Catégorie : Tempête

Force (1)

Tout le temps qu’il avait passé auprès des humains avait donné à Daethos une certaine compréhension de leurs expressions faciales. Il n’avait maintenant aucun mal à lire sur le visage de Shari l’indécision la tiraillait. Elle était visiblement la proie de pensées conflictuelles. Le choix qui s’offrait à elle était de les accompagner, lui et Itheros, jusqu’en Sorcamien, ou de continuer à chercher Aridel.

Daethos comprenait parfaitement les sentiments de la jeune femme. Il avait lui aussi dû faire face à un dilemme similaire, et sa décision avait été difficile à prendre. C’était l’arrivée de Sklirûdoa, le capitaine du Iûgosther qui forçait à présent la main de Shari. Le marin Sorcami avait ostensiblement suscité l’intérêt de la diplomate qu’était Shari. Daethos espérait secrètement que cela influencerait sa décision.

– Où comptez-vous débarquer, Ornogdoa-Sklirûdoa ? demandait l’ex-ambassadrice. Le retour d’Itheros en Sorcamien ne présente-t-il pas un danger, pour vous comme pour lui ?

– Le port d’attache du Iûgosther se trouve à Acrokhol, au fond de la baie de Kifiri, expliqua le Sorcami. Il s’agit d’une ville du clan de la Mer, auquel j’appartiens. Notre Sorkokia n’est pas un partisan de la politique d’Oeklos. Il doit se plier aux lois des tribus, mais il le fait avec réticence. Je suis certain qu’il accueillera Itheros avec tous le respect dû à son rang. Il est tout à fait dans nos prérogatives de l’héberger jusqu’à ce qu’il puisse rejoindre Sorcakin afin de défendre notre cause et la sienne devant les Lûakseth.

– La baie de Kifiri se trouve de l’autre coté de Sorcasard, intervint alors Imela. Pour y retourner vous devrez contourner tout le continent par le Sud. C’est un long voyage, à naviguer près de côtes contrôlées par Oeklos et ses alliés. Chaque escale que vous ferez est un risque pour Itheros, malgré ce que vous affirmez.

Daethos ne put qu’acquiescer. Il s’interrogeait, tout comme Imela, sur les motivations de Sklirûdoa. Le capitaine, qui moins d’une heure auparavant, avait été la proie du Fléau des Mers se proposait à présent de tout risquer pour transporter Itheros et Daethos en Sorcamien. Quelles étaient les raisons réelles de cette offre d’assistance ?

– Nous avons assez de provisions pour nous rendre jusqu’à Acrokhol sans escale, si vous acceptez de nous rendre nos vivres, capitaine-Imela, répondit alors le marin Sorcami.

– Quand bien même, objecta Shari. Vous êtes un navire marchand. Quel profit comptez-vous tirer de ce voyage ?

– Je suis un fils du clan de la Mer avant d’être un marchand, répliqua le Sorcami. Le profit n’est rien face à mon devoir. Oeklos a asservi notre peuple et nous sommes nombreux a ne plus être dupes. Sous couvert de vouloir nous aider, l’empereur n’a apporté que le malheur à Sorcamien. Itheros est le Ûesakia légitime de Sorcamien. Il représente un formidable espoir pour nous. Tout ce que je souhaite, c’est qu’il puisse nous libérer des chaînes invisibles que nous portons.

Daethos décida alors de prendre la parole. Il n’avait pas dit un mot depuis qu’ils s’étaient réunis dans la cabine d’Imela pour décider du sort de Sklirûdoa. Malgré les risques, si le capitaine était sincère, il s’agissait d’une opportunité qu’ils ne pouvaient laisser passer.

— Vous parlez de devoir, Ornogdoa-Sklirûdoa, et je ne demande qu’à accepter votre proposition d’une grande générosité. Vous concèderez cependant que nous ne vous connaissons pas, et qu’il nous est difficile de vous donner notre confiance. Pour être franc, qui nous dit que vous ne nous vendrez pas au plus offrant dès que nous serons hors de portée des canons du Fléau des Mers ?

