Imela (6)

La salle du trône était immense. Jamais Djashim n’aurait imaginé que la Tour d’Oeklos puisse receler une pièce d’une telle dimension. Elle avait la forme d’une demi-sphère : le sol était un cercle parfait d’un diamètre de 30 toises (60 mètres) et le plafond en forme de dôme culminait à 15 toises (30 mètres) au dessus de Djashim.

La porte par laquelle était entré le jeune homme se trouvait à l’une des extrémité de la demi-sphère, et le trône lui même était au centre de la salle. Sur tout le pourtour de la pièce étaient disposées une multitude de statues, certaines représentant des mages en robe de cérémonie, d’autres des hommes-sauriens, et d’autres encore des soldats ou des officiers de l’empire de Dûen. Certains de ces ouvrages avaient même l’allure de sénateurs de Niûsanif, le pays natal de Djashim.

Après avoir parcouru la pièce du regard, le jeune homme reporta son attention sur le trône. C’était un siège en obsidienne noir, posé sur un piédestal de marbre qui le portait à une toise et demie de hauteur. Tout autour du trône, des Gardes Impériaux protégeaient leur maître, Oeklos Ier, souverain de Niûmondor, le Nouvel Empire, comme il se plaisait à l’appeler.

C’était la première fois que Djashim voyait Oeklos en chair et en os, et sa première pensée fut qu’il n’avait rien d’humain. Il était très grand, bien plus que Djashim , qui avec ses trois pas un pied (1m75) était déjà de taille respectable. Ce n’était cependant pas la hauteur d’Oeklos qui trahissait le plus son inhumanité, mais son visage. Il était couvert d’écailles vertes, alternant entre le vert pâle et l’émeraude, mais sans avoir la forme allongée propre au visage des hommes-sauriens. Son nez était presque inexistant, et sa bouche se réduisait à une simple fente qui laissait parfois apparaître des canines disproportionnées. Ses yeux étaient dorés, et ses pupilles semblaient percer le cœur de tout ce qu’elles observaient.

L’empereur portait une simple robe très sombre, et une couronne d’or noir sans ornement ceignait son crâne chauve. Il tenait à la main une orbe en obsidienne qu’il caressait machinalement du pouce. Il était en grande discussion avec un maigre homme au teint grisonnant. Djashim le reconnut immédiatement. Il s’agissait de Walron, le premier ministre d’Oeklos, dont la cruauté dépassait, disait-on, celle de son maître.

– … Et pour finir, les migrations continuent vers le sud, votre altesse impériale, disait-il. Les Dûeni fuient en masse vers les contrées qui n’ont pas été recouvertes par les cendres et leurs villes se désertent. L’Empire de Dûen est incapable de payer les taxes qu’il nous doit, mais continue à nous presser pour que lui envoyions plus de vivres afin de conserver sa population. Les ducs avaient pourtant promis de régler ce problème.

– Et que recommandez vous, Walron ? demanda Oeklos. Sa voix était désagréable, à la fois rauque et sifflante, comme si un Sorcami tentait d’imiter la voix d’un vieillard.

– Je pense qu’il faut continuer à nous montrer ferme, votre altesse impériale. Plutôt que de céder à leurs demandes déraisonnables, annulons donc les deux prochaines expéditions de vivres que nous leur destinions. Cela les motivera peut-être à faire plus attention et à tenir leurs engagements.

– Une solution radicale, Walron, mais je n’ai pas mieux à proposer. Vous avez mon approbation.

– Merci, votre altesse impériale. Je m’en occupe sur le champ dit le ministre en se retirant.

Oeklos se tourna alors vers Djashim et son regard se fixa sur le jeune homme qui sentit des gouttes de sueur froide lui perler dans le dos. Les gardes entourant le trône semblaient quant à eux parfaitement impassibles.

– Capitaine Djashim Idjishîn, de la garde extérieure, finit par dire l’empereur. Approchez, je vous prie.

Djashim obtempéra sans attendre, priant intérieurement. Arrivé à quelques pas du trône, il s’inclina respectueusement.

– Votre altesse impériale, salua-t’il.

– Vos états de service sont excellents, capitaine. Vous avez su prouver votre loyauté et votre capacité à diriger mes soldats. J’ai besoin d’hommes de votre trempe, dont la jeunesse et l’ambition bénéficie grandement à la légion. J’aimerai donc vous offrir une promotion.

