Catégorie : Tempête

Extrêmes (4)

Shari faisait les cent pas dans sa cabine, énervée. Elle n’arrivait pas à comprendre Imela ! Elles recevaient, pour la première fois depuis leur retour à bord du Fléau des Mers, des informations extrêmement importantes et la capitaine s’en moquait, ou presque. Si la résistance de Sorûen avait réellement réussi à contrer Oeklos, cela ne pouvait être une coïncidence ! Une lueur d’espoir apparaissant au moment ou Aridel disparaissait ? Il y avait forcément un lien ! Il ne pouvait en être autrement.

Comment Imela, qui avait guidé Shari, Aridel, et tout leur groupe dans les étendues gelées du Nord de Sorcasard en suivant une simple vision, pouvait-elle ignorer ce signe du destin ? Shari avait appris à ses dépens que les conséquences du doute, ou du simple fait d’attendre pouvaient être catastrophiques ! La jeune femme rageait intérieurement. Elle ne pouvait rien y faire. Elle n’était qu’une passagère, soumise au bon vouloir d’Imela, sur le Fléau des Mers.

Elle s’assit sur son lit, tentant de se calmer en parcourant les pages d’un livre. En vain. \emph{La fondation de l’Empire de Dûen} n’était pas vraiment la lecture qu’il lui fallait. Alors qu’elle relisait la même page pour la troisième fois, elle entendit frapper à sa porte. Curieuse, elle alla ouvrir.

Elle se retrouva en face d’Itheros, le Sorcami qui avait pendant longtemps été le Ûesakia de son peuple, le juge suprême des hommes-sauriens. Malgré son grand âge, près de deux siècles, il était toujours très impressionnant. En l’invitant à entrer, Shari se demanda si sa cabine serait assez grande pour les accueillir tous les deux.

– Bonjour, maître-Itheros, salua-t-elle courtoisement, retrouvant quasi-instantanément ses instincts de diplomate. Que me vaut l’honneur de votre visite ?

Le Sorcami esquissa ce qui s’apparentait à un sourire sur son visage allongé de reptile.

– Nul besoin de vous montrer aussi formelle, princesse-Shas’ri’a. Je viens discuter avec vous de l’avenir.

Les mots parfaits pour piquer la curiosité de Shari.

– De l’avenir ? Vous parlez de notre destination ?

– Oui en quelque sorte, mais pas seulement. J’ai une idée que j’aimerais vous soumettre. Puis-je m’asseoir ? J’ai bien peur que mon âge ne commence à me rattraper.

– Oh ! Je vous en prie, s’excusa Shari. Installez vous, dit-elle en lui approchant une chaise.

Le Sorcami y prit place et continua :

– Nous sommes, vous et moi, les seuls véritables politiciens à bord de ce navire. Nous avons tous deux baigné dans les méandres du pouvoir. Pourtant nous n’avons jamais pris le temps de réellement discuter de ce sujet et je le regrette, car je pense que nous avons beaucoup de points communs.

– Je n’en doute pas, répondit Shari, mais le thème est vaste.

– C’est pourquoi j’irai droit au but, reprit Itheros. Tout comme vous, je souhaite que mon peuple prospère, et tout comme vous, je sais que ce n’est pas sous la domination d’Oeklos que ce rêve pourra se réaliser. L’empereur a détruit la moitié du monde… Qui sait jusqu’où il est capable d’aller ? Son pouvoir est grand, et je suis persuadé que ce n’est qu’en travaillant ensemble que nous pourrons le contrer.

– Ensemble ? Vous voulez dire Sorcami et humains ?

– Oui princesse-Shas’ri’a. Je suis persuadé que nos deux peuples peuvent et doivent marcher main dans la main pour redonner au monde un semblant de vie. Une alliance entre hommes et Sorcami est une force que même l’empereur redoutera. Lorsque Leotel Ier, roi d’Omirelhen, a forgé son alliance avec Sorcamien, nous deux pays en ont grandement profité. Et c’est cette alliance qui a permis de vaincre la menace des mages noirs qui pesait déjà à l’époque. La situation actuelle n’est pas si différente. Dans les deux camps, il existe des individus prêts à accepter une alliance. Voyez Daethos, qui a suivi Aridel tout ce temps, même s’il n’a jamais oublié son peuple. Malgré ce que beaucoup d’entre vous pensent, nombre de mes semblables ne souhaitent pas l’anéantissement des humains. Et je suis certain que depuis le début de l’Hiver sans Fin, la confiance qu’ils accordaient à Oeklos a grandement diminué.

