Cendres (1)

Lûnir s’approcha avec circonspection du centre administratif de l’université de Dafakin. Il avait beau être un mage assez haut placé dans la hiérarchie des Dalfblûnen, il savait que sa présence à une heure si tardive était hautement irrégulière. Son niveau d’accréditation lui permettait d’accéder aux archives du Noyau quand il le voulait, et en temps normal les contrôles d’accès n’étaient pour lui que routine. En cette soirée, cependant, il ne parvenait pas à retenir sa nervosité. Il se sentait constamment épié, et avait l’impression que quelqu’un allait lire dans ses pensées et découvrir ce qu’il s’apprêtait à faire.

Lûnir avait tout essayé pour ne pas arriver à cette dernière extrémité. Et il avait bien cru parvenir à ses fins. Il n’avait pas été très difficile de convaincre Omoniel, cet imbécile orgueilleux, que l’inaction face à Oeklos était la meilleure stratégie pour Dafashûn. Et les dominos éteint alors tombés : Dafon Elin avait été influencé par son gendre, et comme il avait l’oreille du roi, ce dernier avait fini par prendre un décret donnant carte blanche au mage noir. Tout se déroulait alors comme l’avait espéré Lûnir…

Mais il avait fallu que cet idiot de Domiel arrive et vienne tout gâcher ! Même si Omoniel avait anticipé sa venue et l’avait fait arrêter, il s’était évadé et avait dans sa fuite accompli l’acte que Lûnir craignait le plus. Il avait découvert une partie du plan de son maître. Et à son retour, tout s’était enchaîné. La mort d’Omoniel, dont la stupidité n’avait d’égale que l’orgueil, avait bouleversé l’équilibre des forces au sein du conseil des archimages. Cela avait finit par aboutir à la mise en place de l’escadrille Pesgûeni, la plus grande crainte de Lûnir. Le seul point positif dans tout cela était que l’enquête menée par les mages dans L1 n’avait pas mis au jour la totalité du plan d’Oeklos. Domiel était donc resté la plus grand danger pour Lûnir. Il avait bien tenté de le faire éliminer plusieurs fois, espérant que sa mort calmerait les ardeurs des plus belliqueux, mais en vain.

Le pire avait fini par se produire. Les mages avaient attaqué Oeklos à Cersamar, et réduit sa flotte à néant. Et Lûnir avait reçu les ordres qu’il avait tant craint. Son maître avait été très clair. Si Dafashûn interférait, Lûnir devenait le dernier recours du mage noir. Même s’il était lui même prêt à donner sa vie pour voir se réaliser le rêve d’Oeklos, la renaissance de l’Empire de Blûnen, Lûnir aurait préféré que la transition se fasse plus pacifiquement. Mais la fin justifiait les moyens, et l’acte qu’il s’apprêtait à commettre allait changer la face du monde pour toujours, ouvrant une nouvelle ère…

Lûnir se secoua la tête. Il fallait qu’il se concentre. Il approchait de la porte du bâtiment administratif, et ce n’était plus le moment de se disperser. Il se dirigea vers le garde de faction et lui montra sa carte d’accès, espérant que sa nervosité ne transparaissait pas trop. L’homme acquiesça d’un signe de tête et Lûnir entra, se dirigeant rapidement vers le Noyau.

Le Noyau, saint des saints de Dafakin. C’était la machine qui stockait tout le savoir des Anciens. Il y avait dans ce cerveau artificiel toutes les connaissances que les mages avaient pu sauver de la destruction. Ce que beaucoup ignoraient, cependant, c’était que le Noyau était également le nœud central d’un réseau. C’était cette machine qui contrôlait l’ensemble des installations que les Anciens avaient construites sur l’île-continent de Lanerbal. C’est donc avec une certaine forme de respect que Lûnir y entra.