Loin de s’offusquer, le capitaine inclina la tête devant Daethos, indiquant qu’il comprenait parfaitement la question.

– Maître-Daethos. Vous êtes le shaman du clan d’Inokos, des frères que nous avons cru perdus pendant si longtemps. Votre sagesse commande le respect et votre question est légitime. Mais vous ne pouvez ignorer ce que nous disent les rêves. Il y a de cela deux mois, une vision est venue troubler mon sommeil. J’étais seul au milieu de la mer, entouré de rochers surplombés par des nuages plus noirs que la nuit. Ceux-ci se sont alors écartés laissant apparaître le bleu du ciel et la lumière du soleil, accompagnés d’une voix : « Cherche le guide. Ramène le à sa véritable place. Il est la tempête écartant l’ombre qui s’est abattue sur notre peuple. » Je me suis réveillé sans savoir ce que voulait dire cette vision. Je me trouve aujourd’hui en présence d’Itheros, que nous croyions mort ou prisonnier. Ai-je tort de l’interpréter comme un signe ? Car qui pourrait être notre guide sinon le véritable Ûesakia des Sorcami ?

– J’ignore si je mérite véritablement le titre de guide, intervint alors Itheros, mais, pour ma part, je vous crois sincère Ornogdoa-Sklirûdoa. Et notre peuple doit se réveiller, comme vous l’avez si bien dit. Je suis donc prêt à vous suivre, même si certains me conseilleront d’attendre. Nous n’avons plus de temps à perdre.

Imela hocha la tête.

– Si telle est votre décision Itheros, je ne m’y opposerai pas. Comme je vous l’ai toujours dit, vous et Itheros êtes mes passagers, et libres de partir lorsque vous le désirez. Ornogdoa-Sklirûdoa, dit-elle alors en s’adressant au capitaine Sorcami. Si vous prenez Itheros et Daethos comme passagers, je vous rendrai la cargaison que nous avons prélevée à votre navire. Cependant, si j’apprends que vous les avez trahi, je ferai tout ce qui est en mon pouvoir pour vous retrouver, et lorsque cela se produira, vous connaitrez ma colère.

– Je m’incline devant votre magnanimité, capitaine-Imela, répondit sobrement le Sorcami. Et je vous assure que je prendrai soin de mes passagers. Nous serons en sécurité : les sept pères veillent sur nous.

– Puissent-ils nous guider éternellement, compléta rituellement Daethos. Je vous accompagnerai bien sûr. Je suis au service du Ûesakia.

– Je viendrai aussi.

Tous se tournèrent vers Shari. La jeune femme avait pris sa décision. Daethos s’approcha d’elle sans mot dire et lui posa la main sur l’épaule avant de s’incliner en signe de respect. Il ne pouvait s’empêcher de ressentir un grand soulagement. Il ignorait pourquoi, mais il savait que la présence de Shari était indispensable. Ils auraient besoin d’elle en Sorcamien.

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Equilibre (6)

Ayrîa se sentait complètement perdue, et c’était un sentiment qu’elle n’appréciait pas particulièrement. Tout avait si bien commencé, pourtant. En acceptant d’effectuer le voyage vers Omirelhen avec Aridel, elle avait bien imaginé se retrouver dans des endroits et des situations inconnues, et cela exerçait d’ailleurs un certain attrait sur elle. Si elle avait particulièrement appréhendé la longue traversée de l’Océan Intérieur pour rejoindre Sorcasard, elle avait été agréablement surprise.

Elle avait en effet rapidement surmonté son mal de mer et s’était « amarinée », comme disaient les matelots. La jeune femme avait alors pu profiter de l’air marin, passant la plupart de son temps sur le pont du Vent d’Ouest. L’océan n’était finalement pas si différent du désert où elle avait grandi : tous deux étaient des étendues désolées à perte de vue, battues par les vents, hostile à l’homme. La seule différence était la couleur du sol.

