Catégorie : Tempête

Odyssée (6)

La visière du casque d’Aridel, une fois rabattue, recouvrait le monde d’une fine pellicule presque irréelle, comme dans un rêve. Dès que l’ex-mercenaire tournait son regard vers un objet ou un être humain, l’armure surlignait la cible visée. Cela avait beaucoup perturbé Aridel au début, mais il avait fini par s’y habituer. Il observait avec attention ses « adversaires ». Ces soldats Omirelins étaient en réalité ses compatriotes, ou plutôt ses sujets, et il espérait de toute son âme ne pas avoir à les combattre.

Leurs regards affichaient une stupéfaction derrière laquelle se cachait une sorte de respect ou de crainte révérencieuse. Malgré tout le mépris qu’Aridel avait pour le plan d’Erû, il devait bien avouer que son « cadeau » se révélait bien utile dans ces circonstances.

Derrière l’héritier légitime du trône d’Omirelhen, les hommes du comte s’étaient organisés en formation défensive. Il savaient pourtant que si Aridel n’arrivait pas à convaincre leurs adversaires, ils n’avaient que très peu de chance de survie. Et même si le prince héritier leur avait expliqué ce qu’il comptait faire, c’était la première fois qu’ils le voyaient en armure, et ils étaient, comme les gardes royaux, sans voix.

Enfin presque. Aridel en entendit quelques un chuchoter. « La prophétie. C’est donc vrai. », « La lignée de Leotel, Gardiens d’Erûsarden ». Aridel tentait d’ignorer tant bien que mal ces paroles dérangeantes. Il leva la main vers les gardes de Delia en un geste de paix que venait trahir le grondement des canons et le sifflement des boulets.

– Je ne vous veux aucun mal, dit-il, mais je n’aurais aucune hésitation à me défendre si l’un de vous prétend m’empêcher de rejoindre mon palais. Ma sœur est soumise à la volonté d’Oeklos et son règne n’a que trop duré !

– Imposteur ! cria soudainement l’un des officiers commandant les gardes avant de se jeter vers Aridel, l’épée à la main. A l’attaque ! ordonna-t-il.

Ses hommes hésitaient, ne sachant trop que faire. Par la force des choses, l’infortuné lieutenant se retrouva seul, à moins d’une toise d’Aridel. L’ex-mercenaire, malgré lui, admirait le courage et la loyauté de cet officier envers sa sœur. L’homme, malgré isolement, continua sur sa lancée, et sa lame vint frapper l’armure d’Aridel.

L’arme se brisa sous le choc, laissant le lieutenant avec une simili-dague dans la main. Persévérant dans ses efforts, l’officier essaya de planter ce bout de lame dans la poitrine d’Aridel, mais en vain. La violence du contrecoup le fit reculer, et Aridel s’empara de son poignet, serrant très fort.

L’officier lâcha son arme, poussant un hurlement de douleur, tous les os du poignet brisés. Aridel le força d’un mouvement de bras à se mettre à genoux et le regarda fixement, sa visière le transformant en cible rouge.

– Ne me forcez pas à mettre fin à votre vie, lieutenant, l’implora-t-il. Omirelhen a besoin de braves officiers comme vous. Notre véritable ennemi est Oeklos.

– La reine nous protège d’Oeklos ! répliqua l’officier, au bord des larmes tant la douleur était forte. Vous voulez nous faire rentrer en guerre contre un mage !

– La guerre n’a jamais cessé, lieutenant. Omirelhen est devenu un état vassal d’Oeklos. Nous avons perdu la liberté durement obtenue sous le règne de mes aïeux. Je ne peux plus le tolérer !

Aridel s’interrompit avant de reprendre d’un ton plus doux.

– Je suis coupable de vous avoir tous abandonnés et d’avoir fui mon devoir. Mais j’ai décidé d’arrêter de me cacher. Je suis ici pour rattraper mes fautes et vous redonner à tous ce qui vous revient de droit ! Je vous demande juste une chose : conduisez-moi jusqu’au palais : Erû décidera alors qui de ma sœur ou de moi est digne de prendre place sur le trône de la sirène.

