Catégorie : Lumière

Invasion (5)

Lorsqu’il se réveilla le lendemain, Blûder et Sathil étaient déjà levés, et le soleil était haut dans le ciel. Aridel s’habilla rapidement, et quitta le bâtiment principal de la ferme. Une fois à l’extérieur, le mercenaire s’arrêta un instant pour laisser a ses yeux le temps de s’habituer a la clarté. Ses hôtes se trouvaient à quelque distance de là, se préparant tranquillement à leurs travaux de la journée. Aridel se dirigea vers eux pour leur faire ses adieux avant de repartir pour Rûnirstel, mais dût s’interrompre brusquement.

Des points noirs étaient apparus dans le ciel, à l’horizon. Aridel en dénombra une douzaine, formant trois V qui balafraient de manière menaçante la voûte céleste. Les points se rapprochaient à grande vitesse et semblaient descendre vers la ferme. Bientôt, il fut possible de distinguer leurs formes. Ils ressemblaient à de gigantesques oiseaux à l’allure reptilienne et couverts d’écailles. Aridel n’avait jamais rien vu de tel. Il fallut cependant peu de temps au mercenaire pour réaliser qu’il ne pouvait s’agir que de Raksûlaks, les légendaires montures volantes des Sorcami. Il n’en avait vu que sur des illustrations de livres, alors qu’il n’était qu’un enfant, mais il était impossible de les confondre avec autre chose.

La première pensée d’Aridel fut que la présence d’hommes-sauriens si loin en territoire humain était totalement anormale. Combinée aux dernières paroles de l’homme qu’il avait vu mourir à Fisimkin, Aridel réalisa que les Sorcami n’étaient clairement pas là en amis, et qu’il était, avec Blûder et Sathil, en grand danger.
Le mercenaire se précipita donc vers eux, leur criant de se cacher. Il était hélas trop tard. Les Raksûlaks piquaient déjà vers le fermier et son fils, et bientôt l’air fut empli de leurs cris stridents. Les deux éleveurs furent rapidement encerclés et Aridel n’eut que le temps de se mettre à plat ventre dans les hautes herbes. Il ne savait pas s’il avait été lui aussi repéré ou non.

Les Raksûlaks avaient replié surs ailes sur leur corps hideux , laissant apparaître leurs « cavaliers ». C’était la première fois qu’Aridel voyait des Sorcami de si près. Jamais il n’avait vu de créatures à l’allure aussi dangereuse. Leurs têtes reptiliennes au teint vert étaient couvertes de sombres tatouages aux formes agressives. Leurs museaux étaient fins et allongés, fendus d’une bouche laissant apparaître de menaçantes dents pointues. Ces dernières étaient clairement faites pour déchiqueter la chair de leur proies. Aridel eut un frisson en réalisant qu’à l’instant présent, il s’agissait peut-être de lui et de ses hôtes. Il se reprit cependant et continua à observer les envahisseurs.

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Les Sorcami portaient d’épais pantalons en cuir orné d’anneaux métalliques protégeant leurs jambes. Leurs torses étaient nus, mais Aridel doutait qu’un simple coup d’épée puisse trancher la peau épaisse et écailleuse les recouvrant. Ils arboraient des lances gigantesques, dont la pointe acérée aurait pu abattre un taureau enragé. Ces armes, combinées à un regard d’une férocité inégalable ne laissaient aucun doute quant à leur statut de guerrier.

Le premier Sorcami à s’être posé arborait un collier doré, et semblait être le chef de cette expédition. Il s’approcha de Blûder, et se mit à parler dans un Dûeni marqué d’un accent sifflant.

« Êtes-vous le propriétaire de cette ferme ? »

Blûder rassembla son courage avant de répondre péniblement :

« Ou.. oui.

– Le pays que les humains appellent Fisimhen appartient à présent à la grande race des Sorcami. Notre seigneur, le grand Oeklos, maître des clans de l’ouest, réclame votre allégeance. La lui donnerez-vous ? »

Oeklos? N’était-ce pas là le nom du baron de Setosgad? S’interrogea Aridel. Mais il ne pouvait s’agir de la même personne : il était impossible que des Sorcami donnent leur allégeance à un humain, même puissant. C’était un peuple bien trop fier pour cela, s’il se rappelait bien de ce qu’il avait appris sur eux.

Pour Blûder, la situation était plus que critique, et il était clair que répondre par la négative à la question du Sorcami mettrait un terme rapide à sa vie. Le fermier ne put donc qu’acquiescer.

– Oui.

– Très bien, reprit le Sorcami de sa voix sifflante. Afin de prouver votre bonne volonté, il vous est demandé de servir dans l’armée que nous formons afin de résister aux cruels assauts des ennemis du grand Oeklos. Donnez-nous votre nom et celui de l’enfant. Une fois que cela sera fait, vous monterez avec nous et nous vous conduirons à notre campement.

A ces mots, le visage de Blûder se décomposa. Prenant son courage à deux mains, il tenta de répondre au Sorcami.

– Mon… mon fils ne peut servir dans une armée. Il est bien trop jeune pour cela.