Ayrîa s’était donc sentie à l’aise tout au long du voyage, mais son arrivée à Niûsanin était une toute autre affaire. La capitale de la République de Niûsanif ne ressemblait à rien de familier. Les grandes villes qu’elle avait visitées, Goderif, Samar, et autres étaient presque de simples hameaux face à la cité de Niûsanin. La ville était surpeuplée, et si cela était possible, encore plus sale et déshumanisée que Samar. Les habitants, ouvriers, dockers, bourgeois, marins ou simple badauds, vaquaient à leurs occupations sans jeter un regard aux autres. Tous semblaient enfermés dans leurs pensées respectives. Bien sûr ça et là éclataient quelques conversations animées, mais toutes ces interactions semblaient courtes et ressemblaient plus à des arguments qu’à des discussions entre amis. Même les quartiers des réfugiés de Samar étaient plus conviviaux.

Personne ne daignait croiser le regard des trois inconnus qui venaient de débarquer. Aridel, Djashim et Ayrîa auraient tout aussi bien pu venir d’un autre monde, vu la façon dont se comportaient les habitants. Était-ce vraiment là que Djashim avait grandi ? Ayrîa n’osait imaginer son enfance dans un tel lieu. Elle se tourna vers lui, remplie de compassion, et découvrit avec surprise que le jeune homme affichait une expression de joie. Ses yeux pétillaient de ce qui ne pouvait être qu’une pointe de nostalgie. Il était visiblement heureux de se retrouver dans sa ville natale.

De son coté, Aridel semblait plus soucieux, cachant le plus possible son visage tout en parcourant les rues du regard. Il cherchait visiblement quelque chose. Il finit par se tourner vers Djashim.

– Je sais que tu aimerais passer du temps ici et retrouver les gens que tu as connu, Djashim, mais il est impératif que nous restions discrets. Nous devons repartir pour Omirelhen le plus rapidement possible. Les espions de Delia ne doivent pas savoir que je suis là. Notre seule et unique tâche est de trouver un nouveau navire pour continuer vers l’ouest.

Une point de déception vint teinter l’expression de Djashim. Il soupira et finit par acquiescer à contrecœur.

– D’accord. Mais il est peu probable que nous puissions repartir dès aujourd’hui. Il y a des logements dans les auberges qui longent les docks. L’hygiène laisse parfois à désirer, mais les tenanciers ne posent pas de questions, tant qu’on les paye grassement. Et, ajouta le jeune homme, c’est aussi l’endroit où l’on retrouve le plus de marins.

– Très bien, je te fais confiance, mais reste sur tes gardes. Pars devant.

Djashim approuva de la tête et se faufila dans la foule, s’éloignant rapidement. Aridel s’approcha d’Ayrîa.

– J’imagine que cette ville ne doit pas te donner une bonne impression de Sorcasard, dit-il. Mais ne t’y fie pas, il y a beaucoup à découvrir ici. Si nous avions le temps je t’aurais fait visiter le Capitole, qui est véritablement magnifique.

– Les gens semblent si froids, ici, répondit Ayrîa. C’est comme s’ils avaient laissé ailleurs une partie de leur humanité.

– Ça n’a pas toujours été comme ça. Comme à Samar il y a ici beaucoup de réfugiés, pas forcément bien acceptés par le reste de la population. Tu vois ici comme ailleurs le résultat des actes d’Oeklos. La plupart de ces gens ont quasiment perdu espoir. Tout ce que nous pouvons espérer c’est qu’il en reste une étincelle que nous pourrons raviver en Omirelhen.

