Catégorie : Glace

Histoire (5)

Djashim observait les plats que les servantes déposaient devant lui avec un sentiment contradictoire de dégoût et d’envie. Comment était-il possible que le comte de Samar puisse organiser un tel festin dans une ville où tout manquait ? Cela en devenait obscène : au delà des murs du palais, la population mourrait de faim, mais leurs dirigeants continuaient à festoyer comme si de rien n’était. Oeklos lui-même n’aurait jamais osé se livrer à une telle provocation.

Force était cependant de constater que les victuailles étalées sur la table avaient l’air très appétissantes. La pièce de viande dont les effluves venaient chatouiller le nez de Djashim ouvrait l’appétit du jeune général, habitué aux frugales rations de la légion.

Le comte, un homme si gros qu’il arrivait à peine à marcher sans aide, n’avait d’ailleurs pas attendu, et mangeait déjà goulûment, sans prêter attention à ses hôtes. La sauce du morceau de viande qu’il venait d’avaler coulait sur ses joues et ses vêtements, renforçant le dégout qu’éprouvait Djashim pour cet homme. Si le jeune général n’avait pas eu aussi faim, ce comportement immonde lui aurait coupé l’appétit.

Il ne put cependant pas résister bien longtemps à la tentation de goûter les plats. S’emparant d’un morceau de bœuf et de pommes dorées au four, il commença à manger. Le goût était sublime. Cela faisait une éternité que Djashim n’avait avalé quelque chose d’aussi bon. L’Hiver Sans Fin avait été la ruine de bien des récoltes et la plupart du bétail des régions du Nord avait disparu. Manger de la viande bovine était donc un luxe que peu pouvaient se permettre, et Djashim n’en avait pas gouté depuis plusieurs années.

– Alors, général, demanda soudain le comte, la bouche pleine. Que pensez-vous de cette petite collation ? Je ne vous ai pas menti en vous disant que les meilleurs cuisiniers de Sorûen travaillent pour moi, ne pensez-vous pas ?

– C’est très bon, messire, répondit Djashim diplomatiquement. Je ne peux cependant m’empêcher au prix que ce repas a dû coûter. J’ignorais que le comté de Samar était si riche.

Le comte se mit à rire grassement.

– Ne vous inquiétez pas, général. Ce repas ne coutera rien à l’empereur. Il nous est, en quelque sorte, offert par les criminels de la ville. Tous ces mets proviennent de marchandises saisies à bord des navires de contrebandiers qui essaient d’importer illégalement de la nourriture. Profitez-en donc sans remord, aucun denier impérial n’a été versé pour ces petites délicatesses.

Djashim dut se retenir pour ne pas s’étouffer d’indignation. C’était bien pire que ce qu’il avait imaginé. Le marché noir et le contrebande étaient souvent le seul moyen qu’avaient les plus pauvres de survivre, et ils se le faisaient enlever par leur dirigeant. Le jeune homme se devait cependant de maintenir les apparences. Il n’était pas là pour sauver la population de Samar. Il avait une tâche à accomplir, s’il voulait pouvoir continuer sa mission. Quelque soit son désir d’anéantir l’être porcin qui se tenait devant lui, il fallait faire preuve de retenue.

– Je tiens à ce que vous sachiez, général, reprit le comte, que je suis entièrement à votre disposition, ainsi que tous mes serviteurs.

Il frappa dans ses mains, et une jeune femme apparut instantanément. Elle était très belle, sa longue chevelure noire encadrant un visage aux traits finement dessinés et dominés par des yeux azur qui contrastaient avec son teint doré. Elle portait une robe de soie rouge très fine, dont la fabrique presque transparente laissait deviner toutes les formes.

A une extrémité de la salle de banquet, le groupe de musique qui attendait silencieusement jusqu’alors se mit à jouer. Il s’agissait d’un air envoûtant, à la fois entrainant et passionné. La jeune fille s’approcha alors de Djashim, et se mit à danser à moins d’une demi-toise du jeune général. Ce dernier sentit ses joues rougir, et son regard était fixé sur la danseuse. Il était transcendé par sa beauté hors du commun, en oubliant presque ce qui se passait autour de lui. Au bout d’un moment, la musique s’arrêta, et le comte se mit à rire.

– Je savais que vous apprécieriez ma petite Ayrîa, général. C’est la plus habile et la plus belle de mes « danseuses ». Il appuya sur le mot pour bien faire entendre le double-sens à son interlocuteur. Et pour vous montrer ma dévotion à l’empereur et à sa sa cause, je peux vous la prêter pour la nuit, si vous le désirez. Je suis certain qu’un homme si jeune devant faire face face aux responsabilités qui sont les vôtres doit avoir de nombreux appétits. Il sourit d’un air entendu.

Djashim, dégouté, avait envie de refuser. S’il y avait bien une chose qu’il ne pouvait tolérer, c’était l’esclavage. Il avait été éduqué par des prostituées dont le métier était de satisfaire les désirs d’hommes encore plus horribles que le comte, et savait à quel point cela pouvait se révéler difficile. Il croisa alors le regard d’Ayrîa, et y lut une expression de tristesse, mais aussi de détermination résignée. Qui savait ce que le comte lui ferait si son hôte refusait de la prendre avec lui ? Serait-elle battue ? Ou pire encore ? Touché par le sort de cette femme magnifique, il décida d’accepter l’offre du comte, avec la ferme intention de ne pas profiter de la situation, quel que soit son propre désir.

– Ce sera avec plaisir, sire comte, finit-il par dire presque malgré lui.