Un sergent se détacha alors du rang des gardes, et inclina la tête devant Aridel.

– Il en sera ainsi que le prophète l’a écrit, majesté dit-il. Il s’agit d’affaires dépassant l’entendement des simples mortels que nous sommes. Il se frappa le plastron du poing droit. Pour ma part, j’ai prêté serment au souverain du Royaume d’Omirelhen, quels que soit ses égarements. Je vous guiderait jusqu’à la régente, et puisse le jugement d’Erû vous être favorable.

Il se tourne vers ses hommes.

– Qui me suivra ?

A la surprise d’Aridel, tous imitèrent le salut du sergent, indiquant leur approbation. L’héritier du trône relâcha alors le poignet de l’infortuné lieutenant, et laissa l’homme sur le coté, silencieux. Il avança, se plaçant au milieu des soldats qui l’entourèrent, tout en maintenant une bonne ditance. Les hommes du comte, Djashim et Ayrîa à leurs cotés, réalisant qu’ils n’auraient pas à se battre, se placèrent derrière eux et tous entamèrent la marche les menant vers le cœur du pouvoir d’Omirelhen.

Odyssée (5)

L’uniforme Omirelin étrangement inconfortable. Imela ressentait presque physiquement son illégitimité à le porter. Le costume était pourtant très similaire à celui des officiers de la marine Dûeni. Seule la sirène brodée sur les épaulettes rappelait le royaume éponyme. Omirelhen, à l’origine une colonie de Dûen, avait été pendant longtemps une province impériale, et l’influence de la culture Dûeni y était encore très présente. Cette similitude ne faisait paradoxalement que renforcer le sentiment d’imposture qui avait envahi d’Imela. La capitaine du Fléau des Mers avait toujours souhaité maintenir sur son navire les valeurs et symboles de la marine Dûeni. Devoir arborer les couleurs d’un autre pays lui coutait, même si elle savait que son plan ne pouvait fonctionner sans ce subterfuge.

Elle observa avec attention les hommes qui l’entouraient. Tous s’étaient portés volontaires sans la moindre hésitation pour cette mission, au mépris de leur vie. La capitaine avait même du refuser des mains supplémentaires. Était-ce le courage, la loyauté, ou autre chose qui poussait ces marins à la suivre ? Elle l’ignorait, mais elle savait qu’en retour elle était prête à les guider jusqu’aux portes de l’enfer.

Ces dernières n’étaient d’ailleurs plus très loin. Les murs du fort de Maristel, hauts de près de dix toises, s’étendaient à présent devant eux. La petite forteresse côtière semblait pratiquement imprenable, et si le plan d’Imela échouait, il était plus que probable qu’elle deviendrait leur tombeau. Quelle ironie de mourir en tentant de s’emparer d’un simple poste douanier servant à la protection du fleuve Marif.

Imela chassa ces sombres pensées. Il fallait qu’elle se concentre sur la tâche à accomplir. Avec un peu de chance, ces murs leurs appartiendraient sous peu et deviendraient la clé leur permettant de résister aux forces de la flotte Omireline. Imela jeta un œil derrière elle. Impossible d’apercevoir le Fléau des Mers ni L’Odyssée. Les deux navires étaient restés à l’embouchure du fleuve tentant de retarder les vaisseaux Omirelins les ayant pris en chasse.

Imela pensa à Demis et Takhini, devant affronter le feu de l’ennemi. Si elle n’agissait pas vite, il était probable que leur destin serait scellé dans les heures à venir. L’heure était venue d’agir !

Les portes du fort étaient à présent juste devant eux, fermées bien sûr. Une vigie aperçut la petite troupe en uniforme et cria du haut des remparts :

– Qui va là ?

