Catégorie : Hînkon ardayn

Hînkon ardayn – Epilogue

L’esprit encore plein des mots de Liri’a, Wicdel referma le livre. Le jeune homme resta pendant un long moment plongé dans une profonde réflexion. Ethwinok l’observait attentivement. Maychiri, toujours posté près de l’entrée du mausolée, se demandait ce qu’il se passait.

La première chose qui avait frappé Wicdel à la lecture de ces pages était l’esprit visionnaire du Sorkokia et de Liri’a. En effet, moins de deux ans après l’écriture d’Hînkon ardayn, l’armada de l’empire de Dûen avait débarqué sur les côtes de Niûsanif. Ainsi avait commencé la Guerre des Sorcami, qui avait permis aux hommes de l’Empire de conquérir Sorcasard, ne laissant aux hommes-sauriens que leur fief de Sorcamien. Les plus sombres prédictions du Sorkokia Thûldos s’étaient donc réalisées, et Wicdel se doutait qu’il avait dû périr lors des sanglants combats qui avaient déchiré Sorcasard.

Il était difficile de deviner ce qu’il avait pu advenir de Liri’a. Si elle était retournée parmi les hommes, les Dûeni l’auraient probablement considérée comme traitresse et exécutée. Mais les Sorcami non plus ne devaient pas voir sa présence d’un bon œil : elle représentait la race qui les avait exterminé. Wicdel soupçonnait que Liri’a avait du se réfugier dans les régions les plus reculées de Sorcamien, à l’abri de tous, là où elle avait laissé son livre. Un bien triste sort pour celle qui avait tenté, à ses risques et périls, d’unir hommes et Sorcami.

L’héritage de la jeune fille restait, cependant, et les merveilles qu’il avait devant les yeux étaient la preuve qu’elle n’avait pas totalement échoué. Wicdel avait maintenant la lourde responsabilité de décider quoi faire de ce trésor. Le choix ne lui fût pas difficile. Se tournant vers Ethwinok, il demanda :

« Chef Ethwinok, quel était le nom du père de votre père ? »

Le Sorcami sembla surpris de cette question, mais répondit sans hésitation :

« Son nom était Strorokh, shaman du clan d’Inokos. »

Cela correspondait parfaitement avec ce que Wicdel venait de lire. Il n’y avait donc plus d’hésitation à avoir. Bien que ce choix fût difficile pour lui et Maychiri, il se devait de respecter les dernières volontés de Liri’a.

« Vous êtes donc le chef des derniers représentants du peuple Sorcami à Niûsanif. Tout ce que contient ce coffre revient de droit à votre peuple, et je ne puis le garder pour moi. Je pensais pouvoir rapporter avec moi le trésor de Liri’a, mais ses mots sont clairs : ces biens ne lui appartenaient pas : ils appartenaient au Sorkokia de Sorkhoroa et sont donc la propriété du peuple Sorcami. »

Ethwinok mit un certain temps à digérer les paroles de Wicdel. Puis, soudainement, il s’inclina profondément devant le jeune homme.

« Liri’a d’Amilcamar était l’alliée des Sorcami, et elle a, par delà les âges, bien choisi son héritier. Je suis fier, homme-Wicdel, de pouvoir t’appeler ami. Le peuple d’Inokos saura faire bon usage du trésor du Sorkokia. Ma première décision sera de t’en remettre une partie afin que tu puisses rentrer chez toi avec honneur. Le livre de Liri’a est, quant à lui, ta propriété légitime. J’espère que tu sauras en faire bon usage et que ce que tu as accompli ici permettra un jour aux humains et aux Sorcami de mieux se comprendre. »

Ce fut au tour de Wicdel de s’incliner. Il médita pendant longtemps les paroles d’Ethwinok, alors que les trois compagnons prenaient le chemin du retour, chargés de leur lourd fardeau.