– Comment pouvez-vous affirmer cela ? demanda Shari. Cela fait plus de cinq ans que vous avez quitté Sorcamien.

– Comme je vous le disais j’ai vécu très longtemps dans la politique de Sorcakin. J’ai vu de mes propres yeux comment l’influence d’Oeklos a grandi auprès du peuple et de ses représentants. Il a promis bien des choses à mes semblables. Il voulait reconstruire l’ancien empire Sorcami, leur donnant un accès illimité au monde, qui jusqu’à présent leur était quasiment fermé. Ces promesses n’ont été que partiellement tenues, et mon peuple le sait. A cela il faut ajouter les pertes en vies et en matériel provoquées par la guerre. Les opposants à Oeklos ont du grain à moudre, croyez-moi. Il suffirait de peu pour les convaincre de la justesse d’une alliance.

– Vos explications paraissent logiques, mais je suis bien mal placée pour en juger. Ce qui m’amène à une autre question. Pourquoi tenez vous à me parler de tout cela ? Contrairement à vous, je ne connais pas grand-chose à la politique Sorcami.

– J’ai vu vos talents, princesse-Shas’ri’a. Vous avez un don naturel pour la diplomatie et les négociations, et vous apprenez vite. Sans oublier que vous avez un avantage sur moi: la jeunesse. Je ne vais pas tourner autour du pot plus longtemps. J’ai besoin de quelqu’un pour convaincre mon peuple que nous pouvons travailler avec les humains, et je souhaiterai que vous soyez cette personne.

Shari eut un hoquet de surprise. Elle n’en revenait pas. Emportée par ses émotions, elle répondit sans réfléchir.

– Moi ? Mais vous n’y pensez pas ! Vous voudriez que je me rende avec vous en Sorcamien ? C’est de la pure folie. Sans parler du danger potentiel que représente une telle expédition, je ne peux pas abandonner la recherche d’Aridel !

Le visage d’Itheros changea d’expression. Shari l’interpréta comme de l’amusement, ce qui la vexa légèrement.

– Ne vous méprenez pas, princesse-Shas’ri’a. Je ne vous demande pas de tout abandonner à l’instant. Je souhaiterai simplement que vous réfléchissiez à cette proposition. Vous n’avez aucune décision à prendre jusqu’à notre prochaine escale. Je tiens juste à ajouter que votre présence pourrait faire une réelle différence dans la lutte contre Oeklos. Imaginez ce qui pourrait se produire si nous tournions ne serait-ce qu’une partie de mon peuple contre l’empereur…

Shari se calma un peu.

– Excusez-moi, je suis un peu énervée en ce moment. Merci de votre proposition, maître-Itheros. Je… je vais y réfléchir.

– Merci princesse-Shas’ri’a, c’est tout ce que je demande. Je vais vous laisser à présent. J’espère que nous aurons l’occasion de reparler bientôt.

Le Sorcami s’en alla alors, laissant Shari seule face à des pensées bouillonnantes.

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Extrêmes (3)

Ayrîa sirotait son thé tout en écoutant la discussion animée qui opposait Codûsûr, souverain de Sorûen, à Chînir, général de son armée, et chef du clan des Saüsham. Malgré sa volonté de ne pas prendre parti, la jeune femme ne pouvait s’empêcher de ressentir une pointe de mépris envers le roi. Était-ce sa loyauté envers Chînir qui s’exprimait, ou autre chose ? Elle essaya de mettre ce sentiment de coté pour analyser objectivement la conversation.

– Le domaine de Sanif nous appartient, Chînir ! Pour la première fois depuis six siècles, Sorûen à la possibilité de reprendre ce territoire qui lui revient de droit. Nous pouvons redonner à notre royaume sa gloire passée, et devenir la seule force capable de contrer Oeklos.

