Catégorie : Tempête

Equilibre (6)

Ayrîa se sentait complètement perdue, et c’était un sentiment qu’elle n’appréciait pas particulièrement. Tout avait si bien commencé, pourtant. En acceptant d’effectuer le voyage vers Omirelhen avec Aridel, elle avait bien imaginé se retrouver dans des endroits et des situations inconnues, et cela exerçait d’ailleurs un certain attrait sur elle. Si elle avait particulièrement appréhendé la longue traversée de l’Océan Intérieur pour rejoindre Sorcasard, elle avait été agréablement surprise.

Elle avait en effet rapidement surmonté son mal de mer et s’était « amarinée », comme disaient les matelots. La jeune femme avait alors pu profiter de l’air marin, passant la plupart de son temps sur le pont du Vent d’Ouest. L’océan n’était finalement pas si différent du désert où elle avait grandi : tous deux étaient des étendues désolées à perte de vue, battues par les vents, hostile à l’homme. La seule différence était la couleur du sol.

Ayrîa s’était donc sentie à l’aise tout au long du voyage, mais son arrivée à Niûsanin était une toute autre affaire. La capitale de la République de Niûsanif ne ressemblait à rien de familier. Les grandes villes qu’elle avait visitées, Goderif, Samar, et autres étaient presque de simples hameaux face à la cité de Niûsanin. La ville était surpeuplée, et si cela était possible, encore plus sale et déshumanisée que Samar. Les habitants, ouvriers, dockers, bourgeois, marins ou simple badauds, vaquaient à leurs occupations sans jeter un regard aux autres. Tous semblaient enfermés dans leurs pensées respectives. Bien sûr ça et là éclataient quelques conversations animées, mais toutes ces interactions semblaient courtes et ressemblaient plus à des arguments qu’à des discussions entre amis. Même les quartiers des réfugiés de Samar étaient plus conviviaux.

Personne ne daignait croiser le regard des trois inconnus qui venaient de débarquer. Aridel, Djashim et Ayrîa auraient tout aussi bien pu venir d’un autre monde, vu la façon dont se comportaient les habitants. Était-ce vraiment là que Djashim avait grandi ? Ayrîa n’osait imaginer son enfance dans un tel lieu. Elle se tourna vers lui, remplie de compassion, et découvrit avec surprise que le jeune homme affichait une expression de joie. Ses yeux pétillaient de ce qui ne pouvait être qu’une pointe de nostalgie. Il était visiblement heureux de se retrouver dans sa ville natale.

De son coté, Aridel semblait plus soucieux, cachant le plus possible son visage tout en parcourant les rues du regard. Il cherchait visiblement quelque chose. Il finit par se tourner vers Djashim.

– Je sais que tu aimerais passer du temps ici et retrouver les gens que tu as connu, Djashim, mais il est impératif que nous restions discrets. Nous devons repartir pour Omirelhen le plus rapidement possible. Les espions de Delia ne doivent pas savoir que je suis là. Notre seule et unique tâche est de trouver un nouveau navire pour continuer vers l’ouest.

Une point de déception vint teinter l’expression de Djashim. Il soupira et finit par acquiescer à contrecœur.

– D’accord. Mais il est peu probable que nous puissions repartir dès aujourd’hui. Il y a des logements dans les auberges qui longent les docks. L’hygiène laisse parfois à désirer, mais les tenanciers ne posent pas de questions, tant qu’on les paye grassement. Et, ajouta le jeune homme, c’est aussi l’endroit où l’on retrouve le plus de marins.

– Très bien, je te fais confiance, mais reste sur tes gardes. Pars devant.

Djashim approuva de la tête et se faufila dans la foule, s’éloignant rapidement. Aridel s’approcha d’Ayrîa.

– J’imagine que cette ville ne doit pas te donner une bonne impression de Sorcasard, dit-il. Mais ne t’y fie pas, il y a beaucoup à découvrir ici. Si nous avions le temps je t’aurais fait visiter le Capitole, qui est véritablement magnifique.

