Catégorie : Tempête

Rédemption (4)

Aridel aurait préféré passer quelques jours à Leofastel pour récupérer de leur voyage en mer, mais le comte Omasûan avait raison. Il n’y avait pas de temps à perdre. Dès que Delia serait informée de la présence de son frère en Omirelhen, elle mettrait tout en œuvre pour l’éliminer. Il fallait donc agir vite, et profiter de l’effet de surprise, tant que cela était possible.

Aridel, tout comme le comte, était bien conscient qu’il s’agissait d’un vœu pieu. Les espions de la reine étaient partout, et l’armée d’Omasûan n’en était sûrement pas exempte. Ce n’était qu’une question de jours avant que Delia apprenne la nouvelle.

L’héritier du trône d’Omirelhen se réprimanda mentalement. Il fallait qu’il voie le coté positif des choses. Il ne s’était pas attendu à un accueil aussi chaleureux de la part du comte de Leofastel. Omasûan ne portait pas Delia dans son cœur. Aridel avait sous-estimé la capacité de sa soeur à se créer des ennemis. Pourtant le noble n’avait pas spécialement de raison de lui préférer Aridel. Même s’il était le souverain légitime d’Omirelhen, l’abandon de son peuple aurait très bien pu être vu comme une abdication.

Etait-ce l’armure d’Erû qui lui avait fait obtenir l’approbation du comte ? Aridel avait du mal à croie qu’un homme aussi cultivé qu’Omasûan se laisse influencer par un mythe comme la prophétie d’Oria. Le prince d’Omirelhen avait toujours considéré les écrits du prophète Omasen comme une fable. C’était un mythe qui avait été très utile à sa famille, mais rien de plus. La prophétie avait simplement été un moyen d’assurer la légitimité de la maison de Leotel auprès du peuple.

Avec ce qu’Aridel savait à présent, il apparaissait très clair que cette prophétie n’était qu’un simple rouage dans les machinations d’Erû. L’entité avait très probablement planifié son utilisation plusieurs siècles auparavant. Aridel rageait de savoir que ses ancêtres s’étaient fait manipuler à leur insu par une machine. Il était encore plus en colère contre lui même, obligé malgré lui de suivre les directives de ce faux dieu. Il trouverait un moyen d’échapper à son contrôle !

Sentant la nervosité de son cavalier, le cheval d’Aridel se mit à hennir. L’ex-mercenaire le calma en lui caressant le cou, et se força à penser à autre chose. Il se retourna, se concentrant sur ce qui l’entourait. Il chevauchait en tête de la colonne, à coté du comte, de Djashim et Ayrîa. Derrière eux se trouvaient les cinq cents cavaliers de la garde de Leofastel, suivis de près de mille fantassins, lanciers et archers. Il y avait là une grande partie de l’armée du comté, suivie par les chariots de ravitaillement qui fermaient la marche.

Aridel avait été impressionné par la vitesse avec laquelle le comte avait pu mobiliser ses troupes. C’était presque comme si Omasûan s’était préparé à cet assaut sur Niûrelhin. L’ex-mercenaire l’avait interrogé à ce sujet, mais le comte était resté évasif, parlant de « troubles sur la côte Nord ». Aridel se doutait bien sûr que l’arrivée des réfugiés poussés par l’Hiver sans Fin avait forcé la plupart des comtés à renforcer leurs défenses, mais de là à disposer d’une telle armée… Peu importait, cela leur permettrait peut-être de surprendre Delia, c’était une bonne chose.

La troupe avançait d’un bon pas vers Niûrelhin, capitale du Royaume, espérant éviter l’armée royale. Aridel se mit à repasser la stratégie qu’il avait impaginée avec le comte dans sa tête. Il s’arrêta sur un point qui l’intriguait toujours.

– Je m’interroge sur ces « troubles » dont vous m’avez parlé, questionna l’ex-mercenaire, se tournant vers Omasûan. Vous êtes certains que Delia a envoyé le gros de son armée au nord ? Dans mes souvenirs, la plupart des seigneurs des provinces septentrionales lui étaient favorables. J’ai du mal à comprendre ces déplacements de troupes…

– C’est ce que mes agents m’ont rapporté, répondit Omasûan. J’ignore tout de la raison de ce mécontentement, mais il semblerait que la colère gronde, surtout dans les provinces côtières. La rumeur parle de nouvelles taxes excessives, mais si tel est le cas, Leofastel n’en a pas fait les frais.

