Lumière – épilogue

Le soleil couchant illuminait d’un sublime éclat rouge le port de Niûsanin. Sous cette lumière écarlate, la vaste armada de navires qui s’éloignait avait acquis une allure surréaliste. Même la mer avait pris une couleur rouge sang, comme si l’océan lui-même avait compris ce qui allait se passer. Pendant presque toute la journée, le temps avait été gris et couverts de nuages, et ce n’est qu’au moment où les amiraux avaient donné le signal du départ que le soleil avait effectué sa percée. Fallait-il y voir un présage ? Nombre de marins l’avaient certainement fait. Ceux qui partaient combattre Oeklos avaient besoin de tout ce qui pouvait leur apporter de l’espoir. Pour Shari, cependant, la vue de ces navires de guerre n’avait fait que rouvrir de douloureuses blessures. Elle revoyait dans sa tête les images des marins blessés et mutilés qu’elle avait tenté de soigner lors de la bataille de la mer d’Omea. L’ambassadrice avait de ses yeux constaté l’horreur de la guerre, sur mer comme sur terre, et elle ne pouvait s’empêcher de penser à ceux qui ne reviendraient pas, comme Sûnir. Shari sentit des larmes couvrir son visage. Avait-elle réellement bien fait d’approuver le départ de Djashim ? S’il lui arrivait quelque chose, pourrait-elle se le pardonner ? Elle se rappelait cependant la lueur de joie qui avait éclairci le regard du jeune garçon lorsqu’on lui avait annoncé son départ sur le Tigre blanc. Bonne chance à toi, Djashim, pensa-t’elle en levant la main en direction des navires.

– Vous semblez bien triste, Shari, dit alors Aridel, tirant la jeune femme de ses pensées. Le prince héritier d’Omirelhen était debout à coté d’elle, contemplant lui aussi le spectacle de cette flotte partant au combat.

– Oui, Aridel. Je contemplait le sort qui allait être réservé à tous ces marins, Djashim en tête.

– Le jeune garçon a l’âme d’un guerrier, Shari. Ne vous en faites pas trop pour lui, je pressens qu’il saura survivre à bien des situations où des plus faibles que lui abandonneraient tout espoir. Et ne sous-estimez pas ce que nous avons accompli. La puissance des flottes combinées d’Omirelhen et de Niûsanif est une force que même Oeklos trouvera difficile à vaincre. Nous avons sous nos yeux l’espoir des peuples libre de Sorcasard. Si j’avais pu, je me serais joint à cette flotte, pour voir Oeklos enfin battu.

– Puissiez-vous dire vrai. Je ne peux m’empêcher de douter. Oeklos nous a démontré l’étendue de sa puissance, et même s’il a essuyé un revers ici, celle-ci est loin d’avoir diminué. Il dispose de fabuleux atouts magiques, que nous autres pauvres mortels auront bien des difficultés à contrer. Seuls les semblables de Domiel savant réellement à quoi nous avons affaire.

La jeune femme marqua une pause. Elle repensait au mage qui les avait accompagné. Depuis qu’il avait commencé à explorer les artefact se trouvant la tour de Tshaylo, le comportement de Domiel s’était montré étrange, et presque inquiétant Il s’était renfermé sur lui même, n’interagissant que peu avec ses compagnons, jusqu’à ce jour fatique où il avait annoncé qu’il devait partir pour Dafashûn. Shari se rappelait encore son visage. Il était très sombre, comme celui de quelqu’un qui savait qu’il ne reviendrait pas. La jeune femme s’était demandée qu’est ce qui rebutait tant le mage à l’idée de retourner parmi les siens. Elle n’avait cependant pas osé poser de questions, sachant que sa curiosité ne serait de toute manière pas satisfaite. Shari savait cependant que même pour le mage, l’heure était grave, et sa décision de partir était sûrement son dernier recours. Peut-être Aridel en savait-il plus.

– Ne trouvez-vous pas étrange que Domiel aie décidé de retourner à Dafashûn après toutes ces années hors de son pays ? Depuis qu’il a découvert cette prophétie dans la tour de Tshaylo, il n’est plus le même. Il passe son temps dans les livres, et l’inquiétude se lit sur son visage. Vous ne l’avez pas remarqué ?