***

Wicdel s’inclina dans son fauteuil en bois. Le souvenir de sa chasse au trésor à Niûsanif l’emplissait d’agréables pensées. Cela faisait maintenant plus de trente ans qu’il était rentré à Dûen, et, même si sa vie à Pamibrûg était agréable et sans surprises, il aimait à se rappeler ses aventures passées.

Le vieil homme se demandait à présent si Ethwinok était toujours vivant, et ce que les Sorcami d’Inokos avaient fait du trésor. Il avait, pour sa part, gardé précieusement ce que le shaman lui avait confié, et Hînkon ardayn était bien à l’abri dans un de ses coffres. Un jour, il le lirait aux jeunes gens de Pamibrûg, qui peut-être comprendraient que les Sorcami n’étaient pas les monstres de la propagande impériale.

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Il commençait à se faire tard quand le vieil homme entendit frapper à sa porte. Il savait que ce ne pouvait être que le jeune Leotel qui venait lui rendre visite. Visite intéressée, bien sûr, car Wicdel savait qu’il réclamerait une histoire. Le jeune garçon lui rappelait ce qu’il avait été à son âge, un être avide d’aventure et de légendes. Wicdel appréciait beaucoup de lui conter ses histoires, et il savait que Leotel serait un jour le mieux à même de comprendre le message d’Hînkon ardayn.

C’est donc avec un petit sourire de satisfaction que le vieil homme ouvrit sa porte à son visiteur :

« Ah bonjour mon garçon ! Entre donc, je suis sûr que tu dois être fatigué. Les vendanges ont commencé, non ? »

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Hînkon ardayn (21)

Lyotus et moi avons quitté Sorkhoroa moins de deux heures après avoir vu le Sorkokia.  Le souverain Sorcami avait fait préparer un chariot contenant les richesses qu’il voulait cacher et nous l’avait confié. Il faisait encore nuit lorsque nous sommes partis, et le jour ne s’est levé que plusieurs heures après notre départ : la pyramide de la cité était déjà loin.

Nous avons avancé vers le une bonne partie de la journée, jusqu’à nous retrouver à la lisière de la forêt qui marquait la frontière nord du domaine de Sorkhoroa.

« Inokos, a annoncé Lyotus. C’est un endroit étrange, Liri’a. Cette forêt a pousé sur les ruines d’une cité des Anciens, et on dit que les esprits des mages d’autrefois hantent ces lieux. »

« Il n’y a donc pas de Sorcami ici ? » ai-je demandé, inquiète.

« Si, Liri’a. Le clan d’Inokos habite cette forêt. C’est un peuple tout aussi étrange que cet endroit. Ils vivent encore selon les plus anciennes traditions et refusent de sortir de leur forêt qu’ils considèrent comme sacrée. Ils sont cependant, du moins en théorie, soumis à l’autorité du Sorkokia. Ils sont très sauvages, et Il vaut mieux que tu me laisse parler lorsque nous les rencontrerons. »

Rencontre qui n’a pas tardé. Alors que nous discutions, un Sorcami à l’allure farouche est descendu d’un bond de l’arbre dans lequel il se cachait et s’est approché de nous. J’ai eu un mouvement de recul, mais Lyotus a fait face au nouvel arrivant sans broncher.

« Qui êtes-vous et que venez vous faire sur les terres d’Inokos ?  » a demandé le Sorcami d’Inokos d’un ton péremptoire.

« Paix sur toi, ami, a répondu Lyotus. Mon nom est Lyotus et cet humaine se nomme Liri’a. Elle m’accompagne dans une mission que nous effectuons pour Thûldos, Sorkokia de Sorkhoroa. Nous avons été chargé de mener ce chariot dans la forêt d’Inokos afin d’en soustraire le contenu aux ennemis du Sorkokia. Nous laisseras-tu passer ? »

Le garde nous a regardé pendant un long moment, puis, mû par quelque décision interne s’est écarté etnous a fait signe de le suivre.