Une idée vint à Aridel.

– Vous pensez que ces taxes seraient une volonté délibérée de nuire à Delia ?

– C’est une possibilité. Mais comme je vous le disais, les informations en provenance du Nord sont très diffuses. Le fait est que vous arrivez à un moment idéal. Delia est en position de faiblesse, et la capacité de défense de Niûrelhin est probablement réduite à son strict minimum. On pourrait presque imaginer que votre présence était anticipée…

La dernière phrase du comte était lourde de sens. Aridel lui jeta un regard noir sans ajouter un mot. Sa colère n’était bien sûr pas dirigée contre Omsûan, mais contre Erû, qui venait encore d’envahir ses pensées. Il semblait réellement impossible d’échapper à son « plan ». Une petite victoire pour Aridel cependant, était qu’il n’aurait pas à porter son armure avant leur arrivée à Niûrelhin.

L’ex-mercenaire prit une grande inspiration. Il était de retour dans son pays natal, accompagné de ses amis, et il allait peut-être enfin pouvoir réparer une partie de ses erreurs passées. Dans un certain sens, peut-être était-ce lui qui utilisait Erû ? Aridel sourit à cette pensée. Djashim s’approcha alors de lui, curieux.

– Vous semblez satisfait, dit-il. Est-ce le fait de rentrer chez vous ?

— Satisfait ? Je n’en sais rien. Mais d’une certaine manière, je me réjouis que nous portions enfin le combat contre Oeklos en Omirelhen. Dans cinq jours, nous serons à Niûrelhin, et je pourrai prouver si je suis à la hauteur des légendes qui entourent ma famille.

– Certains soldats vous appellent « Gardien d’Erûsarden ». Je l’ai entendu plusieurs fois.

– Ces mots viennent d’Erû, expliqua Aridel d’un ton plus sombre. Son influence s’étend sur ces hommes, et je ne peux rien y faire. Cela nous sert pour l’instant, mais c’est à double tranchant. J’aimerai éviter de faire couler le sang comme Codûsûr l’a fait en Sorûen.

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Rédemption (3)

Kifiri ne ressemblait à aucune des cités humaines que Shari avait visité. Les bâtiments du port et des docks remplissaient bien sûr les mêmes fonctions universelles que dans toutes les autres villes, mais leur architecture semblait venir d’un autre monde. Les pierres utilisées pour les construire, taillées en formes géométriques très variées, s’emboîtaient parfaitement les unes dans les autres, formant une mosaïque presque envoutante. Les routes elles-mêmes étaient pavées de la même manière, formant un réseau à la fois rectiligne et labyrinthique.

Les constructions se présentaient en grande majorité sous forme de pyramides au sommet plat. Certaines étaient constituées de terrasses successives sur lesquelles fleurissaient des jardins à l’aspect presque idyllique, oasis de verdures posées sur des forteresses de pierre.

L’activité du port de Kifiri semblait soumise à des règles très strictes que tous les hommes-sauriens respectaient. Ici, pas de cris ni de dockers se bousculant ou s’insultant. Les Sorcami chargeaient et déchargeaient les navires dans un calme exceptionnel, avançant en files parfaitement disciplinées. Takhini aurait été impressionné par une armée se comportant de la sorte.

Shari se tourna vers Itheros et Daethos. Les visages des hommes-sauriens étaient comme toujours indéchiffrables mais leurs yeux dorés semblaient pétiller. Ils étaient de retour parmi les leurs.

Shari ressentait quant à elle une forme d’excitation qu’elle n’avait pas connu depuis longtemps. Cette découverte du monde Sorcami était pour elle une aventure fabuleuse. Elle retrouvait son âme d’enfant, la joie de la petite fille qui avait lu et relu les livres de la bibliothèque du palais de Sûsenbhin, s’imprégnant de la diversité du monde. Elle avait conscience d’être probablement la seule humaine à des lieues à la ronde, mais ne ressentait aucune peur. Les Sorcami qu’ils croisaient lui jetaient parfois des regards étonnés, mais elle ne ressentait pas d’agressivité de leur part.