Le prince d’Omirelhen répondit d’un ton grave.

– Si bien sûr, mais Domiel reste un mage, et les mages savent et font des choses que nous autres simples mortels ne comprendrons jamais. Je suis sûr que qu’il nous dira ce qui le tracasse quand il en saura plus. Mais je pense que je peux en tout cas expliquer sa décision de retourner à Dafashûn.

– Vraiment, il s’en est ouvert à vous ?

– Non, mais il n’est pas difficile de deviner qu’il souhaite intercéder en faveur de notre alliance auprès des autorités de Dafashûn. Vous croyez qu’il y a une autre raison ?

— Je ne sais pas, Aridel. Mais la vision que j’ai eu dans la forêt semble l’avoir beaucoup inquiété, et cela concerne clairement Dafashûn. J’ai bien essayé de demander à Daethos ce que cela signifiait, mais il n’en sait pas plus que nous…

Aridel eut un léger sourire.

– Bah, il ne sert à rien de trop s’en faire. Nous devrions plutôt réfléchir à notre prochain mouvement. L’armada de Niûsanif est partie. Notre mission ici est accomplie. Domiel retourne chez lui, et peut-être devrais-je faire de même… M’accompagnerez-vous en Omirelhen ? Daethos souhaite venir avec moi. Il est impatient de rencontrer le Ûesakia Itheros. Même si je reste suspicieux de ses motivations, peut-être qu’à eux deux il pourront rallier une partie des Sorcami pour lutter contre Oeklos ? Je ne sais cependant pas trop comment agir avec lui, et je serais plus confiant si vous veniez avec nous, vous êtes une bien meilleure diplomate que moi.

Ce fut au tour de Shari de sourire. Elle imaginait Aridel en train de tenter de négocier avec des Sorcami.

– Je vous accompagnerai, bien sûr. Je vous rappelle qu’officiellement, je suis toujours l’ambassadrice de Sûsenabl à la cour d’Omirelhen, et comme vous, ma place est à Niûrelhin.

– Parfait, répondit Aridel, visiblement satisfait. Je vais m’occuper des préparatifs dès demain. Et d’ici là, essayez de rester positive, Oeklos n’a pas encore gagné la guerre.

Shari ne répondit pas, se contentant de regarder les navires s’éloignant dans le soleil couchant. Non, Oeklos n’avait pas encore vaincu, mais qui pouvait savoir quel allait être son prochain mouvement ? Comment deviner ce qu’allait faire un ennemi que personne ne connaissait réellement ? Pouvait-on vraiment s’accrocher à l’espoir ténu de l’alliance entre Omirelhen et Niûsanif ? Une puissance qui avait conquis les deux-tiers de Sorcasard en moins d’un an pouvait-elle vraiment être arrêtée ? Autant de questions qui allaient tourmenter la jeune femme pendant bien longtemps encore…

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Requins (4)

Djashim attendait, debout sur les marches de l’escalier d’honneur du Capitole. Depuis qu’il avait, par son intervention, permis à Shari et ses compagnons de sauver la vie du magister, la vie du jeune garçon avait changé du tout au tout. Parfois, lorsqu’il se regardait dans le miroir de sa chambre, il ne se reconnaissait plus. Oublié, le garnement des rues qui faisait les poches des passants. A présent Djashim était toujours richement vêtu, et la petite épée qui pendait à sa ceinture le faisait ressembler à l’héritier d’une famille noble. Le jeune garçon logeait dans l’ambassade de Sûsenbal, et il faisait l’objet d’un respect auquel il n’avait jamais été habitué. Shari avait insisté pour qu’il apprenne à lire et à écrire, et ses leçons avaient débuté deux jours après son arrivée.

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L’ambassadrice de Sûsenbal avait été souvent là, au début, à encourager les progrès de son petit protégé, mais au fur et à mesure que le temps passait, ses affaires l’obligeaient a rester longtemps au Capitole, et l’ambassade semblait bien vide sans elle. Ainsi s’était écoulé près d’un mois, pendant lequel Djashim avait non seulement appris à lire et à écrire, mais aussi le maniement de l’épée et l’histoire de Niûsanif. Il ne voyait à présent Shari que ponctuellement, et c’est pourquoi il avait été surpris lorsqu’il avait reçu de la jeune femme une invitation à se rendre au Capitole. Il se demandait à présent ce que l’on pouvait bien attendre de lui.