– Ah ! Je suis heureux de constater que vous aussi, vous appréciez les bonnes choses, général, ricana le comte. Ayrîa, tâche de divertir correctement notre hôte.

Le jeune femme, obéissante, vint s’asseoir auprès de Djashim. Sa présence était une distraction bienvenue, loin de l’horreur que lui inspirait le seigneur de Samar.

***

Le repas était à présent terminé, et Djashim, accompagné d’Ayrîa, se dirigeait vers la chambre qui lui avait été assignée. Il avait un peu trop mangé, et surtout trop bu, et son esprit était embrumé. La tête lui tournait, et il avait du mal à rassembler ses pensées. La présence d’Ayrîa ne faisait d’ailleurs rien pour arranger les choses. Il se sentait complètement perdu, loin de tout.

Le jeune général pénétra dans la chambre, où l’attendait le lit le plus grand qu’il ait jamais vu. Même lors de son séjour à Dafakin, quatre ans auparavant il n’avait connu un tel luxe. Il ferma la porte et se tourna vers Ayrîa. La jeune femme avait déjà commencé à se déshabiller.

Rassemblant toute sa volonté, Djashim l’arrêta d’un geste peu assuré de la main.

– Ce ne sera pas la peine, dit-il, la voix un peu pâteuse. Je ne suis pas homme à profiter de vous. J’ai connu la pauvreté et la misère, et je ne veux pas abuser de cette situation.

La jeune femme parut presque déçue.

– Je vous en prie, seigneur, implora-t’elle. Le comte me punira si je ne vous apporte pas le plaisir.

– Le comte n’en saura rien. Prenez donc le lit pour dormir, j’ai l’habitude du sol et…

Djashim dut s’interrompre. Ayrîa s’était jetée sur lui, le plaquant contre le mur, et lui tenait à présent un couteau sous la gorge.

– Dommage, général, dit-elle d’un ton méprisant. Nous aurions peut-être pu nous amuser, avant de parler affaires…

Djashim, surpris, essaya de se dégager, mais il n’était pas au sommet de sa forme et malgré son apparence frêle, la jeune femme avait de la force.

A présent, reprit-elle, vous allez tout me dire sur la disposition des légions autour de Samar. La résistance vous remerciera !

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Histoire (4)


Imela avance sans aucune crainte, en équilibre sur une corde tendue entre deux mâts. Quelque chose l’appelle, la pousse à avancer. Devant elle, le soleil, touchant presque l’horizon, étincelle d’un éclat rougeoyant. Est-ce là sa destination ? Est-il de toucher de la main cette aveuglante lumière ?

Tout d’un coup, un voile noir. Imela flotte à présent dans une obscurité constellée d’étoiles à l’éclat intense. Plus de mât, plus de bateau, juste des points, rouges, oranges, jaunes, blancs, bleus. Autour d’Imela, le vide, à la fois effrayant et prometteur. Une douce mélodie remplace le souffle du vent. Elle est accompagnée d’un chant dans une langue inconnue, aux sonorités agréables. Quel être surnaturel peut avoir une si belle voix ? Les mots commencent soudainement à prendre du sens, et résonnent dans la tête d’Imela.

« L’univers est une symphonie dont la frontière est définie par la partition cosmique. »

Devant Imela, une sphère apparaît. Elle est gigantesque, marbrée de bleu, vert et blanc. Imela réalise alors ce qu’elle voit. C’est le monde, s’étendant de toute sa splendeur en face d’elle.

Quelque chose change. Le haut de la sphère se recouvre de blanc. Les nuages ont tout envahi. Est-ce là la vision de l’Hiver Sans Fin ?

Un homme apparaît. Son visage est caché, mais il porte une longue robe blanche. Dans sa main se trouve une petite sphère lisse. Il la tend à Imela.

« Voici la clé, l’espoir du monde. Les rêveurs vous aideront. »

Imela tente de s’emparer de la sphère, mais l’homme s’éloigne soudainement. Elle court, mais il est déjà hors de portée. Soudain, elle cesse de flotter. Le monde couvert de nuages l’attire, la fait tomber. C’est la fin.

Imela ouvrit les yeux. Son front était trempé de sueur. Encore un cauchemar… Ou une vision ? La jeune femme resta un moment perdue entre les limbes du sommeil, avant de se réveiller totalement, son cœur battant la chamade. Elle sentit un mouvement à coté d’elle. Aridel était lui aussi en proie à un cauchemar. Les rêves de l’amant d’Imela avaient l’air tout aussi terribles, voire plus que ceux de la jeune femme.

Elle ne supportait plus ces visions. C’était comme si quelqu’un ou quelque chose envahissait son esprit durant son sommeil, lui imposant des images venues de l’extérieur. Elle préférait presque ses réminiscences de la bataille de Dacimar à ces songes étrangers. C’en était arrivé à un point telle qu’elle craignait parfois le sommeil. Elle s’assit sur le bord de son lit. Les paroles d’Itheros résonnaient dans sa tête, comme un écho aux instructions brumeuses de sa vision. « Les clés des portes du savoir », avait-il dit. Il fallait absolument qu’elle obtienne cette Pierre du Rêve dont parlait la tablette. Tout la poussait à continuer cette quête : ses songes, Itheros, Omacer… C’était la lueur d’espoir que tous attendaient depuis longtemps. Mais pourquoi était-ce à elle de la trouver ? Avait-elle été choisie, d’une manière ou d’une autre ?

