Catégorie : Lumière

Rapaces (5)

Shayginac, installé à son bureau au sommet de la tour de Tshaylo, passait en revue son discours. Si tout se déroulait suivant ses plans, les paroles inscrites sur ce parchemin allaient enfin le propulser au rang de magister, et faire de lui le maître de Niûsanif. Enfin le nom de Shayginac éclipserait celui de Nidjîli et sa victoire serait totale. La mort du magister signerait l’éviction du pouvoir de tous ses partisans, au sénat comme dans la rue, et le pouvoir du sénateur serait total.

Alors qu’il ressassait ces pensées teintées de vengeance, Amas’îr fit irruption dans le bureau. L’homme à la tête de fouine était visiblement en train de paniquer, chose qui était des plus inhabituelles. Il s’écria, sans même attendre un signe de son maître.

– Seigneur, il faut fuir au plus vite, la garde du capitole sera là sous peu !

Shayginac accusa le coup. La garde du Capitole ? Mais comment… C’était une violation des droits sénatoriaux ! Il se leva d’un bond, furieux…

– Que signifie !

– Maître, je vous en prie, le coupa Amas’îr. Notre plan a échoué. Nos hommes n’ont pas pu assassiner le magister, et ont été démasqués. L’ambassadrice a tout découvert grâce à un de ses espions, et le magister a ordonné votre arrestation. Nous devons partir.

Fou de rage, le sénateur frappa son subordonné.

– Imbécile ! Comment as-tu pu échouer ? Sais tu seulement ce que cela signifie ? C’est la fin de notre famille. Je vais être accusé de haute trahison et mis à mort. Mais plus grave encore, c’est Niûsanif tout entier qui est est en danger, si Nidjîli persiste à vouloir résister à la puissance du baron Oeklos !

– Nous pouvons encore fuir, maître. Nous avons des amis qui pourraient vous héberger…

– Crois tu vraiment que je puisse fuir à la fois le magister et la rage d’Oeklos ? Non, Amas’îr, il ne nous reste plus qu’une chose à faire, mourir avec honneur. Je ne me rendrai pas sans combattre. Fait appeler ma garde personnelle ! Nous montrerons notre détermination ici même!

– Oui maître… bredouilla le petit homme, avant de sortir de la pièce.

Au moment même où il passait la porte, Amas’îr se mit à courir en criant : « Fuyez ! Sauvez vos vies ! Partez tous ! Le maître est devenu fou ! Nous sommes en danger !  »

Shayginac soupira. Ainsi en allait la vie. Les rats quittent toujours le navire en premier, mais le capitaine reste jusqu’au bout. Le sénateur allait donc devoir affronter seul son sort, sans l’aide de ceux qui moins d’une demi-heure auparavant, lui étaient liés par serment. Résigné, il s’empara d’une lame accrochée au dessus de la cheminée. L’épée avait appartenu à son grand père. La garde était légèrement rouillée, mais le tranchant était bien affûté. Cela ferait l’affaire. Shayginac s’assit à son bureau et ferma les yeux, comme s’il méditait.

Bientôt des bruits de métal et des cris se firent entendre. Des larmes de colère coulèrent sur les joues de Shayginac lors qu’il réalisa que la tour de Tshaylo avait été profanée par ses ennemis. Il se leva, l’épée à la main.

Moins d’une minute plus tard, une série de coups sourds vint ébranler la porte de son bureau. L’antique pièce de bois s’écroula peu après, laissant la place à une demi douzaine de gardes du capitole armés jusqu’aux dents. Derrière eux se tenaient l’ambassadrice Shasri’a, et ses infâmes compagnons : le prince Berin, un Sorcami et un mage. C’était donc ces étrangers qui allaient recueillir ses derniers mots ?

Un des gardes fit un pas en avant en direction de Shayginac.

– Sénateur Shayginac, nous avons ordre, au nom de la République, de vous amener à la prison du capitole, où vous serez interrogé et jugé pour crimes de haute trahison. Veuillez déposer votre arme et nous suivre.

Shayginac se tourna vers son interlocuteur.

