Catégorie : Lumière

Vautours (6)

Le sénateur Shayginac habitait dans une villa donnant sur la place d’Orgat, au Nord-Est du Capitole. L’immense demeure avait été construite par sa famille dans les toutes premières années de la fondation de Niûsanin, peu après la fin de la guerre des Sorcami, en l’an neuf cent trente. Au fil des ans le bâtiment s’était vu ajouter de nombreuses extensions construites par les différents maîtres des lieux et lui donnant un aspect hétéroclite à l’esthétisme douteux.

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Un de ces ajouts était la tour de Tshaylo, construite par un ancêtre de Shayginac dont la passion avait été l’observation du ciel nocturne. Elle s’élevait plus haut que tous les bâtiments de Niûsanin, le capitole excepté. C’était là, au sommet de cette tour, que Shayginac avait établi ses appartements privés. Il appréciait la vue sur la ville, dominant du regard ce qui, l’espérait-il, allait bientôt être à lui.

Ce soir là, cependant, les pensées du sénateur étaient troublées, et même la contemplation de la ville n’arrivait pas à le calmer. Le retour de cette trouble-fête d’ambassadrice était venue contrecarrer ses plans si bien étudiés. Et le petit numéro qu’elle avait joué avec ses compagnons avait semé le doute au sénat, même parmi les partisans les plus fervents de la politique de Shayginac. Il allait falloir agir vite. L’ambassadrice Shasri’a était une fouineuse de premier ordre, et risquait de le percer à jour s’il attendait trop longtemps. Mais trop de précipitation pouvait avoir un effet pervers et alerter les autres sénateurs. Que faire ? Et que penser de cette histoire de bouclier ? Etait-ce une invention ? Où y avait-il du vrai là-dedans ? La république pouvait-elle vraiment faire face au pouvoir d’Oeklos ?

Alors que Shayginac ressassait ses pensées, une légère vibration se fit entendre. Était-ce déjà l’heure ? Le sénateur se rapprocha d’un miroir sans cadre. Son reflet se mit alors à se troubler, laissant apparaître une silhouette sombre en mosaïque.

L’image se fit plus nette, et bientôt il fut possible de distinguer les vêtements de l’homme dans le miroir. Mais était-ce bien un homme ? Son visage était encapuchonné et ne laissait apparaître aucun de ses traits, laissant planer le mystère quant à sa nature réelle.

Shayginac s’agenouilla en signe de respect et se mit à bredouiller.

– Sei… seigneur. Je ne vous attendais pas aussi tôt.

– Sénateur Shayginac. J’ose espérer que vous avez de bonnes nouvelles pour moi.

La voix provenant du miroir était caverneuse et sifflante et son ton avait quelque chose de presque inhumain, qui rappelait le langage des hommes-sauriens. Shayginac dut faire appel à tout son courage pour répondre.

– Un imprévu s’est produit, seigneur.

– Un imprévu ? La voix était encore plus menaçante. Quel genre d’imprévu ?

– Alors que je présentais votre proposition au sénat, l’ex-ambassadrice de Sûsenbal est arrivée, accompagnée du prince Berin d’Omirelhen, d’un Sorcami et d’un mage. Ils ont annoncé que Niûsanif, tout comme le Royaume d’Omirelhen était protégé de votre pouvoir et ils ont proposé une alliance à la république dans le but de contrer vos armées.

Shayginac avait prononcé ces paroles le plus vite possible, s’attendant à recevoir un châtiment terrible. Mais son interlocuteur se contenta de rester silencieux. Chaque seconde qui passait renforçait l’angoisse de Shayginac, à tel point qu’il sursauta quand le miroir se remit à parler.

– Voilà qui est fort ennuyeux, Shayginac, mais pas totalement inattendu. Je ne pensais pas que les Omirelins découvriraient l’existence du bouclier de Niûsanif aussi vite. Mais cela ne change rien à notre plan. Le plus important est d’empêcher tout rapprochement d’Omirelhen et de Niûsanif. C’est votre mission, sénateur. Procédez donc comme prévu, et ne me décevez pas.

Sur ces mots, la forme disparut du miroir, et Shayginac contemplait de nouveau son reflet. Il souffla profondément, et se relevant, appela bruyamment.

– Amas’îr !

Presque instantanément, l’homme au visage de fouine entra dans les appartements du sénateur.

– Oui maître ?

