Imela (4)

Shari marchait avec circonspection, surveillant en permanence ses arrières. Même avec la capuche qui lui couvrait la tête, quelqu’un aurait pu la reconnaître dans la foule dense qui sillonnait la Grand-Rue du port de Spemar. La jeune femme tenait avant tout à éviter de croiser des patrouilles de gardes impériaux. C’était un comble pour un membre de la famille impériale de Sûsenbal de devoir se cacher de ses propres sujets, mais si un garde soupçonnait sa présence, c’en était fini d’elle et de tous ses projets.

Continuant à avancer, elle serrait contre sa poitrine les herbes médicinales qu’elle venait d’acheter. L’apothicaire lui avait juré qu’une infusion de ces plantes calmerait les accès de fièvre de Takhini, mais Shari en doutait. C’était la troisième décoction qu’elle essayait, et l’état du vieil homme ne s’améliorait pas.

Shari tourna dans une étroite venelle et s’arrêta devant une porte où elle frappa suivant un code convenu. Le jeune homme qui lui ouvrit avait le teint clair des Dûeni.

– Merci Orin, dit la jeune femme. Comment va-t’il ?

– Toujours pareil, maîtresse, répondit le serviteur. Il ne veut pas prendre son thé. Et il vous réclame.

Orin était l’un des nombreux réfugiés qui avaient fui le climat désormais hostile de l’empire de Dûen pour réjoindre Sorûen et Sûsenbal, bravant les interdictions d’Oeklos et de son Nouvel Empire. Peu de ces malheureux avaient survécu à leur voyage migratoire, terrassés par la faim, la soif, et l’hostilité de leurs pays d’accueil, pour la plupart soumis à Oeklos. Shari avait même entendu des rumeurs racontant que certains réfugiés avient été abattus à vue par les autorités portuaires de Spemar. Lorsqu’elle avait découvert Orin, caché dans la cale d’un bateau, elle l’avait immédiatement pris sous son aile. Il lui rappelait un peu Djashim, je jeune garçon qui l’avait aidé à Niûsanif, une éternité auparavant…

Orin était à présent une partie essentielle du réseau de résistance de Shari, ou du moins ce qu’il en restait. Le nombre de ses amis ne faisait que se réduire de jour en jour. Traquée par les sbires de l’imposteur qu’Oeklos avait placé sur le trône à la place du père de Shari, la résistance Sûsenbi était au plus mal.

Shari soupira. Les gardes impériaux étaient loin d’être la seule cause de mortalité parmi ses partisans. La maladie en avait emporté un certain nombre. Depuis que le nord du monde vivait l’Hiver sans Fin, de nouveaux fléaux étaient venus frapper les hommes, au nord comme au sud. Et Takhini semblait en être la dernière victime en date, un sujet d’extrême inquiétude pour la jeune femme. Le vieil homme avait commencé à avoir de la fièvre alors qu’ils voyageaient entre Brûkin et Spemar, et elle ne l’avait pas quitté depuis.

Elle ouvrit la porte de sa chambre et recula presque devant la pâleur du visage de Takhini.

– Il faut vous soigner, général, dit-elle d’un ton à la fois doux et ferme. Les thés sont fait pour vous aider. L’herboriste m’a donné une décoction qui…

– Vous vous souciez trop de moi, excellence, coupa Takhni de sa voix rauque. Et vous perdez du temps… Il toussa. Vous savez aussi bien que moi que vous ne devez pas rester ici. Je vous retarde, et ce n’est pas tolérable. Le vieil homme se remit à tousser longuement avant de reprendre. Nous avions un plan et un horaire à respecter. Notre passage à bord du Chiltôli est payé et il part demain. Vous devez être à bord comme prévu. Orin s’occupera de moi.

– Je ne peux pas vous laisser dans cet état, Takhini, protesta Shari.

– Vous devez ! Il toussa de nouveau. La survie de notre mouvement en dépend. Si nous ne trouvons pas d’aide parmi les résistants en Erûsard, nous sommes condamnés. Vous devez vous montrer courageuse encore une fois ou nous sommes perdus.