– Jamais ! Vous m’entendez, jamais je ne me rendrai à une bande de sbires de Nidjîli accompagnés d’étrangers. Vous avez peut-être déjoué mon plan, mais sachez que mon véritable seigneur, le baron Oeklos saura me venger et obtenir ce qu’il désire.

samuel_luke_fildes_-_the_empty_chair_the_graphic_1870

Shayginac leva alors sa lame et d’un geste rapide se l’enfonça dans la poitrine. La douleur intense qu’il éprouva disparut vite alors qu’il s’effondrait, sa conscience le quittant petit à petit.

Share Button

Rapaces (4)

Shari ne pouvait s’empêcher de s’interroger. Pourquoi les Omirelins se manifestaient-ils maintenant ? Qu’est ce qui avait pu pousser l’ambassadeur d’Omirelhen à envoyer des hommes en armes au Capitole ? Agissait-il sur de nouvelles instructions du roi Leotel ? Cela semblait peu correspondre au caractère du souverain… Alors qu’elle réfléchissait à ces diverses implications, Shari vit un nouveau groupe d’homme armés s’approcher du magister d’un pas martial. On devinait aisément, à leur plastron orné d’un tigre, symbole de Niûsanif, qu’ils constituaient la garde personnelle du chef du sénat. C’était l’unité d’élite la plus convoitée du pays. La confrontation entre ces hommes et les Omirelins promettait d’être tendue.

Arrivé à près de cinq toises des visiteurs, sur le pont Shidibrûg, le magister s’arrêta et demanda d’une voix forte, en Dûeni.

cleveland_bridge_bath_england_in_1830_engraving_by_fp_hay

– Que se passe-t’il ici ? L’ambassadeur d’Omirelhen aurait il oublié toutes les règles de bienséance ? Quel est votre but, soldats ?

Un des hommes s’approcha alors. Il parut étrange à Shari. Son uniforme était clairement Omirelin, mais sa peau basanée lui donnait plutôt un air de Niusanifais, ou de Sorûeni.

– Nous venons chercher notre prince, détenu illégalement !

L’accent de l’homme n’était clairement pas celui d’un homme habitué à parler le Dûeni, et Shari commença à soupçonner que quelque méfait était à l’œuvre. Elle s’apprêtait à répliquer mais Aridel la devança.

– Je suis le prince Berin, soldat, et je vous informe que je ne suis aucunement prisonnier ici ! Retournez dire cela à l’ambassadeur et cessez ce scandale.

– Nous avons ordre de repartir avec vous, de gré ou de force, répondit alors le soldat, l’air mauvais.

Et sans un mot supplémentaire, il tira son épée, imité par ses hommes.

La confusion qui s’ensuivit resta gravée dans la mémoire de Shari, lui rappelant les noirs moment qu’elle avait vécu sur la mer d’Omea. Les « Omirelins » se jetèrent sur les gardes du magister qui prirent à leur tour les armes pour défendre leur maître. Bientôt, l’air fut empli des bruits métalliques des épées s’qui s’entrechoquaient et des cris des combattants. C’était totalement incompréhensible ! Pourquoi le roi Leotel aurait-il donné de tels ordres alors qu’il avait lui même approuvé le départ de son fils ?

Aridel semblait lui aussi tout aussi stupéfait. Il criait aux Omirelins de cesser ce stupide assaut, mais personne ne semblait l’entendre.

Du coin de l’œil, Shari vit que deux hommes s’approchaient du groupe qu’ils formaient avec le magister. Il s’agissait apparemment de gardes du capitole, venus prêter main forte à leurs compagnons en plein combat. Les derniers s’arrêtèrent cependant près du magister et de Shari et se mirent à les entourer. Une mesure de protection supplémentaire ? se demanda Shari.

– Votre honneur, nous ne devons pas rester ici ! Suivez-nous s’il vous plait, ordonna l’un deux. Il avait un accent étrange, mais Shari n’y prêta guère attention. Ses yeux étaient rivés sur le combat.

A ce moment, la jeune femme distingua une forme beaucoup plus petite se rapprochant de la zone du combat en courant. Son allure lui paraissait familière… Se pouvait-il que ? Mais oui, c’était Djashim ! Que faisait-il là ? Le jeune garçon réussit par miracle à se faufiler entre les combattants et à se rapprocher à portée de voix de Shari. Il cria :

– Attention Shari ! Ce sont des faux gardes ! Ils veulent assassiner le magister !