Ce train de pensées donnait le vertige à Imela. Elle préféra se concentrer sur un problème plus immédiat. Qu’allait dire son équipage lorsqu’elle allait leur annoncer ce qu’elle comptait faire ? Repasser la limite du Souffle d’Erû pour se diriger vers les Royaumes des Nains, les plus septentrionales des terres d’Erûsarden ? C’était là que l’Hiver sans Fin était le plus terrible. Les températures au Nord de Sorcasard étaient si basses que peu pouvaient y survivre plus de quelques jours. Même les troupes impériales, ou à tout le moins la majorité d’entre elles, avaient dû se déplacer à des latitudes plus clémentes lorsque les nuages étaient arrivés.

Et c’était sans parler, bien sûr, des nains du Ginûfas, qui vivaient sous les Losapic. Ils constituaient un des rares peuple qu’Oeklos n’avait pas réussi à soumettre, non sans raison. Les rumeurs qu’avait entendu Imela étaient loin d’être rassurantes. Il ne s’agissait peut-être que de racontars d’ivrognes, mais certaines sonnaient vrai. Peu d’humains avaient visité les grottes des Losapic, même avant l’arrivée de l’Hiver Sans Fin. Et les histoires qu’ils racontaient étaient le plus souvent incroyables, notamment celles qui évoquaient de gigantesques cités sous la montagne.

C’était pourtant la destination d’Imela, et elle allait y entraîner ses hommes. Ils la suivraient, bien sûr. La plupart avaient une confiance presque aveugle en leur capitaine. Elle les avait si souvent tiré de situation désespérées qu’ils étaient prêts à risquer leur vie pour elle. Cela ne faisait bien sûr que rendre la chose plus difficile pour Imela. Ne les envoyait-elle pas à leur mort ? Le remord la rongeait. Mais elle savait qu’elle n’avait pas le choix. Elle était intimement convaincue que l’avenir du monde se jouait dans ce qu’ils allaient découvrir dans les Losapic.

Aridel se mit à grogner.

– Non Sûnir ! Non ! Je ne peux pas… peux plus… arrête, arrête.

Imela décida de le réveiller. Quoiqu’il soit en train de rêver, c’était loin d’être agréable. Elle commença par lui toucher l’épaule, mais il ne broncha pas, continuant à gémir. Décidant de passer à la méthode forte, elle finit par lui donner un coup de coude.

Aridel se leva en sursaut, cherchant instinctivement son épée.

– Du calme, lui dit Imela. Tu étais en plein cauchemar.

– Oh ! Pardon Imela, finit-il par dire. Je t’ai réveillée ?

– Pas vraiment, répondit la capitaine du Fléau des Mers. Je ne dors pas très bien non plus en ce moment. Mais mes cauchemars semblent presque supportables comparés aux tiens.

Aridel semblait gêné.

– C’est… c’est mon passé qui finit par me rattraper je crois. Revoir Itheros a remué en moi de vieux souvenirs que j’aurais préféré laisser de coté.

– Hmmm, fit Imela. Ne serait-ce pas plutôt ta conscience qui te joue des tours ? As-tu réellement accepté ta décision de laisser le royaume qui te revient de droit…

Aridel fronça les sourcils, blessé.

– Tu ne vas pas recommencer ! On en a déjà discuté et je t’ai donné les raisons de mes actes. Est-ce que ça ne te suffit pas que je te suive sans rien dire ?

Imela, vexée à son tour, allait répliquer de manière cinglante, mais elle se ravisa. Peut-être valait-il mieux éviter de chercher le conflit. Elle avait besoin de tout le soutien qu’elle pouvait trouver.

– Tu as peut-être raison, dit-elle. Ce n’est pas à moi de te juger. Je m’apprête à risquer toutes vos vies pour ce qui pourrait bien n’être qu’une fable, ou pire encore, une invention d’Oeklos…

Aridel se radoucit.

– Tu es donc toujours décidée à rejoindre les Losapic ?

– Oui. Je vais l’annoncer à l’ensemble de l’équipage demain.

– Demis risque de mal le prendre.

– Oui, mais je sais aussi qu’il me suivra si je le lui ordonne. Il ne m’a jamais failli depuis Dacimar.

Aridel, semblant réaliser quelque chose, lui prit alors la main.

– J’oublie toujours que tu as vécu les mêmes horreurs que moi, dit-il tendrement.

– Oui… Le monde était déjà cruel, bien avant l’Hiver Sans Fin. Elle arrêta ce train de pensée, ne voulant pas se replonger dans les plus douloureux de ses souvenirs. Peut-être que si nous arrivons à sortir de l’ombre qui nous a recouverte, nous pourrons devenir meilleurs.

– Peut-être, répéta Aridel avant de l’embrasser. Imela, réagissant à un instinct primaire, l’attira alors vers elle et se laissa enlacer. Voilà qui allait lui faire oublier ses cauchemars.

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Histoire (3)

Taric était accoudé au comptoir, un verre à la main. L’ex-mage observait les clients de la taverne où il avait temporairement élu résidence. C’était la deuxième fois qu’il venait à Samar, et la ville avait bien changé depuis sa première visite. Il se remémora avec nostalgie son séjour précédent, bien avant l’Hiver sans Fin. A cette époque, avide d’aventure, Taric avait entrepris un voyage d’étude de la flore et de la faune d’Erûsard, et avait passé de nombreux mois en Sorûen. Tout paraissait tellement plus simple à cette époque. Samar était alors un passage obligé pour tout voyageur qui souhaitait se rendre dans le désert qui recouvrait le centre du continent d’Erûsard. C’était le comptoir commercial où les peuples du désert commerçaient avec l’extérieur, échangeant leurs créations artistiques contre l’eau, si précieuse pour eux. La cité était donc pleine de vie mais n’avait à l’époque que peu d’habitants permanents. Taric en avait gardé un très bon souvenir.