– Où en sont tes préparatifs ?

– Les hommes sont prêts à exécuter vos ordres, maître. Il ne nous reste qu’à trouver le moment le plus propice.

– Il va nous falloir passer à l’action. Je ne suis plus du tout sûr de pouvoir faire passer l’accord au sénat, alors nous devrons faire sans. J’espère que le plan fonctionnera quand même. L’idéal serait que nous puissions faire accuser l’ambassadrice de Sûsenbal et ses compagnons… Penses-tu pouvoir concocter de fausses preuves ?

– Je vais voir ce que je peux faire, maître. Mais leur mobile sera difficile à faire avaler. Nidjîli semble plutôt de leur coté.

– Laisse moi m’occuper de cela. Les Omirelins sont loin d’être unanimement appréciés au sénat, et je pense qu’il ne sera pas trop difficile de faire croire à un complot visant à placer le roi Leotel à la tête de Niûsanif.

– Bien maître.

– Va et prépare toi. Nous devons agir dès demain.

– A vos ordres.

Amas’îr s’en alla comme il était venu, laissant Shayginac seul dans ses pensées. Se tournant vers le panorama de la ville, le sénateur ne put s’empêcher de se réjouir… Bientôt, se disait-il, bientôt…

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Vautours (5)

Cela faisait plusieurs heures que Djashim patientait devant l’ambassade de Sûsenbal. Le jeune garçon perdait patience et il allait se résigner à partir, lorsqu’il aperçut enfin la silhouette familière de l’ambassadrice. Il se dirigeait vers elle, mais il s’arrêta net face à une surprise de taille. L’ambassadrice n’était pas seule, et ses compagnons n’étaient pas, comme on aurait pu s’y attendre, des soldats de Sûsenbal, mais le groupe le plus étrange que Djashim aie jamais vu.

Il y avait là un homme qui, comme l’avait décrit la tête de fouine du bazar, était manifestement un Omirelin. Le plastron orné du symbole de la sirène qu’il portait ne laissait aucun doute quant à son origine. Il marchait avec la prestance d’un homme de haute naissance, mais son visage buriné et bruni par le soleil semblait raconter une toute autre histoire. Il avait plus l’allure d’un soldat que d’un général, décida Djashim, avant de tourner son regard vers le deuxième homme.

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Vêtu de blanc, il portait une magnifique chevelure et une barbe accordée à la couleur de ses vêtements. Son visage faisait pourtant jeune, et portait moins les marques du soleil que celui de son compagnon. Djashim n’était pas certain son origine, mais sa tenue laissait à penser qu’il s’agissait peut être d’un mage de Dafashûn !

C’est cependant le troisième compagnon de Shari qui impressionna le plus le jeune garçon. C’était sans l’ombre d’un doute un homme-saurien ! Pour la première fois, Djashim contemplait de près un Sorcami, ces êtres à la force surhumaine qui avaient autrefois dominé le continent tout entier. Sa peau, d’un vert éclatant, était recouverte d’écailles plus dures que du métal et qui le protégeaient comme une armure. Son visage, marqué par de nombreux tatouages aux formes exotiques, avait une allure réellement menaçant. Son long museau était fendu d’une fine bouche qui laissait apparaître des rangées de dents acérées. Djashim était à la fois fasciné et effrayé par cette créature qui semblait venir d’un autre monde. Il savait que, malgré l’interdiction, des Sorcami commerçaient quand même avec les marchands de Niûsanin (l’appât du gain était souvent bien plus fort que la loi dans la capitale) mais jamais il n’avait vu un homme-saurien marcher de manière si ouverte dans les rues de la ville.

Shari discutait de manière animée avec l’Omirelin. Tous deux parlaient en Dûeni, trop vite pour que Djashim, qui ne maîtrisait qu’imparfaitement le langage d’Omirelhen, puisse en comprendre tous les mots. Le jeune garçon saisit cependant une partie de la conversation alors qu’ils se rapprochaient de lui.

– Je n’arrive pas a comprendre ces vieillards, Shari ! Ils passent leur temps à palabrer alors que leur existence même est en danger !