Le sang de Shari ne fit qu’un tour ! Sans réfléchir, elle vint se placer entre les « gardes » et le magister, alors que ceux-ci se rapprochaient dangereusement de leur cible.

– Reculez-vous, votre honneur, ce ne sont pas des hommes à vous !

Entendant ces mots, l’un des faux gardes dégaina son épée et fonça sur Shari. C’était sans compter sur Daethos, qui, voyant la jeune femme en danger, s’était précipité sur l’homme. D’un puissant coup de point, le Sorcami envoya son adversaire à terre. L’homme tenta de se relever mais il reçut le pied du Sorcami en pleine figure et s’écroula de nouveau, définitivement.

Son compagnon n’avait cependant pas abandonné la partie. Profitant du fait que le Sorcami avait le dos tourné , il tenta de lui asséner un coup d’épée. Sa lame fut cependant détournée par celle d’Aridel qui était venu se positionner entre Daethos et son assaillant.

Aridel était un bien meilleur combattant que le faux garde et le mit rapidement sur la défensive. L’homme tenta de contre-attaquer, mais le prince d’Omirelhen esquiva sans problème et d’un geste fluide enfonça son épée dans la poitrine de l’assassin, laissant apparaître une tâche pourpre.

Au moment même où le faux garde tombait à terre, Shari vit que les Omirelins s’enfuyaient sans demander leur reste. La jeune femme comprit alors la signification de ce qui venait de se produire. Cette tentative d’assassinat avait été très bien menée, de manière à porter les soupçons sur le royaume d’Omirelhen. Sans l’intervention de Djashim, celui qui avait planifié ce coup d’état aurait fait d’un pierre deux coups : éliminer le magister, et réduire à néant tout espoir d’alliance avec Omirelhen…

Share Button

Rapaces (3)

L’obscurité était totale, d’un noir si épais qu’on aurait presque pu le toucher. C’est du moins la première impression qu’eut Djashim lorsqu’il revint à lui. Ses sens étaient encore engourdis, mais, après un petit instant, il sentit une douleur lancinante lui vriller le crane, si intense qu’il avait du mal à réfléchir. Où était-il ? Que faisait-il là ? Au bout d’un moment, la mémoire commença à lui revenir. Il avait suivi des hommes tatoués près de la place de la Pomme d’Or et…

Le jeune garçon ne pouvait que se rendre à l’évidence : il s’était fait prendre. Dans sa vie de voleur à la tire, ce n’était pas la première fois, bien sûr, mais les enjeux étaient cette fois là bien plus importants. Il avait une mission à accomplir, et il avait échoué… Mais pourquoi était-il encore en vie ? Et où se trouvait-il donc ? Sous lui, le sol était froid, mais le mur contre lequel il avait été déposé était clairement en bois. Ses yeux, s’habituant petit à petit à l’obscurité, commençaient à distinguer de fin rayons de lumière au travers des interstices entre les planches. Il se trouvait sûrement dans un entrepôt quelconque près des chantiers navals.

j-sheppard-thornhill

Djashim tenta de bouger. La bonne nouvelle était qu’il n’était pas ligoté, mais tous ses membres le faisaient souffrir et, à chaque mouvement, sa tête menaçait d’exploser. Malgré tout, rassemblant toute sa volonté, il réussit à se mettre debout et à faire quelques pas. Il se mit à tâter le mur, dans l’espoir de trouver une porte, ou un moyen de sortir de la pièce où il se trouvait…

Un bruit de voix… Djashim se figea brusquement, tendant l’oreille.

– T’aurais dû le laisser sur place. On a autre chose à faire que de s’occuper d’un mioche… Il voulait probablement juste te tirer ta bourse.

– On peut pas prendre ce risque. Tu as entendu la fouine : c’est pour aujourd’hui. T’imagines si le môme avait entendu ce qu’on disait. On peut pas le laisser partir avant ce soir…

– Si on le laisse partir… Je ne pense pas que ce petit voleur risque de manquer à quelqu’un…

– Pas le temps de s’occuper de ça maintenant… De toute façon avec le coup que je lui ai donné, le gamin est pas près de se réveiller.

– Ouais, t’as probablement raison. On a du pain sur la planche. Tu dois t’occuper de tes « Omirelins », et pendant ce temps, je vais me transformer en garde du capitole. On commence dans deux heures au plus tard.