Sklirûdoa rejoignit ses passagers sur le quai. Le capitaine du Iûgosther avait laissé quelques instructions de débarquement à son second, et avait ensuite endossé la responsabilité de guide pour Shari, Daethos et Itheros.

– Venez, dit-il. J’aimerais vous faire visiter la ville, mais il vaut mieux que le Sorkokia vous voie au plus vite. Même parmi les Sorcami du clan de la Mer, il peut y avoir des espions à la solde d’Oeklos, et la présence de princesse-Shas’ri’a ne passe pas inaperçue.

Shari ne pouvait qu’approuver cette démarche, même si elle ressentait un peu la dernière remarque de Sklirûdoa comme un reproche. Peu importait. La jeune femme était là en tant qu’ambassadrice, et elle avait bien l’intention de remplir son rôle. Même si ses interlocuteurs étaient des hommes-sauriens, ils étaient avant tout des êtres intelligents, et Shari saurait comment leur parler.

– Allons-y, capitaine-Sklirûdoa, dit simplement Itheros.

Tous quatre s’engagèrent alors dans les rues de Kifiri, s’enfonçant profondément vers le cœur de la ville. Ils se dirigeaient vers une pyramide bien plus haute que les autres, dont les faces brillaient au soleil. C’était sans aucun doute du palais du Sorkokia, le « patriarche », seigneur du clan de la Mer.

Chez les Sorcami, il s’agissait d’un titre qui s’approchait de celui de comte ou de duc, se remémora Shari. Le Sorkokia disposait à la fois de pouvoirs exécutifs et judiciaires sur tous les membres de son clan. Ce n’était cependant pas lui qui édictait les lois. Ce privilège était réservé à l’assemblée des Lûakseth, regroupant des représentants élus de chaque clan. Ces Lûakseth résidaient à Sorcakin, capitale de la nation Sorcami. C’était dans cette cité que vivait également le Ûesakia, juge suprême des hommes-sauriens, qui pouvait revoir en appel n’importe quel décision prise par les Sorkokia des divers clans.

Shari regarda Itheros, réalisant le pouvoir qu’il avait détenu avant d’être démis de cette haute fonction. Il était facile, devant son humilité, d’oublier que le vieux Sorcami avait été l’équivalent d’un roi. Elle inclina la tête en signe de respect. Elle espérait juste qu’elle avait assez bien assimilé le fonctionnement du système politique des hommes-sauriens pour ne pas paraître totalement ignorante.

L’entrée du palais était surveillée par deux gardes en armure tenant des lances hautes comme deux fois Shari. A l’approche des voyageurs, ils leur barrèrent la route, toisant la jeune femme d’un regard dur.

– Les humains ne sont pas autorisés à passer les portes du palais, dit l’un des gardes, sans autre salut.

– Mon nom est Sklirûdoa, capitaine du Iûgosther, intervint alors l’intéressé. Je vous demande humblement de faire exception à cette règle. Je reviens de la mer d’Omea avec des invités de la plus haute importance. Nous aimerions obtenir audience auprès du Sorkokia.

– Le Sorkokia ne reçoit personne sans raison valable, et surtout pas une humaine. Voyez avec les scribes si ils peuvent vous accorder une exception.

Itheros s’approcha alors.

– Garde, savez-vous qui je suis ?

Le Sorcami observa l’ex-Ûesakia un moment avant d’incliner la tête.

– Oui, Dos-Itheros. Je suis honoré de me trouver en votre présence.

– Vous comprendrez donc à quel point il est important pour moi de parler à votre Sorkokia. Je me porte garant pour mon compagnon Daethos et la femme-Shas’ri’a ici présente. Pouvez-vous nous laisser entrer ?

– Je ne puis insulter votre honneur en mettant en doute votre parole, Excellence. Vous pouvez passer. Je vais faire prévenir la salle du trône.

– Merci, mon ami, répondit Itheros.