– Je comprends votre frustration, Aridel, répondit l’ambassadrice, mais les choses se déroulent différemment dans la république. Nous ne sommes pas en Omirelhen ou chaque décision du roi fait force de loi. Le magister doit composer avec les sénateurs. Même s’il est plutôt hostile à une alliance avec Oeklos, il doit convaincre ses pairs du bien fondé de ses idées. Et en face de lui, le sénateur Shayginac est un formidable adversaire. C’est bien pour cela que le magister n’a pu prendre de décision aujourd’hui. Ne soyez pas trop impatient et laissez-moi faire. Cela prendra un peu de temps, mais je suis sûre que le sénat se rangera à notre point de vue.

– Si vous le dites, répliqua Aridel d’un air renfrogné. Toute cette politique me parait bien superflue, quand la guerre frappe aux portes… Je n’ai pas à vous rappeler ce qu’Oeklos nous a déjà pris…

L’Omirelin laissa le reste de ses mots en suspens, un voile de tristesse passant sur son visage, reflété par l’expression de Shari. C’est à ce moment que Djashim décida de se présenter. Le jeune garçon se planta devant l’ambassadrice, et se courbant en une pirouette presque comique, la salua de la manière la plus officielle qu’il put :

– Bonjour à vous, Shasri’a, ambassadrice de Sûsenbal. Je suis content de vous revoir.

La surprise marqua le visage de Shari, suivit d’un sourire qui se transforma rapidement en éclat de rire. Puis dans un élan d’affection la jeune femme se saisit de Djashim et l’embrassa chaleureusement.

– Djashim ! Petit vaurien ! Depuis quand me sers tu du « ambassadrice de Sûsenbal » ? Tu sais bien que pour toi je suis toujours Shari. Et je suis moi aussi très heureuse de te voir.

Le jeune garçon sentit son visage rougir alors que les trois compagnons de l’ambassadrice le regardaient d’un air surpris. Un peu gêné, il se libéra de l’étreinte de Shari.

– D’accord Shari, dit-il avec un sourire. J’ai quelque chose d’important à vous communiquer.

Tout de suite, le visage de Shari se fit plus grave.

– Je te connais assez pour savoir que j’ai plutôt intérêt à t’écouter. Suis-nous dans l’ambassade. Je te présenterai à mes amis, et nous pourrons discuter.

***

Dix minutes plus tard Djashim était assis devant une table recouverte de pâtisseries à l’allure plus qu’appétissantes, racontant ce qu’il avait entendu au bazar. Le jeune garçon devait s’avouer qu’il se sentait un peu intimidé, surtout en présence du Sorcami, et de celui qu’il savait à présent être le prince héritier d’Omirelhen. Il s’acquitta donc avec diligence de sa tâche, et à l’expression sombre de Shari, il vit que ses nouvelles la préoccupaient grandement.

– Merci beaucoup Djashim. Ce que tu viens de nous raconter est d’une extrêmement précieux et je vais peut-être encore avoir besoin de toi. Et ne t’inquiète pas, je saurai te récompenser comme il se doit.

Djashim rougit jusqu’aux oreilles, frétillant de plaisir à ces paroles. Shari s’était cependant déjà tournée vers ses compagnons, et leur parla en Dûeni.

– Ce qu’a entendu le jeune Djashim pourrait se révéler fondamental, et je n’ai aucune raison de mettre sa parole en doute. L’homme dont il a surpris la conversation est, selon toute vraisemblance, Amas’îr, le bras droit de Shayginac, que le sénateur charge en général d’exécuter ses basses besognes. La famille de Shayginac et celle du magister sont rivales depuis des années, rivalité qui alimente une vendetta souvent sanglante. Amas’îr est soupçonné d’avoir tué plusieurs membres de la famille du magister, agissant sous les ordres de Shayginac. Bien sûr, personne n’en a la moindre preuve, mais le sénateur est le seul à avoir un mobile. Si Amas’îr et son maître élaborent des plans secrets, il faut absolument prévenir le magister…

Le mage, Domiel, prit alors la parole.

– C’est en effet une nouvelle inquiétante, Shari, mais nous ne pouvons pas agir sans en savoir plus. Pour quelle raison Shayginac s’en prendrait-il au magister maintenant ? A-t’il des alliés que nous ignorons ? Pour être plus précis, faut-il y voir la main d’Oeklos ? L’affaire pourrait-être bien plus grave qu’une simple vendetta.

– Je suis bien de votre avis, Domiel, et c’est bien pour cela que j’ai demandé à Djashim de rester. Il connaît la ville comme sa poche, et pourra en découvrir bien plus que nous sur ce complot.