Les voix s’éloignèrent, devenant inaudible. Djashim avait suffisamment recouvré ses esprits pour comprendre qu’il était doublement urgent qu’il s’enfuie de l’endroit où il se trouvait. Sa vie était en danger, et les hommes qui l’avaient capturé allaient commettre un acte terrible dans moins de deux heures. Il fallait absolument que Djashim en informe Shari. C’était ce qu’il avait promis, et il ferait tout pour tenir sa parole.

Lorsque les deux hommes se furent suffisamment éloignés, le jeune garçon reprit frénétiquement son inspection du mur. A un coin de la pièce, il sentit la présence d’un interstice assez large entre deux planches. Le bois était vermoulu, comme celui la plupart des entrepôts de la ville, qui devaient régulièrement être reconstruits. Si Djashim arrivait à faire sauter une des planches, il pourrait sûrement passer à travers l’ouverture.

Si seulement il avait eu un outil à disposition… Hélas le jeune garçon allait devoir se contenter de ses mains. Il les plaça dans la fente et tira de toutes ses forces. La planche grinça et craqua mais ne céda pas. Persévérant, Djashim dut recommencer de nombreuses fois avant qu’enfin, dans un grand craquement, le bois se casse, laissant apparaître le jour. La rue était visible et Djashim, ne souhaitant pas découvrir s’il avait été entendu, se faufila tant bien que mal dans l’interstice. Une fois sorti, il se mit à courir sans regarder derrière lui.

Il dut bientôt s’arrêter, le souffle court. Il n’avait aucune idée de l’endroit où il se trouvait exactement, même si le bruit des mouettes et l’odeur légèrement iodée lui indiquaient qu’il n’était pas très loin du port. La première idée du jeune garçon avait été de rejoindre l’ambassade de Sûsenbal, mais à cette heure de la journée, Shari était peut-être déjà en route pour le Capitole. S’il voulait la prévenir à temps, ce ne pouvait être que là bas. Il fallait absolument qu’il se repère et s’y rende au plus vite. Le temps pressait…

D’un pas silencieux, Djashim commença à se diriger vers ce qu’il supposait être le port. A partir de là il saurait exactement où se diriger. Il dut cependant s’arrêter. Des gens approchaient. Djashim était encore tout proche de l’endroit où les tatoués l’avaient enfermé, et il ne voulait pas imaginer ce qui lui arriveraient s’ils l’attrapaient de nouveau. Le jeune garçon se plaqua donc contre un mur et arrivé à l’angle que celui faisait avec un autre bâtiment, s’accroupit hors de vue.

Les hommes qui approchaient étaient environ une dizaine. Ils étaient vêtus comme des soldats, portant plastron et bouclier. Leur attitude n’avait cependant rien de la discipline militaire des soldats de métier. Sur leur haubert était dessiné une sirène, le symbole du royaume Omirelhen. Voilà qui venait confirmer ce que disaient ses deux ravisseurs. Il s’agissait clairement d’hommes des docks déguisé en Omirelins. Et leur but n’avait rien d’honorable.

Djashim se retrouvait face à un dilemme. Devait-il continuer vers le port pour rejoindre Shari au plus vite ? Ou était il plus utile de suivre ces hommes, et de prévenir l’ambassadrice de leur dessein quand il le pourrait ? Après quelques secondes de réflexion, il opta pour la seconde alternative, et se mit à suivre les hommes à pas de loup.

Les « Omirelins » déguisés avançaient lentement, mais leur destination devenait de plus en plus claire. Ils avaient quitté les docks et se rapprochaient de la place de Thimegat, que Djashim connaissait bien. Ils se dirigeaient clairement vers le Capitole. Quel que soit leur noir dessein, Djashim pourrait probablement le contrer si Shari y était déjà.

Au bout de dix minutes supplémentaires, les imposteurs finirent, Djashim toujours sur leurs talons, par atteindre le Shidibrûg, le pont Sud qui menait à l’île du Capitole. Là ils furent bien sûr arrêtés par la garde sénatoriale, qui n’allait bien sûr pas laisser des étrangers en arme pénétrer au cœur de l’enceinte sénatoriale.