– Les gens semblent si froids, ici, répondit Ayrîa. C’est comme s’ils avaient laissé ailleurs une partie de leur humanité.

– Ça n’a pas toujours été comme ça. Comme à Samar il y a ici beaucoup de réfugiés, pas forcément bien acceptés par le reste de la population. Tu vois ici comme ailleurs le résultat des actes d’Oeklos. La plupart de ces gens ont quasiment perdu espoir. Tout ce que nous pouvons espérer c’est qu’il en reste une étincelle que nous pourrons raviver en Omirelhen.

***

Djashim avait été bien plus rapide que ce qu’il avait annoncé. Peu de temps après avoir trouvé une auberge, il avait parlé à un capitaine dont le navire se rendait à Leofastel, sur la côte sud d’Omirelhen. Le bateau se nommait le Guide Céleste, et faisait escale dans la plupart des ports de Niûsanif pour y embarquer de la cargaison, avant de se rendre au Royaume de la Sirène. Son chargement était essentiellement constitué d’alcool et de grain. Après avoir rejoint Omirelhen , la destination finale du navire, était Setirelhen. Les ports du Nord étaient tout près de la limite des nuages et les marchandises du Guide Céleste étaient vendues à prix d’or aux habitants de ces villes rongées par la famine.

Le capitaine avait visiblement le sens du commerce. Il avait accepté de prendre ses passagers supplémentaires sans aucune question lorsqu’il avait vu la bourse d’écus qu’Aridel lui avait proposé. C’était un marin à la barbe fournie, presque un archétype de sa profession. Il menait son navire de main de maitre, du moins de ce que pouvait juger Ayrîa. Deux jours seulement après son arrivée à Niûsanin, elle en voyait déjà les docks s’éloigner, se perdant petit à petit dans l’horizon baigné des rayons dorés du soleil levant.

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Equilibre (5)

– Voile à l’horizon !

Le cri de la vigie fit sursauter Shari. La jeune femme était perdue dans ses pensées, se promenant sans but sur le pont du Fléau des Mers. Le bruit de l’océan, du vent et des vagues lui calmait les nerfs, la rendant bien souvent oublieuse de ce qui se passait autour d’elle. La voix du matelot était donc pour elle un brusque retour à la réalité.

Elle commença à parcourir frénétiquement la mer grise des yeux. Comment la vigie pouvait-elle distinguer quoi que ce soit dans cette semi-pénombre ? Shari sentit alors le souffle frais du vent changer progressivement de direction sur son visage. Le Fléau des Mers était de toute évidence en train de modifier son cap afin d’intercepter le navire qui avait été aperçu au loin. Le malheureux était devenu la proie d’un vaisseau de ligne.

Shari n’approuvait pas particulièrement ces actes de piraterie, mais elle était consciente que sans ces derniers, le navire d’Imela et son équipage auraient disparu depuis longtemps. Elle était d’ailleurs admirative de la stricte discipline militaire que la capitaine réussissait à maintenir à bord de son vaisseau. Le Fléau des Mers naviguait depuis longtemps sans pavillon et sans patrie. Malgré cela, les actes d’insubordination étaient extrêmement rares. Peut-être était-ce la conscience d’être parmi les derniers hommes à résister à Oeklos qui galvanisait l’équipage ? Ou était-ce tout simplement le charisme d’Imela ? Shari ne pouvait s’empêcher de ressentir une pointe de jalousie. Jamais elle n’avait réussi à inspirer une telle loyauté dans son propre mouvement de résistance Sûsenbi…

Elle chassa ces pensées pour se concentrer sur l’opération navale en cours. Elle sentait, presque malgré elle, une forme d’excitation la gagner. Comme tout le monde à bord, elle avait hâte de voir un peu d’action. Elle se dirigea vers la dunette.

Imela et Demis étaient là, bien sûr. La capitaine avait l’œil rivé à sa longue-vue, observant le navire repéré.

– Le serpent et l’épée ! s’exclama-t-elle, surprise. Le pavillon de Sorcamien. Je n’ai pas vu de navire Sorcami depuis Dacimar.