***

Djashim avait été bien plus rapide que ce qu’il avait annoncé. Peu de temps après avoir trouvé une auberge, il avait parlé à un capitaine dont le navire se rendait à Leofastel, sur la côte sud d’Omirelhen. Le bateau se nommait le Guide Céleste, et faisait escale dans la plupart des ports de Niûsanif pour y embarquer de la cargaison, avant de se rendre au Royaume de la Sirène. Son chargement était essentiellement constitué d’alcool et de grain. Après avoir rejoint Omirelhen , la destination finale du navire, était Setirelhen. Les ports du Nord étaient tout près de la limite des nuages et les marchandises du Guide Céleste étaient vendues à prix d’or aux habitants de ces villes rongées par la famine.

Le capitaine avait visiblement le sens du commerce. Il avait accepté de prendre ses passagers supplémentaires sans aucune question lorsqu’il avait vu la bourse d’écus qu’Aridel lui avait proposé. C’était un marin à la barbe fournie, presque un archétype de sa profession. Il menait son navire de main de maitre, du moins de ce que pouvait juger Ayrîa. Deux jours seulement après son arrivée à Niûsanin, elle en voyait déjà les docks s’éloigner, se perdant petit à petit dans l’horizon baigné des rayons dorés du soleil levant.

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Equilibre (5)

– Voile à l’horizon !

Le cri de la vigie fit sursauter Shari. La jeune femme était perdue dans ses pensées, se promenant sans but sur le pont du Fléau des Mers. Le bruit de l’océan, du vent et des vagues lui calmait les nerfs, la rendant bien souvent oublieuse de ce qui se passait autour d’elle. La voix du matelot était donc pour elle un brusque retour à la réalité.

Elle commença à parcourir frénétiquement la mer grise des yeux. Comment la vigie pouvait-elle distinguer quoi que ce soit dans cette semi-pénombre ? Shari sentit alors le souffle frais du vent changer progressivement de direction sur son visage. Le Fléau des Mers était de toute évidence en train de modifier son cap afin d’intercepter le navire qui avait été aperçu au loin. Le malheureux était devenu la proie d’un vaisseau de ligne.

Shari n’approuvait pas particulièrement ces actes de piraterie, mais elle était consciente que sans ces derniers, le navire d’Imela et son équipage auraient disparu depuis longtemps. Elle était d’ailleurs admirative de la stricte discipline militaire que la capitaine réussissait à maintenir à bord de son vaisseau. Le Fléau des Mers naviguait depuis longtemps sans pavillon et sans patrie. Malgré cela, les actes d’insubordination étaient extrêmement rares. Peut-être était-ce la conscience d’être parmi les derniers hommes à résister à Oeklos qui galvanisait l’équipage ? Ou était-ce tout simplement le charisme d’Imela ? Shari ne pouvait s’empêcher de ressentir une pointe de jalousie. Jamais elle n’avait réussi à inspirer une telle loyauté dans son propre mouvement de résistance Sûsenbi…

Elle chassa ces pensées pour se concentrer sur l’opération navale en cours. Elle sentait, presque malgré elle, une forme d’excitation la gagner. Comme tout le monde à bord, elle avait hâte de voir un peu d’action. Elle se dirigea vers la dunette.

Imela et Demis étaient là, bien sûr. La capitaine avait l’œil rivé à sa longue-vue, observant le navire repéré.

– Le serpent et l’épée ! s’exclama-t-elle, surprise. Le pavillon de Sorcamien. Je n’ai pas vu de navire Sorcami depuis Dacimar.

– Un bâtiment de guerre ? interrogea Demis, inquiet.

– Non, il m’a tout l’air d’être un marchand… Oui, ajouta la capitaine. C’est un petit brick de commerce. Mais c’est étrange. Je ne savais pas que les Sorcami contournaient le continent pour venir commercer sur la côte ouest de Sorcasard. Peu importe ! Il s’agit d’une véritable aubaine pour nous. Nous avons l’avantage du vent et nous les rattraperons vite, même en prenant en compte la petite taille de leur navire. Faites donner toutes les voiles !

L’ordre d’Imela fut rapidement répété, et les gabiers se précipitèrent sur les mâts. Peu de temps après, les voiles tombèrent dans un vacarme de toile et de vent, et la vitesse du Fléau des mers augmenta de manière sensible.

