Cersamar (1)

Cersamar (1)

Lanea et Domiel se tenaient debout au centre de la chambre du conseil, la gigantesque pièce qui constituait le cœur du palais de Dafakin. Tout comme l’édifice lui-même, la salle avait la forme d’un dodécaèdre, chaque face symbolisant l’un des douze ordres de mages. Elle avait été conçue pour accueillir plusieurs centaines de personnes, mais était pour le moment quasiment vide. En face des deux mages, assis de chaque coté d’une longue table en marbre, se trouvaient les treize hommes les plus puissants de Dafashûn. Il s’agissait des archimages, seigneurs des ordres de magie, et héritiers des plus grandes familles du royaume. Ils étaient présidés par le roi des mages, qui était normalement le garant et l’arbitre de tout conflit entre ses archimages. Lanea, même si elle avait été l’épouse de l’un d’entre eux, ne les connaissait pas tous personnellement, mais leurs noms lui étaient familiers.

Son père, Dafon Elin, se trouvait directement à la droite du roi. Il était l’archimage des Sûblûnen, les mages gris, dont la spécialité était la défense et la fabrication des armes. Paradoxalement, Dafon était l’homme dont Lanea se méfiait le plus. La jeune femme savait que la haine de son père envers Domiel n’avait d’égale que celle d’Omoniel, et la mort de son époux n’avait pas dû arranger les choses.

Le roi Friel, second du nom était un proche ami du père de Lanea. Ils avaient étudié ensemble à l’université, et leurs liens étaient forts. Le souverain de Dafashûn était un personnage d’allure quelconque, et sa personnalité était assez effacée. Lanea savait qu’il était facilement influencé par ses conseillers. En Dafashûn , le roi était en effet élu par le conseil, et Friel avait très clairement été choisi pour sa capacité à être manipulé par les véritables dirigeants du royaume.

Et parmi ces derniers, les alliés de Domiel et Lanea étaient peu nombreux. Erûciel en faisait partie, bien sûr, mais aussi Orfas, l’archimage des Agoblûnen, l’ordre des mages guérisseurs, dont Domiel et Lanea faisaient tous les deux partie. Orfas avait été leur professeur à l’université, et il avait toujours beaucoup apprécié ses deux étudiants. Il était impossible pour Lanea de connaître l’opinion exacte des autres archimages, mais elle savait que l’influence de son père auprès d’eux était grande, et les convaincre n’allait pas être chose aisée.

– Majesté, je ne vois même pas pourquoi nous nous sommes réunis aujourd’hui, dit Dafon Elin d’un ton méprisant. Domiel Easor est un criminel qui a agi contre la volonté de la couronne, poussant ma propre fille à le suivre dans sa folie ! C’est un traître, et il doit être puni, pas écouté ! Nous ne pouvons accorder aucune confiance à ses paroles. Je passe sur le fait qu’il a ramené un étranger, fusse-t’il un enfant, à Dafakin, et assassiné mon gendre, un archimage qui devrait aujourd’hui être assis à cette table. Je n’arrive pas à comprendre comment la présence d’un tel félon peut être tolérée.

– Votre colère est compréhensible, Seigneur Elin, répondit alors Erûciel, mais ne vous laissez pas aveugler par elle. Ce que nous a appris Domiel apporte une lumière nouvelle sur les agissements et les menaces d’Oeklos. Nous avons peut-être enfin une opportunité d’agir contre celui qui prétend s’emparer d’Erûsarden, et il nous appartient de la saisir le plus rapidement possible.

– Parce que vous croyez vraiment que le plan d’Oeklos était de détruire Dafashûn en faisant entrer L1 en éruption ? Balivernes ! Même un mage noir n’est pas assez fou pour commettre un tel acte. Je suis certain qu’il dispose de bien d’autres moyens pour neutraliser Dafakin sans rendre invivable la moitié du monde. N’oubliez pas qu’il a été banni pour avoir construit une bombe à l’adakan !

– En effet, coupa alors Orfas, mais cela ajoute justement à la crédibilité des propos de Domiel. Un être qui est capable de fabriquer une arme de destruction massive en risquant la vie de ses propres amis ne reculera devant rien pour arriver à ses fins. Oeklos-Egidor a déjà démontré que le nombre de morts qui jonchaient son chemin était secondaire pour lui. Son objectif, quel qu’il soit, passe d’abord. Nous sommes les héritiers du savoir des Anciens, et c’est notre devoir que de protéger ce monde tout en l’empêchant de retomber dans les erreurs du passé.

– Oui, reprit Erûciel. Oeklos est un mage noir. Nous sommes en partie responsables de son existence, et nous seuls pouvons l’arrêter ! Aucun des royaumes humains ne peut lutter à armes égales contre lui sans notre aide.

Cendil, archimage des Erûblûnen, les gardiens du savoir, prit alors la parole.

– Le fait est, messeigneurs, que nous manquons d’informations. Même si les agissements criminels du jeune Domiel, ici présent, jettent un doute sur ses propos, la gravité même de ce qu’il nous a rapporté ne nous permet pas de le rejeter d’emblée. Avant toute chose, il nous appartient donc de vérifier ses dires. Ce faisant nous pourrons ainsi déterminer les actions à mener par notre royaume, mais aussi le sort de Domiel lui-même. Car si ce qu’il dit est vrai, non seulement Domiel n’est pas un criminel, mais il est un héros qui a risqué sa vie pour Dafashûn. A mes yeux, cela effacerait toute infraction qu’il aurait pu commettre par le passé.

Dafon Elin fulminait. Il allait répliquer, mais Refrûm, archimage des Deblûnen, les protecteurs du Noyau, prit les devants.

– Je partage cette opinion, dit-il. Je suis d’avis que nous envoyions une commission d’enquête dans le complexe de L1 pour vérifier ce que nous a rapporté Domiel. Cela devrait être facile maintenant que la ligne de Tube y conduisant a été réactivée.

– Ce serait détourner des ressources pour rien, dit Dafon Elin. Domiel est un menteur et…

L’archimage s’arrêta. Le roi venait de se lever, et d’un geste de la main, il fit taire l’assemblée.

– Ne laissez pas la colère vous guider, mon ami, dit-il au père de Lanea. Cendil a raison, nous devons vérifier par nous même ce qui nous a été rapporté. Je vais faire en sorte que l’enquête sur L1 démarre au plus vite. En attendant, Domiel, Lanea et leur compagnon séjourneront au palais sous garde, leur sort n’étant pas encore fixé. Ceci conclut pour moi cette audience du conseil. Nous nous reverrons quand nous en saurons plus.

Le ton du souverain ne laissait place à aucune discussion supplémentaire. Le regard noir que Dafon Elin jeta à Domiel démontra cependant à Lanea que son père était loin d’avoir dit son dernier mot. La jeune femme se mordit la lèvre. Elle n’aimait pas le retard que cette enquête allait leur faire prendre avant d’agir, mais elle savait qu’ils n’avaient pas le choix.