Histoire (2)

La cabine d’Imela, improvisée en salle de réunion, était remplie de monde. Tous s’étaient assis autour de la grande table de navigation où les cartes marines du Fléau des Mers étaient posées. Aridel était là, bien sûr. Imela ne lui avait pas complètement pardonné de lui avoir caché sa véritable identité, mais il lui était impossible de laisser son amant à l’écart. Demis était installé à coté de l’ex-mercenaire. Le second d’Imela était un élément essentiel du navire, et Imela avait tenu à ce qu’il soit là, probablement soucieuse de rester transparente envers ses officiers.

Shari observait le marin : il semblait inquiet, son regard exprimant l’incompréhension envers les actes de sa supérieure. Ses yeux passaient en permanence d’Imela aux deux Sorcami, Itheros et Daethos. Pour l’instant, les hommes-sauriens conversaient entre eux dans leur langue sifflante. Shari se tourna vers Itheros. Elle n’avait pas revu l’ancien Ûesakia depuis qu’elle avait quitté Omirelhen, plus de cinq ans auparavant. Il n’avait que très peu changé physiquement, pour autant qu’il soit possible de juger de la physiologie Sorcami. Son regard semblait cependant plus las que lors de leur première rencontre. Était-ce l’âge, ou une manifestation de la tristesse d’avoir tout perdu ?

Shari et Aridel avaient expliqué à Imela, comment, grâce au savoir d’Itheros, ils avaient pu activer les Boucliers des Anciens. Ils avaient ainsi permis à Omirelhen et Niûsanif de tenir pendant un temps tête à Oeklos et à sa puissance. L’arrivée au pouvoir de Delia avait cependant réduit ce maigre espoir à néant. Malgré tout, la capitaine du Fléau des Mers s’était montrée très intéressée par l’histoire d’Itheros. « Cela ne fait que me confirmer que nous nous adressons à la bonne personne, avait-elle dit. Il saura nous dire où se trouve la Pierre du Rêve, j’en suis sûre. » A présent que l’homme-saurien se trouvait en face d’elle, l’impatience d’Imela était évidente.

La tablette de Dalhin, comme ils l’appelaient à présent, était posée sur la table, au milieu des cartes. Elle paraissait assez quelconque à Shari, une simple pierre gravée couverte de runes. L’ex-ambassadrice avait du mal à comprendre comment Imela avait pu lui accorder une telle importance. La jeune capitaine ne s’était pourtant pas trompée, apparemment. Lorsqu’elle avait mentionné la pierre des rêves à Itheros, l’expression de l’homme-saurien avait changé du tout au tout. Il s’atait alors mis à converser frénétiquement avec Daethos. Les deux Sorcami discutaient ainsi depuis plusieurs minutes. Il se tournèrent finalement vers leur auditoire, et Itheros se mit à parler dans un Dûeni sifflant.

– Capitaine-Imela, je tenais tout d’abord à vous remercier, dit-il. Vous m’avez tiré des griffes de la reine Delia, et d’une certaine manière redonné foi en l’avenir. Les hommes et les Sorcami peuvent travailler ensemble, et vous en êtes la preuve. La tablette que vous avez devant vous ne fait que concrétiser cet espoir. Laissez-moi vous dire une chose : on ne vous a pas menti quant à l’importance de cet objet. Vous détenez là la clé de notre passé commun, hommes et Sorcami, et peut-être notre futur.

Itheros marqua une pause, laissant ses propos s’insinuer dans le cœur de chacune des personnes présentes. Presque malgré elle, Shari sentit une vague d’optimisme l’envahir. Elle aurait souhaité que Takhini soit là pour entendre ce message, mais le vieil homme était encore trop faible pour quitter le lit. Itheros reprit :

– Je suppose capitaine-Imela, que votre objectif est de prendre possession de la pierre du rêve mentionnée dans ce texte. Je pense pouvoir vous aider à la trouver. Auparavant j’aimerais cependant vous raconter l’histoire de ces pierres, du moins ce que mes recherches et lectures m’ont permis d’en comprendre. Cela vous permettra d’appréhender l’étendue de leur pouvoir.

Imela se mordit les lèvres d’impatience, mais elle finit par répondre.

– Je suis tout ouïe, seigneur Itheros. Peut-être que votre récit pourra convaincre les plus sceptiques d’entre nous de l’intérêt de nos recherches.

Elle jeta un regard en coin à Demis. Itheros, les observa, une expression indéchiffrable sur son visage allongé. Était-ce de l’amusement ? se demanda Shari. Elle n’eut pas le temps de s’attarder là dessus car l’homme-saurien s’était déjà remis à parler.

– Pour comprendre ce que sont les pierres des rêves, il faut remonter très loin dans le passé. C’était une époque où l’Empire de Blûnen, les Anciens, dominait le monde. Ils possédaient une magie si puissante qu’ils étaient capables de dominer les éléments, et de construire des cités au delà des frontières du ciel. Ils avaient même le pouvoir de créer la vie, et c’est ainsi que notre race, les Sorcami, a vu le jour. Le Royaume des Mages n’était en fait qu’un pâle reflet de l’Empire de Blûnen à son apogée.

Pourtant, les Anciens avaient une faiblesse. Ils étaient humains, et donc forcément limités par leur enveloppe mortelle. Aucun homme à lui seul ne pouvait maitriser l’ensemble de leur savoir. Ils avaient donc besoin de machines pour les aider. Ces appareils leurs servaient à la fois de mémoire et d’outil leur permettant de parfaire leur savoir. Sans ces machines, une grande partie de leur magie était perdue à jamais. L’une d’elle à d’ailleurs survécu à Dafakin, ce qui a permis au royaume des mages de prospérer pendant si longtemps.

