Cendres (5)

Shari, assise dans l’herbe, le regard vague, scrutait l’horizon. La sombre couche de nuages qui recouvrait la moitié du ciel semblait grandir et se développer de minute en minute. Cette obscurité rampante était parfois parcourue d’éclairs qui la rendait plus terrible encore. Personne n’aurait pu confondre ces ténèbres avec les prémisses d’un orage ordinaire. C’était comme si Erû lui-même avait décidé de recouvrir le monde d’un voile noir.

Ce front menaçant n’était pourtant pas l’œuvre du Créateur. C’était Oeklos qui avait déclenché cette vision d’apocalypse. C’était du moins ce que les autorités impériales avaient pu déduire des rapports confus qui leur étaient parvenus du Royaume des mages. Si les peuples libres d’Erûsarden avaient pensé savourer leur victoire à Cersamar, ils en étaient pour leurs frais. Le prix de leur succès était bien plus terrible que tout ce qu’ils avaient pu imaginer. C’était la survie du monde entier qui était à présent remise en cause.

A coté de Shari, Aridel, la tête entre les mains, ne disait pas un mot. Le prince d’Omirelhen semblait dépassé par les événements, et ce qu’Oeklos avait fait en Dafashûn était au delà de sa compréhension. Même Takhini, dont la sagesse n’était plus à prouver, paraissait consterné par ce qu’ils avaient appris.

L’expression de Daethos était comme toujours indéchiffrable, mais Shari savait que le Sorcami était tout aussi affecté que ses compagnons. La jeune femme l’avait plusieurs fois entendu prier, comme si ses dieux avaient le pouvoir d’arrêter la tempête.

Comme Shari aurait aimé pouvoir partager la foi de l’homme-saurien. Elle devait cependant affronter la terrible réalité à sa manière. Ses sentiments étaient un mélange d’horreur et de culpabilité. Elle avait enfin compris le sens réel de ses rêves. Ironiquement, elle avait vu le terrible destin qui attendait le monde. Aurait-elle pu l’empêcher si elle avait agi avant ? Qu’aurait-elle pu faire de plus ? Nul ne pouvait le savoir, et pourtant Shari avait l’impression que ce qui se produisait était en partie de sa faute.

Et que faire à présent face à une telle catastrophe ? Shari et ses compagnons étaient en terre étrangère, et n’avaient aucun moyen d’action. Oeklos, malgré sa cuisante défaite à Cersamar, avait gagné. En éliminant les mages, il s’était virtuellement rendu maître du monde. Son armée avait subi un coup terrible mais il n’aurait probablement aucun mal à la recomposer après cette démonstration de puissance. Il ne faudrait pas attendre très longtemps avant sa prochaine attaque, et cette fois personne ne pourrait sauver l’Empire de Dûen. Le cataclysme que leur ennemi avait déclenché faisait de lui l’être le plus puissant du monde. Son pouvoir était à présent sans limite.

Aridel frappa le sol du poing.

– C’est sans issue ! s’écria-t’il, les larmes aux yeux. Même si Omirelhen résiste encore, mon peuple ne pourra rien faire face à cette tempête. Oeklos est un démon et nous ne sommes que des hommes. Cette lutte était vouée à l’échec dès le départ !

– Nous ne pouvons pas baisser les bras, dit alors Takhini en guise d’encouragement. Il semblait cependant lui même peu convaincu par ses paroles. Tant que nous vivons, l’espoir est permis. Erû n’abandonnera pas ce monde si nous persévérons. Nous devons nous armer de patience pour surmonter les épreuves à venir, et le ciel nous guidera.

– Oui dit Daethos. Les Sept Pères des Sorcami n’abandonneront pas notre peuple, et les miens prendront un jour conscience de la faute qu’ils ont commise en suivant cet être sans cœur. Ayez confiance, prince-Aridel.

– Facile à dire, mais je n’ai pas votre foi Daethos. Et peut-être qu’Erû lui-même a voulu nous punir pour notre vanité. N’avons nous pas commencé à marcher dans les pas des Anciens ? Comment savoir ?

– L’avenir nous le dira. Mais rappelez-vous que nous avons survécu ici, à Cersamar alors que tout espoir semblait également perdu. Dominer le monde n’est pas une tâche aisée, et je suis sûr qu’Oeklos le découvrira à ses dépens.

– Puissiez-vous dire vrai, Takhini.

Shari resta silencieuse durant cet échange, ruminant ses sombres pensées. Comme Aridel, elle avait du mal à s’accrocher à sa foi. Si Erû était réellement omnipotent et omniscient comment avait-il pu laisser une telle horreur se produire ? Etait-ce lui qui avait donné ces visions de l’avenir à Shari ? Cela rendait son échec encore plus terrible. Mais s’il avait réellement essayé de l’aider, peut-être était il possible d’espérer qu’il continuerait de le faire… Difficile à imaginer en regardant les ténèbres qui s’approchaient.

Shari frissonna. Un vent glacé venait de se lever, pénétrant à travers ses vêtements. Elle rabattit sa capuche.

– Rentrons, dit-elle. L’hiver est arrivé bien plus tôt que prévu, cette année.

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