C’était une pièce de forme dodécaédrique, chaque face étant couverte de consoles et d’écrans. A cette heure avancée, il n’y avait pas d’autres mages à l’intérieur que Lûnir. Parfait, se dit-il. Il était important d’éviter la présence de témoins pour ce qu’il avait à faire. Bien sûr, s’il réussissait, il n’aurait pas vraiment à se soucier d’un procès, mais il valait mieux que personne ne puisse l’empêcher d’accomplir sa mission. Lûnir s’assit devant l’une des consoles et sortit de sa poche un petit objet cubique. Il en regarda les faces sombres et lisses pendant un moment, hésitant. Il ignorait comment Oeklos avait obtenu cette clé et le programme qui y avait été inscrit, mais il savait qu’elle ne représentait qu’une petite facette de l’immense pouvoir qui se trouvait entre les mains du « baron ».

Lûnir prit une grande inspiration et posa l’objet sur un des réceptacles situés sur le coté de la console. Le sort en était jeté, à présent.

***

La clé de stockage s’interfaça immédiatement avec le Noyau. Bien sûr le système était protégé par des pare-feu, mais les codes n’en avaient jamais été changés, et le programme s’exécuta sans aucun problème, obtenant rapidement les privilèges dont il avait besoin pour accomplir sa tâche. Le logiciel n’eut alors aucune difficulté à s’infiltrer au delà des cinq niveaux de sécurité qui protégeait la section du Noyau qui l’intéressait : le système de contrôle des vannes de L1.

Le programme activa une sous-routine lui permettant d’envoyer des commandes à distance à la centrale électrique, et transmit ses ordres à travers le réseau. Circulant à la vitesse de la lumière dans les fibres optiques reliant Dafakin au volcan endormi, les instructions parvinrent sans encombre jusqu’au complexe de contrôle. Obéissant à ces commandes authentifiées, la vanne V1, qui commandait l’accès à la chambre magmatique principale du volcan, s’ouvrit en grand, tandis que les vannes V2 et V5 servant à réguler la pression dans cette chambre se fermaient.

Petit à petit, un flot de lave et de gaz vint emplir la chambre, faisant dangereusement monter la pression à l’intérieur. Au bout de quelques heures, cette dernière atteignit un niveau si élevé que les systèmes de régulations se déclenchèrent, tentant de ré-ouvrir V2 et V5. Ils en furent cependant empêchés par des commandes venant du Noyau, et la matière et les gaz continuèrent à s’accumuler, faisant trembler la roche autour d’eux.

Ces tremblements de terre secouèrent toute la chaîne des Losapic et la forêt alentour, réveillant le village où Bosam habitait.

Mais il était déjà trop tard. La structure même de l’intérieur de L1 avait commencé à céder. Dans un premier temps, la lave envahit tous les interstices qu’elle put trouver, et ce fut à ce moment que le Noyau envoya son ultime instruction. Il coupa toutes les protections électromagnétiques qui entouraient L1, et notamment celle du terminal du Tube, permettant à la lave en fusion de s’y répandre.

La pression dans la chambre baissa légèrement, offrant un court répit, mais rapidement la lave se mit de nouveau à tout envahir.

Plusieurs heures s’écoulèrent. La lave voyageait au travers du réseau du tube, portée par les courants électromagnétiques et s’infiltrant à travers toute l’île de Lanerbal. Elle finit par atteindre Dafashûn, détruisant de nombreux Porteurs et leurs passagers. A l’intérieur de L1, la pression continuait à monter malgré cet écoulement, et la montagne tressaillait sous l’effet des forces colossales qui la tiraillaient.

Au bout de quinze heures, le point critique fut atteint. Le sommet de L1, incapable de résister plus longtemps à la pression, explosa en une gigantesque boule de gaz et de roche, projetant cendres et lave à des centaines de lieues à la ronde. L’éruption fut si intense qu’elle toucha la stratosphère, emplissant l’atmosphère d’un nuage toxique. L’onde de choc de cette explosion se transmit à la lave qui avait déjà envahit l’île, la forçant à être éjectée violemment des terminaux du Tube.

L’un de ces terminaux était celui de Dafakin…

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