Le garde fit un signe à son compagnon qui précéda les trois hommes-sauriens et Shari à l’intérieur du palais. Malgré son excitation, la jeune femme ne pouvait s’empêcher d’admirer l’architecture du bâtiment. Les murs étaient richement décorés, recouvert de fresques racontant l’histoire du peuple Sorcami. Le soulèvement et la destruction de l’empire de Blûnen, la construction de Sorcamien, la guerre des Sorcami, tout était sculpté avec un incroyable souci du détail. C’était fascinant, et Shari espérait qu’elle aurait le temps d’étudier ces murs plus tard.

Les quatre visiteurs montèrent un escalier menant au sommet de la pyramide. Là se trouvait une immense salle très lumineuse, baignée des rayons du soleil. Au centre de cette salle, un Sorcami trônait sur un siège d’obsidienne à l’allure impressionnante.

A coté de Shari, un homme-saurien âgé frappa trois fois sur le sol à l’aide d’un bâton.

– Étrangers, soyez les bienvenus en présence de Klosthel, Sorkokia du clan de la Mer.

3

Rédemption (2)

– En voilà une un peu trop curieuse pour sa propre santé. Tu n’aurais pas dû la laisser entrer, Lanacil. Personne n’est censé savoir que nous sommes ici.

L’homme qui avait parlé était celui qui se trouvait à la gauche de Parin Omasen. Il avait un air antipathique qui déplût instantanément à Imela. Encore un fils de bonne famille avec un ego démesuré. Imela avait connu nombre des jeunes officiers de ce genre dans la marine Dûeni et les trouvait insupportables. Heureusement, Omasen semblait plus raisonnable.

– Allons Rûprin, un peu de tenue. Nous sommes en présence d’une dame. Où sont tes manières ?

Le fils de l’amiral fit signe à Lanacil de fermer la porte.

– Une dame ? Laisse-moi rire, rétorqua le dénommé Rûprin. T’as vu comment elle est habillée ? Je ne connais pas beaucoup de « dames » portant l’ancien uniforme de la marine Dûeni. Il y a fort à parier qu’elle l’a piqué à un de ses clients.

C’était le genre d’insulte qui mettait Imela hors de ses gonds. Il ne lui en fallut pas plus pour voir rouge. Elle avait dû affronter cette mentalité toute sa vie. Une femme n’était-elle donc pas plus pour ces hommes qu’un bijou précieux à protéger ou une prostituée ? Elle allait leur montrer leur erreur. La capitaine du Fléau des Mers dégaina son épée sans qu’aucun des trois marins n’ait le temps de réagir, et la plaça sous le menton de l’impertinent Rûprin, faisant perler une goutte de sang.

– Répète un peu ça pour voir ? demanda-t-elle, furieuse.

Omasen s’approcha d’elle, la main sur la garde de son épée.

– Je vous en prie, gardons notre sang-froid. Qui que vous soyez, vous vous êtes immiscée dans une réunion privée, et comme l’a indiqué assez maladroitement mon associé, nous souhaiterions conserver notre anonymat. Mais nous sommes prêts à vous laisser repartir, si vous oubliez notre présence.

Imela, sa colère un peu retombée, remit son épée au fourreau, tout en jetant un regard noir à Rûprin.

– Pour être honnête, je crains qu’il ne soit un peu tard pour conserver votre anonymat, sire Omasen. Nous nous sommes déjà rencontrés, même si vous ne semblez apparemment plus vous en souvenir. J’étais lieutenant à l’époque, sous les ordres du capitaine Ceniben Istûn, commandant du Fléau des Mers. Mon nom est Imela Beriladoter.

Les yeux des trois marins s’écarquillèrent lorsqu’ils entendirent son nom. Rûprin s’écarta d’Imela, un soupçon de peur presque révérencieuse dans les yeux.

– Vous êtes… la pirate que l’on surnomme Lame-Bleue ? La capitaine du Fléau des Mers ?

– Ah ! Vous ne vous rappelez pas de moi, mais vous connaissez mon nom je vois, sourit Imela. Je suis curieuse quant à la raison de cette petite réunion secrète. J’ai l’impression que vous ne parliez pas de sujets approuvés par la couronne…

Les trois hommes se regardèrent sans rien dire, hésitants.