– Vous êtes sûr que nous pouvons confier une telle mission à ce jeune garçon ? demanda alors Aridel, l’Omirelin. Ce n’est pas sans danger…

– Personne ne fera attention à un gamin des rues Aridel, et je suis sûr que Djashim a conscience des risques. Il est très débrouillard et je lui fais totalement confiance. De plus, ce n’est pas la première fois que je fais appel à lui pour des missions de renseignement de ce genre.

Shari se tourna alors vers le jeune garçon.

– Qu’en pense-tu Djashim ? demanda t’elle alors en Sorûeni. Acceptes-tu de nous aider à en savoir plus sur ce que tu as découvert ?

Djashim se leva d’un bond. Une aventure en perspective pour aider la sénatrice ? Bien sûr qu’il était partant. Et il avait déjà une idée de l’endroit où il pouvait commencer.

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Vautours (4)

La salle du sénat de Niûsanif était une pièce saisissante. Cet hémicycle de taille monumentale, entouré de colonnades de marbre, était clairement conçu pour porter le son le plus loin possible. Le sol, en marbre lui aussi était surplombé de tribunes en forme d’escalier pouvant facilement accueillir plusieurs centaines d’hommes. Le plafond était si haut qu’on le distinguait à peine. La blancheur immaculée donnait à l’ensemble une allure presque céleste, et on ne pouvait que se sentir petit face à cette majesté.

Aridel se devait de reconnaître qu’il était un peu perdu. L’ex-mercenaire se trouvait bien loin des champs de bataille de Sortelhûn, ou de la forêt d’Inokos. Il se remémora cependant les paroles de Shari, au moment où ils étaient entrés dans la pièce.
« Quoi que vous voyiez dans cette salle, Aridel, rappelez-vous que vous êtes un prince d’Omirelhen, et de sang plus noble que n’importe lequel de ces sénateurs. Lorsque vous serez annoncé, je parlerai en Dûeni, afin qu’ils comprennent que vous n’êtes pas juste un faire-valoir. »

C’était juste après ces mots que les quatre compagnons avaient pénétré dans l’hémicycle. Les tribunes étaient remplies d’hommes, tous vêtu de la même toge blanche parcourue d’une bande bleue. L’un d’eux était en train de s’exprimer, mais il s’interrompit à la vue des quatre nouveaux arrivants. Après avoir toisé Shari du regard, il prononça quelques mots d’un ton qui ne pouvait être interprété que comme du mépris. C’était du Sorûeni, et Aridel n’avait pas compris le sens de la phrase, mais l’expression se lisant sur le visage de l’homme lui fit serrer la main sur la poignée de son épée. Il la relâcha cependant lorsque Shari se mit à parler en Dûeni, comme elle l’avait promis.

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– Toujours aussi incisif, à ce que je vois, sénateur Shayginac. Je suis consciente de n’avoir pas respecté le protocole en me présentant ainsi au sénat, mais l’affaire qui m’amène est de la plus haute importance. Et si je m’exprime aujourd’hui devant vous en Dûeni, c’est que je vous amène un hôte de marque. Laissez-moi vous présenter Berin, fils de Leotel, prince héritier de la maison royale d’Omirelhen.

Un murmure parcourut l’assemblée. A l’évidence, aucun d’eux ne s’attendait à la présence d’Aridel. Et ce dernier savait que c’était à son tour de parler. D’un coup, toute pointe d’anxiété le quitta, et il mit dans ses mots tout le poids que pouvait lui apporter son ascendance.

– Sénateurs de Niûsanif, si je me présente humblement devant vous en ce jour, c’est à la requête de mon père, le roi Leotel, et du peuple d’Omirelhen. Comme vous le savez sûrement, des événements graves secouent le nord du continent de Sorcasard. Les royaumes de Fisimhen et Sortelhûn sont tombés sous les coups d’une force de Sorcami menés par un ennemi dont nous ne connaissons que le nom : le baron Oeklos. Le royaume de Setirelhen ne tardera pas à les rejoindre, malgré la vaillante résistance que lui opposent les Setirelins, aidés par mon peuple. Je suis donc humblement venu vous demander votre aide dans ce combat. Cette menace nous concerne tous, et sans l’aide de Niûsanif, Omirelhen ne pourra vaincre.