Mais je m’égare. Mon peuple qui, après sa conception, s’était retrouvé esclave de la volonté des Anciens, a fini par rejeter cette servitude et se rebeller. L’empire a réussi à contenir cette première rébellion en passant un accord avec mes ancêtres. Cependant les Anciens ont compris à ce moment à quel point l’équilibre de leur monde était fragile. Les plus malins d’entre eux ont alors conçu un plan pour sauvegarder une partie de leur savoir, quoi qu’il arrive. Ces sages ont construit des sanctuaires secrets, disséminés à travers le monde. A l’intérieur de ces temples, ils ont fait venir des volontaires qu’ils ont plongé dans un sommeil artificiel. La vie de ces hommes à ainsi été indéfiniment prolongée. La contrepartie de cette quasi-immortalité était que leur esprit devait servir de mémoire pour entreposer le savoir de l’Empire de Blûnen.

Lorsque mon peuple, las des exactions exercées par les Anciens, s’est rebellé pour la deuxième fois, les pires craintes des Blûnen se sont réalisées. Leur empire s’est effondré, donnant naissance à notre monde, mais leurs temples du savoir ont survécu, cachés aux yeux de tous. L’un d’entre eux se trouve en Sorcamien, et je l’ai moi-même visité, accompagné de Leotel Ier, le fondateur de la dynastie régnante d’Omirelhen.

Itheros ne put s’empêcher de jeter un œil en direction d’Aridel. Il avait promis de garder le secret de son identité tant que Demis serait présent, mais son regard lui avait échappé. Il se reprit bien vite, cependant.

Les temples des Anciens ne livrent cependant pas leurs secrets au premier venu. Pour accéder au savoir incommensurable des rêveurs, il faut une clé. Ce sont ces clés que l’on nomme parfois pierres des rêves. Elles ne constituent pas seulement une porte d’entrée vers le savoir des anciens. Ces clés sont, d’après les sources les plus archaïques, des appareils qui contenant une carte de tous les trésors que les Blûnen ont caché avant leur chute. Il en existait sept, originellement. Certaines ont été détruites par les Anciens eux-même pour éviter à mon peuple de les trouver. Pourtant trois d’entre elles au moins ont survécu. De cela, je suis certain.

Tous étaient à présent suspendus aux lèvres d’Itheros.

– Où sont ces pierres, actuellement ? demanda Imela, ne pouvant plus contenir son impatience.

– La première d’entre elles se trouvait en Sorcamien, dans le temple dont je viens de vous parler. Il y a fort à parier qu’Oeklos, bénéficiant de l’aide de mon peuple, s’en est emparé. Elle est très probablement l’une des sources de son pouvoir. La seconde se trouvait à Dafakin, gardée par les mages. Soit elle a été détruite avec la cité lors du cataclysme qui a ravagé Lanerbal, soit elle est aussi entre les mains d’Oeklos.

– Et la troisième ? interrogea Shari à son tour, n’y tenant plus.

– Ah, fit Itheros. Son histoire est bien plus singulière et mystérieuse. Les sources la mentionnant sont rares, et tout ce que je vais vous raconter provient d’informations fragmentaires. La bibliothèque de Sorcakin est loin d’être aussi fournie que ne l’était celle de Dafakin. Malgré tout, il semblerait que la troisième pierre ait été découverte par peuple des nains il y a bien longtemps. Les petits hommes exploraient alors le Nord du continent d’Erûsard. Un groupe d’entre eux a pris possession de cet artéfact qui les dépassait. Ils en ont été tellement impressionnés qu’ils se sont mis à vouer un culte fanatique aux Anciens. Ainsi est né, si l’on en croit la légende, l’Ordre de Ginûfas, un faction naine vouée à protéger les secrets de l’Empire de Blûnen, à la manière des mages.

Lorsque les Nains ont migré vers Sorcasard, il y a de cela près de quatre siècles, ces moines du Ginûfas ont emmené la pierre avec eux. Ils se sont battus contre l’Empire de Dûen, qui était alors maître du continent. Ils ont reçu dans ce combat l’aide d’un Sorcami nommé Talakhos. C’est lui qui, après la victoire des nains, nous a rapporté le récit de leurs exploits, confirmant ainsi l’existence de l’ordre de Ginûfas. Les moines nains ont alors, d’après Talakhos, transporté leurs trésors au plus profond des Losapic. Ils y vivent encore de nos jours, résistant même au nouvel empire d’Oeklos. Il y a de fortes chances que la pierre du rêve mentionnée dans cette tablette soit parmi les merveilles cachées dans les montagnes. Cela expliquerait qu’un nain en ait eu connaissance.

– Et cette pierre… elle permet vraiment d’accéder à la cité de Dalhin ? demanda Imela

– Je ne peux pas vraiment répondre à cette question, capitaine-Imela. Cela relève plus du mythe que de l’histoire. Mais entrer en possession d’une pierre du rêve nous permettrait peut-être de lutter d’égal à égal avec Oeklos. Les portes du savoir que ces clés peuvent ouvrir sont immenses. Il n’y a qu’à voir ce que le prétendu empereur en a fait. Un tel artéfact pourrait redonner l’espoir à tous ceux qui subissent ses exactions.

Shari regarda Itheros. Son visage impassible semblait soudain empreint d’une émotion indescriptible. Elle n’osait se permettre de partager son espoir. Était-il vraiment possible de contrer la puissance d’Oeklos ?