– Vraiment… le visage du Sorcami prit une expression indéchiffrable. « Il ne nous est donc d’aucune utilité. » L’homme-saurien fit un geste en direction d’un de ses subordonnés. Ce dernier prit alors sa lance, et d’un geste sec la planta en travers du torse de Sathil. Le jeune garçon émit un cri qui s’étouffa tandis que sa bouche s’emplissait de sang. Le Sorcami assassin retira alors sa lance, laissant l’enfant s’écrouler au sol. Une mare rougeâtre se forma doucement au dessous de son corps inerte.

Le hurlement qu’émit Blûder était inhumain. On y sentait une douleur et une colère telle qu’Aridel n’en avait jamais vue. Sans réfléchir, le fermier se jeta sur le Sorcami qui avait assassiné son fils et tenta de l’assommer. Mais l’humain n’était pas de taille face au formidable guerrier reptilien, et après s’être saisi de son assaillant, le Sorcami lui tordit le cou d’un geste sec, laissant le cadavre de Blûder s’effondrer à ses pieds.

La scène n’avait pas pris plus d’une trentaine de secondes, et Aridel mit un petit temps avant de réaliser ce qui venait de se produire. Une fois qu’il en eut eut pris conscience, cependant, le fantôme des ses actes passés vint de nouveau le frapper. La cruauté froide et détachée avec laquelle ses deux hôtes avaient été tués avait éveillé en lui des souvenirs qu’il aurait préféré garder enfouis dans sa mémoire. Des images de la mort et de la destruction qu’il avait lui même causée s’imposèrent à son esprit avec une force telle que des larmes vinrent à ses yeux.

Il fallut donc un moment au mercenaire avant de se rendre compte qu’un objet métallique lui touchait le dos. Il se retourna brusquement, l’épée à la main, pour se retrouver face à face avec l’un des Sorcami, qui l’avait pris à revers. Instinctivement, le mercenaire se mit en garde et s’apprêtait à défendre chèrement sa vie. Mais au moment où il allait se jeter sur son assaillant, il sentit un frôlement derrière lui, et ce fut comme si sa tête allait éclater. Il s’affaissa au sol, et la dernière image qu’il vit avant de sombrer dans l’obscurité fut celle d’une tête reptilienne se penchant sur lui.

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Invasion (4)

Cela faisait maintenant dix-sept jours qu’Aridel arpentait l’aride paysage du nord de Fisimhen. Faute de mieux, il avait dû se nourrir des quelques herbes et racines qui poussaient ici et là dans ce paysage désolé, et même boire l’eau croupie de flaques stagnantes, qui l’avait plus d’une fois rendu malade. La seule bonne nouvelle était que personne ne semblait le suivre. Les troupes qui avaient envahi Fisimkin et perpétré le massacre qui hantait son esprit étaient probablement loin derrière lui, du moins l’espérait-il. Tout ce qui lui manquait à présent était un bon repas et douce chaleur de murs épais pour la nuit. Il arrivait enfin dans une région au climat plus clément, et avait déjà repéré quelques fermes isolées.

N’ayant pas d’argent, Aridel hésitait sur la marche à suivre. Il savait qu’après dix jours de marche dans la plaine désertique de Rûmido, il ressemblait plus à un vagabond crasseux qu’à un mercenaire. Seule son épée trahissait sa véritable activité. Dans tous les cas, il se doutait qu’il serait mal reçu par les quelques habitants de cette contrée, et se demandait donc s’il ne serait pas obligé de voler ce dont il avait besoin. C’était un acte qu’il répugnait à commettre, mais le mercenaire savait qu’il ne pourrait pas avancer beaucoup plus loin sans un véritable repas. Aridel décida donc de tenter sa chance à dans le ferme la plus proche.

C’était une petite bâtisse de pierre blanche, adossée à un ruisseau, perdu au milieux des hautes herbes de la plaine. Ses habitants devaient principalement vivre de l’élevage de bétail, car Aridel n’apercevait nul champ à l’horizon, juste les formes noires de troupeaux de bêtes. Le mercenaire s’approchait du bâtiment, courbé pour éviter de se faire repérer, quand une voix l’interpella :

« Bonjour, m’seigneur! »

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Aridel sursauta et se releva, regardant partout autour de lui pour voir qui avait parlé. Une petite forme s’approcha alors, à demi cachée par les hautes herbes. C’était un enfant, un jeune garçon qui ne devait pas avoir plus de dix ans. Ses yeux gris-bleu, entourés de mèches brunes, pétillaient de curiosité. Il ne devait pas y avoir beaucoup d’étrangers à arpenter cette région, et la présence d’Aridel était probablement un changement bienvenu dans le quotidien de cet enfant. Une fois sa surprise passée, le mercenaire répondit d’une voix rauque.

– Bonjour, mon garçon. Comment t’appelles-tu ?

– Mon nom est Sathil, de la famille de Frialoc. Que venez-vous faire ici ? »

A présent qu’il avait été repéré, il était difficile pour Aridel d’essayer de chaparder ce dont il avait besoin. Il décida donc de jouer la carte de l’honnêteté, ce dont il avait perdu l’habitude.

– Je cherche un repas et un toit pour la nuit, avant de repartir vers Rûnirstel. Pourrais-tu m’aider ?

– Il faut que vous demandiez à mon popi. Il devrait rentrer dans pas longtemps, il est parti s’occuper des bêtes. Vous pouvez attendre ici si vous voulez.

– Très bien, répondit Aridel. Il ne risquait rien à tenter sa chance et son corps lui réclamait a grand cri un repos bien mérité. Comme s’il lisait ses pensées, le jeune Sathil lui indiqua :

– Vous pouvez vous asseoir près du mur.

