Espoir (6)

Dafidel tourna légèrement de ses doigts gantés la molette du viseur afin d’en ajuster la distance focale. Tout était prêt. Le moment était venu. Tous les sens du pilote étaient aiguisés, et c’était comme s’il ne faisait plus qu’un avec son appareil. Il ressentait dans ses mains et son corps chaque vibration du dragon, en parfaite synchronisation avec le mouvement des pales de l’hélice. Un calme étrange l’envahit. L’escadrille Pesgûeni allait enfin pouvoir montrer à Oeklos qu’il n’était pas le seul à maîtriser les airs. Les peuples libres d’Erûsarden n’avaient pas dit leur dernier mot, et c’étaient Dafidel et ses compagnons qui étaient le fer de lance de cette riposte.

En dessous des dragons s’étendait une escadre complète de Raksûlaks, volant vers Cersamar. Ils avaient eux aussi adopté une formation en V et Dafidel n’avait aucune peine à imaginer à quel point ils devaient être terrifiants pour les soldats de l’Empire de Dûen, cloués au sol. Mais à présent le chasseur allait devenir la proie, et le pilote ressentait une certaine exaltation à l’idée de prouver sa valeur. C’était la première fois que Dafidel faisait feu sur une cible vivante, mais il se sentait prêt. Rien ne l’arrêterait plus désormais.

Poussant légèrement son levier de commande, il fit piquer le nez du dragon en direction de l’un des Raksûlaks. Il ajusta alors sa trajectoire par de petits mouvements de côté afin d’aligner le viseur sur sa cible. Puis, suivant les réflexes qu’il avait acquis à l’entraînement, il plaça le viseur légèrement en avant du reptile volant afin de compenser son mouvement. Plus qu’à attendre. Deux secondes. Une seconde. Feu !

Dafidel appuya sur le bouton qui déclenchait son lance-flamme, et une langue de liquide enflammé jaillit du dragon pour venir toucher le Sorcami volant. Ce dernier se transforma presque instantanément en un morceau de viande grillée qui alla s’écraser dans l’eau. Dafidel mit en route sa radio.

– P-8-3 à leader. Splash un. Je répète : splash un. Mort confirmée.

Le pilote avait du mal à retenir son exultation alors qu’il faisait virer son appareil pour trouver une autre cible. Dans sa radio, il entendait ses coéquipiers indiquer la destruction de leurs cibles respectives. Dafidel avait beau parcourir des le ciel en dessous de lui, il n’y avait plus trace de Raksûlaks. Il ne tarda pas à en connaître la raison lorsque le commandant prit la parole dans la radio.

– Leader à escadron P-8. Splash total. Je répète : splash total. Aucune cible en vue. Objectif un atteint. Direction objectif deux. Je répète : direction objectif deux.

Splash total ! C’en était donc fini de l’escadrille Raksûlak. Les montures volantes avaient complètement été prises par surprise sans aucune possibilité de se défendre. Il ne restait donc plus maintenant qu’à détruire les navires qui leur servaient de plateforme d’envol, ainsi que le prévoyait le plan d’action. Tous les pilotes avaient bien sûr été informés la veille de ces objectifs lorsqu’ils avaient fait escale à Amilcan. Le but du plan était d’exploiter au maximum l’effet de surprise afin d’infliger le plus de dégâts possibles à Oeklos, et le forcer à battre en retraite.

– P-8-3 à leader, annonça Dafidel. Ordre reçu, direction objectif deux.

Il manœuvra son dragon afin de reprendre sa place dans la formation. L’escadrille se dirigeait inexorablement vers les navires qui constituaient le flotte d’Oeklos. Vu de si haut, ils ne paraissaient pas très impressionnants. Il y’en avait beaucoup, mais ils représentaient pour Dafidel et ses équipiers de bonnes grosses cibles immobiles.

– Leader à escadron P-8. Largage des bombes autorisé. Je répète : largage des bombes autorisé.