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Histoire (1)

Djashim, pieds nus dans sa robe en lin léger, se leva de son lit. Attiré par la lumière du jour, il s’approcha du balcon et souleva le rideau qui le séparait de l’extérieur. Il posa alors ses mains sur le rebord en pierre, ses poumons s’emplissant d’air frais. Qu’il était agréable de sentir la douce chaleur du soleil levant sur sa peau, après tant de mois passés dans l’obscurité et le froid de l’Hiver sans Fin. C’était comme une renaissance…

Sous les yeux du jeune général s’étendait la cité de Samar, ses maisons de pierre blanche resplendissant au soleil. Capitale du comté qui portait son nom, Samar était l’un des ports les plus connus de la côte ouest de Sorûen. La ville était comme une porte, s’ouvrant à l’ouest vers l’immensité azur de l’océan extérieur et à l’est vers les sables ocres du désert de Sorûen. Le cœur de la ville avait été construit au sommet de la célèbre colline de Samûnel, où Erûdrin le prophète avait eu la révélation d’Erû. Il y avait sous le sol de cette colline une immense réserve d’eau qui faisait la richesse de Samar. Cette nappe phréatique était la source d’un fleuve côtier, distribuant l’inestimable liquide à toute la région.

L’eau. C’était dans cette contrée le bien le plus précieux que les hommes pouvaient posséder. Toute la vie de la ville était organisée autour de son commerce. Le climat était si aride que les habitants du désert la préférait à l’or. Paradoxalement, l’arrivée de l’Hiver sans Fin n’avait d’ailleurs fait qu’empirer la sécheresse. Les vents résultant du changement climatique étaient parfois si violents qu’il provoquaient de gigantesques tempêtes de sable. Nombres de récoltes avaient été détruites par ces pluies de poussière, et les canaux d’irrigation s’ensablaient.

Samar était donc à présent complètement dépendante des navires de ravitaillement du Nouvel Empire d’Oeklos, venus pour la plupart du domaine de Sanif, mais aussi de Lanerbal. C’était sur un de ces navires que Djashim était arrivé la veille, prêt à assumer ses nouvelles fonctions. Il était devenu le commandant en chef de la première brigade de la deuxième légion de la seconde armée de l’empire. Le jeune homme se trouvait à présent responsable de près de dix mille soldats, pour la plupart stationnés à Samar. Une partie de la garnison se trouvait d’ailleurs en poste au sein même de la forteresse, le quartier général des troupes impériales.

Ce château-fort à l’allure martiale était situé au sommet de Samûnel, à coté trouvait du palais comtal. Le palais était un ensemble de haute tours blanches où résidait le gouverneur de Samar, le comte Borinem. C’était un administrateur civil nommé par le duc de Niûstel, lui même soumis à Oeklos.

– Général ! interpella une voix derrière Djashim. Vous ne pouvez pas rester ici.

C’était le sergent Norim, bien sûr. Il avait accompagné Djashim à la demande d’Oeklos, et le jeune garçon se demandait s’il n’était pas là pour l’espionner. L’empereur avait des doutes sur sa loyauté, et Djashim savait qu’il serait étroitement surveillé lors de son séjour à Samar. Cela n’empêchait pas le sergent d’avoir raison. Friwinsûn, le prédécesseur de Djashim, avait été assassiné alors qu’il se promenait dans les rues de la cille, et son meurtrier n’avait pas encore été appréhendé. Il y avait fort à parier que la population de Samar, qui n’éprouvait aucune sympathie pour Oeklos, cachait cet homme. La résistance Sorûeni était la plus féroce qu’avait rencontré Oeklos depuis son accession au pouvoir. Djashim s’en réjouissait intérieurement, mais il n’oubliait pas qu’il était officiellement un haut gradé impérial, et donc une cible de choix pour les résistants. Il fallait qu’il évite de s’exposer inutilement.

Le jeune homme repensa alors à la mission que lui avait confié l’empereur. Son objectif était d’anéantir la rébellion Sorûeni coûte que coûte. Pour cela il avait ordre de trouver le duc Codûsûr, le frère de l’ex-souverain de Sorûen, et de l’emprisonner ou le mettre à mort. Bien sûr Djashim se trouvait face à un dilemme. Les rebelles Sorûeni étaient pour lui et Lanea des alliés potentiels, et il n’avait aucun intérêt à faire cesser leurs actes. Pourtant, s’il ne livrait pas l’Empereur des résultats concrets, il ne pourrait jamais revenir à Oeklhin, et le plan de Lanea était voué à l’échec.

Djashim savait qu’il ne pourrait jamais se résoudre à anéantir un peuple qui ne faisait que défendre ses droits. Oeklos était un tyran qui avait balafré le monde pour obtenir le pouvoir, et c’était lui le véritable ennemi. En son for intérieeur Djashim aurait préféré tout lâcher pour se joindre aux rebelles et combattre l’Empereur. Sa mission était cependant primordiale, et il ne pouvait pas abandonner après tous les scrifices qui avaient été fait pour le mettre en place. Et de toute manière, trouver les rebelles dans ce désert qui ne pardonnait rien n’allait être une chose aisée.

Djashim effaça ces pensées de sa tête. Pour l’heure, il n’avait qu’à se concentrer sur la routine militaire qui lui était devenue habituelle. Il rejoignit Norim.

— Sergent, ordonna-t’il. Faites sonner le rassemblement. Revue de troupe dans un quart d’heure.

— A vos ordres, général, répondit son subordonné en se frappant la poitrine du poing.

***

La cour de la forteresse était conçue de telle manière que le soleil ne la frappait jamais directement, la laissant à l’ombre la majeure partie de la journée. L’atmosphère y était donc agréablement fraîche, et l’on n’y ressentait aucunement la chaleur du désert. Djashim, accompagné par le sergent Norim, observait ses hommes. Il y avait là trois régiments complets, près de trois mille soldats. Mais pouvait-on vraiment donner le nom de soldats à ce rassemblement hétéroclite d’ex-mercenaires, de réfugiés, et de vétérans des guerres d’invasion ? Après sa cuisante défaite lors de la première bataille de Cersamar, Oeklos avait dû se rebâtir une armée rapidement, et ce sans l’aide des Sorcami. Les hommes-sauriens avaient en effet subi de trop lourdes pertes pour reprendre la mer immédiatement. Oeklos avait donc dû recourir à la conscription forcée, comme il l’avait déjà fait en Sorcasard. Une fois la paix installé, cependant, il avait fini par faire appel à des volontaires pour assurer sa force de « maintien de la paix ».