« Je vais vous conduire au Shaman. Il décidera de votre sort. »

Nous nous sommes alors enfoncés dans la forêt, et bientôt, nous avons dû laisser la le chariot et les bêtes le tirant, transportant à a la main son contenu. Transporter des caisses contenant de lourds objets métalliques ne semblait incommoder nullement les Sorcami. La force des hommes-sauriens est en effet bien supérieur à celle d’un humain. C’était donc moi qui ralentissait la marche, alors que je ne portais rien. Au bout de quelques heures nous sommes arrivés à un petit village planté au milieu de la forêt, où nous attendait un Sorcami qui paraissait très âgé.

Il s’agissait de Strorokh, shaman et chef spirituel du clan d’Inokos. A notre grande surprise, il était déjà au courant de notre mission, en ayant été prévenu par un messager du Sorkokia.

« Le trésor de Thûldos sera a l’abri ici nous a-t’il dit. Et vous aussi. Mais je devrais vous demander de ne pas quitter ce village. La forêt d’Inokos peut être dangereuse pour ceux qui ne la connaissent pas, et j’ai promis à Thûldos de vous garder en vie. »

C’est ainsi qu’a commencé mon long séjour dans la forêt d’Inokos. Petit a petit, les jours se sont transformés en semaines, puis en mois, puis en années. La vie était agréable, bien que souvent ennuyeuse. Il n’y avait pas grand chose à faire au village, sinon se promener. Les Sorcami ne me confiaient que peu de tâches, et j’étais le plus souvent livrée à moi même. Seules mes conversations avec Lyotus égayaient un peu mes journées.

J’ai donc commencé, malgré l’interdiction que nous en avait faite le shaman, à explorer la forêt, parfois accompagnée de Lyotus. Et quelles découvertes j’ai fait ! J’ai trouvé de nombreuses ruines dans cette forêt qui avait dû être une ville extraordinaire à l’époque des Anciens. La forêt était parcourue de nombreux sentiers dont certains s’illuminaient seuls la nuit. J’ai supposé qu’il s’agissait des routes des anciens. Et c’est en suivant une de ces routes que j’ai fait ma plus belle découverte.

Il s’agissait probablement d’un mausolée dont l’entrée était marqué par une borne magique permettant de revivre à l’infini la cérémonie funèbre de celui qui avait été enterré là. L’endroit était parcouru de pièges, ou plutôt de systèmes de sécurité mis en place par les Anciens. Mes années d’exploration de la forêt m’avaient cependant donné une certaine expérience de ces pièges. Les gardiens d’acier des Anciens, par exemple, ces monstres mécaniques protégeant les plus grands secrets des mages d’autrefois, n’avaient désormais pour moi plus aucun secret. Mais ce n’est que lorsque j’ai aperçu le mausolée que j’ai compris à quoi ces connaissances allaient pouvoir servir.

Cela faisait alors quinze ans que j’étais à Inokos. La vie des Sorcami est bien plus longue que la nôtre et je savais que le Sorkokia pouvait se permettre d’attendre quinze ans de plus avant de réclamer son trésor, s’il le voulait. Je me doutais cependant que jamais le souverain Sorcami ne viendrait réclamer son bien. En le cachant dans la forêt, il voulait simplement le préserver  du malheur, pour les générations futures…

Nous n’avions que peu de nouvelles de ce qui se passait à Sorkhoroa et cela me pesait. J’avais cependant réussi à apprendre que de nouveaux navires humains avaient accosté au sud de la ville et je savais, en mon for intérieur, que les prédictions du Sorkokia allaient bientôt se réaliser : la guerre était proche.