Les « Omirelins » se mirent à arguer avec force pour pouvoir entrer, et finirent par faire une demande que Djashim ne put entendre. Au bout d’un moment, un garde finit par partir, et les imposteurs se calmèrent, semblant attendre quelque chose. Une dizaine de minutes plus tard, un groupe de personnes venues du capitole s’approcha de la porte, et à la grande surprise de Djashim, Shari se trouvait parmi elles…

Share Button

Rapaces (2)

Aridel se réveilla avec l’impression que sa tête était prise dans un étau. Il ne se rappelait même plus où il se trouvait. Ce n’est qu’au bout d’un long moment qu’il commença à se remémorer la soirée de la veille. Après son arrivé à l’ambassade de Sûsenbal, il avait éprouvé un besoin irrésistible de se changer les idées. Il voulait, le temps d’une nuit, oublier Omirelhen, Niûsanif, et les interminables discussions du sénat. Pour un soir il allait redevenir Aridel, le mercenaire en quête d’amusement, et enterrer le prince Berin. Il était donc sorti à la recherche des distractions que pouvait offrir une grande ville comme Niûsanin, et avait bien entendu fini par se retrouver dans un bar d’une propreté douteuse situé à l’ouest de la ville. Là, il avait vaguement le souvenir d’avoir payé pour la compagnie d’une jeune fille assez jolie et quelques bouteilles d’un excellent vin de Setirelhen dont il avait clairement abusé. La chambre où il se trouvait devait donc être au dessus de l’établissement. La jeune femme avec qui il avait passé la nuit était sûrement partie depuis longtemps…

stock-photo-old-illustration-of-people-cheering-inside-a-bar-reading-good-news-original-engraving-after-69680692

Aridel se leva péniblement. Ses vêtements se trouvaient sur une chaise à coté du lit, et même sa bourse était encore là… Voilà qui était surprenant. L’ex-mercenaire n’avait cependant pas le temps de s’attarder sur ce petit miracle. Le soleil était déjà relativement haut dans le ciel, et il fallait qu’il rejoigne l’ambassade au plus vite. Il enfila donc ses vêtements et, après avoir payé sa chambre, rejoignit les rues de Niûsanin.

La ville bouillonnait déjà de l’effervescence matinale caractéristique aux grandes cités. La circulation était dense, et il fallut donc une bonne vingtaine de minutes à l’ex-mercenaire pour rejoindre l’ambassade de Sûsenbal. Shari et Domiel l’y attendaient de pied ferme.

– Où étiez vous passé ? demanda Shari sans préliminaire. Son air réprobateur en disait long sur ce qu’elle pensait. J’ai failli envoyer des gardes à votre recherche. Vous auriez pu nous prévenir ! Nous devons être au capitole dans moins d’une heure.

– J’avais besoin de me détendre un peu, répondit Aridel, irrité. J’ai profité de la vie nocturne de Niûsanin. Et je ne vois pas en quoi je devrais vous tenir au courant de tous mes faits et gestes… Je peux parfaitement me débrouiller tout seul…

– Ah bon ! Parce que vous parlez parfaitement le Sorûeni peut-être ? Et je ne devrais pas avoir à vous rappeler que nous avons très probablement des ennemis dans l’enceinte même de Niûsanin. S’ils avaient été au courant de votre petite escapade, qui sait où nous vous aurions retrouvé ? Les Niûsanifais peuvent se montrer très inventifs quand il s’agit de torturer un homme. Vous pourriez être un peu plus prudent !

– Je… Aridel s’apprêtait à donner une réponse cinglante à l’ambassadrice, mais il fut coupé par Domiel.

– Je ne pense pas que ce soit ni le lieu ni le moment de régler cette histoire. Shari, comme vous l’avez dit, nous sommes attendus au capitole, et je pense qu’il ne serait pas très courtois de notre part d’être en retard.

– Vous avez raison, Domiel. Allez donc vous préparer Aridel ! Mais nous reparlerons plus tard.

L’ex-mercenaire ne dit rien, mais monta dans ses quartiers de l’ambassade, si furieux qu’il en oublia presque de saluer Daethos, qui descendait.

***

Le chancelier T’rifays les attendait à l’entrée du capitole. A la vue des quatre compagnons il se courba d’un air révérencieux.