– Un bâtiment de guerre ? interrogea Demis, inquiet.

– Non, il m’a tout l’air d’être un marchand… Oui, ajouta la capitaine. C’est un petit brick de commerce. Mais c’est étrange. Je ne savais pas que les Sorcami contournaient le continent pour venir commercer sur la côte ouest de Sorcasard. Peu importe ! Il s’agit d’une véritable aubaine pour nous. Nous avons l’avantage du vent et nous les rattraperons vite, même en prenant en compte la petite taille de leur navire. Faites donner toutes les voiles !

L’ordre d’Imela fut rapidement répété, et les gabiers se précipitèrent sur les mâts. Peu de temps après, les voiles tombèrent dans un vacarme de toile et de vent, et la vitesse du Fléau des mers augmenta de manière sensible.

— Faites armer le pont central, ordonna alors Imela. Et préparez aussi le canon de poursuite. Nous allons leur montrer qu’ils n’ont aucune chance. Cela fera un bon exercice pour l’équipage.

Shari ne disait pas un mot, se contentant d’observer le professionnalisme avec lequel les hommes accomplissaient leurs tâches. Elle ne l’aurait jamais admis à haute voix, mais elle était impressionnée. Le Fléau des Mers était une machine de guerre redoutable et bien rodée. Shari plaignait le capitaine du navire Sorcami.

Ils entamèrent ainsi une course-poursuite nautique qui dura près d’une heure. Lorsque le brick Sorcami fut à portée de tir des canons de poursuite, Imela ordonna de tirer trois coups de semonce. Shari, qui observait attention les voiles du petit brick, vit des gerbes d’eau jaillir à coté de lui, peu de temps après que les pièces d’artillerie aient donné de la voix.

La capitaine se fit alors apporter un gueulard et se dirigea à l’avant du Fléau des Mers. Shari la suivit.

– Ohé, cria la capitaine dans le porte-voix. Ici le Fléau des Mers, de la marine Dûeni. Vous n’avez aucune chance. Laissez-vous aborder sans résistance et nous vous promettons qu’aucun mal ne vous sera fait. Nous ne nous emparerons que de vos marchandises.

Shari était a présent assez près pour distinguer l’équipage Sorcami s’affairant sur le pont. La peau verte des hommes-sauriens contrastait étrangement avec la grisaille ambiante. L’un d’eux se mit à faire de grands signes, tandis que l’un de ses congénères brandissait un drapeau blanc.

– Presque trop facile, sourit Imela. Elle se tourna vers un des ses officiers. Faites préparer les passerelles, et amenez nous le long de ce navire. Et faites venir Itheros et Daethos. J’ai dans l’idée que nous allons avoir besoin de leurs talents de traducteurs.

– Oui capitaine, répondit le lieutenant avant de s’exécuter promptement.

En moins de vingt minutes, les deux bateaux furent joints par de longues passerelles en bois, formant un pont au dessus de la mer grise. Les hommes d’Imela se précipitèrent à bord de leur proie, et commencèrent à la vider pour transférer son chargement vers le Fléau des Mers. Le capitaine du brick Sorcami fut lui aussi amené à bord, et conduit auprès d’Imela.

– Parlez-vous Dûeni ? demanda-t-elle.

– Un peu… capitaine, répondit le Sorcami, avec l’accent sifflant si particulier à sa race.

– Mon nom est Imela Beriladoter, commandant du Fléau des Mers. Comme je vous l’ai promis, votre équipage ne subira aucune maltraitance. Je …

Imela s’interrompit. A sa grande surprise, le capitaine Sorcami se mit à genoux dans un geste de soumission quasi-religieux. Shari était interloquée, tout comme Imela. Pourquoi donc… Elle eut la réponse lorsqu’elle aperçut Itheros. Le capitaine se tourna vers lui, et dit, dans la langue des hommes-sauriens :

– Moi, Sklirûdoa, Ornogdoa du clan de la mer, et maître du Iûgosther, souhaite une longue vie à Itheros, véritable Ûesakia des clans Sorcami.