Aridel ne se fit pas prier, et guidé par le jeune garçon, alla s’installer sur un banc à l’ombre du mur de la ferme. Il aurait bien aimé en profiter pour sommeiller, mais c’était sans compter sur son jeune interlocuteur.

« D’où venez-vous ? demanda Sathil. D’habitude les voyageurs du Sud passent par la route de Rûnirstel. »

Il vint alors à l’esprit d’Aridel que la nouvelle de l’invasion de Fisimkin n’avait probablement pas encore atteint ces villages reculés. D’ailleurs, pour ces paysans peut importait quel seigneur occupait la capitale de Fisimhen, tant qu’ils arrivaient à vendre leur bétail. Aridel se prit à envier la douce insouciance de cette vie simple. Il mit donc un petit moment à répondre au jeune garçon.

« J’arrive de Fisimkin. De récents événements rendent la grand route peu sûre et m’ont obligé à traverser la plaine. Je… »

Aridel s’interrompit brusquement. Un homme robuste et rougeaud venait d’apparaître. Il marchait d’un pas assuré et arborait les mêmes yeux gris-bleu que Sathil, entourés d’une abondante chevelure et d’une barbe poivre et sel. Il avait le teint mat des habitants de Sortelhûn, et devait probablement avoir quelques Sorteluns parmi ses ancêtres. Apercevant Aridel, il s’arrêta, interloqué. Le mercenaire, supposant qu’il ne pouvait s’agir que du père de Sathil, se présenta.

« Bonjour, ami. Je me nomme Aridel et j’arrive de Fisimkin. Je souhaiterai savoir si vous pouviez m’offrir le gîte et le couvert pour ce soir avant que je reparte en direction de Rûnirstel. Je n’ai pas de quoi payer mais je peux me rendre utile pour quelques menus travaux si vous le souhaitez, et aussi vous fournir des nouvelles fraîches du Sud. »

Le fermier se rapprocha. Il dévisagea Aridel pendant un long moment avant de répondre avec un fort accent :

« Salut à toi, voyageur. Mon nom est Blûder Frialocsûn, et je veux bien t’offrir l’hospitalité. Nous ne recevons pas beaucoup de visiteurs, et ta présence sera bienvenue. Et pas besoin de me payer, c’est une tradition ici que de recevoir correctement les voyageurs. Suis-moi à l’intérieur, si tu veux te rafraîchir. »

Aridel n’aurait pu espérer meilleur accueil. Il suivit son hôte dans la salle commune de la ferme où il fut prié de s’asseoir pendant que Blûder et son fils s’activaient. Des quelques questions qu’il put poser, il déduisit que la femme de Blûder était morte en couches, donnant naissance à Sathil. Depuis, le fermier et le jeune garçon tenaient cet établissement, et vivaient de leur cheptel de près d’une centaine de bêtes. Ils fabriquaient d’ailleurs un excellent fromage qu’Aridel eut l’occasion de goûter, accompagné d’un peu de viande séchée, un repas qui lui parut un véritable festin, après dix jours de privations.

Après le repas, le ventre plein et l’esprit reposé, Aridel et ses deux hôtes s’installèrent au coin du feu, et le mercenaire entreprit de leur raconter les événements qu’il avait vécu à Fisimkin. A l’écoute de ces inquiétantes nouvelles, le visage de Blûder s’assombrit.

« Cela ne peut rien présager de bon, dit-il. Dans le meilleur des cas, un nouveau roi à Fisimkin signifie plus de taxes. Et je n’ose même pas imaginer ce qui pourrait se produire dans le pire des cas. Surtout après ce qui s’est passé autour de la cité. Demain je me rendrai au village pour informer les anciens de ton histoire. Ils sauront sûrement quoi faire. En attendant tu dois être fatigué. Je vais te montrer ton lit. »

Aridel, tombant de fatigue, ne se fit pas prier et suivit Blûder vers une salle adjacente à la pièce commune, où se trouvait une confortable paillasse. A peine allongé, les yeux du mercenaire se fermèrent, et il dormit d’un profond sommeil.

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Invasion (3)


La salle du Conseil Restreint du palais de Niûrelhin se trouvait juste en dessous des appartements royaux. Comme tout le reste du palais, elle avait été construite peu de temps après la guerre des Sorcami, alors qu’Omirelhen n’était encore qu’une province de l’Empire de Dûen. Elle était donc un exemple parfait de la démesure architecturale qu’affectionnait la noblesse impériale de l’époque. La voûte culminait à près de six toises\footnote{dix mètres} du sol et chacune de ses nervures était ornée de feuilles d’or, ponctuant les motifs et fresques guerrières qui recouvraient le plafond. Le mur Est était percé de six fenêtres dont les vitraux donnaient un éclat chatoyant à la lumière du soleil matinal. De riches tapisseries recouvraient le mur Ouest, laissant apparaître la porte d’entrée, recouverte de feuilles d’or. Au centre de la salle se trouvait la table du Conseil, ou siégeaient les quatre membres permanent du Conseil Restreint qui, avec le roi, formaient la plus haute instance dirigeante du royaume d’Omirelhen. Le roi siégeait bien sûr en bout de table, et les autres membres se trouvaient aux bords de la table, deux par cotés. Le prince héritier était parfois convié au conseil, et s’asseyait, lorsqu’il était présent, en face du roi, à l’autre bout de la table. Ce n’était cependant pas le cas ce jour là, car le prince Sûnir faisait une revue des troupes présentes dans les forts de la marche, au pied des Sordepic. Les quatre membres présents étaient donc : le général Oris Logat, commandant en chef de l’armée royale, l’amiral Lionel Omasen, sa contrepartie pour la marine, le duc Trûli II de Niûrelmar, chancelier de l’échiquier, et Maître Redam Nidon, Gardien du Savoir.