– Majesté, puis-je me permettre de vous rappeler que nous devons ces victoires à la présence d’Aridel et au fait qu’il soit capable de contrer le rayon d’Oeklos ? L’empereur est loin d’avoir dit son dernier mot, j’en suis certain. Plutôt que de nous lancer dans une conquête systématique de Sanif, je pense que nous devrions chercher à nous en faire des alliés. Cela nous permettrait de nous tourner vers Sûsenbal qui représente encore un risque…

– Sûsenbal ! Laisse moi rire ! Les îles ne sont plus que l’ombre de ce qu’elles ont été, un simple état vassal à la solde d’Oeklos. Nous n’avons pas grand chose à craindre des Sûsenbi. Par contre nous avons énormément à gagner à nous rendre à Stelthin. La capitale de Sanif pourrait devenir notre nouvelle base d’opérations.

– Et vous en profiteriez au passage pour mettre la main sur les richesses et l’or des marchands Sanifais ? Un bon plan pour vous, Codûsûr, à n’en pas douter.

L’homme qui venait de parler, entrant dans la tente de commandement sans s’annoncer, était Aridel bien sûr. Personne d’autre n’aurait osé s’adresser de la sorte au roi de Sorûen. Seul l’ex-mercenaire, héritier légitime du trône d’Omirelhen et possesseur d’une armure divine, était l’égal en rang, voire le supérieur, de Codûsûr. C’était un constat que n’appréciait guère le souverain. Aridel était accompagné de Djashim, l’ex-général d’Oeklos et agent des mages envers lequel les sentiments d’Ayrîa étaient très confus. Le visage des deux hommes évoquait la fatigue et l’horreur du combat, mais leur expression était celle d’une colère contenue.

L’armure d’Aridel, déjà imposante en elle même était couverte de sang et de traces de lutte, et conférait aux mots de l’ex-mercenaire un poids teinté de violence. Même Codûsûr eut un petit mouvement de recul.

– Aridel, dit le roi d’un ton mi-figue, mi-raisin. Nous discutions simplement de la suite à donner à cette grande victoire. Votre avis est le bienvenu.

– Hmpf, renifla l’ex-mercenaire. Je ne peux qu’admirer votre dévouement et votre hâte à conduire cette campagne. Alors que le sang de vos hommes coule encore sur la plaine de Lûstel, vous êtes déjà à penser à l’avenir. Puis-je cependant me permettre de vous rappeler que notre objectif est de libérer la population de Sorûen, pas de soumettre celle de Sanif ?

L’ironie des propos d’Aridel déplût très visiblement au souverain de Sorûen. Il fit face à l’ex-mercenaire. Son visage était très dur, et on sentait au regard du roi que chez lui la compassion avait disparu. Elle avait été remplacée depuis longtemps par l’esprit de vengeance et l’avidité. Aridel et lui se toisèrent pendant un long moment sans rien dire, leurs volontés s’opposant silencieusement.

Ce fut Djashim qui décida de mettre un terme à ce duel sans mots.

— Majesté, si je puis vous interrompre ? Chînir à dû vous dire que notre victoire à Lûstel a été très couteuse, en hommes comme en matériel. Peut-être pourrions nous prendre le temps de nous regrouper et de panser nos plaies avant de décider quoi que ce soit ?

Le roi se tourna vers son nouvel interlocuteur.

– Ah, mon jeune « général », dit-il d’un air condescendant. Quoi que vous et vos hommes puissiez en penser, l’heure n’est plus à l’attente, mais à l’action. Il est vital que nous pressions notre avantage stratégique. Le domaine de Sanif à une très grande valeur aux yeux d’Oeklos. Nous en assurer la possession lui porterait un coup terrible.

Aridel intervint de nouveau.

– Je doute, Codûsûr, que les Sanifais soient capables de reconstituer rapidement une armée après la défaite qu’ils ont essuyée ici. Leurs ports sont d’une importance vitale pour nous, c’est un fait. Je suis cependant persuadé que nous en récolterons plus rapidement les fruits en nous alliant avec les princes-marchands, pas en les écrasant. Nous pourrions alors porter un énorme coup logistique à Oeklos tout en concentrant notre activité militaire ailleurs. Et nous n’avons pas besoin de nous rendre à Stelthin pour cela.