Réalisant ceci, je voulais, d’une manière ou d’une autre laisser un témoignage de ce que j’avais vécu ici, afin de permettre à d’autres hommes de comprendre et de réaliser la richesse de la culture Sorcami. Nous avons donc, avec Lyotus, décidé de cacher le trésor du Sorkokia dans le mausolée. Ainsi, il serait à l’abri de tous, car nous serions les seuls à en connaitre l’emplacement. J’ai donc modifié les pièges des anciens, et notamment leurs gardiens d’acier, de manière à ce que seul un humain accompagné d’un Sorcami puisse les déjouer. Puis, dans l’hypothèse de mon décès, j’ai commencé à écrire ce livre, dont une version contenait une carte qui devait être le premier indice permettant de retrouver le trésor.  Le deuxième indice était un médaillon que j’ai confié  au shaman du clan d’Inokos, et qui devait indiquer l’emplacement exact du mausolée.

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Le livre final, cependant, (la version que tu tiens entre les mains, cher lecteur) je l’ai mis avec le trésor, afin que seul celui qui puisse se prétendre mon héritier puisse le lire…

Et c’est ainsi que j’en arrive à la fin de mon histoire. Au moment où j’écris ces derniers mots, nous sommes sur le point de refermer le mausolée sur son merveilleux contenu. Peut-être suis je trop pessimiste quant à l’avenir et qu’aucune guerre n’aura lieu, mais si c’est le cas, j’ai fait en sorte que seul un ami des Sorcami puisse s’emparer de ce trésor.

Je te le confie donc, cher lecteur, avec la tâche de le remettre à son véritable propriétaire : le Sorkokia Thûldos de Sorkhoroa ou un de ses descendants. Je vais à présent partir avec Lyotus pour la région de Sorcamien, où se trouve le Ûesakia, le juge suprême des Sorcami, afin de plaider auprès de lui la cause de la paix.

L’espoir ne m’a pas quitté et j’espère, mon héritier que tu sauras te montrer digne de l’honneur qui t’est fait.

Qu’Erû guide toujours tes pas.

Liri’a.

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Hînkon ardayn (20)

Lorsque nous sommes entrés dans les quartiers privés du Sorkokia, j’ai constaté avec soulagement qu’il se trouvait seul. Il semblait nous attendre impatiemment et s’est levé d’un bond en nous voyant arriver. Son visage était sombre, et c’est d’un ton grave qu’il s’est adressé à nous.

« Enfin vous voilà ! Je n’étais pas sûr de vous revoir. Le rapport que j’ai reçu disait que vous étiez repartis, mais… »

Le Sorkokia se reprit :

« Comme vous vous en doutez, je suis au courant des actions de Riûkhlos et je sais pratiquement tout de ce qui est arrivé aux colons humains. Riûkhlos peut penser que je suis faible et indécis, mais mon réseau de renseignement est toujours très efficace…

L’heure est grave, mes amis. D’ici quelques heures, Riûkhlos sera de retour à Sorkhoroa, et il n’y a rien que je puisse faire pour l’arrêter. »

Cette dernière phrase m’a fortement surprise, à tel point que je n’ai pas hésité à couper la parole au Sorkokia.

« Comment cela, sire ? Riûkhlos vous a désobéi, vous devez sûrement pouvoir le faire arrêter, n’est ce pas ? »

Ogirak m’a regardé avec horreur, choqué par mon impertinence, mais le Sorkokia s’est contenté de me répondre calmement.

« Ce n’est pas aussi simple, jeune Liri’a. Mon pouvoir repose sur la confiance que m’accordent les chefs des grandes familles de la ville, et Riûkhlos dispose hélas de puissants alliés parmi eux. De plus, même s’il a ouvertement défié un de mes ordres, Riûkhlos peut invoquer le fait que cet ordre n’était pas légal. Le traité de Dûngenkin stipule en effet que tout humain de l’est mettant le pied sur nos terres doit mourir, et, en vous envoyant en tant qu’émissaire je ne l’ai pas respecté. Donc, si je l’emprisonnais maintenant, je devrais répondre de mes actes devant notre juge suprême, le Ûesakia, qui me forcerait probablement à abdiquer pour non-respect de la loi. C’est bien entendu ce que souhaite Riûkhlos : il est le mieux placé pour me succéder, et je le soupçonne d’avoir planifié ceci depuis longtemps. »