Shari se tut. En son for intérieur elle savait que Takhini avait raison, mais cela lui déchirait le cœur de le laisser alors qu’il était si mal en point. Et la pensée qui la torturait était que si elle partait, il y avait une chance qu’il ne soit plus là à son retour. C’était une idée insupportable. Shari ne voulait pas vivre ce qu’avait connu Aridel, son ancien compagnon de voyage, lorsqu’il avait appris la mort de son père. Elle avait vu trop de morts ces dernières années, et ajouter Takhini à la liste était plus qu’elle n’en pouvait.

Pourtant d’autres comptaient sur elle pour leur survie, et si elle restait à Spemar, c’étaient eux qui en pâtiraient. C’était un dilemme effroyable, et il ne restait plus à Shari qu’à faire un calcul morbide. La vie d’un seul, fût-il Takhini, était moindre que celle de plusieurs. Le choix, aussi difficile soit-il, était donc tout tracé.

Shari se tourna vers Takhini.

– Très bien Takhini, je ferai selon votre bon vouloir. Mais vous devez me promettre de vous soigner pendant mon absence. Et vous allez commencer par boire ce thé !

Le vieil homme eût une moue de dégoût mais obtempéra sous le regard attentif de son médecin improvisé.

***

Le Chiltôli était une véritable coquille de noix, tenant plus de la barque à voile que d’un véritable navire marchand. Shari ne pouvait cependant pas se permettre de faire la fine bouche. En ces temps où beaucoup de navires entrant ou sortant de Sûsenbal étaient fouillés afin d’en éliminer les éventuels réfugiés, il était rare de trouver un capitaine pas trop regardant sur l’identité de ses passagers.

Même si Lasham, le maître du Chiltôli avait la mine patibulaire d’un contrebandier peu digne de confiance, c’était le seul marin qui avait accepté d’embarquer Shari sans poser de questions. La jeune femme devait d’ailleurs avouer qu’il dirigeait son navire de main de maître. Il avait attendu le pâle lever du soleil avant de partir, et il faisait à présent louvoyer son navire entre la myriade de bateaux de toute taille qui encombraient la rade de Spemar.

Il eut tôt fait d’atteindre les gigantesques statues en forme de dragon qui marquaient l’entrée du port. Shari eut un soupir de soulagement en voyant ces œuvres imposantes. Personne ne les avait contrôlés.

Cette pensée positive fut cependant vite supplantée par les inquiétudes latentes de la jeune femme. Et elle ne put s’empêcher d’avoir un pincement au cœur en pensant à Takhini. Trop tard pour faire quoi que ce soit, cependant. Elle venait officiellement de quitter l’île de Sûsenbal. Encore une fois la princesse Shas’ri’a, fille de l’ancien empereur des îles orientales, allait devoir jouer le rôle d’ambassadrice.

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Imela (3)

Djashim rabattit le col de son manteau sur son cou. L’air extérieur était chargé d’une humidité glaciale qui le faisait frissonner. Le sol couvert de neige crissait sous ses pieds, et il sentait le froid à travers ses bottes. Autour de lui résonnait le bruit de pioches frappant des pierres gelées. Les ouvriers étaient encore au travail, malgré l’heure tardive. Pas de repos quand on construisait pour Oeklos. Djashim avait déjà vu certains de ces hommes se tuer littéralement à la tâche, espérant ainsi apporter une maigre subsistance à leur famille. Le jeune homme refoula ces pensées et se mit à regarder le ciel. Comme toujours, il était plus noir que du charbon. Cela faisait quatre ans que le soleil ne s’était pas levé sur l’île de Lanerbal, et l’obscurité lui était à présent aussi familière que le vent froid qui soufflait en permanence.

Il fallait être fou pour habiter sur cette île maudite où se trouvait L1, le volcan qui était à la source de l’Hiver Sans Fin. C’était pourtant ce qu’avait décidé Oeklos. Entre tous les endroits où il aurait pu installer son palais, ou plutôt sa forteresse, l’ « Empereur » avait décidé de réinvestir les ruines de Dafakin, la cité de ses ennemis jurés, les mages. Dans son ego démesuré, il l’avait même rebaptisée Oeklhin, comme pour bien montrer que tout ici lui appartenait désormais.

Oeklos… Rien que ce nom suffisait à éveiller en Djashim un sentiment de haine immense. Le jeune homme avait cependant appris au fil des années à le refouler. Son heure viendrait, mais ce n’était pas le moment, pas encore. Pendant trois ans, lui et Lanea avaient peaufiné leur plan, et il porterait bientôt ses fruits. Mais pour l’heure il fallait rester patient.