Le dragon de Dafidel, comme tous les modèles DP-56 disposait, en plus de son lance flamme, de deux engins explosifs de trois cent livres, qu’il allait offrir en cadeau à la flotte d’Oeklos. Comme il l’avait fait au moment de l’attaque du Raksûlak, le pilote poussa le levier de son appareil afin de démarrer son piqué. Il enclencha également les aérofreins afin de mieux contrôler sa vitesse et sa trajectoire. L’air se mit à siffler autour des ailes du dragon en un bruit qui devait être terrifiant pour les marins en dessous de lui. Defidel sentit l’accélération le plaquer sur son siège, appuyant sur tous ses muscles et écrasant son visage. Il commença à réguler sa respiration comme il l’avait appris à l’entraînement. Le jeune mage comptait les secondes. Trois. Deux. Un. Libération !

Les bombes se détachèrent du dragon dans une violente secousse, et Dafidel redressa l’appareil, tournant la tête pour apercevoir la destruction qu’il avait semé derrière lui. Le navire qu’il avait visé explosa en une gigantesque boule de feu, projetant des éclats de bois à plusieurs centaines de toises alentour. Ce déchaînement de violence se répéta alors sur les navires voisins, touchés par les bombes des autres dragons. Bientôt, l’intégralité de la flotte d’Oeklos fut transformée en brasier incandescent dont la fumée devait être visible à des lieues à la ronde.

– Leader à escadron P-8. Mission accomplie ! Beau travail tout le monde. Retour à la base. Je répète : retour à la base.

Dafidel sourit. Tout s’était déroulé comme prévu ! Oeklos avait dû avoir la surprise de sa vie. Si seulement il avait pu être sur un de ces navires… Dans tous les cas, les seules forces dont il disposait à présent étaient les troupes déjà débarquées, mais Dafidel était certain que les Dûeni n’auraient aucun mal à en venir à bout. Le baron Oeklos avait perdu la bataille de Cersamar !

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Espoir (5)

Une secousse ébranla la salle où se trouvait Shari, faisant tomber des volutes de poussière du plafond. Instinctivement, la jeune femme se baissa comme elle l’avait fait tant de fois auparavant, incapable de résister à ce réflexe de protection inutile. A côté d’elle un jeune lieutenant ne put s’empêcher de laisser échapper sa colère.

– Maudits raksûlak ! s’exclama-t’il. Ils n’arrêteront donc jamais ?

Un de ses supérieurs lui fit signe de se taire d’un geste de la main, jetant un regard inquiet à l’empereur. Le souverain de l’empire de Dûen n’avait cependant prêté aucune attention aux paroles du jeune soldat, tant il était perdu dans ses pensées. Il observait le plan étalé sur la table devant lui d’un air concentré, comme si son regard avait le pouvoir de changer le cours des choses. Shari n’arrivait pas à discerner s’il avait encore un quelconque espoir, où s’il maintenait cet air pour ne pas inquiéter ses hommes. Il fallait dire que la bataille, ou plutôt le siège, de Cersamar était loin de tourner en la faveur de l’Empire de Dûen et de ses alliés. Cela faisait à présent cinq jours que les combats avaient commencé, et malgré les actions héroïques entreprises par les défenseurs impériaux, les légions avaient dû se replier dans ce qui restait de la ville.

Les bombardements incessants des Raksûlak et de l’artillerie d’Oeklos avaient eu raison de plus des trois quarts de la cavalerie impériale, et l’infanterie était bloquée sur ses positions, incapable de quitter les abris qui la protégeait de la menace aérienne permanente. Il en était de même des troupes Sûsenbi qui, sur les ordres de Takhini, avaient dû abandonner leurs canons pour rejoindre les Dûeni. L’artillerie impériale avait elle aussi dû être abandonnée ou détruite : elle avait été la cible première des bombardements, et peu avaient survécu. Shari n’était pas un soldat, mais il ne fallait être un grand stratège pour deviner que cette bataille tournait au débâcle, et que bientôt les défenseurs n’auraient d’autre choix que de se rendre. Ce n’était plus qu’une question de temps.

Le seul point positif était qu’Oeklos n’avait pas détruit les installations portuaires de Cersamar. Il voulait très probablement les conserver intactes afin de faciliter le débarquement de ses troupes. C’était donc la seule partie de la ville qui épargnée par son rayon destructeur. En revanche, tout ce qui n’était pas indispensable au bon fonctionnement du port était inlassablement bombardé. Shari, qui était désormais sous la protection de l’empereur Sûfil, avait suivi l’état-major qui s’était réfugié dans les caves d’un grand entrepôt situé près des docks, une des zones les mieux conservées de la ville.