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Tous, à part Logat, semblaient surpris de cette convocation matinale, qui n’était pas dans les habitudes du roi. Cependant le silence était de mise, car la tradition voulait que le roi soit le premier à prendre la parole lors de tout conseil. Leotel, lisant la curiosité sur le visage de ses conseillers, entama donc la session par ces mots :

« Messeigneurs, je vous ai réuni aujourd’hui de manière exceptionnelle, car des informations d’une extrême gravité nous sont parvenues, et requièrent une prise de décision rapide. Je vais laisser le général Logat vous les présenter, avant que nous poursuivions notre discussion. »

Le général se leva alors et, d’un ton grave, répéta ce qu’il avait déjà dit au roi sur l’attaque de Fisimkin. Au fur et à mesure de son discours, Léotel vit s’agrandir l’expression de stupeur qui marquait le visage de ses conseillers. Lorsque Logat eût terminé, il se rassit, laissant implicitement la parole à son souverain.

« Il va de soi, dit Léotel, que nous ne pouvons rester sans réaction devant des événements d’une telle ampleur. Je voudrais donc savoir quelles sont pour vous les actions qui paraissent les plus appropriées. »

Ce fut maître Nidon qui parla le premier.

– Majesté, au vu de ce rapport, nous ne disposons pour l’instant que de maigres informations quant à la nature des assaillants de Fisimkin. Avant d’engager toute action diplomatique ou militaire, il me semble important de savoir à qui nous avons affaire exactement. Même si nos relations avec les Sorcami sont moins bonnes qu’autrefois, il me paraît hautement improbable qu’ils aient soudainement décidé de rompre le traité de Niûsanin et d’attaquer des humains. L’honneur est une valeur maîtresse chez les hommes-sauriens, et ils ne brisent pas leurs promesses à la légère. J’estime bien plus plausible que cette attaque soit l’œuvre du baron de Setosgad. En outre, cette rumeur d’arme magique m’inquiète. Il serait fâcheux que des rebelles de Fisimhen aient obtenu l’aide des mages. Mais ne tirons pas de conclusions hâtives : il nous faut enquêter pour distinguer la vérité de la rumeur.

– De sages paroles, maître, répondit le roi. Je vais dans un premier temps faire envoyer un messager à la marche, où se trouve le prince Sûnir, pour voir s’il est possible de contacter les hommes-sauriens. J’espère qu’ils n’ont pas tout oublié de notre alliance. Il nous faut ensuite obtenir des renseignements de première main sur la situation à Fisimhen. Logat, quels sont nos ressources dans la région ?

Le général se saisit d’un document se trouvant devant lui et le parcourut rapidement avant de répondre.

– Nous disposions d’une ambassade à Fisimkin, mais il me paraît douteux que nous puissions la contacter. Nous pourrions cependant essayer de joindre nos hommes à Nirûmar. Qu’en pensez vous, Lionel ?

– C’est effectivement à tenter. Mais étant donné le temps nécessaire à un navire pour rejoindre Nirûmar, il est possible que la ville soit prise avant que nous puissions obtenir nos informations. Nous pourrions peut-être aussi tenter d’approcher Fisimhen par la frontière avec Sortelhûn ? Il me semble que nous avons quelques hommes à Apibos.

– C’est une bonne idée, acquiesça Logat. Je vais envoyer des messagers à Sortelhûn au plus vite. Dans tous les cas majesté, il faudra probablement plusieurs semaines avant que nous obtenions des informations fiables. Que devons nous faire en attendant ?

– Quelles sont nos options ? demanda Leotel.

– Nous en avons deux, Majesté, répondit Logat. Nous pouvons décréter la mobilisation générale et préparer une flotte d’assaut que nous enverrions à Fisimhen pour rétablir l’ordre. Où nous pouvons nous occuper en priorité de nos propres frontières : renforcer les garnisons sur la marche, notamment à Mastel, Mabos et Rûmûnd, ne serait pas du luxe. Si les Sorcami ont réellement décidé d’attaquer les royaumes humains, nous serons prêts.

Prêts… Était-ce vraiment possible ? Le roi en doutait fortement. Cela faisait maintenant plus de cent ans que le royaume d’Omirelhen n’avait pas connu de conflit majeur. Il y avait bien sûr quelques frictions locales entre les seigneurs du royaume, mais ces querelles étaient habituellement arbitrées par le roi et se terminaient pacifiquement. Les troupes du royaume n’avaient que peu connu le combat, et même les forts de la marche, à la frontière de Sorcamien, ne remplissaient plus qu’une fonction symbolique.

– Cela ne risque-t-il pas de provoquer les Sorcami ? interrogea Leotel. Nous ne sommes pas encore sûrs qu’ils soient impliqués dans cet assaut.