Djashim s’arrêta. Il était arrivé devant les tours de guet marquant l’entrée de la forteresse. Il se dirigea vers la tour la plus proche de lui ou l’attendait le garde de faction. Ce dernier, un homme d’au moins vingt ans son aîné, le salua en plaçant son poing droit sur son cœur.

– Capitaine, dit le fantassin.

– Soldat, répondit Djashim, respectant le protocole pour s’adresser à un de ses subordonnés. Rien à signaler ?

– Le calme plat, comme à l’habitude, capitaine. Mais vous avez reçu un message. Ca vient de la Tour, à ce que j’ai vu.

Un message ? Voilà qui piqua immédiatement la curiosité de Djashim. C’était surprenant. La Tour ne lui adressait jamais directement de message, d’habitude. Les ordres étaient normalement transmis par le Lieutenant-Général Lanasar, son supérieur direct. Le jeune garçon ressentit une pointe d’inquiétude. Auraient-ils … Il verrait bien.

– Je vous remercie, soldat, se contenta-t’il de dire sobrement au garde.

Djashim passa alors le seuil de la tour de guet que l’homme lui avait ouverte. Une douce sensation de chaleur vint lui frapper le visage. Il était à l’intérieur de ce qu’il convenait d’appeler son foyer. Du moins cela l’était-il depuis les cinq mois précédents. Même si la pierre noire de la tour de guet la rendait peu avenante vue de l’extérieure, l’intérieur était relativement confortable.

Alors que la glace accumulée sur ses bottes fondait doucement sur le sol en pierre, Djashim s’empara du message qui l’attendait sur une table. Il était cacheté du sceau d’Oeklos lui-même, ce qui intrigua encore plus le jeune capitaine. S’emparant de son couteau il déchira l’enveloppe et lut :


Autorité Générale du Nouvel Empire

A l’attention du capitaine Djashim Idjishîn, commandant de la Garde Extérieure.

Par ordre impérial, le capitaine Djashim Idjishîn est convoqué sans délai pour une audience dans la salle du trône.

Il est attendu à l’entrée de la Tour Oeklos dès réception de ce message.

Capitaine Général Ceridel Friwinsûn

Commandant en chef de la Garde Impériale

Une audience dans la salle du trône ? Voilà qui était plus qu’inattendu ! Cela signifiait que l’Empereur Oeklos en personne souhaitait voir Djashim. Se pouvait-il qu’il ait découvert… Djashim se secoua la tête. Inutile de tergiverser, il n’avait pas vraiment le choix de l’action. Il resserra les boutons de son manteau et ressortit. Après avoir salué rapidement le garde, il se mit en chemin.

Devant lui se dressait la muraille qui ceignait la Tour d’Oeklos, haute de plus de trente toises (60 mètres). C’était un mur de couleur noire, impressionnant à la fois par sa laideur et ses proportions. Il était vraiment à l’image de ce Nouvel Empire que tentait de créer Oeklos, et se fondait parfaitement dans les ténèbres du ciel. Arrivé au portail principal de l’enceinte, il présenta sa convocation au garde de faction qui lui ouvrit la grille. Djashim avança alors dans la cour intérieur couverte de neige pour arriver au pied de la Tour d’Oeklos.

Cette dernière était encore plus haute que le mur d’enceinte. Djashim ne connaissait pas sa taille exacte, mais il l’estimait à près de 100 toises (200 mètres). C’était un bâtiment qui dominait tout le paysage environnant. Avant la destruction de Dafakin, la capitale du royaume des mages, cette tour avait été un centre de recherche de l’ordre des Dalfblûnen, les maîtres de la matière. Elle avait survécu par miracle au cataclysme qui avait ravagé l’île de Lanerbal, et Oeklos avait décidé d’en faire son quartier-général.

Le jeune homme n’avait jamais pénétré dans la tour elle-même. Elle était en effet surveillée par la Garde Rapprochée, l’unité d’élite chargée de la protection de l’empereur, et seuls les plus proches collaborateurs de ce dernier avaient le droit d’y entrer. Son audience était donc d’autant plus surprenante qu’il n’appartenait à aucune de ces deux catégories.