Oeklos marqua une pause, laissant à peine à Djashim le temps d’intégrer ce que l’empereur venait de dire. Une promotion ? Accordée par la maître du Nouvel Empire lui même ? Il fallait croire que le plan de Lanea avait parfaitement fonctionné. L’empereur reprit.

Le général Friwinsûn va bientôt devoir partir pour Sorûen où il sera chargé de diriger les légions de la seconde armée dans leur combat contre la résistance. Ces nomades cachés dans le désert nous posent encore bien des problèmes… Durant son absence, j’ai besoin d’un homme de confiance pour le remplacer. Pensez-vous être à la hauteur de cette tâche ?

Djashim retint son souffle. Commandant de la Garde Impériale ? C’était incroyable ! Quand Lanea saurait cela… Djashim se calma intérieurement et se concentra malgré son excitation. N’était-ce pas là un piège ? Est-ce que l’empereur ne cherchait pas à jauger son ambition ? Mais comment dire non à une telle offre ? Cela ne pouvait qu’accélérer son plan. Djashim prit une grande inspiration et répondit :

– Oui votre altesse impériale. Je vous servirai jusqu’à la mort, ajouta-t’il, réussissant tant bien que mal à conserver l’impassibilité de sa voix

– Ce ne sera peut-être pas nécessaire, répondit Oeklos, esquissant l’ébauche d’un sourire inhumain dans son visage de reptile. J’attends cependant de vous une loyauté sans faille. Votre obéissance sera récompensée, mais la trahison vous coûtera la vie. Pouvez-vous vivre avec cela ?

– Oui, votre altesse impériale.

– Très bien. Oeklos tendit un document enroulé et marqué de son sceau à l’un de ses gardes qui le transmit à Djashim. Voici vos ordres, applicables immédiatement. Vous devrez me présenter dès demain votre plan pour assurer ma protection. Est-ce clair ?

– Oui, votre altesse impériale.

– Vous pouvez disposer, général.

Djashim sortit de la salle du trône à reculons. Il fallait absolument qu’il contacte Lanea. Ce qui venait de lui arriver bouleversait tout !

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Imela (5)

Imela fit entrer le Sorcami et son compagnon dans la maison en ruine où elle avait établi son quartier général lorsqu’elle séjournait à Cersamar. Le bâtiment ne lui appartenait pas, bien sûr, mais personne n’était jamais venu lui réclamer quoi que ce soit, et elle doutait que son propriétaire soit encore vivant. De plus, cette maison se trouvait bien loin des quartiers encore considérés comme habitables. Elle était située au Nord de de la ville, non loin de l’endroit où le rayon céleste d’Oeklos avait frappé les murailles pour la première fois. Les ruines du mur qui l’entouraient le repère d’Imela le cachaient aux regards. Cela offrait un niveau de discrétion qu’appréciait tout particulièrement la capitaine du Fléau des Mers.

Demis fermait la marche, la main sur le pommeau de son sabre. A son expression, il était évident qu’il désapprouvait les actes d’Imela. Il savait cependant que dans ces occasions, le silence était d’or. Lorsque le capitaine avait décidé quelque chose, mieux valait ne pas se mettre en travers de son chemin.

D’un geste apaisant, la jeune femme fit signe à son second de se détendre. Elle ne discernait aucun danger immédiat dans la présence des deux étrangers, et elle était curieuse . Demis relâcha légèrement son emprise sur son arme, mais son regard restait fixé sur les inconnus alors qu’il fermait la porte du bâtiment.

Imela retira sa capuche et toisa les deux nouveaux venus de son regard le plus dur. Le Sorcami, Daethos, était véritablement très grand, mais il agissait de manière calme et posée, ce qui contrastait fortement avec ceux de ses semblables que la jeune femme avait pu connaître. Son compagnon humain, celui que Daethos avait appelé Aridel, était tout aussi mystérieux.

Imela n’arrivait pas à le cerner. Son apparence était celle d’un vétéran de la légion, et en cela il ressemblait à nombre de soldats qu’Imela avait connu. Il y avait cependant dans la démarche d’Aridel une certaine nonchalance gracieuse que la jeune femme n’avait vu que chez les officiers de haute naissance. Elle ne pouvait nier que derrière ces traits tirés et ce visage mal rasé, il y avait un certain charme. L’homme semblait cependant plongé dans un profond mutisme, à peine affecté par les événements qui venaient de se produire. C’était comme s’il ressassait dans les tête les mêmes pensées, encore et encore.

