Nord (4)

La lumière rouge créée par la magie des Anciens avait disparu, et seule la petite lanterne de Sachël éclairait a présent les parois de la galerie. Le nain se trouvait en tête de la colonne que formait le petit groupe, et Shari se trouvait juste derrière lui. Elle était la seule qui parlait sa langue, et servait de liaison avec le reste des voyageurs. L’artère souterraine dans laquelle ils avançaient à présent était sombre et humide, et Shari ne pouvait s’empêcher de frissonner. Personne n’osait parler, de peur d’alerter les nains qui étaient à leurs trousses. Les seuls sons que l’on pouvait percevoir était le bruit de gouttes d’eaux ruisselant des stalactites.

Cela faisait deux jours qu’ils s’étaient enfuis de la cité souterraine d’Erarkin, et il leur semblait que Sachël ne faisait que les guider plus profondément au cœur de la montagne. Il connaissait visiblement ce labyrinthe comme sa poche, mais les hommes d’Imela se méfiaient de lui. Certains, très croyants, pensaient que le Nain les guidait vers les portes du Néant, où leurs âmes seraient dévorées. Shari les avait entendu murmurer entre eux lors d’une de leurs rares pauses.

La jeune femme elle-même n’était pas immune à la morosité ambiante. L’obscurité ne faisait que refléter la noirceur de ses pensées. Elle souhaitait presque que leurs poursuivants les rattrapent, pour que cette horrible épreuve se termine, d’une manière ou d’une autre. La jeune femme se sentait tout aussi impuissante que lorsqu’elle s’était retrouvée à bord du Chayschui saychil, et son moral déclinait de seconde en seconde. Derrière elle se trouvaient Aridel et Imela, tout aussi silencieux que les autres. Aridel semblait très inquiet pour son amante. Depuis qu’elle avait touché l’orbe, Imela semblait en effet s’être transformée. Elle était obsédée par l’idée d’aller au nord et de rejoindre les terres gelées. Shari savait l’effet que pouvait avoir une vision sur l’esprit, et même si le chemin que voulait suivre Imela semblait aberrant, elle ne pouvait pas ignorer ce qu’elle avait vu.

Sachël s’arrêta soudainement. Son expression devint très attentive. Il semblait écouter tous les sons de la caverne, comme si quelque chose d’inconnu se trouvait juste devant lui. Son regard était empli d’une inquiétude qui troubla Shari. La jeune femme avait cependant du mal à percevoir un son autre que la respiration de ses compagnons. Elle entendit grommeler à l’arrière. Y’avait-il…

– Courez ! cria tout d’un coup Sachël, avant de se mettre à détaler de toute la vitesse de ses petites jambes.

Shari, instantanément prise de panique, répéta son cri en Dûeni, et l’imita. Elle ne voyait rien encore, ce qui rendait le danger encore plus terrible. Elle était certaine que le nain aux oreilles averties n’aurait pas agi de cette manière pour rien. Que pouvait donc…

Derrière les voyageurs, le couloir souterrain se mit soudainement à vibrer. Shari eut l’impression que les murs bougeaient, comme s’ils étaient devenus mous et gluants. Effrayée, elle se mit à courir encore plus vite, un frisson de sueur froide se répandant le long de sa colonne vertébrale. Elle se rapprocha de Sachël et découvrit à la lumière de sa lanterne l’horreur qui les menaçait. Les parois de la galerie étaient recouvertes de vers sombres à la peau luisante, aussi gros que des serpents. Ils grouillaient littéralement, leurs formes immondes ne laissant même plus apparaitre la roche. L’un d’eux tomba sur Shari, et elle vit de près sa bouche, un orifice circulaire recouvert de dizaines de petites dents. Le vers se tortilla essayant de trouver un endroit ou mordre la jeune femme à travers ses vêtements. D’en geste de panique elle repoussa la bête et cria à Sachël.

– Erû ! Quelles sont ces horreurs ?

– Des Talefoül, répondit sobrement le nain.

Un mot que Shari ne connaissait pas, mais qui ressemblait vaguement au Setini pour sangsue. Elle n’eut cependant pas le temps de s’attarder sur l’étymologie du terme, car un des hommes d’Imela se mit à crier. Elle tourna le tête et aperçut du coin de l’oeil le malheureux, recouvert de créatures, tomber à terre.