Il montra de nouveau sa convocation au garde se trouvant à l’entrée de la tour. Ce dernier portait au dessus de son uniforme noir le plastron argenté marquant son appartenance à la Garde Rapprochée. Il appela son supérieur, un sergent qui fit signe à Djashim de le suivre à l’intérieur.

Ce guide improvisé mena le jeune homme à travers un dédale de couloirs et d’escaliers qui menaient au sommet de la tour. Là, les deux hommes s’arrêtèrent devant une énorme porte à deux battants.

– L’empereur va vous recevoir dans une minute, annonça le sergent.

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Imela (2)

La « ville » de Cersamar n’était à présent guère plus qu’un village. Oubliée la grandeur passée qui avait fait de ce port l’un des plus grand du continent d’Erûsard. Même les comptoirs commerciaux des royaumes des Nains étaient plus vivants que Cersamar. Ravagée par les deux batailles dont elle avait été le théâtre, et la famine qui avait résulté de « l’Hiver sans Fin », l’ancienne cité avait perdu plus des trois quarts de sa population.

Il n’y restait plus que quelques irréductibles qui refusaient de quitter leur terre natale, et bien sûr les trafiquants et contrebandiers qui avaient fait de Cersamar leur porte d’entrée en Erûsard. La raréfaction des ressources avait été une aubaine pour toutes sortes de personnages louches qui savaient comment profiter de la misère des autres. C’était le genre d’homme qu’Imela méprisait, mais la jeune capitaine était pragmatique. Elle reconnaissait que ces truands avaient leur utilité. Bien plus en tout cas que les percepteurs d’impôts du « Nouvel Empire » d’Oeklos, accompagnés de leurs soldats en uniforme noir : des traîtres et des opportunistes, tous autant qu’ils étaient.

On apercevait également à Cersamar quelques Sorcami. Depuis qu’Oeklos avait déposé l’empereur de Dûen et ouvert les frontières aux hommes-sauriens, certains d’entre eux avaient tenté de s’installer dans les les villes d’Erûsard. Ils étaient pour la plupart indifférents aux humains les entourant, se contentant de vaquer à leurs affaires. Certaines rumeurs disaient qu’ils étaient là pour chercher des esclaves à ramener dans leurs demeures de Sorcamien, mais Imela n’avait jamais pu confirmer ces dires. Les Sorcami étaient en tout cas assez peu nombreux, préférant les villes du sud, comme Dûstel où Erûdeta, où le climat était plus clément.

Au final, Imela ne pouvait que constater que Cersamar était devenue un véritable repaire de brigands et de hors-la-loi. Dans un accès d’honnêteté, la jeune femme se rendit compte que c’était peut-être une des raisons pour lesquelles elle se sentait à l’aise dans cette ville. Voilà qui en disait long sur le chemin qu’elle avait parcouru depuis sa  »désertion »…

L’établissement où se rendaient à présent Imela et Demis était réputé pour être l’un des plus mal famés de la ville. C’était cependant également celui où circulaient le plus d’histoires et de rumeurs, et donc l’endroit où elle avait le plus de chance d’entendre parler d’Omacer. Le nom de cette taverne était l’Auberge du Marin. Avant l’Hiver sans Fin, l’auberge était connue pour les tarifs abordables de ses « hôtesses ». Cela faisait cependant bien longtemps que les pauvres filles avaient disparu, mortes ou capturées par des marchands d’esclaves peu scrupuleux. Il n’y restait donc que des marins et marchands à moitié ivres cherchant leur dose d’alcool.

La porte de l’auberge était aussi noire que sa façade. Lorsqu’Imela en franchit le seuil, elle sentit une agréable chaleur lui effleurer le visage. En un rien de temps, les flocons qui s’étaient accumulés sur sa cape se mirent à fondre, formant une petite flaque sous ses bottes.

La salle principale était comme d’habitude bondée, et la jeune femme ne put s’empêcher de ressentir un sentiment de familiarité en entendant les rires gras et les voix fortes des habitués, accompagnés du bruit des chopes s’entrechoquant. L’odeur âcre qui régnait à l’intérieur était désagréable, mélange de sueur, d’urine et de relents de bière, mais Imela avait appris à faire abstraction de ces effluves. La jeune femme, suivie par Demis, s’approcha du comptoir central. Un aubergiste à la mine patibulaire se tourna vers elle et lui demanda :

– Qu’est c’que j’te sers, ma p’tite dame ?