– C’est un risque calculé, votre majesté, répondit maître Nidon. Les Sorcami sont dans tous les cas probablement au courant de ce qui s’est passé. Je pense qu’ils comprendront que nous prenions quelques mesures préventives.

– Très bien, dit le roi. Envoyez donc des troupes supplémentaires sur la marche. Lionel : faites aussi en sorte de préparer la marine. Je ne décréterai pas la mobilisation générale pour le moment car cela perturberait trop l’économie du royaume, mais il faudra peut-être que je m’y résolve plus tard. Faites donc en sorte que nos vaisseaux puissent accueillir et transporter des troupes fraîches. Et tenez moi au courant de toute information que vous recevez sur Fisimhen.

– Bien majesté, acquiesça l’amiral.

– Y-a-t-il autre chose ? Le roi s’adressait maintenant à tous ses conseillers.

– Non, majesté, répondit Logat au nom de ses pairs.

– Bien, vous pouvez disposer.

Les membres du conseil restreint se retirèrent en silence, laissant le roi ruminer de bien sombres pensées. Pour la première fois de ses dix-sept années de règne, il se prit à redouter l’avenir. Les prémisses de la guerre venaient de nouveau de frapper le royaume d’Omirelhen.

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Invasion (2)

Aridel se réveilla les lèvres sèches, mais l’esprit bien plus clair que la nuit précédente, malgré une forte migraine. Lorsqu’il se remémora les événements de la nuit, il se leva d’un bond, la main sur la garde de son épée. Regardant autour de lui, il constata qu’il se trouvait dans un champ fraîchement moissonné, et il avait dormi près d’un rocher en marquant la limite. Au sud, on distinguait vaguement la forme sombre des murs de Fisimkin. La cité devait être à près de trois lieues de l’endroit où il se trouvait, et une épaisse fumée noire s’en dégageait. Ce fut alors qu’Aridel remarqua la multitude de formes sombres qui jonchaient le sol près de lui. Curieux, il se dirigea vers la plus proche d’entre elle, mais s’arrêta net, réalisant de quoi il s’agissait.

C’étaient des corps : une multitude de cadavres, laissés là comme à la fin d’une sanglante bataille. La plupart de ces dépouilles étaient cependant des civils, probablement les mêmes fuyards qui avaient passé la porte avec lui la nuit précédente. Ils semblaient tous avoir été lâchement abattus, leurs corps criblés de flèches ou portant les marques de lames acérées.

A la vue de ces corps, une autre image s’imposa à l’esprit d’Aridel : la plaine de Kiborûn, où il s’était retrouvé entouré de cadavres de jeunes soldats, des enfants presque, tous massacrés de sa main. La puissance de cette vision le laissa comme assommé pendant un moment, faisant naître des larmes dans ses yeux secs. Il réussit cependant à se reprendre. Il n’était clairement pas responsable du massacre présent. Qui donc avait pu commettre une telle infamie ?

Aridel n’avait pas le temps de s’attarder sur la question. Il ne devait probablement son salut qu’au fait que les assaillants avaient cru qu’il était mort, et il ne tenait pas à les rencontrer de jour en rase campagne. Étant donné sa position, le plus sûr pour lui était de tenter de rejoindre la cité de Rûnirstel, près de la frontière avec Sortelhûn. C’était un long voyage, mais il connaissait bien la région et pourrait se ravitailler en chemin. Prenant son courage à deux mains, il s’apprêtait à partir, lorsqu’il entendit un gémissement près de lui.
C’était un des cadavres, qui n’était apparemment pas si mort que cela. Il s’agissait d’un homme d’une quarantaine d’années, vêtu d’une simple tunique. Il avait reçu une flèche dans le dos et avait perdu beaucoup de sang. Il ne lui restait probablement plus très longtemps à vivre.

« Ai…dez moi ! » supplia l’homme, voyant le mercenaire approcher. Il restait un peu d’eau dans la gourde d’Aridel, et il la porta aux lèvres du blessé, qui se mit à tousser bruyamment après en avoir avalé une gorgée.

« Les… Sorcami » dit-il alors après avoir repris son souffle. « Ils… vont revenir. Partez… partez ! »

L’étonnement marqua le visage d’Aridel.

« Ce sont les Sorcami qui ont commis cet acte de barbarie ? » demanda-t-il au blessé. Mais celui-ci, les yeux vitreux, ne répondit plus, : il était mort, rejoignant la longue liste de cadavres hantant l’esprit d’Aridel, et laissant le mercenaire avec plus de questions que de réponses. Il ne lui restait plus qu’à avancer, en espérant rejoindre Rûnirstel le plus rapidement possible.

***

Léotel, troisième du nom, profitait de la vue imprenable des appartements royaux sur la cité de Niûrelhin. Adossé à son balcon, il prenait plaisir à ressentir sur sa peau nue la morsure vivifiante du froid matinal. Au dessous de lui s’étendaient les rues de la capitale du royaume d’Omirelhen, son domaine. La ville se réveillait lentement sous les lueurs rougeâtres du soleil, et l’on pouvait déjà apercevoir les formes sombres de caravanes se rendant aux marchés les plus proches. Depuis sa plus tendre enfance, le roi avait aimé contempler cette vision qui lui rappelait que ceux qu’il dirigeait avaient aussi leur propre vie et leurs propres problèmes. Son père, le roi Kosel, lui avait un jour dit : « Gouverne comme tu aimerais être gouverné. Ce n’est qu’à cette condition que tu peux espérer être respecté de tes sujets. » Un principe qu’il avait essayé d’appliquer à la lettre en ce qui concernait les affaires du royaume, mais qu’il avait malheureusement négligé pour sa famille.