– Ce serait une victoire symbolique pour toute la résistance, Aridel : la première capitale reprise à Oeklos !

— La prise d’Erûsdel serait tout aussi bénéfique pour le moral de nos troupes. Et c’est bien là que se trouve votre palais, il me semble ?

Ayrîa s’amusait follement, presque malgré elle. Elle avait l’impression d’assister à une dispute de ses petits frères, se battant pour un nouveau jouet. Roi, généraux, envoyé d’Erû, tous ces hommes se comportaient comme des enfants. Elle avait presque envie de leur mettre une claque et de les envoyer se calmer dans leurs chambres. C’était hors de question, bien entendu, mais la pensée la fit sourire intérieurement.

Elle se rendait pourtant compte que contrairement à ses petits frères, la conclusion de cette dispute impacterait un grand nombre de vies. La jeune femme n’avait aucune envie de revivre un bain de sang comme la bataille de Lûstel si ce n’était pas nécessaire. Elle se focalisa sur les propos du roi.

– Erûsdel ? Vous semblez bien impatient de vous y rendre Aridel. Ce n’est pourtant pas là qu’est votre trône.

Le ton de Codûsûr était lourd d’accusations. La conversation prenait une tournure de plus en plus déplaisante. Cela faisait plusieurs semaines que les points de vue d’Aridel et du roi de Sorûen s’opposaient, mais jamais Ayrîa n’avait été témoin d’un échange aussi houleux.

– Vous avez parfaitement raison, répondit Aridel en haussant le ton. La maison de mes ancêtres est ailleurs, et je n’ai rien à apporter ici. Je ne suis, après tout qu’un simple bouclier à brandir contre le rayon d’Oeklos. Je constate d’ailleurs que vous n’avez plus besoin de mes services, et je ne vois pas pourquoi je vous aiderai à envahir une autre nation ! Je vous dis donc au revoir. Puissent nos chemins ne jamais se recroiser !

Sans ajouter un mot, Aridel quitta la tente d’un pas rapide, furieux.

– Il reviendra, dit Codûsûr, tout aussi énervé. Il a autant besoin de nous que nous de lui.

Djashim reprit alors la parole.

– Majesté, je crois qu’Aridel, comme moi et comme la plupart de nos hommes, est las du combat. Son armure protège son corps, mais ne l’empêche pas de voir les horreurs de cette guerre. C’est pour cela qu’il sera peut-être bon de marquer une pause dans notre avance, et de nous reposer un moment.

Codûsûr vint se placer en face du jeune général, la colère déformant son visage.

– Je n’ai pas de conseils à recevoir d’un enfant qui se prétend officier ! Votre seul mérite est d’avoir su faire plaisir à Oeklos et je ne veux pas savoir de quelle manière ! Retournez auprès de votre ami. Je ne veux plus vous voir ici, « genéral ».

Ces derniers mots avaient été dits avec un tel mépris qu’il était difficile de ne pas y voir des insultes. Ayrîa admirait la contenance de Djashim. Il sortit en silence de la tente, suivant les pas d’Aridel sans révéler les émotions qui l’envahissaient très probablement. Ayrîa en profita pour le suivre, poussée par la curiosité et d’autres sentiments qu’elle ne voulait pas admettre.

– Djashim, cria-t’elle. Le roi parle sans réfléchir, grisé par la victoire. Il va se reprendre.

– Non Ayrîa, répliqua le jeune homme. Il n’y a pas à raisonner avec cet homme. Si c’est pour qu’il prenne le pouvoir que nous combattons Oeklos, il nous faut revoir notre copie. Il a oublié à qui il doit sa situation actuelle !

La jeune femme ne pouvait pas contredire les propos de son interlocuteur, pour la bonne raison qu’elle pensait intérieurement la même chose.

– Que va faire Aridel, alors ? demanda-t-elle.

– Je n’en sais rien. Mais il a une mission à accomplir et quoi qu’il décide, je l’accompagnerai.