La jeune femme était particulièrement inquiète du sort de Takhini, Daethos et surtout Aridel. Leurs dernières nouvelles avaient déjà deux jours… Deux jours terribles pendant lesquels le pire avait pu se produire… L’ambassadrice de Sûsenbal refoula cette pensée, et pria de nouveau qu’ils soient sains et saufs. C’était un vœu pieux, et elle le savait. Aux dernières nouvelles, Takhini, toujours au contrôle troupes Sûsenbi, devait lutter contre des vagues permanentes d’assauts Sorcami. Aridel et Daethos, quand à eux, avaient réussi à échapper à la destruction de la cavalerie, et allaient de bâtiment en bâtiment afin d’aider à superviser les troupes qui allaient devoir résister au débarquement final d’Oeklos. Ils se trouvaient en première ligne, et Shari tremblait pour eux.

La jeune femme avait essayé plusieurs fois de sortir de cette cave qui lui faisait l’effet d’un tombeau afin de rejoindre ses compagnons, mais c’était tout bonnement impossible. L’extérieur était devenu un véritable enfer. Shari ne pouvait oublier la poussière, les cris, l’odeur de poudre à canon et de sang omniprésente, et la vision terrifiante des soldats qui couraient. Chaque seconde était une lutte pour leur survie. Il n’était même plus question de se battre, mais simplement de tenir. Une simple minute sans mourir devenait une mini-victoire pour les survivants. Comment des êtres qui se prétendaient intelligents et avancés étaient ils capables de telles horreurs ?

Alors que Shari ruminait ces sombres pensées, la porte de la salle s’ouvrit soudainement, laissant apparaître Takhini. Le général Sûsenbi était couvert de sang. Horrifiée Shari s’approcha de lui.

– Par Erû, général ! Que …

– Votre altesse ! l’interrompit Takhini. Nous n’avons pas de temps à perdre ! Vous et l’empereur, ainsi que tout l’état-major, devez me suivre au plus vite ! Les Sorcami ont découvert où vous vous étiez réfugiés. Ils ont débarqué non loin d’ici, et ils avancent sur cette position. Et nous n’avons que peu d’hommes capables de leurs résister. Venez avec moi, je vous prie !

L’empereur leva les yeux et regarda Takhini. Son regard était empli d’une volonté farouche. En voyant son visage, Shari ne put s’empêcher de penser qu’elle avait là un aperçu de ce qu’était réellement un héritier des empereurs de Dûen, de Bretor l’Invincible à Leotel le Grand. C’étaient ces hommes qui avaient forgé le monde, et à cet instant précis, Sûfil incarnait leur détermination.

– Merci, général, dit-il d’un ton calme, mais péremptoire. Faites évacuer son altesse la princess Shasr’i’a et mes hommes. Quant à moi, je refuse de fuir une fois de plus face à l’ennemi ! Cela fait cinq jours que mes hommes ont versé leur sang pour l’Empire, et je vais leur montrer que leur souverain est avec eux. Je ne faillirai pas à la mémoire de mes ancêtres, ni à mon peuple. Et si je dois rencontrer mon destin aujourd’hui, il ne sera pas dit que je suis mort dans le déshonneur. Lieutenant, apportez moi mon armure !

Shari regarda l’empereur, et lut dans ses yeux la calme assurance d’un homme qui avait accepté son sort. Elle se rendit compte de la justesse de ses propos, et se tourna vers Takhini.

– Et que serait Sûsenbal, général, si nous n’étions pas présent aux côtés de nos alliés pour ce dernier combat ? Si cela doit être notre fin, alors tout comme son altesse impériale, je refuse de tourner les talons. Nous affronterons nous aussi notre sort avec dignité. Oeklos peut tout nous prendre, mais nous aurons conservé notre bien le plus précieux, notre intégrité. Je reste avec l’empereur.

Le premier instinct de Takhini avait très clairement été de protester, mais il comprit rapidement que ce serait en vain. Il inclina la tête en signe de soumission.

– Si tel est votre souhait, altesse, alors je ferai de mon mieux pour vous protéger.