A la grande surprise de l’empereur, de nombreux hommes avaient répondu à l’appel. Les batailles incessantes et l’arrivée de l’Hiver sans Fin avaient poussé de nombreux réfugiés dans leurs derniers retranchements. La perspective d’un vrai repas chaque jour et de vêtements chauds offerts gratuitement avait convaincu plus d’un « patriote » de rejoindre l’armée qui avait opprimé son pays. Djashim renifla. Que penser de la loyauté de soldats dont la principale motivation était la faim ? Pas étonnant, se dit-il, qu’ils n’aient pas très envie de retrouver l’assassin de Friwinsûn. La plupart de ces hommes haïssaient probablement Oeklos autant que lui. Que faire d’une telle armée ? Djashim se tourna vers Norim.

– Sergent ! Dès demain ces hommes doivent retourner à l’entraînement. Et commencez par la base. Je veux que vous supervisiez personnellement les exercices. Et que vous fassiez sortir de la forteresse tous les resquilleurs, sans exception. Plus de solde pour eux ! Me suis-je bien fait comprendre ?

– Oui, général !

– Ah et autre chose. Prévoyez une réunion d’état-major pour cet après-midi. Je veux connaître mes officiers. Nous avons une mission à accomplir et il s’agit de ne pas perdre de temps.

– A vos ordres, général.

Djashim, sans ajouter un mot, se dirigea alors vers ses appartements. Il fallait qu’il se prépare. Il avait été invité par le comte Borinem à un repas le soir même, et il n’était pas sûr d’avoir pris son uniforme d’apparat.

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Trahison (6)

Imela aperçut les éclairs lumineux caractéristiques des tirs de canons bien avant d’entendre leur grondement sourd et familier. Le Fléau des Mers avait ouvert le feu pile à l’heure prévue. Ses boulets allèrent s’écraser contre le mur de la forteresse de Frimar dans un énorme fracas. Quasi-instantanément, des cris s’élevèrent des remparts, suivis du tintement clair des cloches d’alarmes appelant les hommes au combat. Des lumières s’allumèrent dans le petit baraquement situé au pied de la forteresse qu’Imela avait repéré. Il ne fallut que quelques minutes pour qu’un dizaine de soldats en sortent, se précipitant vers leurs postes.

C’était le moment.

Imela fit signe à Daethos et aux trois hommes qui l’accompagnaient lorsque les soldats s’approchèrent d’eux. D’un bond, ils se jetèrent sur les infortunés gardes. L’affrontement fut bref. Même si les Omirelins avaient l’avantage du nombre, ils avaient été pris par surprise et ne purent offrir à leurs assaillants une résistance organisée. Il furent rapidement mis hors de combat, et en moins d’une minute, les cadavres de quatre d’entre eux étaient étendus au sol. Daethos ligota les survivants, et les plaça hors de vue, dans le fossé qui bordait le chemin. Imela et ses trois matelots s’emparèrent alors de leurs uniformes et de leurs plastrons. Daethos, quant à lui, enfila une robe sombre qui cachait son visage. Il espérait ainsi se faire passer pour un moine venant de l’abbaye située derrière la forteresse. Il fallait juste espérer que sa taille ne le trahirait pas. Ce n’était de toute manière plus le moment de reculer. Ainsi déguisés, les cinq attaquants entamèrent leur mission d’infiltration.

Aux portes de la forteresse, la confusion semblait à son comble. Le bombardement soudain lancé par le Fléau des Mers avait semé le trouble parmi les Omirelins, et ils peinaient à s’organiser. Il fallait cependant agir vite. Ils finiraient tôt ou tard par reprendre leurs esprits, et Imela devait avoir accompli sa mission avant.

La porte était si mal surveillée que les cinq infiltrés n’eurent aucun mal à entrer dans la forteresse. Le seul garde de faction était un sergent mal réveillé qui se contentait de crier : « Tous à vos postes ! » à tous les soldats qui passaient. Il ne remarqua même pas la présence encapuchonnée de Daethos, tant il semblait dépassé par les événements.

« Jusqu’ici tout va bien », pensa Imela. Elle savait cependant que le plus dur restait à venir. Il fallait trouver où était enfermé Itheros. La forteresse de Frimar, construite cinq siècles auparavant par les colons de l’Empire de Dûen pour défendre la côte contre les Sorcami, était vaste et recelait de nombreuses salles. Heureusement, Imela avait bien étudié ses plans, et elle comptait, comme toujours, sur son intuition. Frimar était aménagée comme la plupart des forteresses Dûeni que la jeune femme avait visitées. Ses prisons devaient donc se trouver, selon toute probabilité, dans l’aile gauche, juste sous les cuisines et le réfectoire de la garnison, l’endroit où les hommes passaient le plus de temps. Une des formes de torture qu’employaient les Dûeni était d’affamer leurs prisonniers tout en les faisant sentir les odeurs provenant des cuisines, un façon comme une autre de briser leur volonté.

D’un signe de la main, Imela fit signe à ses hommes de la suivre. Elle avançait au jugé, mais elle savait qu’elle se dirigeait globalement dans la bonne direction. Sa plus grande crainte était de croiser un officier Omirelin un peu plus réveillé que les autres qui leur fasse rebrousser chemin. Pour l’instant, cependant, la chance semblait de leur côté. Les murs de la forteresse vibraient sous les coups sourds des boulets qui venaient les frapper. Imela avait ordonné au Fléau des Mers de cesser son bombardement au bout d’une heure, pour éviter un risque de riposte trop important. Il n’y avait donc pas de temps à perdre, et Imela ne pouvait pas se permettre d’être indécise.