– Une pinte de brune, et pas la pisse de cheval que tu sers habituellement. Je me fais bien comprendre ?

– Ouais ouais, c’est bon, pas la peine de s’énerver.

L’homme partit vers ses tonneaux, et Imela retira sa cape en s’asseyant sur un tabouret a coté du comptoir. Elle tourna ensuite son regard vers la salle, jaugeant d’un rapide coup d’œil l’ensemble des clients attablés dans les alcôves. Il y avait là le ramassis habituel de poivrots et de marins désœuvrés, mais aussi des personnages à l’aspect plus sérieux qui discutaient entre eux. Deux d’entre eux retinrent l’attention de la jeune femme. Le premier était un homme dans la force de l’âge. Ses cheveux étaient bruns parcourus de fils blancs et ses traits étaient marqués par la fatigue et les privations. Il avait l’allure non pas d’un marin, mais d’un soldat ou d’un mercenaire qui avait vu son lot de batailles. Ses yeux injectés de sang indiquaient qu’il avait un consommé plus que son content d’alcool. Derrière cette ébriété apparente, cependant, on distinguait un fond de tristesse et de frustration.

Son compagnon était encore plus intéressant. C’était un Sorcami, un homme-saurien à la peau aussi verte que l’herbe. Il dépassait d’une tête tous les hommes présents dans la salle, et à plus forte raison Imela. Tout le monde semblait l’éviter. Personne de sensé ne voulait avoir affaire à un Sorcami. C’était d’ailleurs ce qui rendait son association avec le soldat très intéressante.

Un mouvement attira le regard d’Imela. Deux hommes à l’aspect sévère se dirigeaient vers le Sorcami. Ils avaient les yeux en amande et le teint doré caractéristiques des Sûsenbi, et Imela ne tarda pas à reconnaître les tatouages qui leur parcouraient le visage. C’étaient des Chênadiri\footnote{Guerriers-Faucons}, un groupe d’assassin orientaux particulièrement efficaces. Leur présence si loin des îles orientales ne pouvait signifier qu’une chose : ils étaient là pour mettre quelqu’un à mort.

Les soupçons d’Imela furent immédiatement confirmés lorsqu’elle vit l’un d’eux sortir un couteau de sa tunique. D’instinct elle cria :

– Attention !

Immédiatement le Sorcami bondit sur ses pieds et se précipita vers le premier assassin, lui tordant le cou d’un geste sec. L’autre Chênadir se dirigeait vers l’homme au regard triste. Ce dernier ne bougeait pas, semblant attendre son destin avec indifférence. Imela na pouvait pas laisser un meurtre se dérouler devant elle. D’instinct, elle dégaina son sabre, et en deux enjambées s’approcha du deuxième assassin. Sans attendre, elle lui planta la lame en plein cœur. Surpris, l’homme s’écroula sans un mot, un léger filet de sang coulant de sa bouche.

Tout bruit avait cessé dans la salle. C’était raté pour la discrétion, pensa Imela, son sabre encore sanglant dans la main. Elle fit signe à Demis, puis s’approcha du Sorcami.

– Venez avec nous, ordonna-t’elle sans ménagement, oublieuse du fait que l’homme-saurien était presque deux fois plus grand qu’elle.

Ce dernier acquiesça sans mot dire, et s’emparant du bras de son compagnon, suivit Imela et Demis alors qu’ils sortaient précipitamment de l’auberge, suivis par tous les regards.

– Je ne sais pas comment vous vous êtes attirés les foudres des Chênadiri, dit Imela, mais votre vie est en grand danger, et si vous voulez que je continue à vous aider, il va falloir parler. Mais d’abord, quel est votre nom ?

Le Sorcami hésita, jaugeant Imela de ses yeux sombres. Son impression de la jeune femme fut très probablement favorable, car il finit par dire :

– Je suis Daethos, et mon compagnon se nomme Aridel.

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Imela (1)


– Faites monter les tireurs d’élite sur les plateformes des mâts, lieutenant, ordonna le capitaine.