Imela tapa sur l’épaule d’Elûpin, le second de L’Odyssée, qui leur avait été délégué par Omasen. C’était à lui de jouer à présent. L’homme, connaissant l’importance de son rôle, s’avança.

– Je suis le lieutenant Elûpin Focelsûn, du corps des lanciers de la marine. Nous sommes actuellement engagé dans une opération contre des navires pirates à l’embouchure du fleuve, et mon peloton a été détaché en renfort de la garnison de Maristel. Mes ordres sont de vous aider à empêcher les pirates de remonter en amont du Marif.

– Nous n’avons reçu aucune information de la part du commandement, répondit la voix. Qui est votre officier supérieur ?

– Mes ordres proviennent directement de l’amiral Leocil Masonia, commandant en chef de la flotte de Niûrelmar, mentit Elûpin. Il sortit un document de sa tunique. Je les ai ici, si vous souhaitez les consulter.

L’homme du fort resta silencieux un long moment. Autour d’Imela, la tension était palpable. Les Omirelins allaient-ils mordre à l’hameçon ? S’ils découvraient la vérité, tout était perdu…

Un bruit de métal se fit entendre. C’étaient les gonds des portes de la forteresse, grinçant sous l’effort. Les lourds battants s’ouvrirent lentement, et Imela dut se retenir pour ne pas pousser un soupir de soulagement. Le plus dur restait à venir.

Elle fit un signe à ses hommes. Ils savaient ce qu’ils avaient à faire. Puisse Erû guider leurs pas, pensa-t-elle.

Une fois la porte ouverte, les cinquante hommes entrèrent à l’intérieur sans un mot, le visage tendu. Ils se retrouvèrent au milieu d’une cour pavée où les attendaient une dizaine de soldats Omirelins en armure. Plus moyen de reculer, à présent…

– Maintenant ! cria Imela sortant sa lame de son fourreau.

– Pour Lame-Bleue ! crièrent ses hommes avant de se jeter sur les Omirelins.

La confusion et le chaos qui s’ensuivirent avaient presque un tintement familier aux oreilles d’Imela. Paradoxalement, dans le feu de l’action, alors que la mort la guettait à chaque instant, elle se sentait revivre.

Ses marins avaient pris les Omirelins par surprise, les passant par l’épée sans grande résistance. Leurs corps inanimés se vidaient à présent de leur sang sur les pavés gris. Il fallait qu’ils continuent sur leur lancée, exploitant au maximum l’effet de surprise. Imela fit signe à une dizaine de ses hommes, leur indiquant de la suivre. Ils se dirigèrent sans attendre vers les escaliers menant aux remparts de la forteresse. Des soldats Omirelins, se remettant petit à petit de leur stupeur commencèrent à descendre ces mêmes marches, leur barrant le passage.

L’escalier était étroit, ne pouvant laisser passer qu’une personne à la fois. Imela était en tête de son peloton, et se retrouva en première ligne affrontant un par un les Omirelins qui arrivaient. Sans réfléchir, elle s’employa à les éliminer méthodiquement, l’un après l’autre, faisant tomber leurs corps du haut de l’escalier. Elle se battait comme un diable, tranchant et fendant la chair de ses ennemis. Se bras et son visage étaient couverts de sang mais elle continuait, comme si une fureur étrangère s’était emparée d’elle.

Elle montait petit à petit et finit par arriver au sommet du rempart, où ses hommes se déversèrent, continuant le sanglante besogne qu’elle avait entamé. La capitaine se prit alors un petit moment pour souffler, réalisant ce qu’elle venait de faire.

Imela s’approcha du bord du rempart, et observa la côte. Elle pouvait à présent apercevoir l’embouchure du fleuve et la bataille navale qui s’y déroulait. Le Fléau des Mers était là, entouré de volutes de fumée. Ses canons tiraient sans discontinuer. Derrière lui, les formes sombres des navires Omirelins se détachaient sur l’horizon, eux aussi couverts de fumée. Puisse le ciel faire que les pertes ne soient pas trop importantes ! pensa-t-elle.