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Extrêmes (2)

Le vent était intense, et la puissance de son souffle faisait tanguer dangereusement la lourde caisse en bois. Les tensions exercées au bout de la corde que tiraient Daethos et les membres d’équipage du Fléau des Mers la faisaient passer d’un coté et de l’autre du monte-charge. Le Sorcami en venait à se demander par quel miracle ils n’avaient pas encore perdu un de leurs chargements. Il fallait sûrement rendre hommage à la solidité des cordes Dûeni, mais surtout à la persévérance des marins d’Imela. La capitaine avait su entraîner ses hommes de façon à ce qu’ils accomplissent presque sans y réfléchir les tâches les plus pénibles. Tous se comportaient de manière très professionnelle. C’était un équipage aguerri aux métiers de la mer. Même après leurs longue traversée, ils continuaient à travailler presque sans se plaindre. Pourtant certains d’entre eux n’avaient pas mis pied à terre depuis plus de deux ans.

Il fallait dire que la côte Setireline, devant laquelle le navire était au mouillage, n’était pas particulièrement attirante. Le Fléau des Mers se trouvait entre Ûtiminas et Omirelmar, sur la côte est du pays. Malgré sa position protégée, bordant la mer d’Omea, c’était un littoral battu par les vents forts du Souffle d’Erû, la limite entre l’hémisphère Nord se trouvant à l’ombre de l’Hiver Sans Fin et le Sud où le soleil brillait encore.

Daethos et ses compagnons tirèrent une nouvelle fois sur la corde et la caisse finit par arriver sur le pont. Malgré sa force, l’homme-saurien commençait à ressentir une certaine fatigue dans ses bras. Il commençait à avoir hâte que le chargement des provisions se termine.

– Ohé ! interpella alors une voix.

C’était le canot, en contrebas du navire. Il était vide à présent, à l’exception des quatre rameurs qui avaient transporté les caisses depuis la côte. Daethos ignorait combien il leur restait d’aller-retour à effectuer.

– Qu’y a-t-il ? demanda l’homme saurien. Malgré tout ses efforts, il parlait encore le dûeni d’une manière très formelle, ce qui lui valait souvent les moqueries de l’équipage. Il n’en avait cure. La plupart de ces hommes avaient fini par tolérer sa présence, et Daethos leur avait prouvé son utilité. Le cime verdoyante des arbres de sa forêt natale commençait cependant à beacoup lui manquer. Il avait hâte, presque malgré lui, de retourner en Niûsanif.

– La capitaine a besoin de toi à terre, Daethos. Elle veut que tu viennes avec nous.

Le sorcami eut du mal à cacher sa surprise. Il n’aimait pas trop montrer ses émotions, car il savait que les humains avaient du mal à les interpréter. Pourquoi donc Imela voulait-elle le voir ? C’était particulièrement risqué. Les contrebandiers qui lui avaient vendu ces provisions n’allaient probablement pas être ravis de voir débarquer un homme-saurien. Il se devait cependant d’obéir. Il était officiellement un membre de l’équipage du Fléau des Mers et se devait d’en respecter les règles.

– J’arrive, dit-il laconiquement.

S’accrochant à l’un des filets de corde qui descendaient le long du navire, il rejoignit le canot. Une fois à bord, les marins se mirent à ramer en direction de la côte.

Ils débarquèrent sur une grève de galets polis de la même couleur gris sombre que le ciel. De nombreuses caisses de provisions étaient encore empilées là, attendant leur chargement. Daethos mit pied à terre, remarquant l’inégalité du sol sous lui.

Imela se trouvait non loin de là, en grande discussion avec Shari, qui avait bien sûr insisté pour accompagner la capitaine lors de ses tractations. Daethos se rapprocha des deux femmes.

– Ce ne serait pas raisonnable, Shari, expliquait la capitaine, visiblement exaspérée. J’ai promis à Daethos de le ramener en Niûsanif, et j’ai le sentiment qu’Itheros aussi…

– C’est le chemin le plus rapide ! Et nous pourrions débarquer Takhini en Sûsenbal. Il ne peut pas passer le restant de ces jours sur ce navire. Je suis sûr que j’ai encore des contacts qui…

– Vous m’avez fait demander, capitaine-Imela ? coupa alors Daethos, curieux de connaître le sujet de leur discussion?