***

L’extérieur des docks était encore plus chaotique que dans les souvenirs de Shari. Elle dût rassembler tout son courage pour ne pas s’enfuir en courant. On entendait au lointain le son métallique d’épées s’entrechoquant, couvert par le bruit de milliers de pas avançant en cadence. Les Sorcami approchaient, convergeant en force vers les docks. Au dessus de Shari, le sifflement de flèches et de carreaux d’arbalètes était omniprésent. Il s’agissait sans aucun doute des archers qui avaient pu trouver refuge dans les bâtiments encore intacts et qui tentaient de défendre leur empereur.

 

– Les voilà ! cria quelqu’un.

– Démons ! hurla une autre voix. Vous ne nous vaincrez jamais !

Shari commença à apercevoir les têtes vertes des hommes sauriens qui avançaient. A côté d’elle, l’empereur sortit son épée de son fourreau, imité par Takhini et tous les officiers de l’état major, qui n’avaient pas voulu quitter leur souverain. Tous s’apprêtaient à charger dans un geste de bravoure désespérée.

Ils n’eurent cependant pas à faire cet ultime sacrifice. Jaillis d’on ne sait où, des légionnaires Dûeni se mirent à déferler, prenant les Sorcami par le flanc, et les acculant dans les rues étroites de Cersamar, du moins celles dont les bâtiments étaient encore debout. Et au milieu de leurs sauveurs, Shari reconnut Aridel et Daethos. Elle ne put s’empêcher de porter ses mains à sa bouche, tant son soulagement était grand.

Les Sorcami, surpris par la violence et le nombre de leurs nouveaux ennemis commencèrent à battre en retraite. Tout n’était peut-être pas perdu, pensa l’ambassadrice. Elle sentit un pointe d’espoir renaître en elle, mais celle-ci s’éteignit bien vite lorsqu’un homme cria :

– Les Raksûlaks ! Tous aux abris !

Shari leva les yeux au ciel. Trop tard ! Les formes ailées des montures volantes étaient presque déjà sur eux.

C’est alors que le miracle se produisit.

Sans raison apparente, l’un des Raksûlaks se mit à vriller, s’effondrant en direction du sol. Il fut rapidement imité par un de ses semblables, suivi d’un autre, et d’un autre… Les Raksûlaks étaient en flammes, comme si le feu divin les avait foudroyé ! Que se passait-il donc ? Shari aperçut alors une nouvelle forme dans le ciel. En un instant elle reconnut l’appareil des mages qui avait marqué sa vision dans le désert. Elle cria, folle de joie :

– Les dragons ! Les dragons des mages sont là !

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Espoir (4)

Djashim fut réveillé par une lourde vibration qui faisait trembler son lit. Les murs eux-mêmes semblaient vibrer, entrant en résonance avec un bruit intense qui venait de l’extérieur. Piqué par la curiosité, le jeune garçon se précipita instantanément à la fenêtre. Sa chambre se trouvait, tout comme celle de Domiel et Lanea, au bout de ce que les mages avaient appelé l’aérodrome, non loin de l’endroit où étaient entreposés les dragons.

C’étaient ces machines volantes que Djashim observait à présent de ses yeux ébahis. Les dragons, innombrables, défilaient, sortant un par un de leur hangar. Ils se mettaient lentement en rang sur la piste de décollage, prêts à prendre leur envol. Le vrombissement de leurs moteurs était bien entendu à l’origine du bruit qui avait réveillé le jeune garçon. C’était un spectacle surréaliste. Comment imaginer, même en rêve, une telle démonstration de puissance ? Que des êtres humains soient capable de concevoir et faire fonctionner de telles machines dépassait son entendement. Pourtant ce qu’il avait sous les yeux était on ne peut plus réel. La ligne de dragons qui se découvraient à ses yeux semblait presque infinie. Il fallait absolument qu’il les voie de plus près ! Enfilant rapidement ses vêtements, il sortit pour profiter du spectacle.

A l’extérieur, le vacarme était assourdissant. Les dragons continuaient à sortir, remplissant la piste. Djashim aperçut Domiel et Lanea qui étaient eux aussi en train d’observer ces impressionnantes manœuvres. Il s’approcha et cria pour se faire entendre par dessus le bruit :

– Qu’est ce qu’il se passe, Domiel ?

– Les dragons partent pour Cersamar, répondit le mage. Oeklos a décidé d’attaquer l’Empire de Dûen, et sans l’aide de Dafashûn, les défenseurs n’ont aucune chance.