Dans le bruit de la bataille, elle entendit à peine la voix d’Elûpin.

– Le commandant du fort s’est rendu, capitaine. Maristel est à nous.

– Très bien, répondit Imela avec un sourire forcé. C’est une belle victoire pour nous, et nous avons obtenu un sursis, mais je crains que la bataille ne fasse que commencer…

Odyssée (4)

Shari étouffait. L’obscurité, la chaleur, et les cahots du chariots sur la route pavée l’empêchaient de penser de manière cohérente. Elle ne voyait rien de ce qui se passait à l’extérieur. Les interstices entre les planches du chariot étaient trop fins pour permettre l’observation. Et pour couronner le tout, en guise de son, les voix de ses deux compagnons, Itheros et Daethos, lui parvenaient étouffées et indiscernables.

L’idée du Sorkokia Klosthel avait paru très bonne, jusqu’à ce que Shari découvre le coffre dans lequel elle allait devoir effectuer le voyage de Kifiri vers Sorcakin. Elle avait tout juste assez d’espace pour plier et déplier ses jambes. Ce n’était pas vraiment la manière dont elle avait espéré découvrir Sorcamien.

Il était pourtant vital qu’elle reste cachée aux yeux des hommes-sauriens jusqu’à leur destination finale. Les agents du Ûesakia, et donc d’Oeklos, étaient partout, et la présence d’une humaine en Sorcamien était loin de passer inaperçue. Même Daethos et Itheros avaient dû se grimer. Les deux hommes-sauriens se faisaient passer pour de simples marchands d’huile.

Si seulement Shari avait eu de quoi passer le temps dans sa prison de bois. Même boire à sa petite gourde relevait presque de l’exploit. Elle essayait de se convaincre que cet inconfort ne durerait pas, mais chaque seconde devenait une éternité.

Ils étaient partis au milieu de la nuit, le surlendemain de leur arrivée à Kifiri. Itheros leur avait indiqué que Sorcakin se trouvait à cent cinquante lieues de là en longeant la côte. Ils devaient passer par la cité d’Acrokhol, et la discrétion était de mise. Cela représentait près de dix jours de route, et les voyageurs n’en étaient qu’au troisième.

La route d’Acrokhol était une artère assez fréquentée. Shari devait donc rester cachée la plupart du temps, sans possibilité de sortie. Elle quittait sa prison de bois seulement la nuit, lorsqu’ils s’arrêtaient pour bivouaquer. Et même lors de ces pauses elle était contrainte de rester sous la toile du chariot, sa silhouette étant reconnaissable, même dans l’ombre. Elle avait hâte que ce voyage infernal se termine…

La jeune femme interrompit ses ruminations. Le chariot venait de s’arrêter. Etrange, pensa-t-elle. Il faisait encore jour, et les Sorcami n’avaient pas pour habitude de s’arrêter avant le coucher du soleil. Était-ce une pause non prévue ? Si cela permettait à Shari de se dégourdir les jambes, elle ne voulait pas se poser trop de questions.

Elle entendit alors Daethos et Itheros discuter avec une troisième voix inconnue. Instantanément, ses sens se mirent en alerte. Elle maudissait encore plus sa situation, incapable d’influencer le déroulement des événements. Elle sentit que l’un des deux Sorcami descendait du chariot, probablement Daethos. Elle essaya de se contorsionner afin d’entendre la conversation, mais en vain.

Un choc sourd vint soudainement ébranler le chariot, comme si on l’avait cogné avec un objet très lourd. Il fut très rapidement suivi d’une deuxième commotion, et la jeune femme entendit crier.

Plus aucun doute possible, il se passait quelque chose de très grave. Shari se retenait pour ne pas taper sur les planches de bois, rongée par la frustration et une forme de panique. Elle savait cependant qu’il valait mieux qu’elle reste cachée le plus longtemps possible si elle ne voulait pas envenimer la situation. Elle rageait contre son impuissance, son esprit cherchant à se rebeller contre sa propre décision.