Un silence gênant s’installa. Personne ne semblait vouloir prendre la parole. A la surprise de tous ce fut Daethos qui eut le courage de parler en premier.

– Merci de votre aide, femme-Guerrier, dit-il d’une voix sifflante. Il est si rare que des inconnus risquent leur vie pour d’autres en ces temps troublés.

Le ton de l’homme-saurien semblait sincère, pour autant qu’Imela puisse l’interpréter. La jeune femme sentait de manière instinctive qu’il devait être digne de confiance, sinon pourquoi accompagnerait-il un humain… Elle inclina la tête en signe d’assentiment.

– Je vous en prie, Daethos. Et je m’aperçois que si je connais votre nom, vous ignorez tout du mien. Je m’appelle Imela, mais peut-être avez vous entendu parler de moi sous le nom de Lame-Bleue.

A ces mots, Demis eut un hoquet de surprise. Jamais son capitaine ne se présentait comme cela ! Sa tête était mise à prix dans tout l’Empire, et son nom, placé entre de mauvaises mains, pouvait signifier sa mort. Mais Imela devait avoir une idée derrière la tête. Et dans tous les cas, au moindre geste menaçant, Demis les éliminerait tous les deux.

Demis ne fut pas le seul sur lequel le nom d’Imela eut un effet. L’homme qui accompagnait Daethos, Aridel, sembla en effet sortir de son mutisme à cette annonce. Il leva la tête et se mit à parler d’une voix rendue rauque et pâteuse par l’alcool.

– Lame-Bleue… Votre nom ne m’est pas inconnu, en effet. Vous ne vous en souvenez peut-être pas, mais nous nous sommes déjà croisés.

Cette dernière phrase piqua la curiosité d’Imela.

– Vraiment ? demanda-t’elle. Et où cela ?

L’homme eut un léger rire.

– C’était dans le port d’Ûnidel, en Sortelhûn, si ma mémoire peut être digne de confiance. Mes compagnons et moi même étions alors au service du comte, et nous vous avions offert un verre, croyant que nous pourrions obtenir vos « services »… Nous avons vite compris notre erreur. Il est assez difficile d’oublier une femme officier de marine Dûeni capable de mettre à terre quatre hommes en arme. Je vois que vous avez parcouru du chemin depuis lors.

Imela ne put s’empêcher de sourire en se remémorant cet épisode. Elle avait cassé le nez du mercenaire qui croyait pouvoir profiter d’elle, et projeté à terre trois de ses compagnons. Les autres, dont probablement cet Aridel, avaient vite décampé. Alors qu’elle revivait dans sa tête ce souvenir, l’homme se remit à parler.

– Je pense malgré tout que vous auriez mieux fait de vous abstenir de nous aider, Daethos et moi. Tous ceux qui entrent en contact avec nous ont tendance à disparaître fâcheusement, et je ne veux plus être la cause de la mort de gens innocents.

Imela renifla.

– Ne croyez pas que je sois sans défense ! Je suis le capitaine d’un navire de guerre qui m’attend au large, et on ne se débarrasse pas de moi si facilement. Cela vaut pour vous également. Vous semblez réticent à me raconter votre histoire, mais à présent que vous connaissez mon nom, je ne peux vous laisser repartir comme cela. Mon équipage pourrait utiliser deux matelots tels que vous et votre compagnon. Que diriez-vous de me rejoindre ?

Demis protesta.

– Capitaine ! Nous ne savons rien de ces gens, je…

– Il suffit, Demis, coupa Imela. Ces étrangers sont poursuivis par les Chênadiri et cela me paraît bien suffisant comme raison de les prendre à bord. N’avons nous pas fait serment, lorsque nous avons quitté la flotte, de venir en aide à tous ceux qui fuient l’oppression ?

– C’est un grand risque, capitaine.

– Nous sommes de taille à nous défendre s le pire se produit. Et mon instinct me dit d’aider ces hommes. Elle se tourna vers Aridel et Daethos. Que pensez vous de ma proposition ?

– Il y a à boire à bord ? demanda alors Aridel, sur un ton de demi-plaisanterie.

– Oui, répondit Imela sur le même registre, mais ne vous attendez pas à ce que ce soit gratuit. Vous devrez travailler, comme tout le monde. Et n’espérez pas de traitement de faveur.

Le mercenaire leva les yeux vers son compagnon, qui hocha discrètement la tête.