– Excellence, votre Altesse, son Honneur le magister souhaite vous rencontrer dans ses quartiers personnels avant le début de la session d’aujourd’hui. Si vous voulez bien me suivre ?

– Avec plaisir, T’rifays, répondit Shari, de son ton affable de de diplomate, qui avait le don d’énerver Aridel..

Les quatres compagnons suivirent le vieillard jusqu’au une tour situé à la base sud du Capitole. Le chancelier les fit monter jusqu’à une porte blanche qu’il ouvrit, les invitant à entrer.

A l’intérieur, le magister Nidjîli, maitre de Niûsanif, les attendait, assis derrière un bureau de cèdre à l’allure impressionnante.

– Bienvenue à vous quatre, dit-il sans préambule. Asseyez-vous, je vous en prie.

Le magister attendit un moment que ses hôtes s’installent, puis reprit.

– Je souhaitais vous voir avant que l’assemblée ne commence car je pense qu’il est de notre intérêt d’établir une stratégie commune. Laissez moi tout d’abord vous dire que, à titre personnel, je suis de tout cœur avec vous dans votre combat contre le baron Oeklos. Mon souhait le plus cher est, tout comme vous, de voir les forces de Niûsanif rejoindre Omirelhen afin de contrer les plans de notre ennemi commun. Je suis cependant lié par la loi de notre pays, et il m’est impossible de déclarer la guerre au baron sans un accord du sénat. Hors ce dernier est très divisé sur la question. Bien que votre annonce d’hier à propos du bouclier des Anciens aie joué en notre faveur, les opposants à la guerre sont encore puissants.

– Et je suppose que Shayginac est leur porte-parole ? demanda Shari.

– Porte-parole et meneur, excellence. Cette vipère prône depuis le début une alliance avec Oeklos, et beaucoup de nos sénateurs les plus pusillanimes sont avec lui, juste pour éviter le combat. Ce sont eux qu’il faut convaincre. Si le bouclier est réel, peut-être qu’il arriveront à effacer leurs craintes et voter pour la guerre.

– Que proposez-vous, votre honneur ?

– Je…

Le magister fut interrompu par de discrets coups à la porte du bureau. Cette dernière s’ouvrit, laissant apparaître la tête de T’rifays.

— Votre honneur, des hommes sont sur le Shidibrûg, et tentent de pénétrer illégalement dans l’enceinte du capitole. Ils demandent à parler avec vous, et disent avoir d’importantes informations à vous transmettre en main propre.

– Quel genre d’hommes, T’rifays ?

– Ils ressemblent à des soldats d’Omirelhen, votre honneur. Mais ils ont un accent très étrange.

– Un accent étrange ? Que voulez-vous dire ?

– Et bien leur parler ne fait pas très Omirelin, selon moi, votre honneur. Ces hommes ne m’inspirent pas confiance, sauf votre respect, répondit T’rifays, se tournant vers Aridel.

– Voilà une bien étrange affaire, chancelier. Il faut la tirer au clair sur le champ. Faites venir ma garde personnelle, je vais descendre écouter ce que ces hommes ont à dire.

– A vos ordres, votre honneur.

Shari se leva alors.

– Si cela ne vous dérange pas votre honneur, nous allons vous accompagner. Si ces hommes sont réellement des Omirelins, peut-être ont-ils d’importantes nouvelles à nous transmettre.

– Très bien, suivez-moi, excellence.

Share Button

Rapaces (1)

Chapitre XIII – Rapaces

Les docks de Niûsanin débordaient d’activité. De jour comme de nuit, des navires en provenance des quatre coins du monde débarquaient ou embarquaient leurs cargaisons sur les quais du sud-est de la ville, et les dockers y trouvaient toujours du travail. Cette activité profitait bien sûr également à tous les tripots qui bordaient les quais, ainsi qu’aux maisons closes situées derrières ces derniers, que les marins, après plusieurs mois de mer, affectionnaient particulièrement.