La salle fut de nouveau parcourue de murmures. A coté d’Aridel, le sénateur que Shari avait appelé Shayginac se mit à rire.

– Bienvenue, prince Berin, dit-il en Dûeni, d’un air amusé qui était trahi par l’éclat inamical de ses yeux. Je reconnais bien en vous la fougue de la maison de Leotel et du royaume d’Omirelhen. Toujours prêts à agir sans penser aux conséquences de ce que vous faites. Sachez qu’ici, en Niûsanif, nous sommes plus posés et réfléchis, et toute décision est prise en pesant soigneusement ses implications. J’étais justement en train de présenter au sénat une proposition qui nous a été envoyée par votre « ennemi », le baron Oeklos en personne. Loin des intentions belliqueuses que vous lui prêtez, il nous propose la paix.

Le surprise laissa Aridel sans voix. Il se tourna vers Shari qui semblait tout aussi choquée que lui. Oeklos les avait donc devancé à Niûsanin… Etait-il au courant pour le bouclier ? Si oui, sa proposition était peut-être une tentative de la dernière chance afin d’isoler Omirelhen…

– Et quelle est donc exactement l’offre que vous fait Oeklos, sénateur ? Il me semble étrange qu’un homme qui a envahi le tiers de Sorcasard fasse preuve de pacifisme envers un rival potentiel.

C’était Shari qui avait parlé. La jeune femme avait repris sa composition, et plus aucune trace de surprise ne se lisait dans son regard.

– Oh mais c’est bien simple, excellence. En échange d’une petite contribution financière et matérielle, le baron Oeklos s’engage à laisser Niûsanif en paix, et à ne jamais franchir nos frontières.

– Qu’appelez-vous petite contribution, sénateur ? Niûsanif n’a aucune envie de devenir le vassal d’un baron de Fisimhen, que l’on dit à moitié Sorcami !

La voix qui venait de s’exprimer était celle d’un autre sénateur. C’était un homme d’une cinquantaine d’année, à la peau très sombre, qui se tenait debout tout en bas des tribunes. Alors qu’il parlait, Aridel remarqua que contrairement à ses pairs, sa toge était parcourue d’une bande dorée.

– Le message ne parle que de quelques milliers de livres d’argent, magister. Pas de quoi porter un coup à notre trésor public.

Ainsi donc l’homme qui avait parlé était le magister Nidjîli, le chef actuel de la république de Niûsanif. Aridel sentit son espoir remonter. Si le magister se méfiait d’Oeklos, tout n’était pas perdu.

– Une somme de quelques milliers de livres est loin d’être anodine, sénateur. Et qu’est ce qui nous dit que si nous nous engageons dans cette voix, Oeklos ne réclamera pas plus dans six mois ? Ou dans un an ? Et ainsi de suite jusqu’à ce que nous ne puissions plus payer ? Que devrons nous faire alors ? Devons-nous laisser la peur et la cupidité guider nos décisions ?

– Je vois, magister, que vous pensez vous aussi que le baron souhaite à tout prix envahir notre pays. Mais dois-je vous rappeler que si tel est le cas nous avons tout intérêt a le tenir à distance un moment. Au moins jusqu’à ce que nous en sachions sur cette arme terrible qui a ravagé Sortelhûn et Fisimhen.

Shari prit alors la parole.

– Dans ce cas sénateur, soyez rassuré, car cette arme ne pourra a présent jamais atteindre Niûsanif. Votre pays, tout comme Omirelhen, est à présent protégé de ses effets !

Le sénateur Shayginac sembla accuser le coup, tout comme une grande partie de l’assemblée. Ce fut donc le magister qui répondit à Shari.

– Comment pouvez-vous affirmer cela avec certitude, excellence ?

Shari répondit avec un sourire.

– Ceci, magister, est une longue histoire, que mes compagnons et moi-même aurions grand plaisir à conter à cette honorable assemblée…

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Vautours (3)

Comme à son habitude Djashim parcourait les rues du bazar Nord. Le début d’après midi était l’une des heures les plus propices à ses activités… Tout à leur digestion, les marchands de Niûsanin et leurs clients ne prêtaient guère attention à la présence d’un jeune garnement, et ne se rendaient compte que bien après que leurs bourses avaient disparu. Les quartiers Nord de la capitale étaient une vraie aubaine pour les petits voleurs de la ville, et ils ne s’en privaient pas.