Les cuisines. La jeune capitaine ne s’était pas trompée. Elle aperçut un escalier menant vers le sous-sol et l’emprunta sans hésiter. Ils arrivèrent alors devant un couloir faiblement éclairé par des lampes à huiles.

Un garde se trouvait à l’entrée.

Il se mit instantanément debout lorsqu’il aperçut Imela, et pointa sa lance vers elle d’un air menaçant.

– Halte ! cria-t’il. Vous n’avez rien à faire là, bande de resquilleurs ! Vous devriez être la haut, à la défense.

Pas le temps de discuter. Faisant appel à sa maîtrise des arts martiaux Sûsenbi, Imela coinça d’un geste la lance du garde sous son bras. Elle utilisa alors la force de l’homme pour le faire pivoter en accompagnant son mouvement, et le projeta contre le mur. Elle l’acheva en lui plaçant un coup pied au visage. L’homme s’effondra sans un bruit, la tête en sang. Imela se pencha alors sur lui et s’empara du trousseau qui pendait à sa ceinture. Elle en détacha les clés, et les tendit à ses hommes.

– Essayez toutes les portes, ordonna-t’elle. Voyez si vous trouvez Itheros !

Tous se mirent alors à insérer frénétiquement les clés dans leurs serrures. Cela dura une ou deux minutes, jusqu’à ce que Daethos crie : « Ici ! ». Imela rejoignit immédiatement l’homme-saurien qui venait d’ouvrir la porte d’une cellule. A l’intérieur se trouvait un être qu’Imela reconnut immédiatement comme étant un Sorcami. Son visage semblait cependant bien plus fin et émacié que celui de Daethos, et il reflétait une immense fatigue. Daethos se mit à lui parler dans la langue des hommes-sauriens, et il se leva péniblement. Son regard se porta alors sur Imela, et il dit dans un Dûeni craquelant :

– Daethos me dit que vous êtes là pour me sauver. Je vous remercie, capitaine, mais je crains que ma force ne me fasse défaut. Je suis dans l’incapacité de vous suivre.

– Nous vous porterons, répondit Imela. Je n’ai pas fait tout ce chemin pour vous laisser là. J’ai besoin de vous, et vous venez avec nous.

Elle fit signe à ses hommes qui attendaient à l’extérieur.

– Aidez Daethos à porter Itheros, nous repartons.

Le petit groupe reprit alors lentement le chemin de la sortie. Au dessus, le bombardement du \emph{Fléau des Mers} continuait toujours. Il fallait maintenant sortir de la forteresse, et Imela avait un plan.

Le sergent de faction se trouvait toujours près de la porte de sortie. Il semblait un peu moins paniqué lorsqu’Imela s’approcha de lui. Masquant son visage et déguisant sa voix, la jeune femme lui parla.

– Sergent, le capitaine nous a ordonné de conduire ce prisonnier en lieu sûr hors de la forteresse, dit-elle en désignant Itheros. C’est une mission de la plus haute importance. Laissez-nous passer, ou affrontez les conséquences.

Le sergent regarda Imela d’un air suspicieux. Avait-il deviné qu’il s’adressait à une femme ? Il s’approcha d’elle. Grave erreur. Imela en profita pour lui planter son couteau en travers de la gorge, et alors qu’il s’effondrait, elle fit signe à Daethos.

– En avant, dit elle. Vite, nous n’avons pas de temps à perdre, son corps va être découvert rapidement.

Une fois hors de la forteresse, le petit groupe accéléra donc le pas. Ce n’était pas facile en portant Itheros. Ils parvinrent cependant sans encombre rapidement à la grève où les attendait le canot du \emph{Fléau des Mers}. Les Omirelins étaient toujours visiblement sous le coup de la panique et n’avaient pas réalisé ce qui venait de se passer. Le plan d’Imela avait fonctionné à merveille, à sa grande surprise. Il était à présent temps de rejoindre son navire qui venait de cesser son bombardement. Imela souffla de soulagement. Ils avaient réussi.

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Trahison (5)

Le désespoir de Taric avait atteint son paroxysme. Il n’y avait rien à faire. Personne ne pourrait plus le protéger à présent. Il avait tenté de tromper la résistance et sa trahison s’était soldée par un échec. Ses jours étaient comptés. Il mourrait très probablement bientôt de manière violente, et si ce n’était pas le cas, le poison de Walron aurait tôt ou tard raison de lui. Lorsque le premier ministre avait découvert que les informations que Taric lui avait transmises étaient fausses, il avait brisé la fiole d’antidote devant ses yeux, et l’avait banni d’Oeklhin. « J’espère que votre mort sera lente et douloureuse » avaient été les dernières paroles de Walron à son égard. Taric avait donc dû quitter la ville à pied, mais il s’était de nouveau fait arrêter par des hommes en armes. La seule différence était que ses ravisseurs n’étaient pas cette fois des gardes impériaux, mais des agents de la résistance. Ces hommes, qui quelques jours auparavant, auraient été ses alliés, le détenaient à présent dans le froid, à quelques lieues de la forteresse.

Un traîneau s’approcha. Taric reconnut immédiatement la forme emmitouflée de la femme qui le dirigeait. Lanea. L’ex-mage déglutit. Sa fin allait peut-être arriver plus tôt que prévu.

La jeune femme s’arrêta à coté de Taric et ses deux gardes, puis sauta dans la neige, se rapprochant du prisonnier. Elle fit alors signe aux deux hommes de s’éloigner. Ceux-ci obtempérèrent après une légère hésitation, et Lanea se planta devant l’ex-mage brisé. Celui-ci, incapable de supporter son regard, baissa la tête.

– Nous avons à parler, je crois, dit simplement Lanea, ses mots comme autant de couteaux.

– Je… commença Taric.

Elle le coupa d’un geste.