L’Hiver sans Fin avait tout bouleversé. Samar, se trouvant dans l’hémisphère sud, avait pourtant été épargnée par les conséquences les plus terribles de l’éruption de L1. Paradoxalement, sa position géographique, à la frontière entre le désert et l’océan, avait fait de la ville une destination idéale pour beaucoup de réfugiés. Une multitude de Dûeni et de Setini avaient décidé de migrer vers le sud, fuyant l’arrivée des glaces septentrionales. Poussés par la faim et le froid, ils étaient arrivés par familles entières à bord de navires pleins à craquer. La plupart de ces misérables, cherchant le salut, ne trouvaient que la misère et la servitude à Samar. La ville n’avait qu’une capacité nourricière limitée, et elle peinait à accommoder cette nouvelle population. Pour survivre, les réfugiés étaient donc souvent contraints à l’esclavage, échangeant leur liberté pour quelques bouchées de pain. Et c’était sans parler de ceux qui mourraient de faim dans les rues de l’antique cité, leurs cadavres servant d’engrais à la terre sèche.

Et dans toute cette horreur, il y avait bien sûr des êtres dénués de scrupules qui savaient comment profiter du malheur des autres. Les plus débrouillards se livraient à la contrebande ou au marché noir. Il existait une nombre impressionnant d’activités plus ou moins illégales qui pouvaient maintenant être pratiquées à Samar. La plupart des criminels s’étaient rassemblés dans les quartiers nord de la ville, et c’était là que Taric avait décidé de commencer ses investigations.

L’ex-mage toussa et reposa son verre. Quelques gouttes de sang étaient tombées dans l’alcool trouble. La potion que Lanea avait concocté ralentissait l’effet du poison qui coulait dans ses veines, mais sa vie était toujours en sursis. Il avait une mission à accomplir et le temps lui était compté. Il fallait absolument qu’il obtienne des informations précises sur la résistance Sorûeni. Sans leur aide, il lui serait tout bonnement impossible de contacter Djashim, et de transmettre les rapports du jeune général à Lanea.

Les clients du bar avaient pour la plupart un aspect peu engageant. Les hommes avaient pour la plupart le visage couvert de cicatrices. Une grande partie avaient la peau sombre des Sorûeni, mais les Dûeni au teint clair n’étaient pas en reste. Les femmes qui les accompagnaient ressemblaient pour la plupart à des esclaves ou des professionnelles qu’ils avaient engagées pour la soirée. Un Sorûeni à la barbe drue vint soudainement s’asseoir à coté de Taric.

– Perdu, étranger ? demanda-il sans préambule. T’es venu découvrir les merveilles de Samar ?

Taric se plaça instantanément sur la défensive. Il répondit en Sorûeni.

– Je connais déjà la ville, l’ami. J’essaie juste de me remémorer les meilleurs endroits.

– Ah… L’inconnu but une gorgée de bière. T’es peut être déjà venu, mais on voit bien que t’es pas né ici. Je sais pas d’où t’es, mais t’as une tête de nordiste. Dûeni ?

Taric durcit son regard. Était-ce un marchand d’esclave en quête de chair fraîche ?

– Pas vraiment, non, répondit-il. Je viens de « ça te regarde pas ». Tu connais ?

L’homme eut un sourire de prédateur, exhibant des dents jaunes.

– Ah… Prends pas la mouche, mon ami. Je cherche pas à te détrousser. J’m’appelle Shimith, et j’ai une proposition à te faire.

Taric se méfiait de l’individu, mais sa curiosité eut le dessus.

– Dis toujours.

– Tu m’as l’air d’un homme intelligent. Si tu veux gagner quelques écus rapides, j’te conseille de te rendre au bazar nord dans deux heures.

Sans ajouter un mot, Shimith laissa une pièce sur le comptoir et s’en alla aussi rapidement qu’il était venu. Taric était intrigué. L’invitation avait tout l’air d’un piège, mais peut-être était-ce également un moyen d’obtenir des informations. L’ex-mage ne réfléchit pas longtemps. Il avait désespérément besoin de s’insérer dans le tissu de la ville s’il voulait découvrir où se trouvait la résistance. Il irait. Sa vie était en sursis, de toute manière.

***

Le bazar nord n’était pas loin du bar, et après avoir attendu un petit moment, Taric s’y rendit directement. A cette heure de la nuit, l’endroit aurait théoriquement dû être désert. Seules les patrouilles impériales étaient autorisées passée une certaine heure, mais le couvre-feu était loin d’être scrupuleusement respecté. Un certain nombre d’hommes et de femmes avançaient dans la même direction que Taric. L’ex-mage gardait les yeux grand ouverts. Il n’était pas à l’abri d’une embuscade, et il fallait qu’il soit prêt à affronter d’éventuels agresseurs. Il regardait de toute part, s’attendant à tout moment à une attaque. Au lieu de cela, il vit une jeune femme s’approcher de lui.

– Par ici, dit-elle en désignant une maison située près de la place centrale du bazar.