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Alors qu’il s’apprêtait à s’emparer de sa dixième prise de la journée, une conversation attira l’attention de Djashim. Avait-il bien entendu ? Abandonnant sa proie facile, il se dirigea discrètement vers deux hommes qui conversaient au coin d’une rue. Le jeune garçon, méfiant, se cacha derrière un large panier d’osier, tout près des deux inconnus.

— J’t’assure que c’était elle, disait un des deux hommes, une sorte de docker à l’allure patibulaire arborant un grossier tatouage en forme de rose au bras droit. J’ai assez souvent maté l’ambassade pour la reconnaître, quand même. C’était l’ambassadrice Shari, j’en mettrai ma main à couper !

Djashim avait donc bien entendu ! Ils parlaient bien de Shari, la princesse de Sûsenbal qui avait si souvent fait appel à ses services après l’avoir pris sur le fait, trois ans auparavant… Djashim aimait bien la jeune femme, et elle payait grassement ses informations. Si elle était revenue à Niûsanin, peut-être serait-elle intéressée de savoir qui parlait d’elle. Le jeune garçon redoubla d’attention.

– Ca présage rien de bon, répondit le second homme, un être voûté au visage de fouine. Ca va contrarier les plans du maître, et il n’aime pas beaucoup ça. Cette emmerdeuse lui a déjà posé bien des problèmes. Il faut le prévenir au plus vite.

– Le prévenir de quoi ? Il va vite le savoir ! De ce que j’ai vu elle se dirigeait vers le centre ville. Et elle était accompagnée !

– Accompagnée ? de quoi tu parles ?

– Y’avait trois types avec elle… Y’en avait un géant qu’était encagoulé et j’ai pas pu avoir son visage. Mais vu sa taille j’aurais pas aimé m’frotter à lui, si tu vois c’que j’veux dire….

– Et les deux autres ?

– Y’en avait un qu’avait une tête d’Omirelin, et il avait l’air de savoir se servir de son épée, et l’autre, il avait les cheveux et la barbe tout blanc, mais sans avoir une tête de vieux. Il avait pas l’air bien dangereux, sûrement un imbécile de gratte-papier…

– L’Omirelin, il avait l’air noble ? demanda-t’il.

– Pas vraiment, il ressemblait plutôt à un soldat déguenillé qu’à un type de la haute. Mais son regard faisait peur, comme s’il cachait que’que chose.

L’homme au visage de fouine resta un moment silencieux, pensif. Il grommelait dans sa barbe, et Djashim n’arrivait à distinguer que quelques mots. « Déjà là… Impossible… Prévenir le maître… Le plan… »

– Qu’est-ce qu’on fait, Amas’îr ? interrogea le docker, interrompant son compagnon.

– On prévient le maître sur le champ, crétin ! Ca change tout… Il va falloir accélérer le plan avant que ces imbéciles nous mettent des bâtons dans les roues… Il faut que j’aille au sénat avant que le maître ne prenne la parole, qu’il sache ce qui l’attend.

– Et moi je fais quoi ?

– Toi, tu attends mes ordres. Et pas de conneries !

Sur ces bonnes paroles les deux hommes se séparèrent. Djashim attendit un peu avant de bouger de sa cachette, puis se glissa à son tour dans la rue. Ses pensées bouillonnaient : il fallait absolument qu’il prévienne Shari, où qu’elle soit, de ce qu’il venait d’entendre. Il ne savait pas exactement ce qui se tramait, mais il s’agissait sûrement d’une affaire d’importance. Il avait en effet reconnu l’homme qui s’appelait Amas’îr. C’était le bras droit du seigneur Shayginac, l’un des membres les plus importants du sénat, et le plus puissant rival du magister Nidjîli. S’il voulait du mal à Shari, cele ne présageait rien de bon pour l’ambassadrice.

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Vautours (2)

Cela faisait plus de trois ans maintenant que Shari ne s’était pas tenue devant le Capitole de Niûsanif, siège du sénat et résidence du magister, le chef élu de la république. L’imposant bâtiment se trouvait en plein centre de la ville, sur une île artificielle, qui selon les dires, avait mis plus de trente ans à être construite. De forme circulaire, le capitole, d’un blanc éblouissant, était entouré de colonnes de marbre qui soutenaient un dôme de cuivre entouré de feuilles d’or. L’ensemble avait une allure majestueuse, comme si la couronne d’un roi géant s’était retrouvée posée en plein milieu de Niûsanin. Les jardins verdoyants qui entouraient l’ouvrage ne faisaient que renforcer cette impression. Ils étaient parcourus de multiples cascades qui se jetaient dans le Niîsachif, le fleuve traversant Niûsanin.