Les chocs continuaient, secouant le chariot de plus en plus violemment. Shari n’arrivait plus à tenir. Plan ou pas, il fallait qu’elle sorte. Elle ne pouvait pas laisser ses compagnons sans rien faire ! Elle s’apprêtait à ouvrir le coffre, mais on la devança.

La jeune femme se retrouva nez à nez avec un Sorcami en armure. Le visage de l’homme-saurien était couvert de tatouages faciaux qui lui donnaient un air féroce. Elle ne retrouvait dans son regard rien de la gentillesse de Daethos ou de la sagesse d’Itheros.

– Capitaine, cria l’homme-saurien. J’ai trouvé l’humaine !

– Ah, répondit une autre voix, le « capitaine » sans aucun doute. Nos informations étaient donc correctes. Inutile de continuer à nier, Itheros. Vous avez eu l’honneur de porter la robe de Ûesakia, honte sur vous ! Vous avez trahi notre peuple en frayant avec ses ennemis et ceux du puissant Oeklos. Seule la justice du Ûesakia pourra décider de votre sort.

Le soldat qui avait découvert Shari s’empara du bras de la jeune femme. Elle essaya en vain de se débattre. La poigne de l’homme-saurien était trop puissante.

– Gardez l’humaine en vie pour le moment, ordonna le capitaine. Elle servira de preuve de la trahison d’Itheros.

– Dommage, grogna le Sorcami. Cette demi-portion ne mérite pas de fouler le sol sacré de Sorcamien.

– Ne discute pas mes ordres, Khloros ! Nous retournons à Acrokhol. Le Sorkokia décidera de son sort. Détruisez le chariot.

Le dénommé Khloros se mit à porter Shari sans ménagement. La jeune femme était calée entre son bras et son flanc, comme un simple objet sans aucune valeur. Le Sorcami la transporta vers un attelage composé de boeufs tirant une cage ou se trouvaient déjà Itheros et Daethos. Le shaman avait le visage en sang. Il avait très probablement essayé de se défendre face à leurs ravisseurs.

– Nous avons été trahis, je le crains, dit Itheros, une fois Shari à l’intérieur. Nous sommes a présent aux mains des Sorcami du clans de l’ouest, les plus fervents partisans d’Oeklos.

Odyssée (3)

Niûrelhin. La capitale du Royaume de la Sirène ne ressemblait pas du tout à ce qu’Ayrîa s’était imaginé. Elle avait espéré découvrir une ville similaire aux capitales impériales Dûeni décrites dans ses livres, resplendissantes de marbre et d’or, comme Goderif. Niûrelhin était loin de cette opulence. La ville ressemblait plutôt à la grise Leofastel, son architecture faisant passer le pragmatisme militaire devant l’esthétique.

La cité était tout de même d’une taille plus que respectable, et un grand nombre de rues et de bâtiments se trouvaient en dehors des murs de l’enceinte centrale. Ayrîa savait que cela allait grandement leur compliquer la tâche, s’ils souhaitaient vraiment s’emparer de Niûrelhin par la force. Les mille cinq cents hommes que le comte Omasûan avait mobilisé, ne seraient pas suffisants pour venir à bout des murailles, sans parler des combats urbains qui les attendaient avant même d’arriver jusqu’à elles.

Aridel ne semblait cependant pas très inquiet. Il avait de toute évidence un plan dont il avait fait part à Djashim et au comte. Ayrîa n’avait pas voulu participer à leurs discussions tactiques, mais elle le regrettait à présent. Elle était curieuse de savoir comment le souverain légitime d’Omirelhen comptait reprendre sa capitale. Puisse le ciel éviter la confrontation ne se transforme pas en un bain de sang, pensa-t-elle. Elle avait assez vu de morts en Sorûen.