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Equilibre (4)

Le port était similaire à tous les fronts de mers qu’Aridel avait pu visiter. Monte-charges, barils, caisses et cordes encombraient les quais. Les dockers s’affairaient comme des fourmis autour des navires qui débarquaient et embarquaient leurs marchandises et passagers. Tous semblaient absorbés par leur tâche, et ne prêtaient aucune attention aux nouveaux arrivants.

Aridel se tourna vers Taric. Le mage avait insisté pour quitter le chariot et marcher un peu. Il semblait en meilleure santé que durant leur voyage, mais Aridel trouvait cela imprudent. Il avait été empoisonné, et malgré les meilleurs soins, Taric était très malade. D’une certaine manière, l’ex-mercenaire se sentait quelque peu responsable de l’état de son compagnon.

C’était en effet sa sœur, Delia, qui avait confectionné le poison qui circulait dans ses veines, le tuant à petit feu. Elle s’en était d’abord servi sur son propre père, le roi Leotel 1er, afin de s’emparer du trône. Elle avait alors confié le secret de cet élixir mortel à Walron, le premier ministre d’Oeklos, qui s’en était servi pour s’assurer la « fidélité » de Taric.

Aridel ne pardonnerait jamais à Delia ses atrocités ! Il s’en voulait cependant encore plus de sa propre faiblesse, qui l’avait fait fuir ses responsabilités. Tout ce qu’il espérait à présent, c’était de pouvoir rattraper ses erreurs.

– Etes-vous certain de vouloir risquer ce voyage vers Dafashûn, Taric ? demanda-t-il. Si jamais les agents d’Oeklos vous découvrent avant que vous puissiez rejoindre la résistance…

– Ne vous en faites… pas pour moi, toussa le mage. J’ai beau être affaibli, j’ai plus d’un tour dans mon sac. Et je pense que Walron et sa clique ont d’autres chats à fouetter à présent, ajouta-t-il en jetant un regard entendu à Aridel.

– Peut-être, mais c’est un risque. Et je pense aussi à votre santé : si nous parvenons à temps en Omirelhen, nous avons une chance de trouver un l’antidote à votre mal. Delia sait de quoi il est composé, et, si j’entends bien lui faire payer ses crimes il est encore plus important pour nous de lui soutirer toutes les informations possibles… Quelle que soit la méthode employée, ajouta Aridel d’un ton mauvais.

– Ne laissez pas le désir de revanche guider vos décisions, Aridel. Je parle d’expérience : vous pourriez y perdre une partie de votre humanité. Avec le pouvoir que vous possédez à présent, cela serait terrible.

Aridel pesa cette dernière phrase. Il savait qu’il s’agissait de paroles sages, mais sa colère était l’un des moteurs qui le poussaient à agir, et il ne voulait pas retomber dans l’apathie qui l’avait envahie avant de rencontrer Imela. Taric reprit.

– Je pense que je serai bien plus utile dans la lutte contre Oeklos si je me rends auprès de Lanea. Elle a besoin… des informations que je possède sur votre armure, et je ne fais pas confiance à un autre messager. Et puis c’est un médecin, je ne désespère pas qu’elle trouve un remède au mal qui m’afflige. Et puis, comme vous, il faut que quelqu’un lui rappelle que la vengeance n’est pas la seule raison de vivre.

Aridel ne connaissait pas Lanea, mais Djashim lui avait racontée qu’elle était la femme que Domiel, avait aimé. Domiel était une des rares personnes qu’Aridel avait réellement considéré comme un ami. Sa mort, même après toutes ces années avait été dure à accepter. Il ne restait plus qu’à espérer que Lanea soit comme lui. Si tel était le cas, peut-être que Taric avait réellement une chance. Après tout, elle s’était hissée par sa volonté à la tête de la résistance de Dafashûn. Une chose était certaine : Aridel devrait la rencontrer là un moment ou à un autre, s’il voulait mettre un terme aux agissements d’Oeklos. Et si Taric était à ses côtés, cela ne ferait que faciliter les choses.