– Je ne vous cache pas que je suis extrêmement déçue par vos actions, Taric. Si je n’avais pas deviné ce que vous comptiez faire, Djashim serait mort, à présent. Pourtant il a tout fait pour vous sortir de l’impasse. Que vous a donc promis Walron pour nous trahir ?

Taric n’en pouvait plus. Il n’avait plus rien à perdre à présent. Il explosa.

– La vie ! Il m’a promis la vie, Lanea ! dit-il, en larmes. Je suis empoisonné, et sans l’antidote que Walron possède je suis condamné, quoi qu’il arrive. Même si vous m’épargnez aujourd’hui, je serai mort dans quelques mois.

Pour la première fois depuis son arrivée, Lanea parut surprise.

– Empoisonné ? Vraiment ? Walron vous a-t’il dit avec quoi ?

Taric leva la tête, croisant le regard de la jeune femme pour la première fois depuis son arrivée. La curiosité semblait dominer dans ses yeux verts. L’ex-mage sentit une lueur d’espoir l’envahir. Se pouvait-il que… Il tenta de se reprendre.

– Non, répondit-il, d’un ton légèrement plus assuré. Il m’a juste affirmé que l’effet du poison était lent, et qu’il avait été conçu par la reine Delia d’Omirelhen. Je… je suis désolé Lanea. J’ai été lâche. Je ne savais pas quoi faire.

– Pourquoi n’êtes vous pas venu me voir ? Je suis médecin ! J’aurais pu vous aider.

– Je ne sais pas, marmonna-t’il se prenant la tête entre les mains. Je ne sais pas…

Le ton de Lanea se fit alors plus doux.

– Vous m’avez trahi, Taric, mais peut-être était ce simplement de la stupidité ou de la peur de votre part. Vous avez pu constater par vous-même que travailler pour Walron n’apporte que le malheur. Vous ne risquez jamais de voir son antidote, à présent.

– Je le sais, dit Taric. Je suis condamné.

– Vous êtes effectivement durement puni pour vos actes. Et au cas où vous auriez eu un doute, je ne compte pas vous donner la mort aujourd’hui. Je comptais vous exiler au Nord, mais après ce que vous venez de m’apprendre, j’ai une proposition à vous faire.

Elle sourit et s’approcha. S’emparant de la main du mage, elle lui retira son gant et pinça son doigt avec une aiguille, faisant couler quelques gouttes de sang qu’elle plaça dans une fiole. Elle se releva alors et parla d’une voix ferme.

– Vous avez été un bon agent, et je peux encore faire usage de vos services. Je vais donc vous renouveler le marché de Walron. Je m’engage à essayer de trouver l’antidote au poison qui vous ronge, mais vous allez devoir m’aider en échange.

Taric ne cacha pas sa surprise.

– Vous aider ? Mais comment pouvez-vous encore me faire confiance ?

– Je pense que vous êtes capable d’apprendre de vos erreurs. Et puis, je dispose à présent d’un très bon moyen de pression sur vous. Plus important encore, je suis certaine que vous détestez l’Empire autant que moi. Si vous vous étiez complètement soumis, vous auriez donné mon nom à Walron, ce qui n’est pas le cas. Sans parler du fait que le nombre d’agents de la résistance est limité, et les circonstances me forcent à utiliser tous les moyens à ma disposition. Je suis donc prête à vous donner une seconde chance.

Taric balbutia :

– Qu’a… Qu’attendez-vous de moi ?

– Vous l’ignorez probablement, mais suite à vos actions, Oeklos a décidé d’exiler Djashim en Sorûen. Le général Friwinsûn a été éliminé par la résistance Sorûeni, et Djashim est son remplaçant. C’est un contretemps terrible pour mes plans, mais cela peut nous offrir des opportunités cachées. La résistance Sorûeni est puissante, et très secrète. Si nous parvenons à la contacter, nous pourrons peut-être coordonner nos actions, et former un noyau intercontinental, capable de tenir tête à l’empire à grande échelle. Djashim est cependant trop étroitement surveillé pour proposer une telle alliance. J’ai donc besoin d’un agent en Sorûen, et je pense que vous ferez l’affaire. Vous y avez déjà été, si je me rappelle bien.

– Oui j’y ai voyagé il y a très longtemps, bien avant l’Hiver Sans Fin. Le pays a dû beaucoup changer depuis… Quelle sera exactement ma mission ? Taric avait retrouvé une partie de son professionnalisme.

– Elle sera double. Vous devrez dans un premier temps servir d’intermédiaire entre Djashim et moi même. Vous serez chargé de lui transmettre mes ordres et de m’envoyer ses rapports de manière discrète. Nous avons le soutien du capitaine d’un des navires de ravitaillement qui voyage entre Sorûen et Lanerbal. Mais ce n’est que la partie émergée de l’iceberg. Comme je le disais, votre objectif principal est de rentrer en contact avec la résistance Sorûeni et de leur proposer une alliance. Acceptez-vous de m’aider ?

Taric n’eut pas à réfléchir très longtemps.

– Si je peux me racheter auprès de vous, je le ferai, dit-il.

– Très bien, dit Lanea. Rendez vous à Dafamar, où vous recevrez de nouvelles instructions, et peut-être aurais-je d’ici là trouvé comment atténuer les effets de votre poison. Je ne peux m’attarder plus longtemps, mais nous serons très bientôt en contact.

La jeune femme fit signe aux gardes, et leur donna quelques instructions. Elle remonta alors promptement sur son traineau et s’en alla comme elle était venue, laissant derrière elle un homme plein d’espoir.

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Trahison (4)

Les formes sombres des monts du massif des Sordepic se distinguaient à peine dans la nuit sans étoiles. Le Fléau des Mers, porté par un vent calme, avançait silencieusement dans les vagues. Le clapotis de l’eau sur sa coque était le seul son qui trahissait sa présence. Toutes les lumières du bord étaient éteintes, et les hommes avaient pour stricte instruction de faire le moins de bruit possible. Le navire n’était plus très loin de son objectif, à présent. La forteresse de Frimar restait cependant toujours invisible aux yeux de l’équipage, cachée dans l’obscurité obscurité. Seul Demis, le navigateur du bord, savait exactement où elle se trouvait. Il consultait régulièrement ses chartes, ajustant la barre en conséquence.