Un homme âgé s’approcha de Djashim, et après un bref salut de la tête, dit :

« Vous devez être Djashim. Veuillez me suivre, le magister vous attend. »

Le jeune garçon se leva, son interrogation muette s’éteignant sur ses lèvres. Le magister voulait le voir ? Lui ? Que pouvait-il donc lui vouloir ? Autant de questions qui se bousculaient dans la tête de Djashim alors qu’il emboitait le pas au vieil homme. Ce dernier le conduisit jusqu’à un bureau gigantesque où l’attendaient cinq personnes.

Assis derrière le bureau se trouvait bien sûr le magister Nidjîli, maître de Niûsanif, qui observait Djashim d’un air solennel. Autour de lui, Shari et ses trois compagnons étaient là. Djashim commençait à bien les connaître. Daethos, l’imposant et silencieux Sorcami, Domiel, venu du lointain Royaume des Mages, Dafashûn, et Aridel, le prince d’Omirelhen. Le jeune garçon s’inclina respectueusement, comme il l’avait appris.

A sa grande surprise, le magister Nidjîli se leva et s’approcha. Il prit alors Djashim par les épaules, le faisant se relever.

– Nul besoin de toute cette cérémonie, jeune Djashim. Je n’ai pas oublié ce que tu as fait pour moi et à quel point je te suis redevable. Nous avons tous été très occupés ces derniers temps mais je tiens à te récompenser comme il se doit. L’ambassadrice Shasri’a et moi-même avons une proposition à te faire.

Le jeune garçon était encore sous l’effet de la surprise, et mit un certain temps à digérer les paroles du maître de Niûsanin. Il finit par bredouiller.

– Je… je remercie votre honneur. Je suis à votre service.

– Tu n’as peut-être pas suivi les derniers événements, reprit alors le magister, mais sache que Niûsanif est à présent en guerre contre le baron Oeklos. Pour cela nous avons formé une alliance avec Omirelhen et nous nous apprêtons à lancer notre première offensive. Nous avons rassemblé une armada qui aura pour objectif la destruction de la flotte d’Oeklos sur la côte est de Sorcasard, tandis que la flotte d’Omirelhen s’occupera de la côte Est.

Djashim écoutait sans dire un mot, curieux de voir où le magister voulait en venir.

Notre flotte est puissante, poursuivit Nidjîli, mais manque d’officiers. Nous avons besoin d’hommes loyaux et intelligents pour mener ce combat à bien. Je me suis laissé dire que tu remplissais parfaitement ces critères, et l’ambassadrice de Sûsenbal est d’accord avec moi. Je te propose donc un poste d’aspirant à bord du Tigre Blanc, notre navire amiral. Je suis certain que d’ici un ou deux ans nous pourrons faire de toi un grand capitaine. Qu’en penses-tu ?

Le jeune garçon était sans voix. C’était le plus beau cadeau qu’on lui aie jamais fait. Il allait devenir officier de la marine de Niûsanif. C’était incroyable !

– J’accepte avec grand plaisir votre honneur ! Je ne vous décevrai pas.

Le magister eut un sourire.

– Je n’en attendais pas moins de ta part. J’admire cette esprit d’aventure et de mépris du danger. Si tous nos hommes sont comme toi, Oeklos n’a qu’à bien se tenir… Bienvenue dans la flotte d’Omirelhen, aspirant Djashim !

Alors même que le magister finissait sa phrase, Shari s’approcha de Djashim et, le prenant dans ses bras, lui planta un baiser sur la joue.

– Bonne chance à toi dit-elle, alors que le jeune garçon devenait tout rouge.

– Le chancelier T’rifays va te conduire à tes nouveaux quartiers. Que ton courage serve d’exemple à tous.

Et alors qu’il quittait la pièce, Djashim ne put s’empêcher de frissonner de plaisir à l’idée de l’aventure qui l’attendait.