Au moment où il finissait sa phrase, Djashim vit le dragon qui se trouvait en tête du groupe se mettre à accélérer soudainement. Sa vitesse était inimaginable, bien plus rapide qu’un cheval au galop. Arrivé au deux tiers de la longue plaine herbeuse qui constituait sa piste d’envol, l’appareil leva son nez, et se roues quittèrent le sol. Il volait ! Djashim n’en revenait pas : il venait de voir un dragon décoller. Il n’eut cependant pas le temps de s’appesantir sur ce fait, car déjà un deuxième appareil imitait le premier. Il fut suivi par un troisième, un quatrième… Et ainsi commença un défilement ininterrompu de machines volantes. Bientôt, le ciel en fut rempli, comme si une nuée d’oiseaux migrateurs métalliques avait décidé de survoler Dafashûn.

Les dragons qui avaient décollé en premier attendaient les autres en tournant au dessus de l’aérodrome. Ils volaient en formation, formant des V qui semblaient vouloir percer les nuages.

– Et voilà ! cria Domiel. Deux-cent cinquante dragons ! Cela va donner à réfléchir à Oeklos. Espérons qu’ils arriveront à temps.

– Dans combien de temps arriveront-ils à Cersamar ? demanda Lanea.

– Ils doivent faire escale ce soir à Amilcan, une de nos bases au sein de l’Empire de Dûen, donc ils arriveront sûrement demain matin.

– Prions pour que leur nombre soit suffisant…

– Il le sera, j’en suis sûr. Ces dragons apportent aux hommes d’Erûsard l’espoir. Ils vont leur montrer qu’Oeklos n’est pas invincible !

***

– Repliez-vous ! criait Aridel. Retraite ! Retraite !

Daethos se trouvait juste derrière le prince d’Omirelhen. Tout comme lui, le Sorcami était couvert de sang. Pas tant le sien que celui de ses semblables et des humains qui avaient trouvé la mort dans ce combat d’une violence inouïe. Daethos n’avait jamais vu autant de cadavres rassemblés en un seul endroit. Comment pouvait-on en arriver là ? Le Sorcami se secoua la tête. Ce n’était pas le moment de s’attarder sur ces questions. Sa survie et celle d’Aridel étaient en jeu. Les Raksûlak d’Oeklos étaient là, et ils bombardaient sans relâche les cavaliers Dûeni. Les humains n’avaient aucun moyen de défense contre ces attaques aériennes, et les arquebusiers qui auraient pu leur venir en aide étaient bloqués par l’artillerie des navires d’Oeklos. La seule chose qui restait à faire était donc de fuir, en espérant de pas être touché par les bombes des Raksûlaks.

– Il est impossible de résister à Oeklos en terrain découvert, cria Aridel au Sorcami. Si nous nous en sortons, il faudra que nous fassions rentrer le plus de troupes possible dans la ville de Cersamar, où l’avantage des Raksûlaks ne sera pas aussi grand. C’est la tactique qui m’a permis de lui tenir tête à Thûliaer.

Daethos n’avait qu’une vague idée de ce dont parlait son compagnon, mais il sentait l’urgence de ses propos. Une bombe tomba alors à moins de six toises d’eux, les éclaboussant de projectiles brûlants. Daethos tenta tant bien que mal d’ignorer la douleur, continuant à suivre le prince d’Omirelhen.

Le Sorcami vit un cavalier les dépasser. Il mit un moment à réaliser l’horrible vision qu’il avait eu devant les yeux. L’homme était en flammes. Il hurlait d’agonie, appelant sa mère dans son désespoir. C’était tout simplement une scène provenue de l’enfer. Daethos se remémora alors la mission que ses ancêtres lui avaient confié en rêve. Il aurait dû empêcher de telles horreurs de se produire ! Ses pères avaient compté sur lui, et il avait failli à sa tâche. Tout ce qu’il pouvait faire à présent, s’il voulait conserver une partie de son honneur, c’était de faire en sorte qu’Aridel survive à cette bataille. C’était une tâche qui s’annonçait des plus ardues…

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Espoir (3)

Le bruit était terrifiant. Les canons tonnaient sans discontinuer, et à chaque tir, le cheval d’Ileo tressaillait, manquant parfois de jeter son cavalier à terre. Le jeune lieutenant devait en permanence rassurer sa monture alors qu’il tremblait lui-même de peur. Pourquoi n’attaquaient-ils pas ? Pourquoi ? Aux dernières nouvelles, des Raksûlak avaient déjà mis en pièce le régiment d’artillerie de la quatrième légion, et les Sorcami avançaient en masse vers l’ouest. Pourtant, la brigade de cavalerie d’Ileo maintenait ses positions. Cela n’avait aucun sens. Qu’attendaient-ils donc ? De constituer une cible parfaite pour les Sorcami et leurs montures volantes ?