Shari, assise sur un des bancs du pont supérieur, se mordillait les lèvres, prise par un sentiment mêlé d’anxiété et d’anticipation. Le moment était proche, elle le savait, mais l’attente semblait durer une éternité. Pour détourner son attention, elle se mit à repasser dans sa tête les événements des derniers jours.

Elle se rappelait parfaitement du moment où Imela et Aridel étaient revenus de Niûrelmar. La furie du capitaine lorsqu’elle était remontée à bord était palpable, et l’expression de désarroi qu’affichait le visage d’Aridel n’avait fait que l’exacerber. Imela s’était immédiatement dirigée vers Shari, et lui avait fait face avec un regard noir.

– Dans ma cabine, maintenant ! avait-elle ordonné sans ménagement.

Shari n’était absolument pas préparée à ce que le capitaine du Fléau des Mers lui parle de cette façon et son premier réflexe avait été de répliquer de manière cinglante. En bonne diplomate, cependant, elle s’était retenue. Elle avait donc docilement suivi Imela et Aridel alors qu’ils rejoignaient l’arrière du navire.

– L’heure est à présent aux explications, avait dit Imela une fois la porte de sa cabine fermée. Vous m’avez tous deux caché des informations cruciales pour la survie du Fléau des Mers et sa mission, et cela s’arrête maintenant, sang royal ou non ! Aridel, je veux que tu me dises sans ambigüité qui tu es réellement !

L’ex-mercenaire semblait totalement perdu, incapable de répondre ou d’affronter la fureur du capitaine. Il avait la même expression que lorsque Shari lui avait appris la mort du roi Leotel, son père. La jeune femme soupçonnait que ses anciens démons refaisaient surface, et il avait visiblement peine à les affronter. Elle avait donc répondu à sa place.

– Si vous posez la question, capitaine, c’est que vous connaissez déjà la vérité, au moins en partie. il ne sert donc plus rien de continuer à vous la dissimuler. Vous avez en face de vous Berin Leotelsûn, prince de la maison de Leotel et héritier du trône d’Omirelhen, usurpé par sa propre sœur.

La réponse de Shari n’avait fait qu’exaspérer encore plus Imela.

– Et il n’est pas capable de me le dire lui-même ? Je voudrais l’entendre de sa propre bouche ! Devant le silence d’Aridel, le capitaine s’était tournée de nouveau vers Shari. Et vous étiez au courant, bien sûr. J’imagine que vous êtes vous aussi de sang royal ?

Shari avait souri malgré elle. Imela était loin de se douter pas à quel point son sarcasme était vrai.

– Vous ne croyez pas si bien dire, capitaine. Mon nom est Shas’ri’a, et je suis fille de l’empereur Mesonel, ancien souverain de Sûsenbal. Satisfaite ?

Imela, si elle avait été surprise, ne l’avait nullement montré. Elle avait cependant marqué une petite pause, rassemblant ses pensées. Elle avait fini par répliquer, d’un ton légèrement plus calme.

– Enfin un peu d’honnêteté. Oui, cela me satisfait, d’une certaine manière. Et je comprends un peu mieux à présent les raisons qui vous ont poussé à quitter Sûsenbal pour rejoindre Sorûen. Ce que j’aimerais savoir, par contre, c’est la raison pour laquelle le roi légitime d’Omirelhen se retrouve sur mon navire au lieu de faire valoir ses droits. Es-tu donc incapable de faire face à ton devoir, Aridel ?

Shari avait admiré la capitaine du Fléau des Mers pour sa capacité a parler sans détours à un homme qu’elle savait à présent être de haute noblesse. Ses mots avaient été très durs, à la mesure de la surprise et de la déception qu’Imela avait du ressentir en découvrant la vérité. L’ex-ambassadrice y avait vu une image miroir de ses propres sentiments envers Aridel. Elle s’était cependant à prendre sa défense, mais elle l’avait vu relever la tête. Ses yeux affichaient une profond tristesse, mais son visage semblait plein de détermination. C’était d’une voix presque assurée qu’il avait parlé :

– Tu ne sais pas vraiment de quoi tu parles, Imela, mais il me faut admettre que tu as peut être raison. Et je n’aurais pas dû te cacher la vérité pendant aussi longtemps. Je vais te dire pourquoi je suis ici, et ce sera à toi de juger si mes actions sont celles d’un lâche ou non. Cela ne pourra de toute manière pas faire baisser l’opinion que j’ai de moi-même.

Il avait pris une longue inspiration avant de continuer. Imela et Shari étaient restées silencieuses, attendant son récit. Shari en connaissait les grandes lignes bien sûr, mais c’était la première fois qu’elle entendait Aridel en parler ouvertement.

Lorsque les nuages de l’Hiver Sans Fin sont arrivés, j’étais en mission à Cersamar pour mon père. Après la bataille, j’ai accompagné Shari en Sûsenbal, afin d’offrir le soutien d’Omirelhen à l’archipel. C’est là que j’ai appris la mort de mon père, le roi Leotel. Ma sœur, Delia, profitant de mon absence, s’est emparée du trône dans la foulée, prétextant ma disparition. Je suis certain que c’est elle qui a lentement empoisonné notre père. Elle a toujours eu une très grande ambition, et le trône à toujours été son objectif, même lorsque mon frère Sûnir était en vie…

Je n’aurai malgré tout jamais imaginé qu’elle puisse s’allier à un monstre comme Oeklos pour parvenir à ses fins. C’est pourtant ce qu’elle a fait, transformant Omirelhen en un royaume vassal du Nouvel Empire. Fou de rage, j’ai alors décidé tenté d’y retourner pour faire valoir mes droits, mais il était déjà trop tard. Delia est une très fine politicienne, et elle a su acheter ou obtenir par chantage le soutien de la majorité des seigneurs du royaume. Ceux-ci ont refusé de me reconnaître, me considérant comme un imposteur, suite à mes années en tant que mercenaire.