– Nous acceptons, capitaine, dit-il sans pouvoir cacher la pointe d’ironie dans sa voix.

Imela prit un air sévère.

– Très bien. Avant de rejoindre notre navire, cependant, j’ai un tâche à accomplir ici. Je dois trouver un homme du nom d’Omacer. Savez-vous s’il est encore en ville ?

– Omacer ? dit Aridel étonné. Qu’est ce que vous avez à faire avec ce vieux fou ?

– Cela me regarde. Savez-vous où il réside ?

– On peut vous conduire à lui, mais vous risquez d’être déçue. Il passe son temps à divaguer et à parler de volcans et de cités englouties. Et si vous lui offrez une bonne bouteille, il peut palabrer pendant des heures.

– Heures que vous avez probablement passé ensemble à boire, je n’en doute pas, répondit Imela, sarcastique. Je veux le voir, dans tous les cas. Nous partirons d’ici quelques heures, le temps de laisser retomber les événements de l’auberge du Marin. Des objections ?

– Aucune, capitaine, dit Aridel, toujours railleur.

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Imela (4)

Shari marchait avec circonspection, surveillant en permanence ses arrières. Même avec la capuche qui lui couvrait la tête, quelqu’un aurait pu la reconnaître dans la foule dense qui sillonnait la Grand-Rue du port de Spemar. La jeune femme tenait avant tout à éviter de croiser des patrouilles de gardes impériaux. C’était un comble pour un membre de la famille impériale de Sûsenbal de devoir se cacher de ses propres sujets, mais si un garde soupçonnait sa présence, c’en était fini d’elle et de tous ses projets.

Continuant à avancer, elle serrait contre sa poitrine les herbes médicinales qu’elle venait d’acheter. L’apothicaire lui avait juré qu’une infusion de ces plantes calmerait les accès de fièvre de Takhini, mais Shari en doutait. C’était la troisième décoction qu’elle essayait, et l’état du vieil homme ne s’améliorait pas.

Shari tourna dans une étroite venelle et s’arrêta devant une porte où elle frappa suivant un code convenu. Le jeune homme qui lui ouvrit avait le teint clair des Dûeni.

– Merci Orin, dit la jeune femme. Comment va-t’il ?

– Toujours pareil, maîtresse, répondit le serviteur. Il ne veut pas prendre son thé. Et il vous réclame.

Orin était l’un des nombreux réfugiés qui avaient fui le climat désormais hostile de l’empire de Dûen pour réjoindre Sorûen et Sûsenbal, bravant les interdictions d’Oeklos et de son Nouvel Empire. Peu de ces malheureux avaient survécu à leur voyage migratoire, terrassés par la faim, la soif, et l’hostilité de leurs pays d’accueil, pour la plupart soumis à Oeklos. Shari avait même entendu des rumeurs racontant que certains réfugiés avient été abattus à vue par les autorités portuaires de Spemar. Lorsqu’elle avait découvert Orin, caché dans la cale d’un bateau, elle l’avait immédiatement pris sous son aile. Il lui rappelait un peu Djashim, je jeune garçon qui l’avait aidé à Niûsanif, une éternité auparavant…

Orin était à présent une partie essentielle du réseau de résistance de Shari, ou du moins ce qu’il en restait. Le nombre de ses amis ne faisait que se réduire de jour en jour. Traquée par les sbires de l’imposteur qu’Oeklos avait placé sur le trône à la place du père de Shari, la résistance Sûsenbi était au plus mal.

Shari soupira. Les gardes impériaux étaient loin d’être la seule cause de mortalité parmi ses partisans. La maladie en avait emporté un certain nombre. Depuis que le nord du monde vivait l’Hiver sans Fin, de nouveaux fléaux étaient venus frapper les hommes, au nord comme au sud. Et Takhini semblait en être la dernière victime en date, un sujet d’extrême inquiétude pour la jeune femme. Le vieil homme avait commencé à avoir de la fièvre alors qu’ils voyageaient entre Brûkin et Spemar, et elle ne l’avait pas quitté depuis.

Elle ouvrit la porte de sa chambre et recula presque devant la pâleur du visage de Takhini.

– Il faut vous soigner, général, dit-elle d’un ton à la fois doux et ferme. Les thés sont fait pour vous aider. L’herboriste m’a donné une décoction qui…

– Vous vous souciez trop de moi, excellence, coupa Takhni de sa voix rauque. Et vous perdez du temps… Il toussa. Vous savez aussi bien que moi que vous ne devez pas rester ici. Je vous retarde, et ce n’est pas tolérable. Le vieil homme se remit à tousser longuement avant de reprendre. Nous avions un plan et un horaire à respecter. Notre passage à bord du Chiltôli est payé et il part demain. Vous devez être à bord comme prévu. Orin s’occupera de moi.