J’étais abasourdie. Les paroles du souverain Sorcami m’ont fait réaliser que le pouvoir d’un Sorkokia était loin d’être aussi absolu que ce que j’avais imaginé. Le maître de Sorkhoroa se trouvait donc en fâcheuse situation. Je m’apprêtais à lui répondre, mais avant que je ne puisse dire quoi que ce soit, Lyotus m’a devancé :

« Mais sire, c’est un coup d’état. Le peuple ne l’acceptera jamais. »

« N’en sois pas si sûr, fidèle Lyotus. Le peuple n’irait pas à l’encontre d’une décision du Ûesakia. Et Riûkhlos sait se montrer … persuasif. Mais ne t’inquiète pas, je n’ai pas l’intention d’abdiquer. C’est pour cela que je ne vais pas faire emprisonner Riûkhlos, mais accepter la responsabilité de ses actes. Ceci risque hélas de mettre la jeune Liri’a en danger. Riûkhlos va réclamer sa tête au nom du traité de Dûngenkin et je ne serai plus capable de la protéger. »

J’en suis restée bouche bée. Allais-je donc devoir subir le même sort que mes anciens compagnons ? C’était impossible… Le Sorkokia, voyant mon expression, se remit à parler.

« J’ai cependant un plan qui me permettra de faire d’une pierre deux coups. Sauver Liri’a et porter un coup aux ambitions de Riûkhlos. Si j’ai violé le traité de Dûngenkin, c’est parce que je suis intimement convaincu qu’attaquer les humains constitue un suicide. En massacrant tes anciens compagnons, jeune LIri’a, nous avons commis un acte de guerre. Et s’il est une chose que l’histoire m’a apprise, c’est que les humains sont très doués pour le combat. J’ai bien peur que nous n’ayons bientôt à subir les conséquences de nos actes : les hommes de l’est vont revenir en force et nous ne pourrons rien faire pour les arrêter.

La terrible guerre qui nous attend n’épargnera rien. C’est pourquoi je souhaite dès maintenant mettre à l’abris mes biens les plus précieux, les soustrayant ainsi à la fois à Riûkhlos et aux éventuels envahisseurs. Liri’a, je vous confie, à Lyotus et toi, la mission de mettre en lieu sûr le trésor de ma famille. Il s’agit d’objets de grande valeur qui m’ont été transmis de génération en génération. Vous devrez les transporter jusqu’à la forêt d’Inokos qui se trouve au nord de Sorkhoroa, et qui recouvre les ruines de l’ancienne cité d’Onirakin. Là, je vous charge de les cacher à un endroit que personne ne pourra trouver. Vous devrez ensuite rester dans la forêt jusqu’à nouvel ordre. Un clan Sorcami y habite et vous aidera. Ainsi Liri’a sera soustraite à la fureur de Riûkhlos et mon trésor sera à l’abri. Acceptez-vous cette mission ? »

Lyotus et moi avons répondu « oui » d’une même voix, conscients de l’importance de ce que nous avions à faire. Je savais à présent où se trouvait mon devoir. Même si la décision que j’avais prise était en partie dictée par mon instinct de survie, j’étais douloureusement consciente de la véracité des propos du Sorkokia. Le capitaine Frisûn avait survécu à l’assaut de Riûkhlos et s’il parvenait a rentrer en Erûsard, il ne manquerait pas de faire son rapport. Et inévitablement d’autres navires viendraient, avec des intentions bien plus belliqueuses que l’Amatshîme. C’en serait fini de la tranquillité de Sorkhoroa. Il ne me restait donc qu’à partir, consciente de la situation précaire dans laquelle je me trouvais…

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Hînkon ardayn (19)