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Requins (3)

Lorsqu’ils eurent franchi la porte, Domiel s’approcha de Shari.

– Auriez-vous un moment ? J’ai quelques questions à vous poser.

Le mage avait parlé d’un ton assez inhabituel, et on lisait sur son visage une certaine inquiétude. Était-ce le poids de ce qu’ils venaient d’apprendre, ou autre chose ?

– Bien sûr Domiel, répondit l’ambassadrice, intriguée.

— C’est à propos du rêve que vous avez fait lorsque vous étiez sous l’emprise du poison du Soksunir. Nous en avons reparlé avec Daethos, et j’aimerais bien que que vous m’en racontiez encore une fois tous les détails.

Shari ne put cacher sa surprise.

– Si vous voulez, mais je ne vois pas ce que…

Daethos, qui était resté silencieux jusqu’alors, prit la parole.

– Princesse-Shasri’a, comme je vous l’ai déjà dit, les visions qu’apportent le fiel du Soksunir sont souvent porteuses de présages. Et peut-être que ce que vous avez vu peut nous aider à comprendre le plan de notre ennemi.

Shari était stupéfaite. Le songe délirant qu’elle avait eu ne pouvait sûrement pas avoir une telle importance… S’agissait-il d’un test de la part de Domiel et Daethos ? La jeune femme décida de jouer le jeu.

– Très bien. Mais, je ne crois pas que je pourrais vous en dire plus que précédemment. c’était une vision très brêve. Tout ce dont je me souviens clairement, c’est ce bâtiment à douze faces, rongé par les flammes; et tout le monde autour de moi qui criait.

– Le bâtiment que vous avez vu dans la Tour de la Vie ? demanda Domiel.

Le mage semblait attacher une importance toute particulière à ce point.

– Oui, exactement.

— Et c’est tout ce dont vous vous souvenez ? Il n’y a pas un détail, une sensation que vous auriez éventuellement oublié ?

Shari réfléchit quelques secondes. Elle repassait danbs sa tête les images de la vision.Et quelque chose lui revint.

— Si, je crois… Il y avait aussi une odeur, très tenace, bien plus forte qu’un simple odeur de brûlé. Ca sentait lesouffre… Oui, je m’en souviens bien… Ca sentait de cette effluve d’œuf pourri…

Domiel resta silencieux un moment, circonspect, puis demanda.

– Vous êtes sûre ?

– Oui, certaine, c’était presque suffoquant…

– Merci, Shari, répondit laconiquement le mage, de nouveau perdu dans ses pensées.

Shari n’allait cependant pas le laisser s’en sortir comme cela.

– Cela vous dit-il quelque chose, Domiel ?

L’intéressé leva la tête.

– J’ai bien peur que oui, mais ce ne sont que des soupçons. Si cette vision est un reflet de la réalité, cela pourrait expliquer en partie pourquoi les mages n’ont pas réagi à la menace d’Oeklos.

– Comment cela ? Expliquez-vous.

– Je ne peux pas vous en dire plus sans confirmation. Je vais sûrement devoir retourner en Dafashûn pour savoir ce qu’il est en réellement… A présent, je dois vous laisser, il faut que je voie si je peux tirer d’autres informations dans les écrits de Shayginac avant de prendre tout décision.

Et le mage s’en alla en direction de la tour de Tshaylo, laissant Shari seule avec Daethos. La jeune femme était plus que perturbée par ce qu’elle venait d’entendre.

– Avez-vous une idée de ce qui le trouble à ce point, Daethos ?

– Je l’ignore, princesse-Shasri’a. Les comportements des humains sont encore bien mystérieux pour moi. Je sais cependant que la découverte de la prophétie a rendu Domiel-mage bien plus inquiet qu’avant…

Shari ne répondit pas. Peut-être que Domiel s’alarmait prématurément ? Un espoir bien maigre, car connaissant le mage, c’était peu probable…

 

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Requins (2)

Aridel se leva d’un bond, abasourdi par ce qu’il venait d’entendre.