Une cloche se mit à sonner au lointain. Sûrement l’alerte indiquant à la population de la ville qu’une armée était en approche. Les autorités de Niûrelhin étaient probablement déjà au courant depuis plusieurs jours déjà, mais c’était vraisemblablement la première fois que les gardes civils apercevaient la menace.

Ayrîa se dirigea vers l’endroit où se trouvaient Aridel, Djashim et Omasûan. Tous trois étaient debout autour d’une pierre improvisée en table sur laquelle était posée une carte de la ville.

– Un peloton d’une cinquantaine d’homme devrait être largement suffisant, dit Aridel. Je suis sûr que nous pouvons éviter une bataille si mon idée fonctionne.

– Je reste dubitatif, répliqua le comte. Même si vous parvenez aux portes du palais, les hommes de Delia ne vous laisseront pas entrer. Les gardes lui sont fidèles, et…

Un officier s’approcha d’eux et se mit au garde à vous, le poing sur le cœur. Omasûan lui fit signe de parler.

– Excellence, nos éclaireurs ont repéré les artilleurs de Niûrelhin. Ils positionnent leurs pièces sur les murs.

Un grondement sourd vint ponctuer les propos de l’homme. Aridel sourit.

– Effectivement, lieutenant, nous pouvons les entendre. Toujours aussi rapide et efficace, la garde royale. Nous sommes hors de portée, mais nous voilà à présent mis en garde. Vous pouvez disposer.

Une fois l’officier parti, les trois hommes reprirent leur discussion.

– Nous allons devoir agir rapidement, si nous voulons suivre votre plan, majesté. Nous ne pouvons pas tenir un siège, et plus nous attendons, plus nous laissons l’opportunité à Delia de s’organiser et de monter la population contre nous.

– Oui, vous avez raison. Cinquante hommes, c’est tout ce que je vous demande. Et si vous voulez venir, Djashim, Ayrîa, je serai ravi de vous avoir à mes cotés également. Nous partirons cet après-midi.

***

Les rues étaient désertes. Les habitants s’étaient visiblement calfeutrés chez eux, barricadant même portes et fenêtres à l’aide de solides planches de bois. Ayrîa pouvait presque sentir la peur qui se dégageaient de ces maisons fermées.

Il fallait dire, que malgré leur nombre limité, la petite troupe avait un aspect menaçant. Aridel était en tête, le drapeau blanc d’un émissaire à la main, son cheval avançant au pas, comme celui de Djashim et d’Ayrîa. Les hommes du comte suivaient à pied, leurs épées au fourreau et leurs lances en position de marche.

Ayrîa se demandait toujours pourquoi Aridel n’avait pas revêtu son armure. Il était dangereusement exposé dans des rues hostiles et cela inquiétait la jeune femme. Même si Aridel était un Dasam, il n’était pas immortel, et elle espérait qu’il savait ce qu’il faisait.

Le bruit des canons retentissait à intervalle régulier, le sifflement de leurs boulets passant au dessus de la petite troupe. Une tactique psychologique visant à montrer la supériorité des défenseurs tout en intimidant l’armée du comte restée en retrait.

Après une demi-heure de marche, ils arrivèrent devant les murs de la ville, derrière lesquels se trouvait le cœur de Niûrelhin et surtout le palais royal. La porte principale était fermée, bien sûr.

– Qui ose se présenter en armes devant les portes de Niûrelhin ? demanda une voix au dessus d’eux d’un ton menaçant.

– Nous sommes des émissaires du comte Omasûan de Leofastel. Nous avons des doléances à soumettre à la couronne. Nous ne souhaitons pas recourir à la violence, mais nous nous défendrons si nous y sommes forcés.

– Aucune doléance ne peut être soumise à la pointe de l’épée et le comte Omasûan le sait. Qu’il revienne parler lors du prochain conseil. La reine Delia lui promet un sauf conduit s’il retire son armée sur le champ.