La capitaine se tourna vers lui.

– Ah Daethos ! Vous tombez à pic. Nous venons de recevoir des nouvelles troublantes.

– Troublantes, capitaine-Imela ?

– Oui Daethos. Sûacil, mon contact à Ûtiminas, est quelqu’un de très bien informé. Il a un réseau d’informateurs jusque sur la côte ouest de Setirelhen. Il récemment eu vent de rumeurs qui semblent incroyables.

– De quelles rumeurs parlez-vous ? demanda Daethos, de plus en plus curieux.

– Il semblerait que le royaume de Sorûen soit entré en guerre ouverte contre Oeklos.

– Ce n’est pas nouveau, répliqua Daethos. Les nomades Sorûeni ont toujours…

– Vous ne comprenez pas, Daethos, coupa alors Shari. Les Sorûeni ont repris des territoires à Oeklos !

– Ne vous emballez pas Shari, la reprit Imela, ce ne sont que des rumeurs.

– Oui, dit Daethos, cela parait effectivement peu probable. Comment les Sorûeni auraient-ils pu vaincre le rayon de l’empereur ? Aucune armée ne peut lutter contre son arme céleste.

– C’est là ce qui nous intéresse le plus, répondit Imela. Les rumeurs sont contradictoires, mais elles s’accordent sur un point : il semblerait que les Sorûeni aient reçu une aide divine. Certains racontent même qu’un Dasam serait descendu de Dalhin pour venir guider leur armée vers la victoire.

– Un Dasam ? Un ange vengeur serait venu aider Sorûen ? Daethos eut du mal à s’empêcher de rire. Vous ne pouvez pas croire cela ! On vous raconte des fables.

– Comment pouvez-vous dire cela, après tout ce que nous avons vécu, Daethos ? rétorqua Shari d’un ton passionné. C’est peut-être la vérité. Et peut-être qu’Aridel…

– Arrêtez, Shari ! coupa Imela. Comme Daethos, je suis très sceptique face à cette histoire. Nous devons éviter de prendre nos désirs pour des réalités. Tout ça n’est très probablement qu’un conte pour redonner une lueur d’espoir aux plus malheureux.

– Peut-être, concéda Shari, mais nous devons en avoir le cœur net ! Il nous faut nous rendre en Erûsard le plus rapidement possible.

– Non Shari. Je ne reviendrai pas sur la promesse que j’ai faite à Daethos, sauf s’il m’en délie lui-même. Et même si c’est le cas je ne suis pas sûr que retourner en Erûsard soit une bonne idée. Qu’en pensez-vous, Daethos ?

Le Sorcami prit une grande inspiration. Y’avait-il vraiment une chance qu’Aridel soit vivant et en Erûsard ? Si tel était le cas son serment envers l’humain l’obligeait à suivre cette piste. Pourtant son devoir envers son peuple et Itheros était tout aussi vital. Que faire ? Il finit par prendre une décision.

– Je regrette, princesse-Shas’ri’a, dit-il mais sans confirmation de cette simple rumeur, nous ne pouvons nous jeter ainsi dans l’inconnu. Ce serait trop dangereux, particulièrement pour Itheros et Takhini. Si ces nouvelles sont véridiques, nous finirons bien par en savoir plus, quel que soit l’endroit où nous nous trouvons. Et peut-être pourrons prendre une décision plus éclairée à ce moment. En attendant, je souhaite continuer ma route vers Niûsanif afin de retrouver mon peuple envers lequel j’ai aussi des devoirs.

Malgré la logique de l’argument de Daethos, Shari ne s’avoua pas vaincue.

– Nous avons bien suivi Imela dans les glaces du Nord suite à une simple vision. Je…

– Il suffit Shari ! coupa la capitaine. Tout comme vous, j’aimerais plus que tout retrouver Aridel sain et sauf, mais j’ai aussi d’autres responsabilités. Je ne vais pas risquer la vie de mes hommes à la moindre rumeur ! Nous continuons vers Niûsanif.