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Perdu dans ses pensées, le roi ne s’aperçut pas immédiatement de la présence de son page, attendant patiemment non loin de lui. Le jeune serviteur ne pouvait en effet parler que si son seigneur l’y avait invité. Leotel était une créature d’habitudes, et n’appréciait guère l’interruption de l’un des rares moments de tranquillité qu’il avait dans la journée.

– Qu’y a-t-il, Thûfil ? demanda-t-il d’un ton amer.

– Majesté, le général Logat désire une audience immédiatement. Je lui ai dit que vous ne pouviez le recevoir pour le moment, mais il a insisté en mentionnant qu’il s’agit d’une affaire d’une extrême gravité. »

Les sens du roi se mirent immédiatement en alerte. Logat n’était pas d’un naturel particulièrement alarmiste, et s’il avait employé des mots comme « extrême gravité », le problème devait être de taille. La journée commençait très mal.

– Fais le entrer, Thûfil. Je vais le recevoir.

– Bien, majesté.

Le serviteur s’inclina en une courbette distinguée et s’en fut. Peu de temps après, Léotel le suivit, quittant avec regret le balcon, pour rentrer à nouveau dans ses appartements. Il n’avait même pas eu le temps de s’habiller et portait toujours ses vêtements de nuit. Il s’assit cependant sur un siège près de son lit, attendant l’arrivée de son visiteur.

Logat entra quasiment en courant, dépassant le jeune page qui le guidait. C’était un homme d’une soixantaine d’année, tout comme Léotel. Il était habituellement très propre sur lui, arborant fièrement son armure dorée frappée du symbole de la sirène, l’emblème d’Omirelhen. Ce matin-là, cependant, il pénétra dans les appartements royaux l’œil hagard et le visage mal rasé, et dans un état d’agitation extrême. Il en oublia même les règles de bienséance en parlant avant que le roi l’y ait convié, ce qui choqua légèrement Leotel.

– Majesté, je suis désolé de vous déranger à une heure si matinale, mais j’ai des nouvelles très préoccupantes en provenance de Fisimhen.

– Parlez donc Logat, répondit le roi. Quelles affaires peuvent-elles vous mettre dans un tel état ?

– La cité de Fisimkin a été attaquée il y a de cela trois jours. On est sans nouvelles du roi Erûsam, et certains pensent qu’il aurait été tué dans l’assaut.

La phrase fit l’effet d’un coup de massue sur Leotel. Fisimhen était connu pour ses troubles internes, mais ceux-ci atteignaient rarement la capitale, et jamais, du vivant de Leotel, le roi Erûsam n’avait été réellement menacé. Léotel mit un moment avant de pouvoir répondre.

– Fisimkin, attaquée ? Mais par qui ?

– Nul ne le sait précisément majesté. Les informations que j’ai disent que l’attaque serait venue du sud.

– Le baron Oeklos de Setosgad ?

Depuis quelques années, en effet, la région de Setosgad était une des causes principales de préoccupation du royaume d’Omirelhen. Cela faisait près de cent-cinquante ans que le royaume de la Sirène était devenu un allié fragile de Sorcamien, le pays des hommes-sauriens. Cette alliance avait cependant été remise en cause lorsque Oeklos avait obtenu le pouvoir à Setosgad. Profitant de sa position privilégiée près des Sordepic, Oeklos avait entamé des échanges mystérieux avec les hommes-sauriens. Ces contacts avaient d’une manière ou d’une autre fragilisé l’amitié que les Sorcami portaient à Omirelhen, à tel point que les hommes-sauriens n’avaient à présent plus d’ambassadeur permanent à Niûrelhin. L’allégeance du baron de Setosgad à la couronne de Fisimhen étant en outre plus que douteuse, et son influence dans le sud du royaume étant importante, il était un candidat logique pour une attaque de cette ampleur.

La réponse de Logat fut cependant une nouvelle claque pour Leotel :

« C’est possible Majesté, mais des rumeurs perturbantes parlent aussi d’une armée de Sorcami. »

Le roi regarda son général d’un air incrédule.

« Des Sorcami ? C’est impossible voyons. Jamais le Ûesakia n’aurait… »

Le roi s’interrompit. Au regard de Logat, il vit que ce dernier avait quelque chose à ajouter. Il lui fit donc signe de continuer.

« Majesté, Il semblerait aussi que les assaillants aient utilisé une arme inconnue mais extrêmement destructrice qui aurait littéralement pulvérisé les portes de la ville et mis le feu à plusieurs quartiers. Ces dernières informations ne sont que des rumeurs majesté, mais l’attaque de Fisimkin est bien réelle, et j’ai jugé prudent de vous en avertir au plus vite. »

Une nouvelle arme ? Que se passait-il donc ? Il s’agissait là de très mauvaises nouvelles. Un trop grande instabilité à Fisimhen pouvait remettre en cause les fragiles relations entre les différents royaumes de Sorcasard, détruisant l’harmonie relative qui régnait sur le continent depuis près d’un siècle. Il fallait agir vite.