– Ne vous arrêtez pas, cria Sachël. Au moindre faux pas, ils vous dévoreront. Courez ! Courez ! La sortie n’est pas loin.

Plus le temps de réfléchir. Shari laissa son instinct la guider dans cette course effrénée pour sa survie. Ses poumons brûlaient, mais elle continuait, puisant dans ses dernières réserves.

Sachël se mit alors à ralentir. Il attrapa le bras de Shari et lui donna sa lanterne.

– La sortie est tout droit, dit-il. Prenez la lumière, je vais bloquer les Talefoül. Cela vous laissera le temps de partir.

La jeune femme réalisa alors ce que le nain était en train de faire.

– Et vous ? demanda-t’elle

– Mon destin est accompli. J’ai obéi à la volonté des Anciens, et je peux rejoindre en paix Erû et ses Dasami.

Shari voulut protester mais elle n’en eu pas le loisir car le nain la poussa avant de partir vers l’arrière. Les larmes aux yeux, elle reprit sa course, exhortant ses compagnons à la suivre.

Au bout d’un petit moment, elle entendit une explosion sourde suivie d’un grondement. Sachël s’était sacrifié afin de faire effondrer la galerie derrière eux, bloquant à la fois les sangsues et les nains qui étaient à leur poursuite. Rongée par le chagrin et la culpabilité, Shari mit un moment à se rendre compte qu’elle courait à l’air libre. L’obscurité de la caverne avait été remplacée par celle de l’Hiver sans Fin. Ils étaient saufs, à présent.

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Nord (3)

Djashim chevauchait en silence dans les rues de terre battue du bazar Nord. Le sergent Norim se trouvait derrière lui, dirigeant son escorte d’une dizaine d’hommes. Le jeune général devait faire appel à toute sa volonté pour ne pas exploser de rage. Ses ordres avaient pourtant été explicites ! Les légionnaires n’auraient dû s’en prendre qu’aux arènes illégales, et laisser le reste de la population en paix. Le contrôle de ses officiers sur leurs troupes était cependant bien plus lâche que ce qu’avait imaginé Djashim, et les soldats s’étaient défoulés. Ils avaient mis le quartier à feu et à sang. Les portes de la plupart des habitations étaient défoncées, et les signes de pillage étaient évidents.

Djashim aurait dû s’y attendre. Avec si peu de discipline, il était difficile de maîtriser une armée, comme l’avait démontré la tentative de désertion de l’avant-veille. La plupart des légionnaires étaient des immigrés, des étrangers à la ville qu’ils occupaient, et ils avaient peu de contacts avec la population. Dès lors, abuser de leur force pour améliorer, ne serait-ce que quelques heures, leur quotidien, était pour eux quelque chose de presque naturel. Seule leur conscience pouvait les empêcher de commettre les pires atrocités… Et les hommes affamés en groupe ne connaissent pas la morale. Il leur était plus facile de céder à la sauvagerie, tout cela au nom de Djashim…

Une femme à demi nue, les vêtements en lambeaux, vint soudainement se planter devant le cheval du jeune général. Surpris, il tira sur les rênes pour éviter de la piétiner, et fit signe à Norim de rester en arrière. La femme avait probablement une quarantaine d’année, et ses cheveux en bataille, ainsi que les marques pourpres sur son corps, laissaient supposer ce qu’elle avait dû subir. Ses yeux étaient rouges de douleur, de chagrin et de colère, et Djashim avait du mal à supporter son regard accusateur. Il demanda en Sorûeni :

– Vous avez besoin d’aide, madame ?

Instantanément, l’expression de la femme afficha un masque de haine intense.

– Sois maudit, étranger ! Mon fils est mort ! C’est ta faute ! J’espère qu’Erû t’emportera dans les tréfonds du néant, et que ton âme sera dévorée par les serpents ! Tu paieras pour tes crimes !

Elle sortit alors un couteau de sa robe déchirée et se précipita vers Djashim, le regard prêt à donner la mort. Norim, ayant deviné le danger, s’interposa en un éclair entre la femme et son général. Du geste sûr d’un soldat ayant des années d’entraînement, il désarma la forcenée et l’immobilisa, plaçant sa propre lame sous sa gorge. Surprise, la femme se débattit un moment, mais elle ne pouvait rien contre la force du sergent. Elle cracha alors en direction de Djashim.