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Quatre ponts traversaient le fleuve pour rejoindre l’île du capitole. Shari et ses compagnons étaient arrivés par le Shidibrûg, le pont Nord, renommé pour les sculptures en forme de tigre qui ornaient ses extrémités. Shari l’avait emprunté tant de fois qu’elle n’y prêtait plus vraiment attention, mais ce n’était pas la cas d’Aridel et de Domiel qui semblaient subjugués par les gigantesques têtes félines. La réaction de Daethos était plus difficile à jauger. Il avait la même expression que lorsque Shari lui avait montré les vêtements qu’il allait devoir porter. Peut-être était-ce tout simplement de la surprise… Le Sorcami, vêtu d’une toge blanche, la tête cerclée d’un bandeau d’or, avait fière allure. Sa présence ne manquait pas d’attirer l’œil des passants, dont la plupart n’avaient probablement jamais vu d’homme-saurien de près.

« Allons, dépêchez-vous, dit Shari. Nous ne pouvons pas nous permettre d’attendre plus longtemps avant de nous exprimer devant le sénat. »

Ces paroles tirèrent visiblement Aridel et Domiel de leur rêverie et ils emboitèrent le pas à la jeune femme. Aridel semblait transformé. Habillé de rouge, il avait un air véritablement princier. Shari avait même réussi à lui trouver un plastron de cuir marqué du sceau de la sirène, le symbole d’Omirelhen. Seule son épée à la poignée usée par les ans rappelait son passé de mercenaire. Domiel portait, quant à lui, une toge blanche et sobre similaire à celle de Daethos. C’était la tenue officielle des mages de son ordre, avait-il expliqué à Shari. Voilà un groupe qui ne manquerait pas de surprendre les plus conservateurs des membres du sénat, pensa la jeune femme.

Un homme d’un certain âge les attendait au pied du bâtiment. A la vue de Shari, il s’inclina profondément.

— Bienvenue, excellence, dit-il en Sorûeni. Je ne savais pas que vous étiez de retour à Niûsanif. Votre arrivée est quelque peu imprévue…

— Chancelier T’rifays. Je suis désolée d’avoir dû surseoir au protocole. Mais c’est une affaire d’une extrême urgence qui nous amène, mes compagnons et moi. Je sollicite l’autorisation de pouvoir parler au plus vite devant le sénat.

Le vieil homme observa alors attentivement, Aridel, Domiel et Daethos. Son regard s’attarda longtemps sur le Sorcami, qu’il jaugeait d’un air désapprobateur.

— Je suis désolé excellence, mais quel que soit le message que vous ayez à faire passer, je ne peux autoriser la présence d’un Sorcami dans l’enceinte du Capitole. C’est hautement irrégulier. D’ailleurs, s’il n’était avec vous, je devrais le faire arrêter sur le champ. La présence d’hommes-sauriens non accompagnés n’est pas autorisée à Niûsanin.

— L’honorable Daethos s’est joint à nous pour défendre les intérêts de Niûsanif et des hommes de Sorcasard. Vous refuseriez à un ambassadeur d’être entendu par le sénat ? Je ne suis pas sûr que le magister Nidjîli apprécierait…

La mention du magister parut troubler T’rifays.

— Je suppose qu’une entorse au protocole est toujours possible. Je vais voir si le doyen accepte. Qui dois-je annoncer ?

— Vous avez devant vous l’Honorable Daethos, seigneur de la forêt d’Inokos, Domiel Easor, Agoblûnen de Dafashûn, et Berin Leotelsûn prince héritier du trône d’Omirelhen.

A la mention du vrai nom d’Aridel, le chancelier s’inclina profondément et dit, en Dûeni afin d’être compris par son interlocuteur.

— C’est un honneur que de recevoir un membre de la famille royale d’Omirelhen en ces lieux. Je vais de ce pas prévenir le doyen de votre demande d’audience.

Le chancelier s’éclipsa sans laisser à Shari le temps de répondre et disparut dans l’enceinte du palais. Il ne restait plus aux quatre compagnons qu’à attendre.

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