Taric, toujours curieux, la suivit sans un mot. La jeune femme le conduisit à l’intérieur de la maison. Il y faisait sombre, et il n’y avait aucun mobilier. Un escalier conduisait au sous sol, et la guide de Taric s’y engagea sans hésiter. L’ex-mage la suivit. Il n’avait pas fait tout ce chemin pour s’arrêter là. En bas de l’escalier se trouvait une entrée protégée par un rideau. La jeune femme le tira et fit signe à Taric d’entrer.

– Profitez bien du spectacle, dit-elle simplement.

Taric franchit le seuil et écarquilla les yeux de surprise.

Il se trouvait en haut d’une rangée de gradins donnant sur une arène souterraine. La pièce était immense, et il y avait plusieurs de centaines de personnes assises là, discutant et riant dans un brouhaha assourdissant. Où donc était-il arrivé ?

– Ah ! Mon ami ! Bienvenue, bienvenue s’exclama alors une vois à coté de Taric. C’était Shimith, bien sûr. Je suis bien content que tu sois venu. J’étais sûr que t’étais homme à aimer jouer. L’Empire a essayé de nous faire fermer, mais on est encore là, comme tu vois. Oeklos n’est pas encore le maître de tout, ici. Assieds toi, les combats vont bientôt commencer. J’te conseille d’en regarder un ou deux avant de parier.

Taric, masquant son dégout, obtempéra. Mieux valait éviter de vexer son « hôte ». Il aurait dû deviner avant ce qui l’attendait. Il connaissait bien sûr la tradition des arènes Sorûeni, ou des gladiateurs se livraient à des combats qui allaient parfois jusqu’à la mort. C’était une pratique que le mage en lui trouvait absolument barbare. Il comprenait cependant la fascination qu’elle pouvait exercer sur les hommes n’ayant pas reçu la connaissance des Anciens. Le fait qu’Oeklos ait interdit ces combats était plutôt à mettre au crédit de l’empire, mais ça n’avait apparemment pas été très efficace. Le Sorûeni étaient bien trop friands de ces spectacles et des paris qu’ils y faisaient pour les abandonner.

Un homme pénétra au centre de l’arène et le silence se fit.

– Hommes et femmes de Samar, déclama-t’il. Pour notre premier combat de la soirée, nous avons une affiche exceptionnelle ! Notre premier combattant est Aümishan, dont le palmarès n’est plus à présenter !

La foule applaudit, et sous les vivats un homme entra et vient se placer à coté de l’arbitre. Il était très grand, dépassant d’une tête l’annonceur, et son corps musclé ne laissait aucun doute quant à sa force. L’arbitre leva de nouveau les mains et le silence revint.

– Pour lui faire face, nous avons un concurrent tout droit venu des plaines du désert. Il n’a jamais oublié la cause des hommes de Sorûen, et il a choisi aujourd’hui de montrer sa dévotion et son courage dans l’arène. Je vous présente Chînir, seigneur du clan des Saüsham.

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Histoire (2)

La cabine d’Imela, improvisée en salle de réunion, était remplie de monde. Tous s’étaient assis autour de la grande table de navigation où les cartes marines du Fléau des Mers étaient posées. Aridel était là, bien sûr. Imela ne lui avait pas complètement pardonné de lui avoir caché sa véritable identité, mais il lui était impossible de laisser son amant à l’écart. Demis était installé à coté de l’ex-mercenaire. Le second d’Imela était un élément essentiel du navire, et Imela avait tenu à ce qu’il soit là, probablement soucieuse de rester transparente envers ses officiers.

Shari observait le marin : il semblait inquiet, son regard exprimant l’incompréhension envers les actes de sa supérieure. Ses yeux passaient en permanence d’Imela aux deux Sorcami, Itheros et Daethos. Pour l’instant, les hommes-sauriens conversaient entre eux dans leur langue sifflante. Shari se tourna vers Itheros. Elle n’avait pas revu l’ancien Ûesakia depuis qu’elle avait quitté Omirelhen, plus de cinq ans auparavant. Il n’avait que très peu changé physiquement, pour autant qu’il soit possible de juger de la physiologie Sorcami. Son regard semblait cependant plus las que lors de leur première rencontre. Était-ce l’âge, ou une manifestation de la tristesse d’avoir tout perdu ?

Shari et Aridel avaient expliqué à Imela, comment, grâce au savoir d’Itheros, ils avaient pu activer les Boucliers des Anciens. Ils avaient ainsi permis à Omirelhen et Niûsanif de tenir pendant un temps tête à Oeklos et à sa puissance. L’arrivée au pouvoir de Delia avait cependant réduit ce maigre espoir à néant. Malgré tout, la capitaine du Fléau des Mers s’était montrée très intéressée par l’histoire d’Itheros. « Cela ne fait que me confirmer que nous nous adressons à la bonne personne, avait-elle dit. Il saura nous dire où se trouve la Pierre du Rêve, j’en suis sûre. » A présent que l’homme-saurien se trouvait en face d’elle, l’impatience d’Imela était évidente.

La tablette de Dalhin, comme ils l’appelaient à présent, était posée sur la table, au milieu des cartes. Elle paraissait assez quelconque à Shari, une simple pierre gravée couverte de runes. L’ex-ambassadrice avait du mal à comprendre comment Imela avait pu lui accorder une telle importance. La jeune capitaine ne s’était pourtant pas trompée, apparemment. Lorsqu’elle avait mentionné la pierre des rêves à Itheros, l’expression de l’homme-saurien avait changé du tout au tout. Il s’atait alors mis à converser frénétiquement avec Daethos. Les deux Sorcami discutaient ainsi depuis plusieurs minutes. Il se tournèrent finalement vers leur auditoire, et Itheros se mit à parler dans un Dûeni sifflant.