Mes options étaient très limitées. Je pouvais tenter de reprendre le contrôle du pays par la force, comptant sur les quelques nobles qui étaient restés fidèles à la volonté de mon père. Mais que pouvais-je espérer d’une guerre civile en Omirelhen ? Cela aurait fait replonger le royaume dans ses heures le plus sombres, avant que mon ancêtre Leotel 1er en prenne le contrôle. L’ombre de l’Hiver Sans Fin se répandait au nord, et je ne voulais pas qu’Omirelhen soit déchiré par la guerre. J’ai donc simulé ma mort et je me suis enfui avec Daethos. J’ai peut-être abandonné ma responsabilité envers mon peuple et ma famille, mais qu’aurais-je pu faire d’autres sans risquer inutilement des vies ?

Aridel s’était tu, son regard toisant celui d’Imela. La capitaine, absorbant cette confession était restée silencieuse un moment. Elle s’était alors assise et avait demandé plus calmement :

– Et les Chênadiri qui te recherchent ?

– Delia a découvert que je n’étais pas mort, j’ignore comment. Elle sait que je représente une menace pour son pouvoir et je pense qu’elle est bien décidée à m’éliminer définitivement. Mais elle ne peut pas envoyer des Omirelins accomplir la tâche, ce serait trop risqué. C’est pour cela qu’elle a fait appel aux Chênadiri. C’est un moyen discret de se débarrasser de moi. Et c’est aussi la raison pour laquelle je dois garder mon identité secrète.

Aridel avait alors baissé la tête.

Je suis désolé de t’avoir menti.

– Tu aurais pu me faire confiance ! La colère était encore vive chez le capitaine. Je peux t’aider à reprendre ta place et…

Aridel avait parlé d’un plus ferme, lui coupant la parole.

– Je te l’ai dit, je refuse de démarrer une guerre civile pour le trône d’Omirelhen. Et puis même si je triomphais, combien de temps penses-tu qu’il faudrait à l’empereur pour envahir le royaume ? Pour le bien de mon propre peuple, je suis condamné à rester un roi en exil, sans terre. Si tu ne veux plus de moi à bord du Fléau des Mers je m’en irai.

Delia s’était de nouveau levée et, s’approchant d’Aridel, lui avait posé la main sur le visage, le forçant de nouveau à affronter son regard.

– Tu me connais encore bien mal, si tu crois que je vais t’abandonner. Tu es bien trop précieux, tant pour le Fléau des Mers que pour moi personnellement. Elle lui avait alors déposé un baiser sur les lèvres avant de continuer. Je garderai ton… votre secret avait-elle dit, se tournant également vers Shari. Mais en contrepartie, je compte sur vous deux pour m’accompagner et m’aider dans ma mission, à commencer par la libération d’Itheros. Vous pouvez partir, à présent, Shari, je souhaiterai discuter avec Aridel en privé.

L’ex-ambassadrice avait alors quitté la pièce, envahie par un sentiment mêlé de soulagement et, elle devait bien l’admettre, de jalousie.

Effaçant cet amère pensée, la jeune femme se concentra de nouveau sur l’instant présent. Les marins du Fléau des Mers étaient désormais tous à leurs postes de combat. Sur le pont central, les canonniers étaient à coté de leurs pièces, dans l’attente des ordres d’Aridel. Le plan d’Imela pour libérer Itheros était à la fois très simple et très dangereux. La capitaine n’avait pas hésité une seconde à risquer sa propre vie pour accomplir son objectifs. Elle avait quitté le navire quelques heures auparavant, et selon toute probabilité, elle devait a présent se trouver près de la forteresse, qu’elle avait rejoint par les sentiers côtiers. Il ne lui restait maintenant plus qu’à attendre que son navire entre en action…

Shari descendit sur le pont pour écouter les dernières instructions d’Aridel à ses hommes. L’ex-mercenaire parlait doucement, mais d’une voix assez forte pour être entendu par les chefs d’équipe.

– Rappelez-vous que notre but n’est pas de détruire les murs de la forteresse. Nous devons simplement faire diversion pour que le capitaine puisse entrer sans être vue. Visez les endroits ou vous apercevez des troupes pour les forcer à se déplacer en permanence.

– Oui lieutenant, répondirent les artilleurs à l’unisson.

Aridel aperçut alors Shari.

– Ne restez pas là, Shari. Le pont supérieur est un des endroits les plus dangereux du navire pendant la bataille.

– J’ai affronté pire, Aridel, répondit-elle d’un air décidé.

– Très bien dit-il, voyant qu’il était inutile d’insister. Mais si le combat devient trop dangereux vous devrez partir, d’accord ?

Shari acquiesça. Attaquer son propre pays ne devait pas être facile pour Aridel, mais il s’acquittait de sa tâche avec un détachement qu’elle admirait. Au dessus d’elle, Demis cria :

– En position !

– Très bien ! dit Aridel. Canonniers, parés à tirer !

Son ordre fut immédiatement répété sur les ponts inférieurs. Il attendit une minute puis ordonna.

– Visez !

Les artilleurs pointèrent leurs pièce sur une cible invisible, attendant l’ordre final.

– Feu !

Ce fut comme si le jour venait de se lever d’un seul coup. Plusieurs dizaines de canons tonnèrent d’une même voix, dans un fracas digne d’Erû lui même. Leurs projectiles se dirigèrent à une vitesse phénoménale vers la forteresse de Frimar où Imela attendait.

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