Shari rougit de colère, mais la jeune femme n’ajouta pas un mot. Daethos, constatant son état, ajouta :

– Peut-être, capitaine-Imela, pourrions-nous faire escale en Omirelhen sur notre chemin ? Ce serait une occasion de confirmer ou d’infirmer cette rumeur.

Imela réfléchit un moment avant de répondre

– Une bonne idée, Daethos. Il nous faudra cependant faire très attention. Le Fléau des Mers n’est sûrement pas le bienvenu dans le royaume de la Sirène, surtout depuis l’évasion d’Itheros. Je vais réfléchir à ce que nous pouvons faire. Nous en reparlerons.

– Merci, capitaine-Imela. En attendant je vais continuer à aider l’équipage à charger les provisions.

Sans ajouter un mot, Daethos prit congé des deux femmes et se dirigea vers une caisse de provisions qu’il prit à main nues. Il entreprit alors de la transporter sur le canot qui attendait sur la grève.

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Extrêmes (1)

Balayant les cendres
Portant les navires
Le vent sans comprendre
Broie, souffle et vire
La tempête ne cesse de s’étendre
Façonnant notre avenir.

Amiral Omisen, Commandant en chef de l’armada Dûeni – 924 E.D.

Les rayons dorés du soleil matinal réchauffaient les ailes de la corneille. Elle suivait ses compagnes de vol, attirée par l’odeur musquée de la pourriture ambiante. Pour elle, cette fragrance rimait avec nourriture.

Le volatile planait à une altitude moyenne, se méfiant de ses propres congénères. Au dessous, les champs des hommes défilaient. Certains étaient piétinés et les récoltes avaient disparu sous le pas de milliers de soldats.

La corneille finit par sentir la fumée, piquante, âcre, lui envahir les poumons. Ce n’était qu’un contretemps, et plutôt un bon signe. Elle se rapprochait du but.

Elle ne se trompait pas ! Le sol se métamorphosait au fur et à mesure de son avancée. Les champs étaient à présent constellés de cratères bruns, et tous ses sens étaient en alerte. Bientôt, les premiers cadavres apparurent.

La terre en fut rapidement jonchée. Une véritable aubaine ! La plupart des humains portaient des vêtements noirs, aussi sombres que le plumage des corneilles. Les oiseaux se mirent à piquer, pressés de se sustenter des délices de cette corne d’abondance. Certains corps n’étaient déjà plus que des masses sanguinolentes, rongées par les charognards qui les avaient précédés.

La corneille s’apprêtait à suivre ses congénères, mais elle décida de continuer un peu plus loin. Peut-être trouverait-elle de la viande plus fraîche si elle faisait un effort supplémentaire. Son secret espoir était de trouver des cadavres aux yeux intacts. Elle raffolait du goût et de la texture gélatineuse des globes oculaires. C’était un met d’une délicatesse rare.

Il fallait cependant faire très attention avec ces restes humains. Certains bougeaient parfois encore, et la corneille avait plusieurs fois dû fuir un repas appétissant. Et c’était sans parler de ceux qui ramassaient les morts pour les enterrer. Quel gaspillage ! Les vers de terre ne savaient pas comment savourer un tel repas.

Un éclat lumineux attira soudain l’attention de la corneille. Elle l’observa un moment avant de réaliser avec soulagement qu’il ne s’agissait que l’un de leur gros tubes de métal reflétant la lumière du soleil. La machine était visiblement cassée, l’une des roues lui servant de support écrasée sous son poids. Juste à côté se trouvait un homme allongé, face contre terre. L’arrière de son crâne était ouvert et laissait apparaître la masse grisâtre de sa cervelle. La corneille piqua pour se précipiter dessus. Il s’agissait là d’une gourmandise à laquelle elle pouvait difficilement résister. Elle se posa sur le cadavre et prit dans son bec des morceaux de matière gluante.

Elle n’eut cependant pas le temps d’apprécier ce repas. Elle évita juste à temps le pied métallique qui se dirigeait vers elle et dut s’envoler pour chercher une autre source de nourriture. Ce n’était pas son jour !