Imela s’exécuta sans perdre un instant. Elle courut vers le maître d’arme qui était déjà en train de beugler des ordres à ses hommes, et répéta les paroles du maître du Fléau des Mers. La jeune femme faisait de son mieux pour ne pas penser aux formes menaçantes des Raksûlaks qui tournoyaient dans le ciel au dessus du navire. Le maître d’armes, quant à lui, n’arrêtait pas de lever les yeux vers la voûte céleste. Il écouta à peine Imela lorsqu’elle lui transmit les instructions du capitaine. Il la salua quand elle eût fini, indiquant qu’il avait compris, et la jeune femme se dépêcha de reprendre sa place sur le château arrière.

Le capitaine était toujours là, le premier lieutenant à ses côtés, et tous deux observaient l’horizon avec leurs longues-vues.

– Les canons ne nous seront d’aucune utilité, capitaine, indiqua le premier lieutenant. L’ennemi est bien trop loin de nous pour que nous puissions lui infliger le moindre dommage. Son avantage sur nous est considérable. Les Raksûlaks ont déjà réduit en cendres un grand nombre de nos frégates d’escorte, et les Sûsenbi n’ont pas l’air en meilleure posture. Nous devrions reculer avant qu’il ne soit trop tard.

– Les ordres de l’amiral sont pourtant clairs, Nerin. Nous ne devons pas céder un pouce de nos positions. Si nous échouons à bloquer l’ennemi ici, plus rien ne pourra l’empêcher d’atteindre Cersamar. Tant qu’il me restera un souffle de vie, je continuerai la lutte. Nous avons l’avantage du vent, et nous devons le presser, Raksûlak ou non ! Timonier, cap plein sud !

– A vos ordres, capitaine, répondit Demis, le navigateur du Fléau des Mers, l’air sombre.

Le maître du bord se tourna alors vers Imela.

– Lieutenant, vous …

Il s’interrompit net. Imela, surprise, allait lui demander ce qui se passait, mais elle réalisa vite la cause de l’arrêt abrupt du capitaine. L’homme s’effondra au sol, le manche noir d’une lance Sorcami dépassant de son dos. Instantanément la jeune femme se tourna vers le premier lieutenant mais elle constata avec horreur qu’il était lui aussi par terre, la poitrine couverte de sang et les yeux révulsés. Il n’y avait plus rien à faire pour eux. Imela était maintenant l’officier le plus haut gradé sur le château arrière. Le second lieutenant, qui se trouvait sur le gaillard d’avant était techniquement devenu capitaine, mais il était trop loin pour pouvoir diriger les manœuvres. Imela, consciente de ce fait, se mit alors à agir avec un instinct que seules de longues années d’expérience navales avaient pu créer. Elle cria :

– Les Raksûlaks attaquent ! Demis, virez de bord immédiatement ! Nous devons les empêcher de deviner les mouvements du navire, sinon nous allons brûler !

– Oui lieutenant, acquiesça le timonier. Imela vit la peur dans ses yeux. C’était la même frayeur qui étreignait la jeune femme, aiguisant ses sens. Elle était cependant un officier expérimenté, et elle avait appris depuis longtemps à cacher ses émotions devant l’équipage. Elle se concentra sur la survie du navire.

Il était déjà presque trop tard. Une terrible explosion retentit à l’avant, et une âcre fumée ne tarda pas à emplir les poumons d’Imela. Elle dût s’accrocher à un cordage pour ne pas tomber. Il fallait agir !

Alors qu’elle reprenait ses esprits, la jeune femme vit un matelot courir vers elle.

– Le capitaine ! criait-il. Je cherche le capitaine !

Imela l’attrapa par le bras.

– Le capitaine n’est pas disponible. Donnez moi votre message, matelot !

– Le second lieutenant est mort, lieutenant ! Le gaillard d’avant est en feu, mais nous arrivons à le maîtriser pour l’instant. Nous avons besoins d’ordres.

La nouvelle frappa Imela comme un coup de poing à l’estomac. Le second lieutenant, mort lui aussi ! Cela faisait d’elle le capitaine du Fléau des Mers, fleuron de la flotte Extérieure de l’Empire de Dûen. C’était la plus haute responsabilité qu’elle aie jamais eu à endosser.

Et elle se trouvait face à un dilemme de poids. Les ordres de l’amiral étaient de continuer le combat coûte que coûte. Imela savait cependant qui si elle suivait ces instructions, le navire et les huit cents hommes d’équipage à bord étaient condamnés. Que faire ? Il fallait décider rapidement…

Une seconde explosion retentit. Imela savait qu’il ne faudrait pas plus d’une ou deux explosions supplémentaires pour faire sombrer le navire.