– Capitaine-Imela, je tenais tout d’abord à vous remercier, dit-il. Vous m’avez tiré des griffes de la reine Delia, et d’une certaine manière redonné foi en l’avenir. Les hommes et les Sorcami peuvent travailler ensemble, et vous en êtes la preuve. La tablette que vous avez devant vous ne fait que concrétiser cet espoir. Laissez-moi vous dire une chose : on ne vous a pas menti quant à l’importance de cet objet. Vous détenez là la clé de notre passé commun, hommes et Sorcami, et peut-être notre futur.

Itheros marqua une pause, laissant ses propos s’insinuer dans le cœur de chacune des personnes présentes. Presque malgré elle, Shari sentit une vague d’optimisme l’envahir. Elle aurait souhaité que Takhini soit là pour entendre ce message, mais le vieil homme était encore trop faible pour quitter le lit. Itheros reprit :

– Je suppose capitaine-Imela, que votre objectif est de prendre possession de la pierre du rêve mentionnée dans ce texte. Je pense pouvoir vous aider à la trouver. Auparavant j’aimerais cependant vous raconter l’histoire de ces pierres, du moins ce que mes recherches et lectures m’ont permis d’en comprendre. Cela vous permettra d’appréhender l’étendue de leur pouvoir.

Imela se mordit les lèvres d’impatience, mais elle finit par répondre.

– Je suis tout ouïe, seigneur Itheros. Peut-être que votre récit pourra convaincre les plus sceptiques d’entre nous de l’intérêt de nos recherches.

Elle jeta un regard en coin à Demis. Itheros, les observa, une expression indéchiffrable sur son visage allongé. Était-ce de l’amusement ? se demanda Shari. Elle n’eut pas le temps de s’attarder là dessus car l’homme-saurien s’était déjà remis à parler.

– Pour comprendre ce que sont les pierres des rêves, il faut remonter très loin dans le passé. C’était une époque où l’Empire de Blûnen, les Anciens, dominait le monde. Ils possédaient une magie si puissante qu’ils étaient capables de dominer les éléments, et de construire des cités au delà des frontières du ciel. Ils avaient même le pouvoir de créer la vie, et c’est ainsi que notre race, les Sorcami, a vu le jour. Le Royaume des Mages n’était en fait qu’un pâle reflet de l’Empire de Blûnen à son apogée.

Pourtant, les Anciens avaient une faiblesse. Ils étaient humains, et donc forcément limités par leur enveloppe mortelle. Aucun homme à lui seul ne pouvait maitriser l’ensemble de leur savoir. Ils avaient donc besoin de machines pour les aider. Ces appareils leurs servaient à la fois de mémoire et d’outil leur permettant de parfaire leur savoir. Sans ces machines, une grande partie de leur magie était perdue à jamais. L’une d’elle à d’ailleurs survécu à Dafakin, ce qui a permis au royaume des mages de prospérer pendant si longtemps.

Mais je m’égare. Mon peuple qui, après sa conception, s’était retrouvé esclave de la volonté des Anciens, a fini par rejeter cette servitude et se rebeller. L’empire a réussi à contenir cette première rébellion en passant un accord avec mes ancêtres. Cependant les Anciens ont compris à ce moment à quel point l’équilibre de leur monde était fragile. Les plus malins d’entre eux ont alors conçu un plan pour sauvegarder une partie de leur savoir, quoi qu’il arrive. Ces sages ont construit des sanctuaires secrets, disséminés à travers le monde. A l’intérieur de ces temples, ils ont fait venir des volontaires qu’ils ont plongé dans un sommeil artificiel. La vie de ces hommes à ainsi été indéfiniment prolongée. La contrepartie de cette quasi-immortalité était que leur esprit devait servir de mémoire pour entreposer le savoir de l’Empire de Blûnen.

Lorsque mon peuple, las des exactions exercées par les Anciens, s’est rebellé pour la deuxième fois, les pires craintes des Blûnen se sont réalisées. Leur empire s’est effondré, donnant naissance à notre monde, mais leurs temples du savoir ont survécu, cachés aux yeux de tous. L’un d’entre eux se trouve en Sorcamien, et je l’ai moi-même visité, accompagné de Leotel Ier, le fondateur de la dynastie régnante d’Omirelhen.

Itheros ne put s’empêcher de jeter un œil en direction d’Aridel. Il avait promis de garder le secret de son identité tant que Demis serait présent, mais son regard lui avait échappé. Il se reprit bien vite, cependant.

Les temples des Anciens ne livrent cependant pas leurs secrets au premier venu. Pour accéder au savoir incommensurable des rêveurs, il faut une clé. Ce sont ces clés que l’on nomme parfois pierres des rêves. Elles ne constituent pas seulement une porte d’entrée vers le savoir des anciens. Ces clés sont, d’après les sources les plus archaïques, des appareils qui contenant une carte de tous les trésors que les Blûnen ont caché avant leur chute. Il en existait sept, originellement. Certaines ont été détruites par les Anciens eux-même pour éviter à mon peuple de les trouver. Pourtant trois d’entre elles au moins ont survécu. De cela, je suis certain.

Tous étaient à présent suspendus aux lèvres d’Itheros.

– Où sont ces pierres, actuellement ? demanda Imela, ne pouvant plus contenir son impatience.