– Vous pouvez parler, reprit Imela. Je n’ai aucune allégeance envers Delia ou Oeklos, comme vous devez vous en douter. Et si vous faites preuve de franchise, je pourrai sans doute vous raconter une histoire qui devrait vous intéresser.

Omasen réfléchit un instant avant de répondre.

– C’est tentant, finit-il par dire. Et puisque vous savez déjà qui je suis, nous n’avons plus grand chose à perdre. Installons nous confortablement.

Il désigna quatre sièges situés près de l’âtre, sur lesquels Imela et les trois marins allèrent s’asseoir. Omasen reprit la parole.

– J’imagine que vous devez déjà avoir deviné en grande partie la raison de notre présence ici. Tout comme vous, nous sommes commandants de bâtiments de guerre. Je suis le maître de L’Odyssée, un vaisseau de ligne, et Rûprin et Dalûn, ici présents, commandent ses deux frégates d’accompagnement, le Sûlanem et le Bergolt. Malgré notre allégeance à Omirelhen, nous ne portons, tout comme vous, ni Delia ni Oeklos dans notre cœur. La reine est une usurpatrice, et il ne fait aucun doute pour nous qu’elle a été placée là par l’empereur pour museler la résistance que pourrait lui opposer Omirelhen. Le roi Leotel représentait une épine dans son pied, et je suis certain que Delia est responsable de sa mort, d’une manière ou d’une autre.

– Et nous vengerons le roi ! s’emporta Rûprin, exalté.

Imela ne put s’empêcher de sourire intérieurement face à la naïveté de l’officier.

– Vous me paraissez remplis de bonnes intentions, dit-elle. Mais avez-vous un plan d’action ? De simples paroles ne vous avanceront pas beaucoup.

– Oui, ou au moins un début de plan. Vous l’ignorez peut-être, mais la prise de pouvoir de Delia est loin de faire l’unanimité parmi les nobles d’Omirelhen. La plupart n’osent cependant pas intervenir, par crainte de leurs pairs et des soutiens de la reine. Nous voulons donc changer cet état de fait. Notre idée est de nous faire passer pour des navires de perception d’impôts, mandatés par Delia sous les ordres d’Oeklos. Nous comptons sous cette fausse identité extorquer le plus de fonds possibles aux soutiens de la reine. Ils se trouvent pour la plupart sur la côte Nord, ce qui nous arrange. Nous y voyons un double avantage : lever des fonds afin de mettre en place une résistance, mais surtout affaiblir le pouvoir de Delia.

– Certains en voudront à la reine pour ces impôts, dit alors le dénommé Dalûn qui était resté silencieux jusque là. Et si nous arrivons à faire retourner leur veste à quelques uns d’entre eux, peut-être convoqueront-ils un conseil des comtes afin d’élire un nouveau souverain.

Imela regarda les trois hommes pendant un moment avant de se mettre à rire de bon cœur. Elle s’arrêta quand elle s’aperçut des expressions vexées que prenaient leurs visages.

– Excusez-moi, finit-elle par dire. Je ne me moquais pas de vous, bien au contraire. J’imaginais juste la tête de Delia en apprenant que c’étaient ses impôts qui avaient retourné ses soutiens contre elle. Votre plan me plaît. Vous êtes loin d’être aussi impulsifs que ce que j’avais pensé. Et si le Fléau des Mers peut vous être utile, je suis prête à vous suivre.

– Vraiment ? s’exclama Omasen, stupéfait. Ce serait un atout formidable, pour nous, mais nous ne pouvons rien vous offrir en échange.

– Oh j’espère bien récupérer ma part de votre butin, bien entendu dit-elle. Mais je suis aussi avide d’informations sur ce qui se passe en Omirelhen en ce moment.

– Tout ce que vous voudrez, dit Omasen.

– Très bien, nous en reparlerons plus tard. En attendant je vous ai promis de vous conter une histoire intéressante, et je compte tenir ma parole.

– Nous vous écoutons.

— Que diriez-vous, dit alors Imela, si je vous racontais que j’ai eu à bord du Fléau des Mers le véritable souverain d’Omirelhen, Berin Leotelsûn ?

