Cendres (4)

C’est dans cet état de tristesse infinie qu’Erûciel finit par trouver Lanea et son jeune compagnon. L’archimage, qui avait légèrement récupéré de sa blessure, était parti à la recherche d’un pilote de dragon assez courageux pour les évacuer par la voie des airs. Par chance, il avait trouvé celui qu’il cherchait non loin du hangar, et tous deux étaient revenus pour venir chercher Lanea et Domiel. Il ne restait plus à présent qu’à trouver un appareil intact.

Une forte odeur de souffre emplissait l’atmosphère, et respirer devenait une tâche de plus en plus difficile. Erûciel avait dû se couvrir la bouche d’un chiffon sale. Si les vapeurs toxiques continuaient à affluer, il ne faudrait plus très longtemps avant que l’air ne devienne complètement irrespirable.

Lorsqu’il aperçut Lanea et Djashim immobiles, le regard vide et hagard, Erûciel comprit immédiatement ce qui s’était produit. L’heure n’était cependant pas encore au deuil. Il toucha l’épaule de la jeune femme et elle tourna le regard vers lui. L’archimage n’avait jamais vu une telle détresse dans le regard de quelqu’un. Il tenta cependant de reléguer son propre chagrin au plus profond de lui, et releva son ancienne élève.

– Venez Lanea. Nous devons partir avant qu’il ne soit trop tard, dit-il d’une voix étouffée.

Ce fut Djashim qui réagit le premier à ces paroles.

– Domiel m’a dit de trouver un dragon avant…

Le jeune garçon ne put finir sa phrase.

– Oui, Djashim. Olidel, ici présent est un pilote, et d’après lui, il reste quelques dragons prêts au décollage non loin de la piste. S’ils n’ont pas été touchés par les débris, nous avons une chance. Venez !

– Je… je ne peux pas laisser Domiel, dit alors Lanea, sa première phrase depuis l’arrivée d’Erûciel.

– Il voulait qu’on se sauve, Lanea, dit alors Djashim. Nous devons respecter sa dernière volonté.

La jeune femme regarda Djashim et acquiesça sans mot dire. Erûciel ne pouvait qu’admirer le courage de cet enfant face à une telle épreuve.

– Nous vous suivons, maître Eruciel, dit alors Lanea d’un ton légèrement plus assuré.

Erûciel fit alors signe au pilote, et tous quatre se mirent à courir en direction de la piste est de l’aérodrome. Ils se couvraient la bouche avec le bras pour éviter de respirer les émanations de plus en plus toxiques de l’atmosphère. Leur progression était pénible, au milieu des débris de bâtiments et de machines. Le plus dur était de ne pas prêter attention aux cris et aux bruits d’explosions qui retentissaient un peu partout. Dans cette épaisse fumée, il ne fallait pas qu’ils se perdent de vue, et il ne leur aurait servi à rien de se séparer pour venir en aide aux blessés. Ils devaient affronter la dure réalité, et avancer sans se détourner s’ils voulaient survivre.

Enfin, ils arrivèrent à la piste de décollage. Au grand soulagement d’Erûciel, cette dernière semblait intacte, et comme par miracle, le nuage de poussière y était un peu moins dense, permettant même d’en voir le bout.

Il y avait deux dragons encore debouts à coté de la piste. Sans perdre un instant, Olidel grimpa dans l’un d’entre eux, et fit signe à Erûciel de le suivre.

– Il est en état de marche, dit-il. Il va falloir vous serrer à trois sur la place arrière, mais cela devrait tenir.

– Dépêchez-vous, dit alors Erûciel à Djashim et Lanea. Nous devons décoller immédiatement !

Sans attendre, les trois passagers se placèrent à l’arrière du pilote. L’espace était très confiné, mais comme Djashim était de petite taille, ils purent rentrer de justesse. Le pilote ferma la verrière et mit le contact.

Le moteur du dragon se mit à vrombir, couvrant le son extérieur. Le pilote poussa alors la manette des gaz, et l’appareil se mit à accélérer. Lorsqu’il eut atteint la vitesse critique, Olidel tira vers lui sa manette de contrôle, et le dragon s’éleva dans les airs. En moins d’une minute, ils eurent dépassé la couche de poussière qui recouvrait le sol et purent apercevoir le ciel.

Ce dernier était sombre, plus sombre même que la nuit la plus noire, comme si un voile avait couvert la lumière du soleil. Ce n’était cependant pas le plus terrifiant. Les trois passagers avaient en effet à présent une vue d’ensemble sur la dévastation qui, quelques heures plus tôt, avait été la ville de Dafakin. Tout était recouvert de poussière et de fumée, et la cité elle même avait quasiment disparu. Son dôme si familier avait remplacé par une rivière de lave rougeoyante qui avait tout englouti sur son passage. Fini les dodécaèdres du palais royal et de l’université. Finies, les grandes fontaines du centre ville. Finies, les magnifiques villas des archimages. Il ne restait pratiquement plus rien de la dernière cité des anciens. Seuls quelques bâtiments situés à l’extérieur du dôme étaient encore debout. Erûciel ne put retenir ses larmes en pensant à toutes les vies humaines qui avaient été perdues dans cette catastrophe.

Il tourna le regard vers l’horizon, et aperçut alors la source de tous ces malheurs. Une épaisse colonne de fumée plus noire encore que le ciel s’élevait au nord. C’était cette fumée et ces cendres qui masquaient la lumière du jour. Il n’y avait aucun doute. L’événement que redoutait le plus les Anciens s’était produit. L1 était entré en éruption, et le terrible scénario que Domiel avaient vainement tenté d’empêcher s’était finalement réalisé. Oeklos avait mis sa menace à exécution, et ce avait détruit Dafashûn, le seul ennemi qui avait su lui résister.

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