– La première d’entre elles se trouvait en Sorcamien, dans le temple dont je viens de vous parler. Il y a fort à parier qu’Oeklos, bénéficiant de l’aide de mon peuple, s’en est emparé. Elle est très probablement l’une des sources de son pouvoir. La seconde se trouvait à Dafakin, gardée par les mages. Soit elle a été détruite avec la cité lors du cataclysme qui a ravagé Lanerbal, soit elle est aussi entre les mains d’Oeklos.

– Et la troisième ? interrogea Shari à son tour, n’y tenant plus.

– Ah, fit Itheros. Son histoire est bien plus singulière et mystérieuse. Les sources la mentionnant sont rares, et tout ce que je vais vous raconter provient d’informations fragmentaires. La bibliothèque de Sorcakin est loin d’être aussi fournie que ne l’était celle de Dafakin. Malgré tout, il semblerait que la troisième pierre ait été découverte par peuple des nains il y a bien longtemps. Les petits hommes exploraient alors le Nord du continent d’Erûsard. Un groupe d’entre eux a pris possession de cet artéfact qui les dépassait. Ils en ont été tellement impressionnés qu’ils se sont mis à vouer un culte fanatique aux Anciens. Ainsi est né, si l’on en croit la légende, l’Ordre de Ginûfas, un faction naine vouée à protéger les secrets de l’Empire de Blûnen, à la manière des mages.

Lorsque les Nains ont migré vers Sorcasard, il y a de cela près de quatre siècles, ces moines du Ginûfas ont emmené la pierre avec eux. Ils se sont battus contre l’Empire de Dûen, qui était alors maître du continent. Ils ont reçu dans ce combat l’aide d’un Sorcami nommé Talakhos. C’est lui qui, après la victoire des nains, nous a rapporté le récit de leurs exploits, confirmant ainsi l’existence de l’ordre de Ginûfas. Les moines nains ont alors, d’après Talakhos, transporté leurs trésors au plus profond des Losapic. Ils y vivent encore de nos jours, résistant même au nouvel empire d’Oeklos. Il y a de fortes chances que la pierre du rêve mentionnée dans cette tablette soit parmi les merveilles cachées dans les montagnes. Cela expliquerait qu’un nain en ait eu connaissance.

– Et cette pierre… elle permet vraiment d’accéder à la cité de Dalhin ? demanda Imela

– Je ne peux pas vraiment répondre à cette question, capitaine-Imela. Cela relève plus du mythe que de l’histoire. Mais entrer en possession d’une pierre du rêve nous permettrait peut-être de lutter d’égal à égal avec Oeklos. Les portes du savoir que ces clés peuvent ouvrir sont immenses. Il n’y a qu’à voir ce que le prétendu empereur en a fait. Un tel artéfact pourrait redonner l’espoir à tous ceux qui subissent ses exactions.

Shari regarda Itheros. Son visage impassible semblait soudain empreint d’une émotion indescriptible. Elle n’osait se permettre de partager son espoir. Était-il vraiment possible de contrer la puissance d’Oeklos ?

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Histoire (1)

Djashim, pieds nus dans sa robe en lin léger, se leva de son lit. Attiré par la lumière du jour, il s’approcha du balcon et souleva le rideau qui le séparait de l’extérieur. Il posa alors ses mains sur le rebord en pierre, ses poumons s’emplissant d’air frais. Qu’il était agréable de sentir la douce chaleur du soleil levant sur sa peau, après tant de mois passés dans l’obscurité et le froid de l’Hiver sans Fin. C’était comme une renaissance…

Sous les yeux du jeune général s’étendait la cité de Samar, ses maisons de pierre blanche resplendissant au soleil. Capitale du comté qui portait son nom, Samar était l’un des ports les plus connus de la côte ouest de Sorûen. La ville était comme une porte, s’ouvrant à l’ouest vers l’immensité azur de l’océan extérieur et à l’est vers les sables ocres du désert de Sorûen. Le cœur de la ville avait été construit au sommet de la célèbre colline de Samûnel, où Erûdrin le prophète avait eu la révélation d’Erû. Il y avait sous le sol de cette colline une immense réserve d’eau qui faisait la richesse de Samar. Cette nappe phréatique était la source d’un fleuve côtier, distribuant l’inestimable liquide à toute la région.

L’eau. C’était dans cette contrée le bien le plus précieux que les hommes pouvaient posséder. Toute la vie de la ville était organisée autour de son commerce. Le climat était si aride que les habitants du désert la préférait à l’or. Paradoxalement, l’arrivée de l’Hiver sans Fin n’avait d’ailleurs fait qu’empirer la sécheresse. Les vents résultant du changement climatique étaient parfois si violents qu’il provoquaient de gigantesques tempêtes de sable. Nombres de récoltes avaient été détruites par ces pluies de poussière, et les canaux d’irrigation s’ensablaient.

Samar était donc à présent complètement dépendante des navires de ravitaillement du Nouvel Empire d’Oeklos, venus pour la plupart du domaine de Sanif, mais aussi de Lanerbal. C’était sur un de ces navires que Djashim était arrivé la veille, prêt à assumer ses nouvelles fonctions. Il était devenu le commandant en chef de la première brigade de la deuxième légion de la seconde armée de l’empire. Le jeune homme se trouvait à présent responsable de près de dix mille soldats, pour la plupart stationnés à Samar. Une partie de la garnison se trouvait d’ailleurs en poste au sein même de la forteresse, le quartier général des troupes impériales.

Ce château-fort à l’allure martiale était situé au sommet de Samûnel, à coté trouvait du palais comtal. Le palais était un ensemble de haute tours blanches où résidait le gouverneur de Samar, le comte Borinem. C’était un administrateur civil nommé par le duc de Niûstel, lui même soumis à Oeklos.