Au diable les ordres ! pensa la jeune femme. La bataille de Dacimar est finie pour le Fléau des Mers.

– Demis ! Mettez le cap au sud-ouest, ordonna-t’elle. Nous allons rejoindre le port de Dûstel.

Elle se tourna vers le matelot.

– Prévenez les gabiers ! Faites donner les voiles. Nous allons quitter ce cimetière le plus vite possible !

Le sort en était jeté, pensa la jeune femme. Et même si ces actes lui coûtaient la vie, elle avait agi selon sa conscience.

***

Imela se réveilla en sursaut. Malgré la température glaciale qui régnait dans sa cabine, son front était couvert de sueur. Elle se passa la main sur les yeux en soupirant. Encore ce satané rêve ! Elle ne comptait plus le nombre de fois où elle avait revécu la bataille de Dacimar dans son sommeil. Plus de quatre ans s’étaient écoulés, mais ce qu’elle avait vécu ce jour là continuait à la hanter.

Pourtant, pensa la jeune femme dans un accès de cynisme intérieur, c’était une période qu’elle pouvait presque qualifier d’heureuse. La bataille de Dacimar avait eu lieu avant le début de l’Hiver Sans Fin. A cette époque, il était encore possible de voir la lumière de l’astre du jour briller sur l’Empire de Dûen. Depuis, les sombres nuages venus de Lanerbal avaient obscurci le ciel, et son pays natal était recouvert de ténèbres quasi permanentes.

Imela se secoua la tête. Assez de ces noires pensées. Quelle heure pouvait-il bien être ? Elle se leva, ignorant le contact désagréable du plancher froid sur ses pieds nus, et s’approcha de l’horloge pendue au mur de sa cabine. Elle n’eût cependant pas le temps de la consulter avant que l’on se mette à frapper à sa porte.

– Capitaine, dit une voix qu’Imela reconnut immédiatement comme celle de Demis, le navigateur qui était devenu son second. Nous sommes en vue des côtes du duché de Cersamar. Les officiers attendent vos ordres.

– Merci Demis, répondit la jeune femme. Je monte dans cinq minutes.

Imela enfila rapidement son uniforme. Même si elle était à présent officiellement hors-la-loi, une pirate, elle se considérait toujours comme faisant partie de la marine Dûeni. Et en tant qu’officier accompli, elle avait tenu à conserver à bord du Fléau des Mers la stricte discipline militaire qui avait caractérisé la Flotte Extérieure. Il était donc très important pour elle de conserver l’apparence d’un capitaine Dûeni de haut rang, et son uniforme en faisait partie.

Une fois prête, le sabre pendant à son ceinturon, Imela monta sur le pont où l’attendaient ses subordonnés. Le vent, comme toujours, était glacial, chargé d’un air humide dont le froid pénétrait jusqu’aux os. Il était difficile d’imaginer que quatre auparavant, cette région avait eu un des climats les plus cléments de l’Empire de Dûen. Imela leva les yeux au ciel. Il était très sombre, comme toujours, et seule une légère clarté rougeâtre qui arrivait par miracle à filtrer à travers l’épaisse couche de nuages indiquait qu’on était le jour. La jeune femme s’approcha du gouvernail où se trouvait Demis.

– Bonjour à tous, dit-elle. Nous revoilà sur les côtes de l’Empire. Vous savez comme moi que nous ne sommes pas forcément les bienvenus ici. Nous allons donc mettre le cap au Nord, et mouiller dans la crique de Friseta, à l’ouest de la ville de Cersamar, où les autorités impériales s’aventurent rarement. Demis et moi rejoindrons ensuite la ville à pied.

– Oui capitaine, acquiesça Demis, suivi par les autres officiers.

Le second avait la mine sombre, et Imela savait qu’il n’approuvait pas sa décision de mettre pied à terre. Elle n’avait cependant pas le choix. Omacer était le seul mage qu’elle connaissait, et lui seul pouvait authentifier, ou du moins interpréter, ce qu’elle avait découvert dans les glaces d’Oritebal. Et Omacer se cachait à Cersamar, du moins tel était le cas la dernière fois qu’elle avait entendu parler de lui. Et puis d’une certaine manière, Imela aimait bien Cersamar. Après tout, c’était le seul endroit au monde où Oeklos avait connu la défaite.

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