— Faites armer le pont central, ordonna alors Imela. Et préparez aussi le canon de poursuite. Nous allons leur montrer qu’ils n’ont aucune chance. Cela fera un bon exercice pour l’équipage.

Shari ne disait pas un mot, se contentant d’observer le professionnalisme avec lequel les hommes accomplissaient leurs tâches. Elle ne l’aurait jamais admis à haute voix, mais elle était impressionnée. Le Fléau des Mers était une machine de guerre redoutable et bien rodée. Shari plaignait le capitaine du navire Sorcami.

Ils entamèrent ainsi une course-poursuite nautique qui dura près d’une heure. Lorsque le brick Sorcami fut à portée de tir des canons de poursuite, Imela ordonna de tirer trois coups de semonce. Shari, qui observait attention les voiles du petit brick, vit des gerbes d’eau jaillir à coté de lui, peu de temps après que les pièces d’artillerie aient donné de la voix.

La capitaine se fit alors apporter un gueulard et se dirigea à l’avant du Fléau des Mers. Shari la suivit.

– Ohé, cria la capitaine dans le porte-voix. Ici le Fléau des Mers, de la marine Dûeni. Vous n’avez aucune chance. Laissez-vous aborder sans résistance et nous vous promettons qu’aucun mal ne vous sera fait. Nous ne nous emparerons que de vos marchandises.

Shari était a présent assez près pour distinguer l’équipage Sorcami s’affairant sur le pont. La peau verte des hommes-sauriens contrastait étrangement avec la grisaille ambiante. L’un d’eux se mit à faire de grands signes, tandis que l’un de ses congénères brandissait un drapeau blanc.

– Presque trop facile, sourit Imela. Elle se tourna vers un des ses officiers. Faites préparer les passerelles, et amenez nous le long de ce navire. Et faites venir Itheros et Daethos. J’ai dans l’idée que nous allons avoir besoin de leurs talents de traducteurs.

– Oui capitaine, répondit le lieutenant avant de s’exécuter promptement.

En moins de vingt minutes, les deux bateaux furent joints par de longues passerelles en bois, formant un pont au dessus de la mer grise. Les hommes d’Imela se précipitèrent à bord de leur proie, et commencèrent à la vider pour transférer son chargement vers le Fléau des Mers. Le capitaine du brick Sorcami fut lui aussi amené à bord, et conduit auprès d’Imela.

– Parlez-vous Dûeni ? demanda-t-elle.

– Un peu… capitaine, répondit le Sorcami, avec l’accent sifflant si particulier à sa race.

– Mon nom est Imela Beriladoter, commandant du Fléau des Mers. Comme je vous l’ai promis, votre équipage ne subira aucune maltraitance. Je …

Imela s’interrompit. A sa grande surprise, le capitaine Sorcami se mit à genoux dans un geste de soumission quasi-religieux. Shari était interloquée, tout comme Imela. Pourquoi donc… Elle eut la réponse lorsqu’elle aperçut Itheros. Le capitaine se tourna vers lui, et dit, dans la langue des hommes-sauriens :

– Moi, Sklirûdoa, Ornogdoa du clan de la mer, et maître du Iûgosther, souhaite une longue vie à Itheros, véritable Ûesakia des clans Sorcami.

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Equilibre (4)

Le port était similaire à tous les fronts de mers qu’Aridel avait pu visiter. Monte-charges, barils, caisses et cordes encombraient les quais. Les dockers s’affairaient comme des fourmis autour des navires qui débarquaient et embarquaient leurs marchandises et passagers. Tous semblaient absorbés par leur tâche, et ne prêtaient aucune attention aux nouveaux arrivants.

Aridel se tourna vers Taric. Le mage avait insisté pour quitter le chariot et marcher un peu. Il semblait en meilleure santé que durant leur voyage, mais Aridel trouvait cela imprudent. Il avait été empoisonné, et malgré les meilleurs soins, Taric était très malade. D’une certaine manière, l’ex-mercenaire se sentait quelque peu responsable de l’état de son compagnon.