– Vous avez bien fait de me prévenir, Logat. Je vais immédiatement faire convoquer le Conseil Restreint. Essayez de votre coté de réunir des informations plus précises, et retrouvez nous dans la salle du conseil à dix heures précises.

– A vos ordres, majesté.

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Invasion (1)

La paix retrouvée seul un sursis sera
Car l’obscurité à nouveau son voile répandra
Aveuglante lumière semant destruction
Apportant au monde ténèbres et désolation.

Codex Oria, 935 E.D.

Chapitre I – Invasion

Les rues de Fisimkin étaient noires de monde. C’était toujours au moment où la chaude lumière du soleil faisait place à l’ombre anonyme du crépuscule que la ville semblait se réveiller. Ses nombreux tripots et cabarets attiraient une foule de personnes pas toujours très fréquentables et dont les activités nécessitaient une certaine obscurité.

C’est dans l’un de ces débits de boisson, pompeusement nommé « Le Dragon Royal », situé près de la porte Nord de la ville, qu’Aridel avait décidé de commencer sa soirée. L’endroit empestait la bière et les âcres relents de la transpiration et autres déjections humaines. Aridel ne pouvait cependant pas s’offrir mieux, n’ayant pas eu de travail décent depuis plusieurs mois. Il ne lui restait que quelques écus de bronze qu’il aurait logiquement dû garder pour se procurer de la nourriture. Néanmoins, c’était dans ce genre de tripot qu’il avait le plus de chances de trouver un employeur. Aridel était en effet devenu mercenaire par la force des choses, et en temps de paix, seuls les criminels avaient besoin de muscle. Il s’installa donc sur un banc à côté d’un homme à l’allure patibulaire et dont le visage avait clairement été marqué par la vérole. A la vue du nouvel arrivant, l’homme eut un rire narquois :

« Tiens Aridel. Encore là ? Tu cherches encore du boulot ?

– Bûcen, répondit simplement Aridel en guise de salut. Le mercenaire n’aimait pas traiter avec ce maquereau de bas étage, mais il n’avait pas vraiment le choix. Bûcen était l’un des derniers « commerçants » de Fisimkin qui employait encore des mercenaires pour protéger ses « filles ».

– J’ai rien pour toi en ce moment. Les affaires sont trop calmes. Tu devrais tenter ta chance dans le sud, ça r’crute à tour de bras a c’qui paraît. »

Cette dernière phrase éveilla l’attention d’Aridel, qui détourna ses yeux de la table pour regarder son interlocuteur.

« Dans le sud ? Tu racontes n’importe quoi, Bûcen. Les contreforts des Sordepic n’ont jamais été aussi calmes. Depuis que ce nouveau baron de Setosgad, Oeklos est arrivé, la région est en paix. »

A la mention du nom d’Oeklos, Bûcen cracha par terre. Puis il répondit de son fort accent.

« Moi, j’ai entendu dire que c’gars là était en train de s’créer une armée plus puissante que celle d’un roi. J’pensais que tous les gens comme toi s’y précipiteraient. Enfin bon, c’est pas mon problème. J’ai mes propres affaires à régler. »

Le maquereau vida sa bière d’un coup et se leva, posant un écu en guise de paiement.

« Bien l’bonsoir », dit il en guise de salut, laissant Aridel seul.

Le mercenaire ne l’avait pas laissé paraître, mais les nouvelles de Bûcen l’avaient fortement troublé. Le baron Oeklos était un personnage mystérieux qui inquiétait particulièrement Aridel. Les rumeurs racontaient qu’il venait des Sordepic, la chaîne de montagne se trouvant au sud de Fisimkin. Cette dernière marquait la frontière entre le royaume de Fisimhen et Sorcamien, le pays des hommes-sauriens. Les humains qui y vivaient étaient parmi les rares habitants du continent à avoir des contacts réguliers avec les Sorcami. La plupart étaient très étranges, vénérant les hommes-sauriens comme de quasi-dieux. Il était donc assez alarmant que l’un d’eux ait réussi à mettre la main basse sur la quasi-totalité de la région d’Akrokhol, au sud de Fisimhen. Aridel soupçonnait que le roi de Fisimhen en était conscient, mais trop faible pour s’y opposer avant qu’il ne soit trop tard. Cela se finirait probablement en une énième guerre civile à Fisimhen, un pays intrinsèquement instable et qui faisait souvent la fortune des mercenaires.

Aridel, vétéran de nombreux combats, n’accueillait jamais la perspective d’une guerre avec joie. Il en avait trop vu durant les huit années qu’il avait passé à Fisimhen. Il ne se passait pas une nuit sans que de violentes images tourmentent ses rêves, réminiscences des atrocités passées. A vingt-sept ans, Aridel se sentait déjà vieux et las, et peu de choses lui procuraient du bonheur. Il ne savait cependant faire correctement qu’une seule chose : se battre. Il savait donc qu’en cas de guerre, il finirait en première ligne. La seule décision qui lui appartiendrait serait de choisir pour qui il allait combattre. Serait-il capable de mettre de coté sa conscience et d’offrir son épée au baron Oeklos ? Aridel ne le souhaitait pas vraiment, mais souvent, dans sa vie, le pragmatisme avait eu raison sur son sens moral.