– Notre requête est urgente et ne peut attendre. Nous sommes peu nombreux et ne représentons aucun danger pour la défense de Niûrelhin. Si nous sommes simplement entendus, j’ai ici la preuve écrite et signée de la main du comte que son armée quittera Niûrelhin.

La voix resta silencieuse un long moment. Elle finit par dire, d’un ton un peu plus avenant :

— Très bien. Mais seul une dizaine d’entre vous seront autorisés à entrer. Et toute tentative de combat sera considérée comme une trahison, punissable par la mort.

— Nous acceptons ces conditions, répondit Aridel.

La voix se tut, mais moins d’une minute plus tard, la lourde porte s’ouvrit lentement, le métal des gonds grinçant sous l’effort.

Aridel fit signe à Ayrîa, Djashim et cinq soldats tirant un chariot de le suivre à l’intérieur. Ayrîa réalisa alors ce que comptait faire Aridel. Elle sourit intérieurement en pensant à la surprise qui attendait les Omirelins.

Une fois qu’ils eurent passé l’arche d’entrée, Ariddel leva la main. Il ne fallut que quelques secondes pour que l’armure qui se trouvait dans le chariot le recouvre, le transformant en Dasam resplendissant. Les gardes qui les attendaient derrière la porte n’eurent pas le temps de réagir avant qu’il ne soit trop tard.

Aridel tonna alors, sa voix amplifiée par l’armure :

— Omirelins ! Votre roi légitime est de retour. Mon nom est Berin, Leotelsûn et je suis là pour reprendre ce qui me revient de droit. Le règne illégal de ma soeur a assez duré. Delia est une usurpatrice, qui a renié sa famille et son pays. J’en veux pour preuve cette armure, forgée à Dalhin et qui m’a été remise par Erû lui-même, faisant de moi un Gardien d’Erûsarden !

Odyssée (2)

– Satané vent !

Le juron d’Imela fit tourner le regard de quelques matelots, peu habitués à voir la capitaine exprimer ses émotions. Elle se réprimanda intérieurement : il fallait qu’elle se maîtrise mieux que cela. Pourtant il lui était difficile de réprimer la frustration qui l’envahissait. Elle observa de nouveau l’orientation des voiles. Aucun changement. Et le compas indiquait toujours la direction nord-est. Impossible de dévier le Fléau des Mers de ce cap depuis plusieurs jours. Les éléments s’étaient liés contre eux.

– Si ça continue, nous allons devoir remonter jusqu’à Niûrelmar avant de pouvoir rejoindre les mers du nord, pesta Imela.

Elle se mit à faire les cent pas sur la dunette. Elle essayait de se consoler en se disant que la situation aurait pu être bien pire. La tempête qu’ils avaient essuyé en arrivant à la pointe de Lamin avait été terrible. Seule l’expérience des marins de la flottille avait permis de limiter les dégâts. Leurs navires n’avaient même pas été séparés, et Le Fléau des Mers, L’Odyssée et ses deux frégates d’escorte naviguaient toujours de concert dans les eaux du nord d’Omirelhen.

Malgré cela, l’optimisme des dernières semaines avait fait place à l’anxiété et à la frustration. Depuis la tempête, le vent de sud était si fort qu’il était quasiment impossible de le contrer de. C’était une situation surprenante sur ces eaux cotières habituellement très calmes. Imela soupçonnait qu’il s’agissait là d’une des conséquences imprévisibles de l’Hiver Sans Fin. Elle blamait indirectement Oeklos pour sa malchance.

La flottille avait donc du rebrousser chemin, incapable de franchir la pointe de Lamin. Les navires avaient longé à nouveau des côtes et des villes déjà « taxées », sans possibilité de s’arrêter. A présent ils s’approchaient de Niûrelmar, le port de la côte Nord, où mouillait le plus gros de la flotte royale Omireline. L’inquiétude rongeait Imela. Omasen, tout amiral qu’il fut, allait avoir bien du mal à expliquer la présence d’un navire pirate à ses côtés, et…

– Voiles droit devant ! cria soudainement la vigie.