540x293_20131102_6283f590670e84abdaa5eefb349e936d_jpg

Djashim connaissait particulièrement bien le quartier, et notamment l’une de ces maisons de passe, le « Palais des Plaisirs Interdits ». La mère du jeune garçon avait été l’une des filles de cet établissement. Elle était morte en donnant naissance à Djashim, et ses compagnes avaient alors pris soin du bébé. C’était ainsi que Djashim avait passé ses premières années, élevé par des filles de joie. Le jeune homme ignorait tout de son père, et n’avait jamais cherché à le retrouver. A l’âge de sept ans, devenu assez grand pour se débrouiller tout seul, Djashim avait quitté le « Palais des Plaisirs Interdits » pour faire sa vie dans la rue. Il gardait tout de même une petite place dans son cœur pour Idjîli, la prostituée qui lui avait fait office de mère pendant les sept premières années de sa vie.

C’était donc par elle que le jeune avait décidé de commencer son enquête. Son premier objectif était en effet d’identifier l’interlocuteur d’Amas’îr. La seule information dont il disposait à son sujet était qu’il s’agissait d’un docker… Et bien sûr, qui mieux qu’une fille des quais, au courant de tous les ragots du port de Niûsanin, pourrait renseigner Djashim sur un docker ?

Cela faisait peu de temps que la nuit était tombée, et Idjîli était en train de reconduire un client passablement éméché.

– Et reviens donc quand t’auras de quoi payer, ivrogne ! De toute façon, dans ton état j’te parie que t’aurais même pas été capable de finir…

– R’gardez moi c’te pute qui fait la mijaurée, répliqua l’autre d’une voix pâteuse. Tu sais pas c’que tu rates …

L’homme eut un violent haut-le-cœur et se mit à vomir sur le pavé. Idjîli se mit à rire.

– Ca c’est sûr, en te roulant un patin, j’aurais eu à manger pour la semaine !

Lorsqu’il entendit cette réplique, Djashim ne put s’empêcher de pouffer. Idjîli n’avait rien perdu de sa répartie. En entendant le jeune homme, la prostituée se retourna.

– Qui est… Djashim ! C’est toi ?

Elle se précipita vers le jeune homme et le prit dans ses bras.

– Tu as encore grandi, ma parole ! Comment vas-tu mon grand ?

Djashim avait du mal a respirer tant l’étreinte de la femme était forte. Il parvint cependant a bredouiller.

– Ca va, Idji… Et toi ? Tu as l’air en forme ? En tout cas plus que ce gars là … (Il pointait du doigt l’ivrogne, toujours en train de vomir).

– Oh c’est la routine, ça, mon petit. Et qu’est ce qui t’amène ici ? demanda t’elle en relâchant son étreinte. Tu n’as pas de problèmes, j’espère…

– Non ne t’inquiète pas. En fait j’suis comme qui dirait en mission, répondit Djashim d’un air entendu.

– Oh je vois, encore pour ton ambassadrice, j’parie. Mais ne t’inquiètes pas, avec moi c’est motus et bouche cousue.

– En fait Idji, j’ai besoin de ton aide. Je cherche un type qui travaille probablement aux docks, mais j’ai pas son nom. Tout ce que je sais de lui c’est qu’il a un tatouage sur le bras représentant une rose. Ca te dit quelque chose ?

La jeune femme se mit un réfléchir un moment.

– Hmmm je crois que Bayra a eu un client avec un tatouage comme ça il y a quelques jours. Attends-moi ici, je vais lui poser la question.

Idjîli rentra alors dans la maison close, laissant Djashim seul. Le jeune homme n’eût cependant pas à patienter longtemps car elle revint moins de dix minutes plus tard, l’air satisfaite.

– C’était bien ça. Bayra, les connait bien, ces tatoués à la rose. C’est un groupe d’ouvriers des chantiers navals, au sud-ouest de la ville, près de la place de la Pomme d’Or. Ils se prétendent descendant de guerriers de Sorûen, c’est pour ça qu’ils se dessinent des roses sur le bras. Une bande d’imbéciles comme les autres, si tu veux mon avis.

– Les chantiers navals, tu dis ? Bon il ne me reste plus qu’à aller y faire un tour…

– Fais bien attention, Djashim. Les hommes de là bas sont violents, et ils organisent souvent des combats pour de l’argent.

– T’inquiètes Idji, personne ne me remarque ! Merci beaucoup.