Un mouvement attira le regard d’Ileo. Deux cavaliers s’approchaient. L’un d’eux était un vêtu d’un plastron de capitaine de la légion, mais il tenait un étendard qu’Ileo n’avait jamais vu, un drapeau représentant une sirène. Cela en soi était étrange, mais bien moins que le compagnon de l’inconnu.

– Un Sorcami ! cria le jeune lieutenant.

Instantanément, les hommes qui se trouvaient autour de lui pointèrent leurs lances en direction des nouveaux arrivants, prêts à les embrocher.

– Paix ! cria alors l’homme en uniforme de capitaine. Mon nom est Aridel, et j’ai reçu ordre de l’empereur lui même de me joindre à votre régiment. Le nom de mon compagnon est Daethos et même s’il est, comme vous avez pu le constater, un homme-saurien, il a choisi de combattre à mes côtés.

Le dénommé Aridel approcha son cheval de celui d’Ileo, et lui tendit une missive frappée du sceau impérial. Le jeune lieutenant la lut rapidement, constatant la véracité des propos de celui qui était à présent son supérieur. Il fit alors signe à ses hommes de baisser leurs armes, et salua l’officier en plaçant son poing sur son plastron.

– Nous sommes à vos ordres, capitaine, dit il. Je suis le lieutenant Ileo, à votre service. Puis-je cependant vous suggérer de garder votre compagnon près de vous. Pour nous tous il représente l’ennemi, et…

– Ne vous inquiétez pas, lieutenant, Daethos sait prendre soin de lui-même. Nous n’avons pas de temps à perdre. Nos ordres sont d’attaquer le plus vite possible.

Comme pour faire écho aux propos du capitaine, un cor retentit. Les trois notes claires de l’instrument étaient sans appel : c’était le rassemblement de la brigade pour le combat.

– En avant ! se contenta de crier Aridel.

Ileo ignorait tout de cet homme, mais s’il était prêt à mettre en jeu sa vie pour défendre l’empire de Dûen, le jeune lieutenant le suivrait. Sa peur avait soudainement fait place à un sentiment étrange d’excitation mêlé d’impatience . Derrière lui, le son des centaines de sabots des chevaux partant au combat se fit de plus en plus fort, surpassant même le grondement des canons. Ils avançaient de plus en plus vite et soudain, le cor retentit de nouveau.

– Chargez ! cria une voix à l’avant.

– Chargez ! répéta le nouveau capitaine, Aridel.

Instantanément, tous les cavaliers se mirent au galop. L’ennemi était là, devant eux, et ils allaient l’écraser ! Des bataillons entiers de ces monstres à la peau verte allaient plier sous la puissance de la cavalerie Dûeni ! Ils tomberaient comme des fétus de paille face à l’empire. Ileo allait les tailler en pièce !

 

Ileo pointa sa lance, se rapprochant rapidement. Plus que quatre toises… deux… une.

Le choc fut terrible. Les Sorcami avaient eux aussi pointé leurs lances, et les premières rangées de cavaliers furent proprement embrochées au son d’horribles cris d’agonie et de hennissements de chevaux. Les hommes-sauriens n’eurent cependant qu’un bref instant de répit, car déjà la deuxième rangée de cavaliers fonçait sur eux, menée par Aridel et son compagnon. Le capitaine enfonça son étendard dans la gueule grande ouverte d’un homme-saurien tandis que, muni d’une masse d’arme, le dénommé Daethos écrasait les membres de ses congénères.