2

Rédemption (1)

Le château de Leofastel était situé au sommet d’une colline qui surplombait l’ensemble de la ville et du port. Il s’agissait d’un édifice massif et austère, dont les murs de pierre grise n’avaient rien d’engageant. L’architecture du bâtiment avait visiblement été guidée par des considérations militaires, et son esthétique n’avait rien de celle des palais de Sanif. Il était tout en angles et n’avait en guise de fenêtres que des meurtrières à peine assez larges pour laisser passer une flèche. C’était une véritable forteresse, dans tous les sens du terme.

La porte principale, composée de deux énormes battants en bois cerclés de fonte, ne détonait pas avec le reste du bâtiment. Elle était ouverte, donnant sur une cour sombre qui sous la grisaille et la pluie n’avait rien d’accueillant.

Lorsqu’Aridel, Djashim et Ayrîa arrivèrent au pas de la porte, deux gardes sortirent des alcôves en pierre qui les abritaient des intempéries.

– Halte ! leur intima le premier, utilisant sa lance pour leur barrer le passage. Vos noms et la raison de votre visite ?

– Je me nomme Aridel, répondit l’intéressé, et mes compagnons sont Djashim Idjishîn et Ayrîa Saüshama. Nous sollicitons une audience auprès de son excellence le comte Omasûan de Leofastel.

– Aridel comment ? demanda le deuxième garde, l’air hostile.

– Juste Aridel. J’ai des informations importantes à transmettre au comte.

– Le jour des audiences est passé, reprit le premier garde. Si votre message est urgent, confiez-le nous, sinon revenez la semaine prochaine.

– Il s’agit d’un sujet sensible et de la plus haute importance, contra Aridel. Je suis sûr que si vous demandez à votre capitaine…

– On va pas déranger le capitaine pour un tas de bouseux comme vous. Si on faisait ça à chaque mendiant qui vient en parlant de « message de la plus haute importance » il serait jamais tranquille. Allez, déguerpissez et revenez pour le jour officiel des audiences !

Le soldat gesticula avec sa lance pour montrer que la conversation était terminée. Ayrîa, qui avait écouté la conversation en spectatrice, sentit une vague d’indignation monter en elle. Comment un simple garde osait-il s’adresser de la sorte à un représentant d’Erû ? C’était presque blasphématoire. Les trois compagnons n’avaient pas le temps d’attendre le bon vouloir d’un petit chef qui abusait de son pouvoir pour le plaisir. La jeune femme se plaça devant Aridel.

– Un peu de respect ! explosa-t-elle dans un Dûeni très accentué. Vous êtes en présence de votre véritable roi, et un Dasam choisi par Erû.

Les deux gardes, surpris, se regardèrent un instant en silence, puis finirent par éclater de rire.

– Très bon numéro, ma jolie, dit le premier garde en posant sa main sur l’épaule d’Ayrîa de manière condescendante. Et moi, j’ai couché avec la reine, c’était un bon coup, je te raconte pas. Tiens une petite pièce pour nous avoir fait rire.

Il tira alors de sa poche un écu de cuivre et tenta de l’insérer dans les vêtements d’Ayrîa, au niveau de la poitrine. La jeune femme avait vu le mouvement et attrapa le bras du garde avant qu’il ait eu le temps de terminer son geste. Elle tourna alors sur elle-même, projetant l’homme à terre, lance et armure comprise. Le soldat chuta en expirant brutalement. Instantanément son compagnon pointa sa lance en direction des visiteurs. Djashim avait sa main sur la garde de son épée, prêt à se défendre.

Aridel, qui était resté silencieux depuis l’intervention de la jeune femme, semblait à la fois surpris et indécis. Son hésitation ne dura pas très longtemps devant le danger que représentait la situation. Il se rapprocha du chariot qui contenait leurs bagages et ouvrit un des coffres.