– Très bien, je n’insiste plus, finit il par dire. Je…

– C’est ce bateau, coupa alors Djashim, le Trésor Perdu. Il désigna un brick à quai tout près de l’endroit où ils se trouvaient. Le capitaine a dit qu’il comptait débarquer à Erûmar dans un mois ou moins, si les vents sont favorables. Je me suis permis de payer votre passage à bord, Taric.

– Merci, Djashim. Je vais donc prendre mon congé. Souvenez vous de mes paroles, Aridel, je…

Le mage n’eut pas le temps de finir sa phrase. Ayrîa, dans un accès d’affection, lui avait sauté au cou.

– Vous allez nous manquer, Taric ! dit-elle. Prenez soin de vous.

Elle relâcha son étreinte et s’inclina dans un salut plus formel, même si la légère humidité qu’elle avait au bord des yeux trahissait son émotion. Djashim s’approcha alors et tendit sa main au mage qui la serra chaleureusement.

– Au revoir, Taric, et merci pour ce que vous avez fait pour moi à Samar et au delà. Sachez que quoi qu’il arrive à présent, c’est le souvenir de ce que vous avez fait en Sorûen que j’emporterai de vous, et rien de ce qui a pu se passer avant. Transmettez mon salut à Lanea. Je suis sûr que nous nous reverrons.

Aridel serra à son tour la main du mage.

– Bonne chance à vous, dit-il simplement.

– Merci à tous, finit par dire Taric, les yeux rougis. Je ferai tout mon possible pour que nous nous revoyions.

Sans ajouter un mot, il se tourna vers le navire qui l’attendait, et s’emparant de ses maigres bagages, s’approcha de la passerelle qui menait au pont supérieur.

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Equilibre (3)

La ville de Goderif était la définition même de la richesse et de l’opulence. Pour Ayrîa, qui avait grandi dans les vastes étendues désertiques de Sorûen et les rues bondées et sales de Samar, cela semblait presque indécent, particulièrement en ces temps troublés. La jeune femme avait l’impression de se retrouver dans une cité de conte de fées, surnaturelle. La ville avait été fondée bien des siècles auparavant, avant même la conquête de Sorcasard. Tous ses palais et monuments avaient été érigés à l’aide des fortunes considérables amassées par les princes-marchands de Sanif. Ces seigneurs avaient bâti avec leurs richesses des demeures digne d’un empereur. Les bâtiments d’un blanc éclatant aux toits de cuivre reflétaient les rayon du soleil de manière éblouissante. Il s’agissait de véritables palais, aux entrées bordées d’innombrables colonnades de marbre blanc et rouge. Le château et la forteresse de Samar faisaient bien pâle figure en comparaison.

Il y avait bien entendu un revers à cette médaille. Les habitants de Goderif formaient une population très disparate, et les inégalités entre les différentes classes étaient extrêmement visibles. Comme à Samar, nombre de réfugiés Dûeni avaient tenté de trouver à Goderif un nouveau foyer, fuyant leur pays couvert par les nuages de l’Hiver sans Fin. La plupart de ces misérables, reconnaissables à leur peau claire, étaient visiblement dans un état de pauvreté extrême. Vêtus de haillons, ils s’acquittaient des plus basses besognes. Ayrîa soupçonnait qu’il étaient en réalité des esclaves, privés de liberté.

Par contraste, les natifs de Goderif, à la peau sombre et aux cheveux noirs et raides, arboraient les symboles de leur richesse avec fierté. Vêtements colorés, bijoux et armes décoratives les recouvraient, les transformant presque en statues vivantes. Ils agissaient comme si le monde leur appartenait. Comment pouvaient-ils se montrer si arrogants ? N’avaient-ils pas eu vent de leur défaite à Lûstel ?

Ayrîa tourna le regard vers Aridel. L’homme marchait à coté d’elle, pensif. Il tenait à la main les rênes des chevaux tirant le chariot transportant Taric et leurs bagages. Djashim, quant à lui, était parti aux devant de ses compagnons, quelques jours auparavant. Il avait pour mission de leur trouver des embarcations afin de commencer la traversée vers Sorcasard et Dafashûn. Ayrîa regarda derrière eux.