Quoi encore ? Imela s’empara anxieusement de sa longue vue et se dirigea vers le gaillard d’avant. Elle déplia l’appareil, scrutant l’horizon. Il ne lui fallut pas longtemps pour réaliser que ses pires craintes étaient devenues réalité.

Devant le Fléau des Mers se trouvaient au bas mot une dizaine de navires, allant du simple brick au vaisseau de ligne, battant le pavillon de la Sirène. La flotte Omireline ! Ils s’étaient de toute évidence postés en attente de manière à intercepter la flottille. C’était un piège, dont les mâchoires allait se refermer sur le \emph{Fléau des Mers} et ses escortes.

Imela respira profondément. Il fallait qu’elle réfléchisse calmement. La flottille avait l’avantage du vent, et cela lui laissait l’initiative de la première manœuvre. Par contre sa puissance de feu était dérisoire comparée aux Omirelins. Il était impossible aux quatre navires de tenir tête face à un tel adversaire. Pourtant pas question pour Imela de se rendre et d’abandonner sans résistance !

– Branle bas de combat ! ordonna la capitaine du Fléau des Mers.

Elle rejoignit la dunette au pas de course, observant d’un œil approbateur ses hommes se placer à leurs postes. Il fallait qu’elle consulte ses cartes afin de trouver une tactique qui leur permettrait de s’en sortir. Il y en avait forcément une. L’aventure du \emph{Fléau des Mers} ne se terminerait pas sur les côtes Omirelines.

Imela entra dans sa cabine, et étala précipitamment la grande carte bathymétrique des mers d’Omirelhen qui lui avait servi de référence pendant leur « excursion ». Elle connaissait approximativement la position du Fléau des Mers, entre Niûsdel et Niûrelmar, près de l’embouchure du fleuve Marif, l’un des plus grands du royaume.

Elle regarda attentivement les indications de profondeur dans le fleuve. Le \emph{Fléau des Mers} pouvait y mouiller. Une idée folle commençait à germer dans son esprit. Elle s’empara d’un compas et se mit à mesurer fiévreusement les distances sur la carte. Se pouvait-il vraiment que… Et le fort de Maristel était idéalement placé. Imela calculait dans sa tête, projetant plein de scénarios possibles. Le vent serait forcément plus calme au niveau du fleuve. C’était envisageable. De toute manière, il n’y avait pas vraiment d’autre choix.

Sa décision était prise. Plus qu’à espérer qu’Omasen la suivrait dans cette folie. Et aussi que la flotte Omireline réagirait comme elle le voulait. Tant d’inconnues, mais l’heure n’était plus à l’indécision. Elle en parlerait à Takhini plus tard. Elle retourna sur la dunette.

– Demis ! ordonna-t-elle. Cap plein ouest !

– Oui capitaine, répondit le second sans poser de questions.

Elle se tourna alors vers le lieutenant qui avait remplacé Aridel.

— Alin, faites afficher le signal suivant à destination de l’Odyssée : « Organiser défense dans Marif. Fort de Maristel. »

– A vos ordres capitaine.

Sans prendre le temps de voir que ses ordres étaient bien suivis, Imela se dirigea ensuite vers le centre du navire où se trouvait son capitaine d’armes.

– Nirun, je vais avoir besoin de volontaires. Si tout va bien, nous aurons rejoint les rives du Marif demain. Nous allons avoir pour objectif de nous emparer du fort de Maristel, si nous voulons survivre. Je compte sur vous.

– Ce sera un honneur pour moi et mes gars, capitaine, répondit l’homme.

– Merci, Nirun, dit Imela, posant sa main sur l’épaule du vétéran.

La jeune femme retourna alors auprès de Demis, sur la dunette. Le second était silencieux, mais son regard en disait long.

– Eh bien Demis, dit-elle. Nous allons enfin voir si Erû est véritablement avec nous.