– Les Royaumes des Nains ? Aussi rapidement ? C’est impossible ! Comment…

– Nous n’avons malheureusement pas tous les détails, prince Berin. Cependant, d’après ce que nous savons, Oeklos a lancé par la mer une série d’attaques éclairs combinées qui lui ont permis de conquérir de grands domaines par surprise. Une flotte de vaisseaux a débarqué les troupes du baron à Ginûsilhen et les Nains n’y étaient absolument pas préparés. Il n’a fallu que deux à trois semaines aux troupes d’Oeklos pour entrer en Ginûgen et prendre Ginûhin. Les Nains n’ont rien pu faire d’autre que de déposer les armes…

Aridel ne savait quoi répondre. C’était véritablement un choc. Les Nains étaient connus pour leur capacité de résistance, et le fait qu’ils soient tombés si facilement était un coup terrible…

– Oeklos est donc à présent maître de tout le nord de Sorcasard, dit Domiel. Si son plan pour Niûsanif avait réussi, plus aucun pays à part Omirelhen n’aurait été libre de son emprise. L’alliance que nous sommes en train de former n’en devient que plus importante. Il est urgent d’agir.

– Je suis d’accord, maître Domiel, dit Nidjîli. Et si je puis me permettre d’ajouter quelque chose, sans chercher à vous offenser : qu’attendent donc les mages pour nous aider ? Je me suis laissé dire que la plupart de vos semblables ont fui le continent depuis le début de l’invasion d’Oeklos. Leur aide nous serait pourtant précieuse, surtout depuis que nous savons que le baron est, au moins en partie, versé dans vos arts.

– Je ne suis nullement offensé, et je me trouve aussi perplexe que vous, votre honneur. Vous l’ignorez peut-être, mais pour des raisons qui mes sont propres, j’ai coupé toute communication avec mon ordre de magie, et Dafashûn en général. Cependant, j’en sais assez sur la politique de du Royaume des Mages pour affirmer que la situation actuelle aurait dû provoquer une réponse, au moins en parole. Il est très étonnant que le roi ne se soit pas exprimé… Aucun mage ne voit d’un bon œil l’usage du savoir des Anciens par d’autres que les habitants de Dafashûn. Je n’ai donc aucune réponse pour vous actuellement, mais je vais tenter de me renseigner.

Cela m’amène également à une autre question. Nous devons à tout prix découvrir qui est Oeklos, exactement. Nous ignorons toujours s’il est homme ou Sorcami. Et d’où viennent ses pouvoirs ? Qui lui a enseigné ce qu’il sait ? Autant de mystères que nous devons élucider rapidement. J’ai commencé des recherches en fouillant dans la tour de Tshaylo et les documents de Shayginac, et si je dois vous avouer que je n’ai rien trouvé sur Oeklos, j’ai découvert quelque chose qui est à la fois inquiétant et porteur d’espoir. Et à la lueur de ce que vous venez de nous annoncer, je ne peux plus le garder pour moi.

– De quoi parlez-vous donc ?

Domiel sortit un parchemin de sa tunique. Le document, enroulé sur lui même semblait antique.

– Ce document est une copie du Codex Oria, une œuvre très connue des mages. Il contient les paroles d’Omasen, un membre de notre ordre, qui, au dixième siècle, a été le conseiller du Grand-Duc Oria d’Omirelhen. Certains disent qu’Omasen était doué du pouvoir de prescience, et que sa capacité à lire l’avenir n’a jamais été mise en défaut. Elle a en tout cas bien aidé Leotel Ier, l’ancêtre de notre ami Aridel ici présent, lorsqu’il a débarqué pour la première fois en Omirelhen. C’est grâce à une prophétie présente dans ce texte que Leotel a pu lever une armée qui lui a permis de gagner la bataille de Rûmûnd.

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– La prophétie d’Oria ! s’exclama Aridel. Bien sûr, c’est une histoire très connue dans tout Omirelhen. Mais je l’ai toujours considérée un peu comme une légende, destinée à renforcer le pouvoir royal. Je ne vois pas en quoi elle intéressait Shayginac.

– C’est bien plus qu’une légende, Aridel. Et après avoir lu ce document, je commence vraiment à croire que c’est Erû lui même qui a guidé la parole d’Omasen. Car la prophétie qui a aidé votre ancêtre n’est qu’une infime partie du codex. Et ce que je vais vous lire à présent à de quoi étonner le plus sceptique.