– Je suis surprise que le roi n’ait pas envoyé quelqu’un à notre poursuite, dit-elle.

Aridel sourit.

– Codûsûr est probablement ravi de s’être débarrassé de moi. Je lui fais confiance pour trouver une excuse expliquant l’absence de son « Dasam ». Et je t’avoue, Ayrîa que je suis bien content de ne plus porter cette étiquette divine pour le moment. Je n’ai rien d’un ange.

Ayrîa le regarda sans rien dire. Il était vrai que sans son armure, Aridel semblait plus ordinaire, un simple être humain aux traits reflétant la fatigue et la lassitude. Pourtant il avait été choisi par Erû pour accomplir l’impossible. Toute l’éducation religieuse d’Ayrîa lui criait de vénérer cet être supérieur. La jeune femme avait du mal à réconcilier en elle ces deux visions contradictoires. Elle changea de sujet.

– En tout cas ces gens ont l’air de continuer leur vie comme si de rien n’était.

– Oui c’est là le propre des hommes face à l’adversité, Ayrîa. Certains s’enfuient en paniquant, mais la plupart préfèrent continuer leur routine. Ils se mettent la tête dans le sable en espérant que le danger passe. Il faut parfois un grand courage pour accepter le monde tel qu’il est réellement.

Ayrîa avait du mal à saisir si Aridel parlait de lui ou des habitants de Goderif. Elle opta pour la seconde possibilité.

– Mais le danger est là depuis longtemps ! Même si Sanif est dans l’hémisphère Sud, ces gens ont du souffrir de l’Hiver sans Fin et de la poigne de fer d’Oeklos, comme ce que nous avons subi à Samar.

– Détrompe-toi, Ayrîa. Les princes-marchands Sanifais n’ont jamais autant prospéré que depuis l’arrivée au pouvoir d’Oeklos. L’empereur les a autorisé à reprendre leur activité de traite d’esclaves. C’était un marché qui leur avait été interdit depuis la fin de la conquête de Sorcasard, il y a quatre siècles. Avec l’afflux de réfugiés, ce « commerce » s’est révélé extrêmement lucratif pour eux.

Ayrîa sentit la colère monter en elle.

– C’est atroce ! Erû leur fera payer leurs actions !

Aridel renifla, l’air méprisant.

– Erû ne fera rien de plus pour nous, Ayrîa. Si nous voulons changer les choses c’est à nous d’agir. C’est ce que j’ai appris en me rendant à Dalhin.

Ces paroles semblaient presque blasphématoires et choquèrent Ayrîa. Elle s’apprêtait à répondre mais se ravisa. Elle savait que le sujet était sensible pour Aridel. Elle se tourna vers le chariot. Taric était assis, écoutant la conversation sans rien dire. Le mage avait bien meilleure mine depuis leur départ de Lûstel, mais ses yeux étaient bordés de cernes et il toussait toujours beaucoup.

– Êtes-vous déjà venu ici, maitre Taric ? demanda-t-elle.

– A Goderif ? Non, répondit-il d’une voix rauque, mais j’ai déjà visité d’autres cités du domaine de Sanif. Stelthin est une encore plus somptueuse. Le palais-cascade du Grand Maître n’a son égal nulle part au monde.

– Comment un peuple qui pratique l’esclavage peut il bâtir de telles cités ? s’interrogea Ayrîa sans s’adresser à personne en particulier.

– C’est un mystère qui me dépasse également, répondit Taric. Mais je parle d’expérience quand je te dis que l’horreur et la beauté avancent souvent main dans la main.

Comme pour illustrer les propos du mage, Ayrîa se rendit alors compte de la présence de quelques Sorcami dans les rues de Goderif. Elle savait que depuis la conquête d’Oeklos, les hommes-sauriens avaient le droit de vivre en Erûsard, mais elle ne parvenait pas à s’habituer à leur présence. Ces monstres n’avaient rien à faire ici ! Elle s’arracha à ses pensées lorsque Djashim fit soudainement son apparition.