C’était en effet sa sœur, Delia, qui avait confectionné le poison qui circulait dans ses veines, le tuant à petit feu. Elle s’en était d’abord servi sur son propre père, le roi Leotel 1er, afin de s’emparer du trône. Elle avait alors confié le secret de cet élixir mortel à Walron, le premier ministre d’Oeklos, qui s’en était servi pour s’assurer la « fidélité » de Taric.

Aridel ne pardonnerait jamais à Delia ses atrocités ! Il s’en voulait cependant encore plus de sa propre faiblesse, qui l’avait fait fuir ses responsabilités. Tout ce qu’il espérait à présent, c’était de pouvoir rattraper ses erreurs.

– Etes-vous certain de vouloir risquer ce voyage vers Dafashûn, Taric ? demanda-t-il. Si jamais les agents d’Oeklos vous découvrent avant que vous puissiez rejoindre la résistance…

– Ne vous en faites… pas pour moi, toussa le mage. J’ai beau être affaibli, j’ai plus d’un tour dans mon sac. Et je pense que Walron et sa clique ont d’autres chats à fouetter à présent, ajouta-t-il en jetant un regard entendu à Aridel.

– Peut-être, mais c’est un risque. Et je pense aussi à votre santé : si nous parvenons à temps en Omirelhen, nous avons une chance de trouver un l’antidote à votre mal. Delia sait de quoi il est composé, et, si j’entends bien lui faire payer ses crimes il est encore plus important pour nous de lui soutirer toutes les informations possibles… Quelle que soit la méthode employée, ajouta Aridel d’un ton mauvais.

– Ne laissez pas le désir de revanche guider vos décisions, Aridel. Je parle d’expérience : vous pourriez y perdre une partie de votre humanité. Avec le pouvoir que vous possédez à présent, cela serait terrible.

Aridel pesa cette dernière phrase. Il savait qu’il s’agissait de paroles sages, mais sa colère était l’un des moteurs qui le poussaient à agir, et il ne voulait pas retomber dans l’apathie qui l’avait envahie avant de rencontrer Imela. Taric reprit.

– Je pense que je serai bien plus utile dans la lutte contre Oeklos si je me rends auprès de Lanea. Elle a besoin… des informations que je possède sur votre armure, et je ne fais pas confiance à un autre messager. Et puis c’est un médecin, je ne désespère pas qu’elle trouve un remède au mal qui m’afflige. Et puis, comme vous, il faut que quelqu’un lui rappelle que la vengeance n’est pas la seule raison de vivre.

Aridel ne connaissait pas Lanea, mais Djashim lui avait racontée qu’elle était la femme que Domiel, avait aimé. Domiel était une des rares personnes qu’Aridel avait réellement considéré comme un ami. Sa mort, même après toutes ces années avait été dure à accepter. Il ne restait plus qu’à espérer que Lanea soit comme lui. Si tel était le cas, peut-être que Taric avait réellement une chance. Après tout, elle s’était hissée par sa volonté à la tête de la résistance de Dafashûn. Une chose était certaine : Aridel devrait la rencontrer là un moment ou à un autre, s’il voulait mettre un terme aux agissements d’Oeklos. Et si Taric était à ses côtés, cela ne ferait que faciliter les choses.

– Très bien, je n’insiste plus, finit il par dire. Je…

– C’est ce bateau, coupa alors Djashim, le Trésor Perdu. Il désigna un brick à quai tout près de l’endroit où ils se trouvaient. Le capitaine a dit qu’il comptait débarquer à Erûmar dans un mois ou moins, si les vents sont favorables. Je me suis permis de payer votre passage à bord, Taric.

– Merci, Djashim. Je vais donc prendre mon congé. Souvenez vous de mes paroles, Aridel, je…

Le mage n’eut pas le temps de finir sa phrase. Ayrîa, dans un accès d’affection, lui avait sauté au cou.