Ileo ne put les regarder plus longtemps, car il devait lui aussi faire face à ses propres ennemis, à présent. Il esquiva de justesse la lance d’un Sorcami avant de lui ouvrir la gorge d’un geste bien placé de son épée. Tout autour de lui les affreux bruits de la bataille résonnaient. Le tintement aigu du métal, le déchirement de la chair, les cris de douleur. Oubliées la terreur, l’excitation, et toutes ces émotions. Il n’y avait plus que l’instinct de survie. Chaque seconde était une épreuve qu’il fallait passer sans mourir ni être blessé. Tout le reste était d’une importance secondaire, même les amis tombés au combat. Ileo se rendit à peine compte que sa jambe avait été entaillée. Il ne pouvait même plus distinguer son sang de celui de tous les Sorcami qu’il avait massacré. Le bras de l’un d’entre eux était resté accroché sous sa selle et pendait horriblement, mais cela ne l’affectait même plus. Plus rien ne comptait que le prochain ennemi à tuer, et le suivant, et le suivant, jusqu’à ce qu’il n’en reste plus.

Un cri retentit soudain :

– Ils battent en retraite !

Les Sorcami fuyaient ! Ces lâches avaient enfin trouvé à qui parler ! Ileo leva son épée et cria :

– Dûen nite (Dûen victorieux) !

Son cri de victoire fut repris en écho par tous les cavaliers. Ils avaient survécu ! Mieux que cela, ils avaient gagné ! Ileo sentit une vague d’euphorie s’emparer de lui. Elle fut cependant de courte durée car quelqu’un à coté de lui cria de nouveau.

– Les Raksûlak !

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Espoir (2)

Shari pénétra dans la tente de l’état-major impérial avec une certaine circonspection. Elle était la seule femme présente, et même si son statut d’ambassadrice de Sûsenbal lui conférait une légitimité indéniable, elle savait que pour beaucoup de ces hommes de guerre elle n’avait pas vraiment sa place dans ce conseil de guerre. Qu’à cela ne tienne ! Elle avait été autorisée à y participer malgré tout, et elle comptait bien tenir son rang. Daethos n’avait pas eu cette chance. Il était considéré par les Dûeni comme un ennemi, malgré les assurances d’Aridel.

Shari parcourut des yeux la petite assemblée qui remplissait la tente. Les décisions de ces officiers allaient sceller le sort de milliers d’hommes et de femmes, soldats ou civils. La responsabilité qui pesait sur eux était terrible, et Shari la partageait, ainsi que ses compagnons, Takhini et Aridel. Les généraux impériaux étaient quant à eux pour la plupart des nobles, appartenant à la classe dirigeante de Dûen. Shari reconnut à leurs insignes les ducs de Cersamar et Bretosamar, à eux deux maîtres d’un domaine presque aussi grand que Sûsenbal. A la vue de Shari, le seigneur de Bretosamar, un homme âgé à l’allure sévère, leva un sourcil de surprise. Il préféra cependant ne rien dire, se contentant de jauger la nouvelle arrivante.

Les gardes impériaux écartèrent soudain les draperies qui marquaient l’entrée de la tente, laissant apparaître Sûfil, deuxième du nom, Empereur de Dûen. Le souverain était vêtu d’une armure dorée dont le plastron orné était de l’aigle et de la couronne, les symboles impériaux de Dûen. Ses cheveux et sa barbes étaient parcourus de fils blanc qui trahissaient son âge, mais ses yeux étaient vifs et alertes. Il avit un port véritablement royal, et sa simple présence imposait le respect. Tous s’inclinèrent devant lui, attendant qu’il prenne la parole.

– Très bien, nous allons pouvoir commencer, dit-il sans préambule. Avant toute chose, je tiens tout de même à remercier nos alliés Sûsenbi, qui, sous les ordres de la princesse Shas’ri’a ici présente, sont venus nous apporter une aide et des informations plus que bienvenues.

A ces paroles, Shari entendit quelques murmures approbateurs. L’empereur, n’avait cependant pas de temps à perdre, et il continua.

Cinergo, résumez-nous la situation.

– A vos ordres, votre altesse impériale.

Le général Cinergo, aide de camp de l’empereur, s’approcha de la carte située au centre de la tente.

Comme vous le savez déjà, l’assaut d’Oeklos a commencé hier matin. Ses troupes se sont déployées toutes la journée sur la rive droite de la baie et ont tenté, après un bombardement massif, de s’emparer de la plage menant à la ville de Cersamar. Les brigades de cavalerie de la quatrième et cinquième légion, appuyées par plusieurs régiments d’infanterie, ont cependant valeureusement réussi à contenir le plus gros de ces attaques, au prix de lourdes pertes. Je n’ai pas les chiffres les plus récents, mais je sais qu’au moins six mille hommes ont trouvé la mort au champ d’honneur hier.