Domiel déroula le parchemin, et se mit à lire d’une voix solennelle :

Les ténèbres à nouveau leur voile répandront,
Dans une aveuglante lumière semant destruction.
A travers la poussière du désert,
Les glaces au sommet du monde,
Les tempêtes des enfers,
Après avoir rencontré leurs symboles, autrefois bêtes immondes,
Les héritiers de l’enfant-guerrier, dans leur quête,
Affronteront alors l’Ennemi jusque dans les cieux
Prenant leur place auprès des dieux.
Héroïque lignée des gardiens d’Erûsarden
En cet instant gravée en mémoire de la sirène
à l’obscurité renaissante, au mal triomphant
Le dernier rempart d’un espoir vacillant.

La voix du mage s’éteignit, faisant place à un pesant silence. Chacun semblait perdu dans ses pensées, particulièrement Aridel, qui pour la première fois réalisait le sens caché des mots d’Omasen. Avait-il vraiment, quatre siècles auparavant, vu l’avenir afin d’en avertir la famille royale d’Omirelhen ?

Le magister Nidjîli fut le premier à rompre le silence.

– Voilà qui est effectivement très intriguant, maître Domiel. Mais gardons-nous bien de toute interprétation hâtive. Il ne pourrait s’agir que d’une coïncidence. Si l’on enlève la référence à la lumière, le texte reste très vague et nous apporte peu d’informations.

– Oui, répondit Domiel, il faut effectivement rester prudent. Mais je pense que nous devrions aussi rechercher tout ce que nous pouvons trouver sur Omasen et ses écrits. Cela nous permettra peut-être d’en savoir plus sur notre ennemi. Et j’insiste en disant que cela devient crucial. Tous les signes que nous avons jusqu’à présent : l’utilisation du pouvoir des anciens, le mutisme des mages, cette prophétie, le pouvoir qu’Oeklos a sur les Sorcami, nous montrent que nous avons affaire à très forte partie. Des forces sont en œuvre ici que j’ai du mal à appréhender. Et le fait qu’Oeklos soit à présent maître des Royaumes des Nains n’est pas pour me rassurer…

– Cela rend encore plus important la mise en place d’une alliance entre Omirelhen et Niûsanif, enchaîna Aridel. Nous sommes à présent les deux seuls pays encore libre du joug d’Oeklos en Sorcasard. Il est de notre devoir de le combattre par tous les moyens.

– Je ne peux qu’acquiescer, prince Berin, répondit Nidjîli. Et je pense qu’au vu des récents événements, le sénat suivra lui aussi cette recommandation. Même si la déclaration de guerre n’est pas officielle, nous sommes de facto en conflit avec Oeklos. Il reste à savoir sous quelle forme nous pourrons répliquer à notre ennemi.

– Nos deux territoires sont en théorie protégés de l’arme d’Oeklos par les boucliers. Ce n’est cependant pas le cas du reste du continent, et tant que nous n’aurons pas neutralisé ce pouvoir, nous ne pouvons engager nos armées sur les terres du baron. Il ne nous reste donc qu’une solution, la mer. En formant une flotte combinée , nous pourrons probablement porter un coup à Oeklos.

– Cela me parait une bonne idée, altesse, mais qui demande à être discutée avec l’amiral en chef de notre flotte.

– Je suis prêt à vous accompagner. Nous ne devons plus tarder.

– Très bien, dit Nidjîli. Se tournant vers Shari et Domiel, il ajouta : Excellence, maître Domiel, si vous voulez bien nous excuser.

– Je vous en prie, dit Shari en s’inclinant.

La jeune femme quitta alors le bureau du magister, accompagnée de Domiel et de Daethos.

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Requins (1)

Chapitre XIV – Requins

Le bureau du magister Nidjîli était devenu presque familier pour Aridel. Depuis que le complot de Shayginac avait été déjoué, le prince d’Omirelhen et ses compagnons y avaient passé le plus clair de leur temps. Assis dans un fauteuil, l’ex-mercenaire repassait dans sa tête les événements des jours précédents, tandis que lui et ses compagnons attendaient en silence l’arrivée du maître de Niûsanif.