– Vous voilà, dit-il sans préambule, comme s’il n’était parti que cinq minutes auparavant.

– Djashim, salua sobrement Aridel, imitant la nonchalance du jeune homme.

– Je vous attendais, dit l’intéressé d’un ton impatient. Nous n’avons pas une minute à perdre : nous appareillons cet après-midi.

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Equilibre (2)

L’air frais et sec de la montagne venait caresser le visage d’Egidor, une sensation qu’il avait presque oublié. Il avait du mal à respirer cette atmosphère pauvre en oxygène, mais pour la première fois depuis des années, ils se sentait presque heureux. Son plan prenait forme, et était en passe de devenir une réalité. Il avait visité le vaisseau céleste de Dalhin, et Erû lui avait donné les clés de son futur succès. Plus rien ne pouvait plus l’arrêter désormais. Tout ce dont il avait besoin, à présent, était un peu de temps, mais il en avait en réserve.

Il regarda sa main. Les écailles vertes la recouvraient presque intégralement. L’élixir de Sûfrûm l’avait transformé, lui donnant la longue vie des Sorcami, mais aussi une partie de leur aspect. Les hommes-sauriens ne l’en accepteraient que plus facilement. Tout était tel que l’avait prédit son ancien maître. Quel dommage qu’il ne soit pas là pour voir l’aboutissement de tous leurs efforts.

Egidor contempla une nouvelle fois le paysage qui s’offrait à lui. En contrebas s’étendait la baronnie de Setosgad, le point de départ de son futur empire…

La vision se brouilla soudainement. Un voile gris vint remplacer le magnifique panorama, rapidement remplacé par une autre image.

Egidor se trouvait à présent dans une salle circulaire au centre de laquelle un homme en armure lui faisait face, l’air menaçant. L’inconnu était entouré d’une brillante aura, presque insoutenable. Il leva la main et se mit à parler d’un ton solennel :

– Tout dans cet univers, d’un simple grain de sable à l’étoile la plus brillante, évolue et finit par se transformer et disparaître. Ce que tu as accompli, Oeklos, ne fera pas exception. Ton empire approche de sa fin. Les Gardiens se lèvent, et sont les messagers de ta chute. Ton combat ne fait que commencer.

Ces paroles emplirent malgré lui Egidor d’un sentiment de frayeur, vite remplacé par une colère mêlée de désespoir.

– Personne n’a le droit de me parler sur ce ton. Je vous montrerai que je n’ai pas dit mon dernier mot !

Il se jeta alors sur l’inconnu en armure, prêt à l’étrangler. La vision de l’homme disparut, laissant Egidor face à lui-même. Envahi par une soudaine panique il se mit à genoux et se prit la tête entre les mains.

Oeklos se réveilla brusquement, l’esprit encore perdu dans les limbes de son cauchemar. Il se leva, repoussant doucement les deux jeunes femmes endormies à coté de lui, fatiguées de leurs ébats de la veille. L’empereur n’arrivait pas à se séparer du sentiment de danger que lui avait laissé sa vision. Cela faisait plusieurs jours maintenant qu’il revivait ce rêve qui lui donnait des sueurs froides.

S’agissait-il d’un message d’Erû ? Il n’avait aucun moyen d’en être certain, et Oeklos avait du mal à envisager cette possibilité. L’entité ne s’était pas adressée à lui depuis sa visite de Dalhin, vingt ans auparavant, et le cauchemar pouvait très bien être une simple création de son esprit inquiet. Et même s’il s’agissait d’un message, il y avait bien des manières de l’interpréter. Il pouvait s’agir d’un simple avertissement, pas d’un avenir inéluctable… L’homme en armure était sans aucun doute possible celui qui avait contré son rayon en Sorûen, mais Oeklos ne connaissait toujours pas sa véritable identité. Qui était-il ? Voilà une question concrète à laquelle il fallait répondre le plus vite possible.