– Vous allez nous manquer, Taric ! dit-elle. Prenez soin de vous.

Elle relâcha son étreinte et s’inclina dans un salut plus formel, même si la légère humidité qu’elle avait au bord des yeux trahissait son émotion. Djashim s’approcha alors et tendit sa main au mage qui la serra chaleureusement.

– Au revoir, Taric, et merci pour ce que vous avez fait pour moi à Samar et au delà. Sachez que quoi qu’il arrive à présent, c’est le souvenir de ce que vous avez fait en Sorûen que j’emporterai de vous, et rien de ce qui a pu se passer avant. Transmettez mon salut à Lanea. Je suis sûr que nous nous reverrons.

Aridel serra à son tour la main du mage.

– Bonne chance à vous, dit-il simplement.

– Merci à tous, finit par dire Taric, les yeux rougis. Je ferai tout mon possible pour que nous nous revoyions.

Sans ajouter un mot, il se tourna vers le navire qui l’attendait, et s’emparant de ses maigres bagages, s’approcha de la passerelle qui menait au pont supérieur.

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Equilibre (3)

La ville de Goderif était la définition même de la richesse et de l’opulence. Pour Ayrîa, qui avait grandi dans les vastes étendues désertiques de Sorûen et les rues bondées et sales de Samar, cela semblait presque indécent, particulièrement en ces temps troublés. La jeune femme avait l’impression de se retrouver dans une cité de conte de fées, surnaturelle. La ville avait été fondée bien des siècles auparavant, avant même la conquête de Sorcasard. Tous ses palais et monuments avaient été érigés à l’aide des fortunes considérables amassées par les princes-marchands de Sanif. Ces seigneurs avaient bâti avec leurs richesses des demeures digne d’un empereur. Les bâtiments d’un blanc éclatant aux toits de cuivre reflétaient les rayon du soleil de manière éblouissante. Il s’agissait de véritables palais, aux entrées bordées d’innombrables colonnades de marbre blanc et rouge. Le château et la forteresse de Samar faisaient bien pâle figure en comparaison.

Il y avait bien entendu un revers à cette médaille. Les habitants de Goderif formaient une population très disparate, et les inégalités entre les différentes classes étaient extrêmement visibles. Comme à Samar, nombre de réfugiés Dûeni avaient tenté de trouver à Goderif un nouveau foyer, fuyant leur pays couvert par les nuages de l’Hiver sans Fin. La plupart de ces misérables, reconnaissables à leur peau claire, étaient visiblement dans un état de pauvreté extrême. Vêtus de haillons, ils s’acquittaient des plus basses besognes. Ayrîa soupçonnait qu’il étaient en réalité des esclaves, privés de liberté.

Par contraste, les natifs de Goderif, à la peau sombre et aux cheveux noirs et raides, arboraient les symboles de leur richesse avec fierté. Vêtements colorés, bijoux et armes décoratives les recouvraient, les transformant presque en statues vivantes. Ils agissaient comme si le monde leur appartenait. Comment pouvaient-ils se montrer si arrogants ? N’avaient-ils pas eu vent de leur défaite à Lûstel ?

Ayrîa tourna le regard vers Aridel. L’homme marchait à coté d’elle, pensif. Il tenait à la main les rênes des chevaux tirant le chariot transportant Taric et leurs bagages. Djashim, quant à lui, était parti aux devant de ses compagnons, quelques jours auparavant. Il avait pour mission de leur trouver des embarcations afin de commencer la traversée vers Sorcasard et Dafashûn. Ayrîa regarda derrière eux.

– Je suis surprise que le roi n’ait pas envoyé quelqu’un à notre poursuite, dit-elle.

Aridel sourit.

– Codûsûr est probablement ravi de s’être débarrassé de moi. Je lui fais confiance pour trouver une excuse expliquant l’absence de son « Dasam ». Et je t’avoue, Ayrîa que je suis bien content de ne plus porter cette étiquette divine pour le moment. Je n’ai rien d’un ange.