La tombe était scellée ! Ou, plus précisément, Wicdel n’avait devant lui qu’un bloc de pierre grise uniforme, sans aucune ouverture ni poignée d’aucune sorte. Comment savoir s’il y avait quelque chose à l’intérieur de la tombe s’il était impossible de l’ouvrir ? La première réaction de Wicdel fut une bouffée de désespoir face à cette nouvelle difficulté, mais il se ressaisit vite. Liri’a ne l’aurait pas mené aussi loin, lui et ses compagnons, sans raison. Il y avait forcément une solution à ce problème…

Alors que Wicdel réfléchissait, Ethwinok s’était à son tour approché de la tombe, prenant bien soin de marcher lui aussi sur les motifs lumineux. Maychiri, incertain de ce qu’il avait à faire, était resté en arrière.

C’est au moment même ou l’homme-saurien mettait le pied sur le piédestal soutenant la tombe que l’impensable se produisit. Une fente se dessina sur le bloc de pierre, aux trois quarts de sa hauteur, s’agrandissant petit a petit. La partie haute de la pierre se mit alors a coulisser d’elle même, révélant progressivement son contenu.

Wicdel eut un mouvement de recul qui lui fit presque perdre l’équilibre. Il se ressaisit cependant à temps et posa les yeux sur ce qui se trouvait à l’intérieur de cette « tombe ».

Aucun reste humain n’était présent, mais le coffre de pierre regorgeait de merveilles telles que Wicdel n’en avait jamais vu. L’intérieur était rempli d’objets magnifiques tous fait de métaux rares ou de pierres précieuses. Il y avait là médaillons, vases, statuettes, bijoux, armes, d’une beauté incomparable. Tous ces biens étaient finement ouvragés, témoignant de l’incroyable talent des artisans qui les avaient fabriqués. Et tous étaient indubitablement d’origine Sorcami. Il y’en avait là pour une véritable fortune, à en faire pâlir un seigneur de Dûen.

 

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Wicdel était sous le choc, et c’est avec peine qu’il réalisa ce qui se trouvait sous ses yeux. Il avait trouvé le trésor de Liri’a ! Il avait atteint son but et découvert ce secret caché il y avait plus de trois cents ans.

Un objet attira alors l’attention du jeune homme. Il s’agissait d’un livre à la couverture de cuivre passée et qui devait être très ancien. Curieux, Wicdel s’en empara et l’ouvrit afin d’en lire la première page. Wicdel reconnut l’écriture familière de Liri’a…

« Bravo à toi, étranger. Si tu tiens ce livre entre tes mains, c’est que tu es parvenu à déchiffrer mes écrits. Tu détiens probablement déjà mon ouvrage Hînkon ardayn, qui t’a guidé jusqu’ici.

Je vais cependant te demander un effort de lecture supplémentaire, car la fin de Hînkon ardayn n’était pas complète. Je l’ai volontairement obfusquée afin que la découverte de ce trésor ne soit pas trop facile.

Tu as à présent entre tes mains la véritable fin d’Hînkon ardayn. Il est important que tu la connaisses afin de saisir véritablement la portée du trésor dont tu es à présent responsable. Je vais donc reprendre mes écrits à partir du moment où, les yeux emplis d’horreur, je suis rentrée à Sorkhoroa après avoir vu le massacre de mes anciens compagnons de voyage. »

***

Je ne me rappelle presque pas du voyage de retour vers la capitale Sorcami, tant la violence et l’horreur de ce qui s’était produit envahissaient mes pensées. La seule chose dont je me souviens avec certitude est que Lyotus m’a portée tout le long du chemin…

Ce n’est que lorsque nous avons franchi le mur d’enceinte de Sorkhoroa que j’ai recommencé à avoir une pensée cohérente. Je me suis alors rendue compte qu’il fallait que nous agissions rapidement. Dès que Riûkhlos serait rentré, il ferait tout pour nous empêcher de voir le Sorkokia…

A ce moment, la nuit était déjà bien avancée. La lune était haute dans le ciel, éclairant d’une lueur fantomatique la pyramide centrale de la ville. Détachant mon regard de cette étrange vision, je me suis tournée vers Ogirak, qui merchait juste derrière Lyotus.