Le destin ne tenait vraiment parfois qu’à un fil. Sans l’intervention du jeune Djashim, qui sait quel aurait été l’avenir de Niûsanif, sans parler du sort que Shayginac avait reservé à Aridel et ses compagnons… Au final c’était le sénateur qui, plutôt que de se laisser emprisonner, s’était suicidé. Aridel n’arrivait pas à imaginer ce qui avait pu le pousser à une telle extrémité… Etait-ce la peur ? la honte ? l’orgueil ? Nul ne le saurait jamais. Tout ce que l’ex-mercenaire savait, c’était que la mort de Shayginac leur avait permis, indirectement, d’en savoir bien plus sur leur ennemi, le Baron Oeklos. La fouille de la tour de Tshaylo, et l’interrogatoire d’Amas’îr, le sbire de Shayginac, avaient conduit à la découverte d’informations toutes plus inquiétantes les unes que les autres.

La première d’entre elle était que, même si Shayginac avait été en partie guidé sa haine et son désir de vengeance envers le magister, il avait agi sur les ordres du baron, et dans un but bien précis. Cette nouvelle avait abasourdi Aridel, mais il était loin d’être au bout de ses surprises. Dans la tour, Domiel avait découvert un artefact magique dont le but était de communiquer à distance avec un interlocuteur lointain. Après examen, le mage avait déterminé que l’objet avait récemment communiqué avec Fisimhen. Il avait même réussi à le faire fonctionner une seconde avant qu’il ne se coupe définitivement. L’image qu’ils avaient aperçu était gravée dans la mémoire d’Aridel : un trône couvert de sculptures de reptiles qui en disait long sur la soif de pouvoir de son possesseur…

Ce n’est cependant que lorsque le plan d’Oeklos et de Shayginac avait été révélé dans toute son ampleur, qu’Aridel avait pris la mesure du danger que représentait leur ennemi. L’idée était à la fois simple et diabolique. L’assassinat du magister Nidjîli n’en était que la première étape. Après sa mort, le sénat de Niûsanif, suivant la procédure, devait se livrer à des élections anticipées afin de désigner un nouveau magister. A ce stade, le baron Oeklos aurait déclaré la guerre à Niûsanif. La république serait alors entrée en état d’urgence. Shayginac, qui en tant que deuxième candidat aux élections précédentes, était vice-magister, aurait de ce fait obtenu automatiquement le statut de magister, et les pleins pouvoirs. Il lui devenait alors facile de refuser l’alliance avec Omirelhen, en accusant les Omirelins de l’assassinat du magister, les discréditant auprès du sénat. Puis afin d’éviter la guerre, Shayginac aurait proposé un armistice préarrangé à Oeklos, transformant Niûsanif en un état vassal du baron. C’était tout simplement un plan de conquête sans bataille, qui, sans l’intervention de Djashim, aurait permis à Oeklos de devenir le maître de la moitié sud de Sorcasard.

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La mise en place de l’alliance entre Niûsanif et Omirelhen était donc devenue cruciale à plus d’un titre, et c’était ce à quoi Aridel, Shari Domiel et le magister avaient travaillé ces derniers jours. Tous savaient que le temps était compté. Sachant son plan déjoué, Oeklos allait sûrement riposter d’une manière ou d’une autre, et il fallait que l’alliance soit formée avant. Cette nuit là cependant, le magister avait fait convoquer ses futurs alliés en urgence pour leur communiquer une nouvelle de la plus haute importance.

C’est donc avec une certaine impatience que les quatre compagnons (Daethos était lui aussi présent) attendaient l’arrivée du maître de Niûsanif.

Lorsque Nidjîli entra il avait les traits tirés de quelqu’un qui n’avait pas dormi de la nuit.

– Excusez ce retard, mais je viens de terminer une réunion d’urgence avec les chefs de l’armée. L’heure est grave, mes amis.

– Que s’est-il passé, votre honneur ? La voix était celle de Shari, mais son ton calme d’ambassadrice était teinté d’une certaine inquiétude.

– Nous venons d’apprendre qu’Oeklos est a présent maître des terres du Nord, les Royaumes des Nains.

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