– Je ne peux pas vous laisser dans cet état, Takhini, protesta Shari.

– Vous devez ! Il toussa de nouveau. La survie de notre mouvement en dépend. Si nous ne trouvons pas d’aide parmi les résistants en Erûsard, nous sommes condamnés. Vous devez vous montrer courageuse encore une fois ou nous sommes perdus.

Shari se tut. En son for intérieur elle savait que Takhini avait raison, mais cela lui déchirait le cœur de le laisser alors qu’il était si mal en point. Et la pensée qui la torturait était que si elle partait, il y avait une chance qu’il ne soit plus là à son retour. C’était une idée insupportable. Shari ne voulait pas vivre ce qu’avait connu Aridel, son ancien compagnon de voyage, lorsqu’il avait appris la mort de son père. Elle avait vu trop de morts ces dernières années, et ajouter Takhini à la liste était plus qu’elle n’en pouvait.

Pourtant d’autres comptaient sur elle pour leur survie, et si elle restait à Spemar, c’étaient eux qui en pâtiraient. C’était un dilemme effroyable, et il ne restait plus à Shari qu’à faire un calcul morbide. La vie d’un seul, fût-il Takhini, était moindre que celle de plusieurs. Le choix, aussi difficile soit-il, était donc tout tracé.

Shari se tourna vers Takhini.

– Très bien Takhini, je ferai selon votre bon vouloir. Mais vous devez me promettre de vous soigner pendant mon absence. Et vous allez commencer par boire ce thé !

Le vieil homme eût une moue de dégoût mais obtempéra sous le regard attentif de son médecin improvisé.

***

Le Chiltôli était une véritable coquille de noix, tenant plus de la barque à voile que d’un véritable navire marchand. Shari ne pouvait cependant pas se permettre de faire la fine bouche. En ces temps où beaucoup de navires entrant ou sortant de Sûsenbal étaient fouillés afin d’en éliminer les éventuels réfugiés, il était rare de trouver un capitaine pas trop regardant sur l’identité de ses passagers.

Même si Lasham, le maître du Chiltôli avait la mine patibulaire d’un contrebandier peu digne de confiance, c’était le seul marin qui avait accepté d’embarquer Shari sans poser de questions. La jeune femme devait d’ailleurs avouer qu’il dirigeait son navire de main de maître. Il avait attendu le pâle lever du soleil avant de partir, et il faisait à présent louvoyer son navire entre la myriade de bateaux de toute taille qui encombraient la rade de Spemar.

Il eut tôt fait d’atteindre les gigantesques statues en forme de dragon qui marquaient l’entrée du port. Shari eut un soupir de soulagement en voyant ces œuvres imposantes. Personne ne les avait contrôlés.

Cette pensée positive fut cependant vite supplantée par les inquiétudes latentes de la jeune femme. Et elle ne put s’empêcher d’avoir un pincement au cœur en pensant à Takhini. Trop tard pour faire quoi que ce soit, cependant. Elle venait officiellement de quitter l’île de Sûsenbal. Encore une fois la princesse Shas’ri’a, fille de l’ancien empereur des îles orientales, allait devoir jouer le rôle d’ambassadrice.

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Imela (3)

Djashim rabattit le col de son manteau sur son cou. L’air extérieur était chargé d’une humidité glaciale qui le faisait frissonner. Le sol couvert de neige crissait sous ses pieds, et il sentait le froid à travers ses bottes. Autour de lui résonnait le bruit de pioches frappant des pierres gelées. Les ouvriers étaient encore au travail, malgré l’heure tardive. Pas de repos quand on construisait pour Oeklos. Djashim avait déjà vu certains de ces hommes se tuer littéralement à la tâche, espérant ainsi apporter une maigre subsistance à leur famille. Le jeune homme refoula ces pensées et se mit à regarder le ciel. Comme toujours, il était plus noir que du charbon. Cela faisait quatre ans que le soleil ne s’était pas levé sur l’île de Lanerbal, et l’obscurité lui était à présent aussi familière que le vent froid qui soufflait en permanence.