Ce qui se passa par la suite resta gravé dans la mémoire d’Ayrîa. C’était la première fois qu’elle voyait Aridel enfiler son armure et la magie dont elle fut témoin l’emplit d’une crainte admirative. Les pièces métalliques de la cuirasse vinrent d’elle même recouvrir Aridel, membre par membre. En moins de dix secondes, l’ex-mercenaire se transforma en un être qui n’avait presque plus rien d’humain. Il était devenu le Dasam, scintillant d’or et d’azur. Sous le ciel gris, c’était comme si une lumière venait de s’allumer. Ayrîa resta bouche bée, n’osant plus rien faire.

Le garde qu’elle avait projeté à terre se recula, terrorisé, rampant dans le chemin boueux. Son compagnon lâcha sa lance et resta pétrifié.

– Mon nom véritable est Berin Leotelsûn, annonça alors Aridel, sa voix aussi forte que le tonnerre. Erû à fait de moi le premier des Gardiens d’Erûsarden, et je suis venu réclamer ce qui m’appartient de droit. Tel est le message que je dois amener au comte Omasûan. A présent, laissez-nous passer !

Le deuxième garde tenta de balbutier quelques mots mais en vain. Il déglutit puis finit par placer le poing droit sur son plastron, salut rituel de l’armée Omireline.

– Mes excuses, majesté, dit-il avant de s’écarter. L’escalier menant à la salle d’audience se trouve au fond de la cour.

– Merci, soldat, dit Aridel avant de s’avancer d’un pas décidé.

Sans attendre, Ayrîa et Djashim lui emboitèrent le pas, réalisant à peine ce qui venait de se produire. Derrière eux le premier garde s’était relevé et se mit à parler à son congénère.

– C’est la prophétie d’Oria… Exactement comme ce que racontait ma grand-mère. La lignée des gardiens est de retour, comme pour la bataille de Rûmûnd.

– Tu… tu crois ?

– « Dernier rempart d’un espoir vacillant ». C’est bien comme la situation actuelle, non ? On va peut-être enfin se débarrasser de Delia.

– Ouais, si tu le dis. Le comte…

Ils étaient à présent trop loin pour qu’Ayrîa puisse entendre la fin de la conversation. Qu’est-ce c’était que cette histoire de prophétie ? Aridel s’était bien gardé de leur en parler. Quoiqu’il en soit, Ayrîa avait forcé l’ex-mercenaire à révéler une partie de son jeu. Le sort en était jeté.

2

Force (6)

Shari se sentait revivre. Depuis leur retour à bord du Fléau des Mers, toutes ses pensées avaient été focalisées sur un seul objectif : la recherche d’Aridel. A présent qu’elle avait abandonné, au moins temporairement, cette quête, c’était comme si un poids avait quitté ses épaules. Elle s’en voulait presque de ce sentiment de soulagement. Comment pouvait-elle reprendre goût à la vie alors que son ancien compagnon de voyage avait disparu ? Pourtant, force était de constater qu’elle retrouvait sa passion et sa curiosité pour la découverte d’autres peuples et d’autres cultures.

Shari était la seule humaine à bord d’un navire Sorcami. Bien des femmes, à sa place, se seraient senties isolées, rongées par la solitude, mais pas elle. L’ex-ambassadrice de Sûsenbal excellait dans ce genre de situations. C’était au milieu d’inconnus qu’elle se sentait le mieux, essayant de comprendre ses interlocuteurs et leurs façon de penser. Plus ces pensées lui étaient étrangères, plus elle était fascinée. Et qu’y avait-il de plus intriguant qu’un Sorcami ? Un bateau rempli de ces hommes-sauriens si mystérieux, bien sûr !

L’équipage du Iûgosther semblait tout aussi professionnel que les hommes d’Imela. Les Sorcami obéissaient à leur capitaine sans poser de question. Le navire avançait à bonne allure dans les eaux pourtant tumultueuses de la mer d’Omea. Shari passait beaucoup de temps à écouter les hommes-sauriens, habituant progressivement son oreille au subtilités et aux sons de leur langage. Elle comprenait presque parfaitement le Sorcami, mais sa prononciation laissait encore un peu à désirer. Elle avait beaucoup de difficultés avec les cliquetis si caractéristiques de la langue de ses hôtes. Elle commençait à s’améliorer mais il lui faudrait encore beaucoup de pratique avant de parler de manière fluide.