– Général ! interpella une voix derrière Djashim. Vous ne pouvez pas rester ici.

C’était le sergent Norim, bien sûr. Il avait accompagné Djashim à la demande d’Oeklos, et le jeune garçon se demandait s’il n’était pas là pour l’espionner. L’empereur avait des doutes sur sa loyauté, et Djashim savait qu’il serait étroitement surveillé lors de son séjour à Samar. Cela n’empêchait pas le sergent d’avoir raison. Friwinsûn, le prédécesseur de Djashim, avait été assassiné alors qu’il se promenait dans les rues de la cille, et son meurtrier n’avait pas encore été appréhendé. Il y avait fort à parier que la population de Samar, qui n’éprouvait aucune sympathie pour Oeklos, cachait cet homme. La résistance Sorûeni était la plus féroce qu’avait rencontré Oeklos depuis son accession au pouvoir. Djashim s’en réjouissait intérieurement, mais il n’oubliait pas qu’il était officiellement un haut gradé impérial, et donc une cible de choix pour les résistants. Il fallait qu’il évite de s’exposer inutilement.

Le jeune homme repensa alors à la mission que lui avait confié l’empereur. Son objectif était d’anéantir la rébellion Sorûeni coûte que coûte. Pour cela il avait ordre de trouver le duc Codûsûr, le frère de l’ex-souverain de Sorûen, et de l’emprisonner ou le mettre à mort. Bien sûr Djashim se trouvait face à un dilemme. Les rebelles Sorûeni étaient pour lui et Lanea des alliés potentiels, et il n’avait aucun intérêt à faire cesser leurs actes. Pourtant, s’il ne livrait pas l’Empereur des résultats concrets, il ne pourrait jamais revenir à Oeklhin, et le plan de Lanea était voué à l’échec.

Djashim savait qu’il ne pourrait jamais se résoudre à anéantir un peuple qui ne faisait que défendre ses droits. Oeklos était un tyran qui avait balafré le monde pour obtenir le pouvoir, et c’était lui le véritable ennemi. En son for intérieeur Djashim aurait préféré tout lâcher pour se joindre aux rebelles et combattre l’Empereur. Sa mission était cependant primordiale, et il ne pouvait pas abandonner après tous les scrifices qui avaient été fait pour le mettre en place. Et de toute manière, trouver les rebelles dans ce désert qui ne pardonnait rien n’allait être une chose aisée.

Djashim effaça ces pensées de sa tête. Pour l’heure, il n’avait qu’à se concentrer sur la routine militaire qui lui était devenue habituelle. Il rejoignit Norim.

— Sergent, ordonna-t’il. Faites sonner le rassemblement. Revue de troupe dans un quart d’heure.

— A vos ordres, général, répondit son subordonné en se frappant la poitrine du poing.

***

La cour de la forteresse était conçue de telle manière que le soleil ne la frappait jamais directement, la laissant à l’ombre la majeure partie de la journée. L’atmosphère y était donc agréablement fraîche, et l’on n’y ressentait aucunement la chaleur du désert. Djashim, accompagné par le sergent Norim, observait ses hommes. Il y avait là trois régiments complets, près de trois mille soldats. Mais pouvait-on vraiment donner le nom de soldats à ce rassemblement hétéroclite d’ex-mercenaires, de réfugiés, et de vétérans des guerres d’invasion ? Après sa cuisante défaite lors de la première bataille de Cersamar, Oeklos avait dû se rebâtir une armée rapidement, et ce sans l’aide des Sorcami. Les hommes-sauriens avaient en effet subi de trop lourdes pertes pour reprendre la mer immédiatement. Oeklos avait donc dû recourir à la conscription forcée, comme il l’avait déjà fait en Sorcasard. Une fois la paix installé, cependant, il avait fini par faire appel à des volontaires pour assurer sa force de « maintien de la paix ».

A la grande surprise de l’empereur, de nombreux hommes avaient répondu à l’appel. Les batailles incessantes et l’arrivée de l’Hiver sans Fin avaient poussé de nombreux réfugiés dans leurs derniers retranchements. La perspective d’un vrai repas chaque jour et de vêtements chauds offerts gratuitement avait convaincu plus d’un « patriote » de rejoindre l’armée qui avait opprimé son pays. Djashim renifla. Que penser de la loyauté de soldats dont la principale motivation était la faim ? Pas étonnant, se dit-il, qu’ils n’aient pas très envie de retrouver l’assassin de Friwinsûn. La plupart de ces hommes haïssaient probablement Oeklos autant que lui. Que faire d’une telle armée ? Djashim se tourna vers Norim.

– Sergent ! Dès demain ces hommes doivent retourner à l’entraînement. Et commencez par la base. Je veux que vous supervisiez personnellement les exercices. Et que vous fassiez sortir de la forteresse tous les resquilleurs, sans exception. Plus de solde pour eux ! Me suis-je bien fait comprendre ?

– Oui, général !

– Ah et autre chose. Prévoyez une réunion d’état-major pour cet après-midi. Je veux connaître mes officiers. Nous avons une mission à accomplir et il s’agit de ne pas perdre de temps.

– A vos ordres, général.

Djashim, sans ajouter un mot, se dirigea alors vers ses appartements. Il fallait qu’il se prépare. Il avait été invité par le comte Borinem à un repas le soir même, et il n’était pas sûr d’avoir pris son uniforme d’apparat.

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