***

– Oiseau de malheur ! grinça Aridel, sans s’adresser à une personne en particulier.

La vue du carnage qui l’entourait le mettait dans une humeur exécrable. Il était partagé entre le dégoût, la tristesse, et la colère. Plus que tout il se sentait responsable de ce massacre, et son sentiment de culpabilité dominait toutes ses pensées. Il ne pouvait s’empêcher de revoir dans sa tête toutes les batailles qui avaient précédé celle-ci. Ses souvenirs les plus sombres lui envahissaient l’esprit, de la plaine de Kiborûn, une éternité auparavant, à ces champs autour de la ville de Lûstel, sur les bords du fleuve Lûrif.

Comment pouvait-on qualifier de victoire une scène d’une telle horreur ? Les cadavres d’hommes et de chevaux se joignaient aux cratères des boulets et aux pièces d’artilleries détruites. Toute cette violence était-elle vraiment nécessaire ? Combattre le mal par le mal, était-ce la seule solution ? En voulant contrer Oeklos, ne devenait-il pas aussi destructeur que l’empereur?

Aridel leva les yeux au ciel. Là-haut se trouvait Erû, l’entité qui lui avait donné les moyens de mener cette guerre. La même « divinité » qui avait permis à Oeklos de plonger la moitié d’Erûsarden dans l’obscurité, réduisant en cendre le royaume des Mages. Aridel le maudissait au plus profond de lui. C’était cette machine sans âme, la véritable responsable de tout ça. Et Aridel n’avait d’autre choix que de suivre ses instructions.

Bouillant de frustration, l’ex-mercenaire, héritier du trône d’Omirelhen, frappa du pied un boulet de canon se trouvant à proximité. Celui-ci décrivit une grande parabole avant de retomber cinquante toises plus loin. Aridel avait encore oublié qu’il portait son armure, « cadeau » d’Erû et que sa force était par conséquent décuplée. Heureusement que personne n’avait été blessé par son geste de rage.

Il sentit à ce moment une présence à ses côtés et se retourna. C’était Djashim, bien sûr. L’uniforme de capitaine de l’armée Sorûeni qu’il portait était légèrement trop grand pour son physique maigre de garçon des rues, lui conférant un aspect presque enfantin. Pourtant Aridel savait que Djashim avait connu bien des horreurs lui aussi, particulièrement lorsqu’il avait été au service de d’Oeklos. Le visage du jeune homme reflétait les sentiments d’Aridel face à ce spectacle.

– Il y a des fois où je me demande si nous avons vraiment choisi le bon camp… S’il y a vraiment un bon et un mauvais camp, ajouta-t-il pensivement.

Aridel le regarda. Il y avait au moins quelqu’un qui comprenait ce qu’il ressentait.

– C’est aussi ce que je me dis Djashim, mais nous devons essayer de garder l’espoir. Nous sommes les seuls actuellement à pouvoir contrer Oeklos. Et je n’ai plus envie de vivre dans un monde où il est le maître absolu.

Aridel ne croyait pas vraiment à ce qu’il disait, mais il espérait pouvoir remonter un peu le moral de Djashim. Le jeune homme n’était pas dupe. Il eut un petit rire triste.

– En tout cas ces hommes n’auront plus à servir l’empereur, dit il en désignant le carnage. Espérons que cette « victoire » sera suffisante pour éviter toute contre-attaque de Sanif. Ce serait un pas vers la paix, au moins en Erûsard.

– Je n’en suis pas si certain, Djashim. Codûsûr est guidé par son avidité et son désir de revanche, et la conquête de Sanif risque d’être trop tentante pour lui.

– J’ai bien peur que vous n’ayez raison. D’ailleurs en parlant du roi de Sorûen, il m’a envoyé vous chercher. J’imagine que la discussion va tourner autour des suites à donner à cette bataille.

– Probablement, soupira Aridel. Nous ferions mieux d’y aller alors. Sa majesté n’est pas très patiente.

L’ex-mercenaire, accompagné de Djashim se dirigea alors vers la tente de commandement. Il ne put s’empêcher, cependant, de jeter un dernier regard sur le panorama sanglant qui était la conclusion de la bataille de Lûstel.

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