La jeune femme sentit une présence derrière elle. Malgré leur taille imposante, les Sorcami étaient pour la plupart très discrets, et elle se faisait souvent surprendre. Elle se retourna pour se trouver en face de Daethos. L’homme-saurien la salua d’un signe de tête.

– Bonjour Daethos, dit-elle en Sorcami.

– Princesse-Shas’ri’a, salua-t-il. Vous semblez apprécier notre voyage.

– Oui Daethos, je suis impatiente de de visiter une véritable cité Sorcami. Et vous ? N’êtes vous pas heureux de vous retrouver parmi les vôtres ?

Le shaman Sorcami la regarda de ses yeux dorés.

– Vous serez peut-être étonnée d’apprendre, dit-il, que les Sorcami du Clan de la Mer me sont presque aussi étrangers que vous. Je découvre tout comme vous nombre de leurs us et coutumes.

Shari ne cacha pas sa surprise.

– Vraiment ? J’ai du mal à l’imaginer. Je sais que votre clan a été coupé du reste de Sorcamien pendant des décennies, mais vous devez bien avoir des points communs avec nos hôtes.

– Mes ancêtres n’ont jamais vu l’océan, même lorsque que notre peuple régnait sur tout le continent. Tout ce que j’ai appris de la mer et de la navigation me vient de mes contacts avec les humains. Je suis donc plus proche, sur ce point, de capitaine-Imela que de Ornogdoa-Sklirûdoa. Je n’ai qu’une très vague idée de la manière dont est organisée un navire Sorcami.

– C’est ce qui fait la richesse de notre peuple, Daethos, dit une nouvelle voix. Itheros était venu se joindre à leur conversation. Le Clan d’Inokos et le Clan de la Mer ont beau être très différents, reprit-il, ils font partie d’un tout, un seul peuple. Il est important pour nous de nous concentrer sur ce qui nous rassemble, pas ce qui nous différencie.

Shari sourit malgré elle.

– Le premier principe de la diplomatie, dit elle à Itheros, montrant qu’elle avait compris son message.

Le Sorcami eut une expression qui ne pouvait que s’apparenter à de l’approbation.

– Je sens que nous allons très bien nous entendre, princesse-Shas’ri’a. Je suis extrêmement heureux que vous nous accompagniez.

***

Le Iûgosther, en dépit de, ou peut être grâce à, sa petite taille, était un navire très rapide. En moins de trois semaines, il avait déjà rejoint le sud de Sorcasard, contournant la pointe de Lamin et ses vents violents. Il continua sa route vers l’est, passant au large de côte sud de Niûsanif et sa capitale, Niûsanin. Les jours se succédaient aux jours, mais jamais l’ennui ne gagnait Shari. Elle avait trop à apprendre et à découvrir.

Le capitaine Sklirûdoa, tout comme Daethos et Itheros, était un hôte parfait, régalant ses passagers d’anecdotes et d’histoire à la fois fascinantes et étrangères. Tous trois étaient pour Shari des mines d’information sur la culture et la vie de leur peuple. La jeune femme était particulièrement friande de tout ce qui avait trait à leur religion. Elle était fascinée par le mythe des sept pères, les premiers seigneurs des Sorcami, dont tous les hommes-sauriens vivants étaient censés être les descendants. Comme toutes les légendes, il devait y avoir dans cette histoire un fond de vérité, et Shari espérait un jour découvrir ce que c’était. Le fonctionnement des institutions de Sorcamien était aussi extrêmement intéressant, et Shari s’en imprégnait le plus possible, espérant ainsi aider Itheros au mieux dans la mission qu’ils s’étaient imposés.

Une fois Niûsanin passée, le Iûgosther fit cap au nord, rejoignant des climats et des eaux plus clémentes. La côte de Sorcasard était toujours visible au loin, à bâbord. Shari passait beaucoup de temps à observer le dessin des falaises et des plages qui défilaient. Un beau jour, sept semaines après leur embarquement à bord du Iûgosther, le capitaine leur annonça :

— Demain nous entrerons dans la baie de Kifiri, et si tout va bien, dans deux jours nous débarquerons dans la ville du même nom, capitale du Clan de la Mer.

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