Oeklos prit une grande inspiration. Tout allait si bien, quelques semaines seulement auparavant. Il était à la tête d’un empire s’étendant sur plus des deux tiers du globe, et le tiers restant lui devait allégeance. L’arrivée de cet inconnu en armure avait tout changé ! Il avait attisé les flammes de la rébellion Sorûeni, détruisant les armées impériales l’une après l’autre. Oeklos n’avait rien pu faire. Son rayon était toujours détourné lorsque cet homme était présent. A présent, le continent d’Erûsard était quasiment hors de contrôle.

Ce qui avait fait le plus mal à Oeklos, cependant, n’était ni sa série de défaites, ni son ignorance de l’identité de son adversaire, mais la trahison de Djashim. L’empereur avait nourri un espoir presque irrationnel envers son jeune général. Il avait vu en lui, il le savait à présent, un successeur potentiel, quelqu’un à même de reprendre les rênes de son empire. Il aurait été dans ce rôle bien plus compétent que son premier ministre, Walron, pour qui la violence semblait souvent le seul moyen d’action.

Comment l’empereur avait-il pu être aussi aveugle ? Djashim s’était bien joué de lui. Il était probablement depuis le début un agent à la solde de ses ennemis et avait montré quelle était sa véritable allégeance. Oeklos aurait dû s’en douter. Il ne pouvait faire confiance à personne. C’était ce que lui avait appris son maître, Sûfrûm, et c’était une leçon qu’il n’aurait jamais dû oublier. Il devait se concentrer sur son objectif, et ne laisser aucune place aux sentiments.

Oeklos claqua des doigts. Un serviteur apparut instantanément.

– Allez me chercher Walron, ordonna-t-il.

Le serviteur s’inclina en signe d’acquiescement et s’en alla. Moins de cinq minutes après, le premier ministre entrait dans les appartements impériaux.

– Votre altesse impériale, salua-t-il avec une courbette.

– Quelles nouvelles, Walron ? demanda l’empereur sans préambule.

– L’assemblée des Lûakseth est toujours frileuse à déclencher la mobilisation des armées Sorcami, votre altesse impériale. Le Ûesakia m’affirme cependant qu’il ne s’agit que d’une question de temps. Il n’a besoin que de quelques voix supplémentaires.

– N’hésitez pas à lui rappeler qui lui a permis d’obtenir ce poste, Walron ! Nous n’avons pas une minute à perdre, et la réticence des Sorcami risque de nous couter très cher. La situation en Erûsard est critique, et j’ignore si Sanif pourra tenir tête encore longtemps à nos ennemis.

Le premier ministre se mit à déglutir. C’était la première fois qu’Oeklos voyait un signe ostensible d’inquiétude apparaître sur son subordonné. Qu’y avait-il encore ?

– A ce sujet, votre altesse impériale, commença le premier ministre, nous avons quelques nouvelles qui ne sont pas bonne je le crains. Les généraux Sanifais, contre notre avis, ont tenu à combattre les Sorûeni en rase campagne près de Lûstel. Le combat n’a pas été à leur avantage. L’armée Sanifaise a été décimée, et leur défaite est sans appel.

Oeklos se sentit envahir par la colère et la frustration. N’y avait-il personne pour exécuter correctement ses instructions ? Il s’empara d’un vase se trouvant à portée de main et le jeta à terre, le brisant en mille morceaux dans un fracas satisfaisant.

– Et comment voulez-vous que nous regagnions nos territoires perdus, à présent ? Sanif était notre tête de pont ! Sans eux, tout est à refaire !

Walron baissa la tête, laissant passer la fureur de son suzerain. Voyant que l’empereur ne disait plus rien, il finit par répondre.

– La flotte impériale est toujours à nos ordres, votre altesse. Nous sommes les maîtres des océans. Dès que nos alliés Sorcami accepteront de nous rejoindre, nous pourrons lancer une armada telle que le monde n’en a pas connu depuis la Guerre des Sorcami, et reprendre ce qui nous revient de droit.

Oeklos fixa son premier ministre avec un regard perçant.

– Pour votre propre sécurité, il vaudrait mieux pour vous que vous ayez raison, Walron.

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