Entendant ce chiffre, Shari réprima un spasme d’horreur. Elle maintint cependant son calme et continua à écouter.

Cela représente bien sûr un coup terrible à notre défense, mais la rive droite tient bon. Et grâce à l’arrivée des Sûsenbi, nous avons pu leur envoyer des renforts bienvenus.

– Avez vous une idée des pertes qu’a subi Oeklos ? demanda alors l’empereur.

– Pas avec exactitude, je le crains, votre altesse impériale. Nous savons que son infanterie a dû reculer, mais ses pertes sont probablement bien plus faibles que les nôtres. Même si son armée est plus petite, il dispose d’une écrasante supériorité aérienne contre laquelle nous ne pouvons rien. Et aucun de ses navires n’a été touché par nos tirs de canon.

– Maudit soit-il ! vociféra le duc de Bretosamar. Nous manquons d’hommes ! Quand on pense qu’à l’époque de la Guerre des Sorcami, les quarante mille soldats dont nous disposons aujourd’hui n’auraient représenté que l’avant-garde de l’armée impériale ! Et nous avions les mages avec nous…

– Il ne sert a rien de ressasser le passé, Sidûn, l’admonesta l’empereur. Concentrons-nous donc sur notre tâche actuelle. Oeklos va attaquer de nouveau aujourd’hui, et nous devons être prêts. Que…

Le sol se mit soudainement à trembler sous leurs pieds, suivi par un vacarme assourdissant. Un capitaine entra précipitamment dans la tente.

– Messeigneurs ! Oeklos a commencé le bombardement de la rive gauche, et les sentinelles signalent la présence de Raksûlaks et de barges se dirigeant vers nous !

L’empereur se tourna d’un coup vers l’homme, croisant le regard de Shari.

– Il nous force donc la main ! Nous avons perdu l’initiative, mais nous allons lui montrer que les dûeni savent se battre. Messires, aux armes ! Envoyez les régiments de cavalerie et d’infanterie de la première légion empêcher ce débarquement. Ils seront appuyés par l’artillerie Sûsenbi et celle de la quatrième légion. Allez !

– A vos ordres ! approuvèrent les généraux sans hésitation avant de sortir de la tente, Takhini avec eux.

Aridel, qui était resté silencieux jusque là, s’approcha alors de l’empereur.

– Votre altesse impériale, je souhaiterai obtenir la permission de combattre aux cotés de vos hommes.

Le souverain de Dûen ne cacha pas sa surprise.

– Vous êtes un prince, seigneur Berin, c’est un rang qui fait de vous un homme très précieux. Votre place n’est pas au combat.

– J’ai été soldat pendant le plus clair de ma vie, votre altesse impériale. Et en tant que tel, je ne peux pas rester inactif pendant que d’autres se battent à ma place. Je veux contribuer à cette bataille de la manière que je connais le mieux.

L’empereur, observant la détermination de son interlocuteur, sourit gravement. Il prit alors une feuille sur laquelle il griffonna un petit texte. Il la signa puis la donna à Aridel.

– Ce document fait de vous un capitaine de cavalerie de la première légion. Je pense que vous avez une idée de l’endroit où se trouvent vos hommes. Rejoignez les donc, capitaine !

– A vos ordres ! dit Aridel en plaçant son poing sur sa poitrine avant de sortir de la tente.

Shari aurait voulu protester mais elle savait qu’elle ne pouvait rien dire qui ferait changer d’avis Aridel. Elle se contenta donc de l’observer, tout comme l’empereur, alors qu’il partait lui aussi affronter les troupes d’Oeklos.

Une fois Aridel sorti, l’empereur se tourna vers l’ambassadrice.

– Et voilà, excellence. C’est nôtre rôle, je le crains, que de rester à l’arrière pendant que d’autres risquent leur vie. Être le symbole vivant de son pays est un fardeau parfois plus lourd que celui du combat. Je donnerai tout pour pouvoir faire la même chose que le prince Berin.

C’était un sentiment que partageait Shari, et elle acquiesça sans mot dire. Elle savait cependant par expérience que, où qu’elle se trouve sur le champ de bataille, l’horreur finirait toujours par la rejoindre.

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