Ayrîa le regarda sans rien dire. Il était vrai que sans son armure, Aridel semblait plus ordinaire, un simple être humain aux traits reflétant la fatigue et la lassitude. Pourtant il avait été choisi par Erû pour accomplir l’impossible. Toute l’éducation religieuse d’Ayrîa lui criait de vénérer cet être supérieur. La jeune femme avait du mal à réconcilier en elle ces deux visions contradictoires. Elle changea de sujet.

– En tout cas ces gens ont l’air de continuer leur vie comme si de rien n’était.

– Oui c’est là le propre des hommes face à l’adversité, Ayrîa. Certains s’enfuient en paniquant, mais la plupart préfèrent continuer leur routine. Ils se mettent la tête dans le sable en espérant que le danger passe. Il faut parfois un grand courage pour accepter le monde tel qu’il est réellement.

Ayrîa avait du mal à saisir si Aridel parlait de lui ou des habitants de Goderif. Elle opta pour la seconde possibilité.

– Mais le danger est là depuis longtemps ! Même si Sanif est dans l’hémisphère Sud, ces gens ont du souffrir de l’Hiver sans Fin et de la poigne de fer d’Oeklos, comme ce que nous avons subi à Samar.

– Détrompe-toi, Ayrîa. Les princes-marchands Sanifais n’ont jamais autant prospéré que depuis l’arrivée au pouvoir d’Oeklos. L’empereur les a autorisé à reprendre leur activité de traite d’esclaves. C’était un marché qui leur avait été interdit depuis la fin de la conquête de Sorcasard, il y a quatre siècles. Avec l’afflux de réfugiés, ce « commerce » s’est révélé extrêmement lucratif pour eux.

Ayrîa sentit la colère monter en elle.

– C’est atroce ! Erû leur fera payer leurs actions !

Aridel renifla, l’air méprisant.

– Erû ne fera rien de plus pour nous, Ayrîa. Si nous voulons changer les choses c’est à nous d’agir. C’est ce que j’ai appris en me rendant à Dalhin.

Ces paroles semblaient presque blasphématoires et choquèrent Ayrîa. Elle s’apprêtait à répondre mais se ravisa. Elle savait que le sujet était sensible pour Aridel. Elle se tourna vers le chariot. Taric était assis, écoutant la conversation sans rien dire. Le mage avait bien meilleure mine depuis leur départ de Lûstel, mais ses yeux étaient bordés de cernes et il toussait toujours beaucoup.

– Êtes-vous déjà venu ici, maitre Taric ? demanda-t-elle.

– A Goderif ? Non, répondit-il d’une voix rauque, mais j’ai déjà visité d’autres cités du domaine de Sanif. Stelthin est une encore plus somptueuse. Le palais-cascade du Grand Maître n’a son égal nulle part au monde.

– Comment un peuple qui pratique l’esclavage peut il bâtir de telles cités ? s’interrogea Ayrîa sans s’adresser à personne en particulier.

– C’est un mystère qui me dépasse également, répondit Taric. Mais je parle d’expérience quand je te dis que l’horreur et la beauté avancent souvent main dans la main.

Comme pour illustrer les propos du mage, Ayrîa se rendit alors compte de la présence de quelques Sorcami dans les rues de Goderif. Elle savait que depuis la conquête d’Oeklos, les hommes-sauriens avaient le droit de vivre en Erûsard, mais elle ne parvenait pas à s’habituer à leur présence. Ces monstres n’avaient rien à faire ici ! Elle s’arracha à ses pensées lorsque Djashim fit soudainement son apparition.

– Vous voilà, dit-il sans préambule, comme s’il n’était parti que cinq minutes auparavant.

– Djashim, salua sobrement Aridel, imitant la nonchalance du jeune homme.

– Je vous attendais, dit l’intéressé d’un ton impatient. Nous n’avons pas une minute à perdre : nous appareillons cet après-midi.

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