– Si tu n’avais pas tes hommes pour te protéger, enfant-général, tu serais mort depuis longtemps. Tu n’as aucun droit d’être ici !

– C’est l’empereur lui-même qui a chargé le général de prendre le contrôle de la garnison de Samar, répliqua alors Norim. Qui es-tu, femme, pour contester la volonté de ton souverain ? C’est toi la criminelle. Tu as tenté de blesser un représentant de l’autorité impériale !

Il appuya sur la lame, faisant perler une goutte de sang du cou de sa prisonnière.

– Paix, sergent, ordonna Djashim, tentant tant bien que mal de désamorcer la situation. Je suis désolé de ce que mes hommes vous ont fait subir, à vous et à votre fils, dit-il à la femme. Ils ont outrepassé leurs ordres et je veillerai à ce que cela ne se reproduise pas. Nous cherchons simplement à capturer les rebelles et les criminels qui se cachent au sein de la population de Samar. Si votre fils a été tué alors qu’il était innocent de tout crime, vos assaillants en paieront le prix, et subiront le châtiment impérial. Je vous en donne ma parole.

La femme cracha de nouveau.

– Et que vaut la parole d’un meurtrier telle que vous ? Un jour viendra où tous les comptes seront réglés !

Djashim ne put alors s’empêcher de repenser à ce qu’il avait fait subir à Samergo Trûfilsûn. Les émotions qu’il avait ressenties lorsque la lame avait pénétré le corps de l’infortuné « criminel » étaient encore vives dans son esprit. Cette femme avait très probablement raison, un jour Djashim recevrait ce qu’il méritait. La seule chose qu’il pouvait espérer, c’était qu’Oeklos subisse avant lui la colère d’Erû.

– Sergent, laissez repartir cette femme, sans son arme. Il y a eu assez de morts aujourd’hui.

– A vos ordres général, dit Norim, le regard désapprobateur.

Il relâcha sa pression sur le cou de la femme, et celle-ci cracha une dernière fois avant de s’enfuir en courant. Au même moment, un des officiers de Djashim s’approcha. L’homme semblait très satisfait de lui-même.

– Général, j’ai le résultat des opérations d’arrestation.

– Je vous écoute, capitaine, dit Djashim d’un ton sec.

– Nous avons capturé plus de trois cent criminels, et blessé à mort cent trente sept personnes qui ont tenté de s’opposer à la loi impériale. C’est un véritable succès, général.

Djashim ne put contenir sa colère plus longtemps. Fou de rage, il se mit à crier sur le capitaine.

– Un succès, capitaine ! Vous osez appeler ce massacre, que dis-je, ce carnage, un succès ! Mes ordres étaient pourtant clairs ! Pas d’assaut dans les habitations non répertoriées par les agents du comte ! Et que vois-je ici ? Il montra la rue d’un geste de la main. Des bâtiments brûlés et pillés, des morts, et des femmes en loques qui m’accusent d’avoir tué leur fils. Vous allez devoir me fournir des explications, capitaine, vous et vos collègues officiers. Vous êtes censés être responsables de vos hommes !

Le capitaine, pourtant bien plus âgé que Djashim, sembla rétrécir sous la colère de son supérieur.

– Je… balbutia-t’il.

L’approche d’un soldat vint le sauver in extremis.

– Capitaine, général, interrompit le légionnaire, j’ai de graves informations. Les travailleurs des docks refusent de continuer à décharger les navires impériaux. Ils se sont rassemblés et ont l’intention de marcher sur la forteresse. Ils disent ne plus vouloir être traités comme des esclaves, bon à mourir pour l’empereur.

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Nord (2)

Imela avait les yeux rivés sur l’orbe se trouvant dans la paume du nain. L’objet semblait presque vivant. Les marbrures à sa surface semblaient avoir une existence propre, comme si elles étaient animées par une énergie invisible. La jeune femme n’arrivait pas à détacher son regard de l’artéfact. Une force irrésistible la poussait vers l’orbe. La main tendue, elle franchit la distance qui la séparait de Sachël, et toucha du doigt la pierre des rêves.