Il fallait être fou pour habiter sur cette île maudite où se trouvait L1, le volcan qui était à la source de l’Hiver Sans Fin. C’était pourtant ce qu’avait décidé Oeklos. Entre tous les endroits où il aurait pu installer son palais, ou plutôt sa forteresse, l’ « Empereur » avait décidé de réinvestir les ruines de Dafakin, la cité de ses ennemis jurés, les mages. Dans son ego démesuré, il l’avait même rebaptisée Oeklhin, comme pour bien montrer que tout ici lui appartenait désormais.

Oeklos… Rien que ce nom suffisait à éveiller en Djashim un sentiment de haine immense. Le jeune homme avait cependant appris au fil des années à le refouler. Son heure viendrait, mais ce n’était pas le moment, pas encore. Pendant trois ans, lui et Lanea avaient peaufiné leur plan, et il porterait bientôt ses fruits. Mais pour l’heure il fallait rester patient.

Djashim s’arrêta. Il était arrivé devant les tours de guet marquant l’entrée de la forteresse. Il se dirigea vers la tour la plus proche de lui ou l’attendait le garde de faction. Ce dernier, un homme d’au moins vingt ans son aîné, le salua en plaçant son poing droit sur son cœur.

– Capitaine, dit le fantassin.

– Soldat, répondit Djashim, respectant le protocole pour s’adresser à un de ses subordonnés. Rien à signaler ?

– Le calme plat, comme à l’habitude, capitaine. Mais vous avez reçu un message. Ca vient de la Tour, à ce que j’ai vu.

Un message ? Voilà qui piqua immédiatement la curiosité de Djashim. C’était surprenant. La Tour ne lui adressait jamais directement de message, d’habitude. Les ordres étaient normalement transmis par le Lieutenant-Général Lanasar, son supérieur direct. Le jeune garçon ressentit une pointe d’inquiétude. Auraient-ils … Il verrait bien.

– Je vous remercie, soldat, se contenta-t’il de dire sobrement au garde.

Djashim passa alors le seuil de la tour de guet que l’homme lui avait ouverte. Une douce sensation de chaleur vint lui frapper le visage. Il était à l’intérieur de ce qu’il convenait d’appeler son foyer. Du moins cela l’était-il depuis les cinq mois précédents. Même si la pierre noire de la tour de guet la rendait peu avenante vue de l’extérieure, l’intérieur était relativement confortable.

Alors que la glace accumulée sur ses bottes fondait doucement sur le sol en pierre, Djashim s’empara du message qui l’attendait sur une table. Il était cacheté du sceau d’Oeklos lui-même, ce qui intrigua encore plus le jeune capitaine. S’emparant de son couteau il déchira l’enveloppe et lut :


Autorité Générale du Nouvel Empire

A l’attention du capitaine Djashim Idjishîn, commandant de la Garde Extérieure.

Par ordre impérial, le capitaine Djashim Idjishîn est convoqué sans délai pour une audience dans la salle du trône.

Il est attendu à l’entrée de la Tour Oeklos dès réception de ce message.

Capitaine Général Ceridel Friwinsûn

Commandant en chef de la Garde Impériale

Une audience dans la salle du trône ? Voilà qui était plus qu’inattendu ! Cela signifiait que l’Empereur Oeklos en personne souhaitait voir Djashim. Se pouvait-il qu’il ait découvert… Djashim se secoua la tête. Inutile de tergiverser, il n’avait pas vraiment le choix de l’action. Il resserra les boutons de son manteau et ressortit. Après avoir salué rapidement le garde, il se mit en chemin.

Devant lui se dressait la muraille qui ceignait la Tour d’Oeklos, haute de plus de trente toises (60 mètres). C’était un mur de couleur noire, impressionnant à la fois par sa laideur et ses proportions. Il était vraiment à l’image de ce Nouvel Empire que tentait de créer Oeklos, et se fondait parfaitement dans les ténèbres du ciel. Arrivé au portail principal de l’enceinte, il présenta sa convocation au garde de faction qui lui ouvrit la grille. Djashim avança alors dans la cour intérieur couverte de neige pour arriver au pied de la Tour d’Oeklos.

Cette dernière était encore plus haute que le mur d’enceinte. Djashim ne connaissait pas sa taille exacte, mais il l’estimait à près de 100 toises (200 mètres). C’était un bâtiment qui dominait tout le paysage environnant. Avant la destruction de Dafakin, la capitale du royaume des mages, cette tour avait été un centre de recherche de l’ordre des Dalfblûnen, les maîtres de la matière. Elle avait survécu par miracle au cataclysme qui avait ravagé l’île de Lanerbal, et Oeklos avait décidé d’en faire son quartier-général.