« Crois-tu que nous pourrons obtenir une audience à cette heure ? » ai-je demandé.

« Je ne sais pas Liri’a. D’ordinaire le Sorkokia ne reçoit personne de nuit, mais nous ne sommes pas porteurs d’un message ordinaire. »

« Nous devons absolument le voir. Repose moi, Lyotus, je pense être capable de marcher jusqu’au palais, maintenant. »

A ma grande surprise, les gardes du palais nous ont laissé rentrer sans aucune difficulté, ouvrant grand les portes à notre simple vue.

« Il semblerait que le Sorkokia nous attend », dit Lyotus. Tous les sens de l’homme-saurien étaient aux aguets, comme s’il s’attendait à tout moment à un guet-apens.

J’avais moi même des doutes quant à l’accueil que nous réservait le souverain Sorcami. Le fait qu’il nous attende était-il un bon ou un mauvais signe ? Est-ce que Riûkhlos avait pu nous devancer ? Autant de questions qui allaient bientôt trouver leur réponse.

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Hînkon ardayn (18)

Les Sorcami ne possédaient pas de chevaux et se déplaçaient de ville en ville  principalement en marchant. Il leur arrivait parfois d’utiliser des montures volantes qu’ils appelaient Raksûlaks, mais je n’en avais jamais vu. C’est donc à pied, en compagnie de Lyotus et d’Ogirak que j’ai franchi les portes de Sorkhoroa pour la seconde fois de ma vie. Je n’étais cependant plus l’adolescente effrayée qui était arrivée deux ans auparavant, prisonnière de la garde de la ville, mais une « ambassadrice » de l’un des plus puissants chefs des Sorcami. Même si j’appréhendais le premier contact de mes compagnons avec les hommes-sauriens, j’étais fière de pouvoir participer à ce moment historique.

Un petit vent frais parcourait les collines herbeuses entourant Sorkhoroa, me faisant frissonner sous mes vêtements de lin blanc. Lyotus ne semblait pas en être incommodé, mais je suppose que la peau écailleuse des Sorcami les protège plus efficacement que n’importe quel vêtement.

Nous avancions à pas mesuré. Je savais que les Sorcami auraient pu aller plus vite, mais ils devaient nous attendre, Ogirak et moi, car notre allure de marche était bien plus lente que la leur. Lyotus m’avait dit que nous avions près de dix lieues à parcourir pour retrouver l’endroit où les colons humains avait rejoint la route du Sud : c’était à cette allure, une marche d’une journée. Nous risquions donc d’arriver la nuit…

Cela faisait déjà plusieurs heures que nous marchions et j’étais silencieuse, absorbée dans mes pensées. J’ai alors aperçu une longue colonne de fumée noire au sud, vers notre destination. Lyotus, qui avait le regard bien plus perçant que le mien, s’est écrié :

« Des Raksûlaks ! »

Et effectivement, on distinguait autour de la colonne de fumée des petits points noirs qui tournaient et plongeaient vers le sol. C’est à ce moment que j’ai réalisé ce que cela signifiait : bravant les ordres de son souverain, Riûkhlos avait attaqué mes anciens compagnons de voyage. Et l’utilisation des montures volantes lui avait permis d’arriver bien avant nous. Prenant conscience de la gravité de la situation, j’ai demandé à Lyotus :

« Lyotus, il faut que vous nous portiez, Ogirak et moi. Nous devons arriver la bas le plus vite possible ! »

« Tu as raison Liri’a », a répondu le garde Sorcami. « Monte sur mon dos, nous allons courir. »

Et c’est donc perchée sur le dos écailleux du Sorcami que nous avons parcouru les quelques lieues nous séparant du lieu de la bataille. Les hommes sauriens couraient à une vitesse phénoménale, et il ne nous pas fallu plus d’une heure pour arriver à destination.