Une douleur atroce lui vrilla le crâne et les yeux. La piqure de mille aiguilles perçait chacun de ses membres. Son champ de vision devint entièrement blanc. Toute couleur avait disparu… C’était à la fois terrifiant et apaisant, une sensation difficile à interpréter.

Imela poussa un cri silencieux, et le monde s’évapora.

Elle était à présent dans l’obscurité, un noir si total que même les nuages de l’Hiver Sans Fin paraissait clairs en comparaison. C’était comme si elle était coincée dans l’un de ses propres cauchemars, éveillée. Petit à petit, cependant, l’obscurité fut remplacée par une image de plus en plus nette.

Imela se trouvait à présent sur une couche de glace éclairée par les rayons du soleil. C’était presque un paysage d’un autre monde… Comment cela était-il possible ? Si elle était réellement sur la banquise, jamais elle n’aurait dû voir l’astre du jour, caché par les nuages.

Elle prit soudainement conscience d’un bourdonnement, derrière elle. Le son devint de plus en plus fort, jusqu’à en devenir assourdissant. La source en était à présent juste au dessus de sa tête. Elle leva les yeux. Trois monstrueux engins volants fendaient le ciel dans un vacarme digne des plus grandes tempêtes. Ils avaient la forme de triangles sombres se détachant parfaitement dans le ciel bleu. Leur vitesse était inimaginable, dépassant même celle des dragons des mages. Imela les vit disparaître à l’horizon.

Elle se sentit alors comme soulevée, rejoignant à son tour les hauteurs célestes. Elle flottait comme par magie, ne sentant aucunement le froid ou la puissance du vent. Soudainement, elle se retrouva au milieu des monstres de métal volant. Leurs parties supérieures étaient blanches, contrastant avec le noir du dessous. L’avant des engins était percé d’une verrière à travers laquelle Imela aperçut des hommes. Ces derniers ignoraient complètement la présence de la jeune femme, absorbés dans le pilotage de leurs ailes volantes.

Imela observa la position du soleil. Il était très bas, touchant presque l’horizon, et sa lumière tirait vers l’orange. Les trois engins semblaient se diriger droit vers lui, vers ce qu’Imela devina être le Nord-Ouest. En dessous d’eux, la banquise s’étendait à l’infini. Où donc se rendaient-ils ? Au bout d’un long moment, Imela aperçut enfin leur destination, un ilot de roche noire au milieu de la banquise.

Les engins ralentirent et se mirent à descendre en spirale vers le sol. Sur l’un des cotés de l’îlot se trouvait une paroi recouverte de glace lisse et resplendissante. Les machines semblaient se diriger droit vers elle.

Soudainement, la paroi se fendit en deux, laissant progressivement apparaître une ouverture assez grande pour laisser passer les ailes volantes. Celles-ci, ralentissant encore, y pénétrèrent, et tout redevint noir autour d’Imela.

Elle baissa alors les yeux et vit qu’elle avait été transportée à une altitude encore plus élevée, si haute qu’elle distinguait à présent la courbure de l’horizon. Elle reconnut au loin le dessin familier des côtes du nord-ouest de Sorcasard, le royaume de Ginûsilhen. La banquise s’arrêtait là, laissant place à une neige plus sombre, mêlée de roche volcanique. De l’autre coté se trouvait le petit ilot rocheux où les engins volants étaient entrés. C’était presque comme si quelque chose voulait montrer la position exacte de cet endroit à Imela. Au moment même où elle le réalisait une voix retentit, venue de nulle part :

– C’est là qu’il doit aller, Imela. Ton rôle est de le guider. Les portes de Dalhin se cachent sous la roche. Tu ne dois pas échouer dans ta mission.

– Qui êtes vous ? demanda la jeune femme, à la fois curieuse et inquiète. Son interlocuteur était totalement invisible.

– Cela n’a aucune importance, répondit la voix. La seule chose que tu dois savoir, c’est que pour faire disparaitre l’obscurité, tu dois suivre mes instructions. Tu dois l’amener au Nord.

– Qui ? Qui dois-je amener au Nord ?

– Qui ? répliqua la voix. Tu me demandes qui ? Mais qui veux-tu que ce soit d’autre que l’héritier. Son véritable trône se cache sous la roche et la glace.

