas grand chose contre le formidable pouvoir du baron. Et Daethos réalisait que pour tous les habitants de cette contrée il représentait, tout comme Oeklos, l’ennemi. L’homme-saurien se souvenait de la façon dont les soldats terrorisés l’avaient regardé lorsqu’ils étaient entrés dans l’enceinte de Dacimar. Il savait à présent lire assez facilement les expressions humaines, et la haine était facile à reconnaître. Il réalisait que seule la présence de Shari et d’Aridel avait empêché les Dûeni de l’abattre sur place. Dans leurs yeux on lisait aussi l’amertume de la cuisante défaite qu’ils avaient subie aux mains de la flotte d’Oeklos, et cela n’avait sûrement pas amélioré leurs sentiments envers les Sorcami.

Beaucoup des hommes qui avaient réussi à rejoindre Dacimar étaient blessés, et aucun des navires qui les avaient ramenés n’était capable de reprendre la mer sans réparation. La bataille de Dacimar avait neutralisé la flotte extérieure de l’empire de Dûen, donnant à Oeklos la maîtrise des mers. Le baron avait dès lors le champ libre pour rejoindre Cersamar. La réunion que Shari, Aridel Takhini et Daethos avaient eu avec les généraux et amiraux survivants de Dûen n’avait fait que confirmer leurs pires craintes. Si Oeklos parvenait à s’emparer du port de Cersamar, il aurait une solide tête de pont permettant à ses troupes d’envahir l’empire de Dûen tout en contournant le désert de Sorûen. Et si le baron prenait le contrôle de l’empire, plus rien ne pourrait s’opposer à sa domination totale.

La bonne nouvelle, cependant était que les Dûeni n’avaient pas l’intention de se laisser faire, et même si leur flotte avait été détruite, leur armée était encore puissante. D’après les généraux, plusieurs légions avaient déjà rejoint Cersamar pour défendre la ville. Il était évident pour tous que le siège de Cersamar serait la bataille qui allait déterminer l’issue de la guerre.

Et bien sûr, Shari, Aridel, Takhini et Daethos ne pouvaient pas rester les bras croisés en laissant les autres se battre. Takhini était le Sûsenbi le plus haut gradé se trouvant à Dacimar, et avec l’accord de Shari, il avait rassemblé les survivants du désastre pour former un régiment improvisé. Ils avaient alors décidé de mener ces hommes jusqu’à Cersamar, ne serait-ce que pour montrer aux Dûeni qu’ils n’étaient pas les seuls à se battre pour leur liberté. Shari avait approuvé cette idée sans réserve, et c’est ainsi qu’ils se retrouvaient tous les quatre à la tête de cinq cents hommes, cinquante chevaux et trente canons, en route pour la bataille.

Chinir avait quant à lui décidé de retourner dans le désert pour informer les tribus nomades des tragiques événements de Dacimar. Leur résistance face à l’étau d’Oeklos était devenue d’une importance vitale. Si le baron parvenait à traverser le désert, il pourrait encercler Cersamar, ne laissant plus aucune chance aux Dûeni.

Tout en se remémorant ce qui s’était passé, Daethos réalisa soudainement à quel point il avait changé depuis son départ d’Inokos. Lui qui était normalement un shaman, plus versé dans l’art des herbes et des plantes que dans celui de la guerre, voilà qu’il se mettait à penser comme un combattant. Ses rêves avaient-ils été corrompus par ce qui s’était produit depuis son départ ? Il avait encore du mal à comprendre le sens de ses visions, sans parler de celle que le Saktarkha avait procuré à Shari.
Tous ces songes étaient teintés du sang de la guerre et s’il s’agissait bien de visions de l’avenir, celui-ci semblait bien sombre.