Le jeune homme n’avait jamais pénétré dans la tour elle-même. Elle était en effet surveillée par la Garde Rapprochée, l’unité d’élite chargée de la protection de l’empereur, et seuls les plus proches collaborateurs de ce dernier avaient le droit d’y entrer. Son audience était donc d’autant plus surprenante qu’il n’appartenait à aucune de ces deux catégories.

Il montra de nouveau sa convocation au garde se trouvant à l’entrée de la tour. Ce dernier portait au dessus de son uniforme noir le plastron argenté marquant son appartenance à la Garde Rapprochée. Il appela son supérieur, un sergent qui fit signe à Djashim de le suivre à l’intérieur.

Ce guide improvisé mena le jeune homme à travers un dédale de couloirs et d’escaliers qui menaient au sommet de la tour. Là, les deux hommes s’arrêtèrent devant une énorme porte à deux battants.

– L’empereur va vous recevoir dans une minute, annonça le sergent.

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Imela (2)

La « ville » de Cersamar n’était à présent guère plus qu’un village. Oubliée la grandeur passée qui avait fait de ce port l’un des plus grand du continent d’Erûsard. Même les comptoirs commerciaux des royaumes des Nains étaient plus vivants que Cersamar. Ravagée par les deux batailles dont elle avait été le théâtre, et la famine qui avait résulté de « l’Hiver sans Fin », l’ancienne cité avait perdu plus des trois quarts de sa population.

Il n’y restait plus que quelques irréductibles qui refusaient de quitter leur terre natale, et bien sûr les trafiquants et contrebandiers qui avaient fait de Cersamar leur porte d’entrée en Erûsard. La raréfaction des ressources avait été une aubaine pour toutes sortes de personnages louches qui savaient comment profiter de la misère des autres. C’était le genre d’homme qu’Imela méprisait, mais la jeune capitaine était pragmatique. Elle reconnaissait que ces truands avaient leur utilité. Bien plus en tout cas que les percepteurs d’impôts du « Nouvel Empire » d’Oeklos, accompagnés de leurs soldats en uniforme noir : des traîtres et des opportunistes, tous autant qu’ils étaient.

On apercevait également à Cersamar quelques Sorcami. Depuis qu’Oeklos avait déposé l’empereur de Dûen et ouvert les frontières aux hommes-sauriens, certains d’entre eux avaient tenté de s’installer dans les les villes d’Erûsard. Ils étaient pour la plupart indifférents aux humains les entourant, se contentant de vaquer à leurs affaires. Certaines rumeurs disaient qu’ils étaient là pour chercher des esclaves à ramener dans leurs demeures de Sorcamien, mais Imela n’avait jamais pu confirmer ces dires. Les Sorcami étaient en tout cas assez peu nombreux, préférant les villes du sud, comme Dûstel où Erûdeta, où le climat était plus clément.

Au final, Imela ne pouvait que constater que Cersamar était devenue un véritable repaire de brigands et de hors-la-loi. Dans un accès d’honnêteté, la jeune femme se rendit compte que c’était peut-être une des raisons pour lesquelles elle se sentait à l’aise dans cette ville. Voilà qui en disait long sur le chemin qu’elle avait parcouru depuis sa  »désertion »…

L’établissement où se rendaient à présent Imela et Demis était réputé pour être l’un des plus mal famés de la ville. C’était cependant également celui où circulaient le plus d’histoires et de rumeurs, et donc l’endroit où elle avait le plus de chance d’entendre parler d’Omacer. Le nom de cette taverne était l’Auberge du Marin. Avant l’Hiver sans Fin, l’auberge était connue pour les tarifs abordables de ses « hôtesses ». Cela faisait cependant bien longtemps que les pauvres filles avaient disparu, mortes ou capturées par des marchands d’esclaves peu scrupuleux. Il n’y restait donc que des marins et marchands à moitié ivres cherchant leur dose d’alcool.

La porte de l’auberge était aussi noire que sa façade. Lorsqu’Imela en franchit le seuil, elle sentit une agréable chaleur lui effleurer le visage. En un rien de temps, les flocons qui s’étaient accumulés sur sa cape se mirent à fondre, formant une petite flaque sous ses bottes.