Au fur et à mesure que nous approchions, le ciel s’obscurcissait, et la fumée venait envahir mes poumons. Bientôt j’ai pu distinguer des cris de douleur et d’agonie qui resteront à jamais gravés dans ma mémoire. Arrivés au sommet de la colline surplombant le campement de mes compagnons, nous avons eu une vision d’horreur absolue.

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Là où s’étaient probablement tenues des rangées de tentes se trouvaient des restes noirâtres et calcinés brûlés par des torches lancées par les Sorcami. Des silhouettes humaines gisaient autour de ces cendres. La plupart étaient inertes, mais certaines bougeaient encore, se raccrochant à ce qui leur restait de vie et se tordant de douleur. Un peu plus loin se trouvaient des hommes encore debout, tentant courageusement de résister à la menace venue du ciel. Je n’arrivais pas encore à les distinguer individuellement mais je savais que le capitaine Frisûn, s’il était encore vivant, devait se trouver parmi eux.

C’est alors que j’ai vu pour la première fois de ma vie un Raksûlak. Ces êtres terrifiants étaient tout aussi reptiliens que les Sorcami et ils descendaient du ciel comme des oiseaux de proie. Ils étaient chacun monté par un Sorcami équipé de longues lances. Alors que les Raksûlaks piquaient, leurs cavaliers jetaient leurs lances sur les colons désemparés qui ne pouvaient que se protéger en levant leurs boucliers.

« Il faut arrêter ce massacre ! » ai-je hurlé à Lyotus.

Le Sorcami ne m’a pas répondu mais a commencé à dévaler la colline à toute vitesse en direction des humains. Il a alors ramassé l’une des lances qui traînaient par terre, et, de toute la force de son bras, l’a envoyé vers le Raksûlak le plus proche. La lance a fait mouche, et le Raksûlak s’est écrasé à terre. Surpris de cette résistance inattendue, les autres monstres volants se sont éloignés, laissant les humains tranquilles pour quelques instants. L’un des colons a alors sauté sur son cheval et s’est éloigné au galop en direction du sud. Il a été si vite que j’ai à peine eu le temps de reconnaître, à sa barbe, le capitaine Frisûn. Je ne pouvais pas croire qu’il s’enfuyait, laissant ainsi ses hommes aux mains des Sorcami. J’ai crié :

« Capitaine, attendez ! C’est moi Liri’a ! »

Mais ma voix s’est éteinte dans le bruit de la bataille et le capitaine a continué sa course vers le sud. Les pilotes des Raksûlak avaient d’ailleurs repris leurs esprits et certains se dirigeaient vers nous tandis que les autres continuaient leur boucherie. J’ai alors entendu une voix qui criait en Sorcami.

« Va t’en Lyotus, et emporte avec toi cette femelle humaine avant que je ne lui fasse subir le même sort qu’à ses compagnons. Ton travail ici est terminé. Tu peux dire au Sorkokia que la menace est écartée. »

C’était Riûkhlos qui avait parlé sur ce ton impératif. Il se trouvait au dessus de nous, perché sur un Raksûlak. Lyotus lui a répondu d’un air de défi :

« Je n’ai d’autre choix que de t’obéir, Riûkhlos. Mais sois assuré que le Sorkokia sera mis au courant de tes actions. »

« Laisse donc ce couard se lamenter. J’ai fait ce qui était nécessaire pour notre peuple et je n’ai pas à en avoir honte. »

Riûkhlos a alors fait tourner son Raksûlak et est parti. La plupart des humains était à présent à terre. Il y avait là près de la moitié de l’équipage de l’Amatshîme, si j’avais bien compté. Alors que Lyotus s’en allait, cette vision d’horreur est restée à jamais gravée  dans ma mémoire, me montrant que même un peuple aussi raffiné que les Sorcami était capable de la pire barbarie…

 

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