Le jeune garçon planta un baiser sur la joue de la prostituée et s’en fut comme il était venu, en direction des docks ouest…

***

Il fallut à Djashim plus d’une demi-heure pour atteindre l’ouest de Niûsanin. La rive gauche de la ville n’était en effet accessible qu’en traversant l’un des ponts qui bordaient l’île du capitole. Une fois passé le pont il fallait redescendre vers les quais en parcourant un dédale d’entrepôts et de bars. C’était là, à l’endroit où les entrepôts débouchaient sur les quais que se trouvaient les chantiers navals de Niûsanin, où étaient construit les fameux navires qui faisaient la fierté du pays.

Djashim ne fréquentait que peu cette partie de la ville. Il y avait en effet peu de riches marchands à la bourse bien remplie, et les ouvriers des docks ne plaisantaient pas avec ceux qui tentaient de les voler. En début de soirée cependant, le quartier, était, comme toute la zone portuaire de Niûsanin, relativement animé, et les bars bien remplis. La place de la Pomme d’Or était d’ailleurs un lieu bien connu des dockers, car ils s’y livraient souvent à des combats de rue, où les paris et l’alcool étaient monnaie courante. Si le tatoué qu’il recherchait aimait jouer les gros bras, c’était sûrement là qu’il serait.

La place était brillamment illuminée, et au moment au Djashim y parvint, les joutes avaient déjà commencé. La foule était dense, mais le jeune garçon avait l’habitude de se faufiler partout, et il s’y déplaçait sans problème. Il ne lui fallut pas longtemps pour repérer un groupe d’hommes aux bras tatoués de roses. Djashim s’approcha discrètement. Il ne tarda pas à reconnaitre l’individu du bazar, en grande discussion avec un de ses compagnons.

– Attendre attendre… Moi j’commence à en avoir marre de rester assis sur mon derrière sans rien faire. La fouine nous avait promis d’l’action et maintenant y nous dit d’attendre.

– T’inquiètes, répondit l’homme du bazar. J’ai dans l’idée qu’on va bouger dans pas longtemps. Il a aussi dit qu’il allait accélérer le plan.

– Et ca veut dire quoi accélérer ? Nous ça fait une semaine qu’on est prêts. Les uniformes de gardes sont…

– Pas ici crétin ! T’imagines si quelqu’un nous espionnait…

– Pfff n’importe quoi. Tout le monde s’en fout. Ca intéresse qui de savoir qu’on a des uniformes de garde du capitole ?

– T’es vraiment qu’un imbécile. Tu crois pas que cette p’tite pute d’ambassadrice va rester bien gentiment à attendre… Je suis sûr qu’elle a déjà envoyé ses espions partout…

Djashim ne put s’empêcher de sourire. Tu ne crois pas si bien dire, gros malpoli, pensa-t’il. Et grâce à la négligence de ces deux imbéciles, le jeune garçon disposait à présent d’une information capitale. Le plan qu’ils devaient exécuter avait à voir avec le capitole.

– Tu vois le mal partout… Allez viens, le combat commence. Je suis sur que je peux encore alléger ta bourse.

Les deux hommes se rapprochèrent du centre de la place d’où une clameur avait commencé à s’élever, suivis de près par Djashim. Un cercle s’était formé autour de deux hommes qui se regardaient d’un air méchant en tournant. Au bout d’un moment l’un des deux hommes se jeta sur son adversaire, lui assenant un coup de poing qui aurait pu assommer un ours. L’autre esquiva en partie et riposta par un coup de genoux qui arriva dans l’estomac de son assaillant. Ce dernier se plia en deux, cible parfaite pour le coup de coude qui vint lui fracasser le dos et le mettre à terre.

La scène avait duré moins de deux minutes, sous les vivats assourdissant de la foule. Fasciné par le spectacle, Djashim avait presque perdu de vue les deux tatoués. Il parvint cependant à les suivre in extremis alors qu’ils s’éloignaient des lieux du combat.

Les deux hommes s’engagèrent dans une rue presque déserte, rendant plus difficile la tâche de Djashim. Il y avait peu d’endroits où se cacher, et seule l’obscurité offrait au jeune garçon une chance de ne pas être détecté.

La rue se dirigeait vers l’extrême ouest de Niûsanin, à l’endroit ou les quais rejoignaient le mur de la ville. C’était un lieu sans grand intérêt. Alors que Djashim s’en approchait doucement, il sentit quelque chose le frôler. Et soudain ce fut comme si sa tête explosait.

Share Button