La salle principale était comme d’habitude bondée, et la jeune femme ne put s’empêcher de ressentir un sentiment de familiarité en entendant les rires gras et les voix fortes des habitués, accompagnés du bruit des chopes s’entrechoquant. L’odeur âcre qui régnait à l’intérieur était désagréable, mélange de sueur, d’urine et de relents de bière, mais Imela avait appris à faire abstraction de ces effluves. La jeune femme, suivie par Demis, s’approcha du comptoir central. Un aubergiste à la mine patibulaire se tourna vers elle et lui demanda :

– Qu’est c’que j’te sers, ma p’tite dame ?

– Une pinte de brune, et pas la pisse de cheval que tu sers habituellement. Je me fais bien comprendre ?

– Ouais ouais, c’est bon, pas la peine de s’énerver.

L’homme partit vers ses tonneaux, et Imela retira sa cape en s’asseyant sur un tabouret a coté du comptoir. Elle tourna ensuite son regard vers la salle, jaugeant d’un rapide coup d’œil l’ensemble des clients attablés dans les alcôves. Il y avait là le ramassis habituel de poivrots et de marins désœuvrés, mais aussi des personnages à l’aspect plus sérieux qui discutaient entre eux. Deux d’entre eux retinrent l’attention de la jeune femme. Le premier était un homme dans la force de l’âge. Ses cheveux étaient bruns parcourus de fils blancs et ses traits étaient marqués par la fatigue et les privations. Il avait l’allure non pas d’un marin, mais d’un soldat ou d’un mercenaire qui avait vu son lot de batailles. Ses yeux injectés de sang indiquaient qu’il avait un consommé plus que son content d’alcool. Derrière cette ébriété apparente, cependant, on distinguait un fond de tristesse et de frustration.

Son compagnon était encore plus intéressant. C’était un Sorcami, un homme-saurien à la peau aussi verte que l’herbe. Il dépassait d’une tête tous les hommes présents dans la salle, et à plus forte raison Imela. Tout le monde semblait l’éviter. Personne de sensé ne voulait avoir affaire à un Sorcami. C’était d’ailleurs ce qui rendait son association avec le soldat très intéressante.

Un mouvement attira le regard d’Imela. Deux hommes à l’aspect sévère se dirigeaient vers le Sorcami. Ils avaient les yeux en amande et le teint doré caractéristiques des Sûsenbi, et Imela ne tarda pas à reconnaître les tatouages qui leur parcouraient le visage. C’étaient des Chênadiri\footnote{Guerriers-Faucons}, un groupe d’assassin orientaux particulièrement efficaces. Leur présence si loin des îles orientales ne pouvait signifier qu’une chose : ils étaient là pour mettre quelqu’un à mort.

Les soupçons d’Imela furent immédiatement confirmés lorsqu’elle vit l’un d’eux sortir un couteau de sa tunique. D’instinct elle cria :

– Attention !

Immédiatement le Sorcami bondit sur ses pieds et se précipita vers le premier assassin, lui tordant le cou d’un geste sec. L’autre Chênadir se dirigeait vers l’homme au regard triste. Ce dernier ne bougeait pas, semblant attendre son destin avec indifférence. Imela na pouvait pas laisser un meurtre se dérouler devant elle. D’instinct, elle dégaina son sabre, et en deux enjambées s’approcha du deuxième assassin. Sans attendre, elle lui planta la lame en plein cœur. Surpris, l’homme s’écroula sans un mot, un léger filet de sang coulant de sa bouche.

Tout bruit avait cessé dans la salle. C’était raté pour la discrétion, pensa Imela, son sabre encore sanglant dans la main. Elle fit signe à Demis, puis s’approcha du Sorcami.

– Venez avec nous, ordonna-t’elle sans ménagement, oublieuse du fait que l’homme-saurien était presque deux fois plus grand qu’elle.

Ce dernier acquiesça sans mot dire, et s’emparant du bras de son compagnon, suivit Imela et Demis alors qu’ils sortaient précipitamment de l’auberge, suivis par tous les regards.

– Je ne sais pas comment vous vous êtes attirés les foudres des Chênadiri, dit Imela, mais votre vie est en grand danger, et si vous voulez que je continue à vous aider, il va falloir parler. Mais d’abord, quel est votre nom ?

Le Sorcami hésita, jaugeant Imela de ses yeux sombres. Son impression de la jeune femme fut très probablement favorable, car il finit par dire :

– Je suis Daethos, et mon compagnon se nomme Aridel.

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