Ruminant ces sombres pensées, Aridel quitta Le Dragon Royal. Il n’avait rien consommé, sachant que l’alcool ne ferait qu’empirer son humeur maussade. De plus, une petite marche à travers la ville lui éclaircirait probablement les idées.
Aridel connaissait bien Fisimhen, et il ne lui fut pas difficile de trouver des rues presque désertes où il pouvait avancer sans encombre. L’air nocturne lui faisait du bien et il se sentait bien plus à l’aise que dans l’atmosphère putride des bars du nord de la ville. La marche sans but d’Aridel le mena jusqu’au mur d’enceinte Nord de la ville, à moins de trois cents toises de la porte nord. Aridel s’assit alors sur un banc de pierre et se prit à observer les étoiles.

La nuit était sans lune et les ces dernières étaient d’une extraordinaire clarté. Dans son enfance, Aridel avait appris à reconnaître les diverses constellations qui illuminait le ciel, et c’était une activité à laquelle il aimait se livrer. Il reconnut facilement la Couronne et la Lame et de là son regard se tourna vers la constellation du Ver, Gremulon, où il remarqua quelque chose d’anormal.

Un point très brillant y était apparu, une étoile qu’il ne connaissait pas. Aridel comprit tout de suite qu’il s’agissait d’un événement d’extraordinaire et se demanda si sa vue ne lui jouait pas des tours. Le point se faisait cependant de plus en plus brillant, et bientôt sa clarté se fit plus forte que celle de n’importe quel autre astre, illuminant la rue.

Aridel se leva. Il fallait qu’il prévienne quelqu’un. Cet événement devait signifier quelque chose et…
Un flash de lumière aveugla Aridel, suivi de près par un bruit assourdissant. Le jeune homme fut projeté à terre, le sol tremblant de manière incontrôlable sous ses pieds. Il resta un long moment sonné, respirant la poussière l’environnant.

***

Lorsqu’enfin Aridel reprit ses esprits, une cacophonie de cris et hurlements résonnait autour de lui, lui donnant l’impression que sa tête allait exploser. Il se releva péniblement, un goût métallique emplissant sa bouche. Autour de lui, de nombreuses personnes couraient, semblant fuir quelque chose. Le ciel avait une couleur orangée, et une odeur de brûlé vint emplir ses narines.

Fire-Day3-1900

Titubant, Aridel se mit à marcher en direction de la porte Nord de Fisimkin. Malgré son état, il avait eu la présence d’esprit de suivre le mouvement des fuyards. Il sentit alors qu’on l’empoignait. D’instinct, Aridel essaya d’atteindre son épée mais s’arrêta net en voyant que son assaillant » était une femme. Il reconnut l’une des serveuses de l’Auberge Dorée, un établissement où il avait quelquefois passé ses nuits lorsque son esprit était plus tranquille et sa bourse mieux remplie.

Aidez-moi ! implora-elle. Aidez-moi à partir d’ici, s’il vous plait. »

– Que… que se passe-t-il ? » parvint à articuler Aridel alors qu’ils avançaient péniblement au milieu d’une foule de plus en plus compacte.

– Je ne sais pas ! répondit la serveuse, visiblement affolée. Le feu est partout ! Il faut partir ! aidez-moi s’il vous plait. »

La jeune femme était totalement incohérente, et Aridel savait qu’il ne tirerait rien de plus d’elle. Il hésita un instant à la laisser sur place mais se ravisa.

– Suivez-moi, » dit-il d’un ton qui se voulait impérieux.

La jeune femme obtempéra sans mot dire et emboîta le pas à Aridel. Bientôt, ils arrivèrent la porte Nord, qui à la grande surprise du mercenaire, était complètement ouverte, ses lourds battants rabattus sur le mur. Aridel n’avait jamais vu un tel laxisme à Fisimkin, surtout de nuit. Il n’eut cependant pas le temps de s’attarder sur cette pensée car l’arrivée de tous les fuyards avait provoqué une gigantesque bousculade près de la porte. Ballotté dans tous les sens par des gens paniqués, Aridel fut séparé de la jeune fille qu’il avait pris en charge et poussé dans un mouvement irrésistible vers l’extérieur de la ville.

Une fois le seuil passé, la foule devint plus clairsemée. Aridel avança de quelques pas puis, pris de nausées, dut s’arrêter pour vomir. Une fois son estomac soulagé, cependant, ses pensées se firent un peu plus claires. Il réalisa qu’il se trouvait à présent dans la campagne entourant Fisimkin, sur la rive nord du Fisimrin, le fleuve qui traversait la ville. Autour de lui de nombreux réfugiés couraient sans but apparent, certains n’ayant pour tout vêtement que leurs chemises de nuit, d’autres hurlant de panique où appelant leurs proches. Nul n’avait l’air d’en savoir beaucoup plus que lui sur ce qui se passait vraiment dans la ville.

Le mercenaire décida alors qu’il valait de toute manière mieux s’éloigner tant qu’il n’aurait pas toutes les informations sur les événements de la nuit. Il se dirigea donc vers le nord, marchant sans se retourner. Il avança ainsi péniblement dans les champs entourant Fisimkin (il valait mieux éviter la grand-route) pendant près de trois heures, avant que la fatigue n’aie finalement raison de lui. Constatant que ses jambes ne le portaient plus, il se réfugia derrière un rocher et sombra une nouvelle fois dans l’inconscience. Au sud, la lueur orangée de l’incendie qui avait envahi Fisimkin brillait encore plus fort.

 

 

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