La voix se tut alors, et Imela ressentit de nouveau une immense douleur. Des lumières vives illuminèrent son regard, progressivement remplacées par une lueur rouge et faible. Elle était de nouveau dans la salle des reliques des nains du Ginûfas, et une douzaine de têtes l’observaient. Aridel la tenait dans ses bras, une expression inquiète sur le visage.

– Elle revient à elle dit-il, soulagé. Imela… tu nous a fait peur. Nous avons bien cru te perdre.

La jeune capitaine répondit d’une voix pâteuse.

– L’orbe… J’ai… elle m’a montré… où nous devons aller pour rejoindre les portes de Dalhin… Le Nord…

Sachël, assis à coté d’elle, se mit soudainement à parler rapidement dans sa langue gutturale. Shari traduisit :

– Nous ne pouvons pas rester plus longtemps ici. Une patrouille ne va pas tarder à passer.

Imela se leva péniblement.

– Je… peux marcher, affirma-t’elle. Nous devons…

– Nous discuterons plus tard, coupa Shari. Il faut partir.

Elle dit deux mots à Sachël, et tous quittèrent la salle. Imela s’appuyait sur Aridel pour marcher. Elle hésitait à lui parler de ce que la voix avait dit à propos de l’héritier. Peut-être valait-il mieux attendre…

Des bruits métalliques accompagnés de cris retentirent soudain derrière le petit groupe.

– Les Nains sont derrière nous, cria alors Shari, traduisant Sachël. Courez !

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Nord (1)

Taric marchait à coté de Chînir, circulant d’un pas rapide dans les rues du bazar Nord. Tous deux se dirigeaient vers l’arène illégale de Shimith. Ils savaient qu’il n’y avait pas une minute à perdre, s’ils voulaient le prévenir à temps des intentions de la garnison impériale. Chînir semblait très inquiet.

– J’espère que Shimith acceptera de m’écouter, dit soudainement le chef nomade. Il peut être très têtu quand il s’y met… Je sais qu’il cherche à se venger de la façon dont j’ai utilisé son arène. Et dans un certain sens, je ne peux pas lui donner tort. Ce qui arrive maintenant est en grande partie de ma faute.

– Vous aviez vos raisons, répondit Taric. Et je ne connais pas vraiment Shimith, mais le peu de contact que j’ai eu avec lui m’a laissé l’impression d’un homme pragmatique. Si sa vie est en jeu, il compromettra.

Chînir ne répondit pas, continuant à afficher son air soucieux. Ils arrivèrent à l’entrée de l’arène. Descendant les marches de l’escalier principale quatre à quatre, les deux hommes se rendirent directement dans les tribunes. Quelques spectateurs étaient déjà là, attendant probablement le début du premier combat de la journée. Shimith était parmi eux, les exhortant à parier. Chînir se dirigea sans attendre vers lui, Taric sur ses talons. Le maître de l’arène vantait les mérites de ses gladiateurs, racontant à ses clients leurs prouesses au combat. Chînir lui posa la main sur l’épaule, et il s’interrompit, visiblement irrité. Lorsqu’il reconnut le chef nomade, son expression vira à la colère.

– Chînir ! Je croyais avoir été clair la dernière fois que tu es venu ! Je ne veux plus te revoir ici, toi et ta maudite résistance !

Chînir dut visiblement se dominer pour répondre calmement.

– Ce n’est pas le moment de régler nos comptes, Shimith. Les impériaux ont décidé de nettoyer le bazar Nord, à commencer par cette adresse. Je suis venu te prévenir pour que tu fasses partir tout le monde avant qu’il ne soit trop tard.

Le criminel serra les poings, prêt à frapper le chef nomade.

– Tu dis quoi ? Tu viens jusque dans mon arène en brandissant je ne sais quelle menace afin de me faire évacuer ? Tu crois que je vais me faire avoir si facilement ? Je vois très bien qu’il s’agit d’un plan pour m’éliminer discrètement. Tu es un bon combattant mais un piètre menteur.

Chînir, ne se retenant plus, gifla Shimith avec force, le faisant se reculer de quelques pas.

– Voilà qui devrait te remettre les idées en place ! L’empire est à tes portes et tout ce que trouve à faire, c’est argumenter ? Tu es encore pire que ce que je pensais !

Les hommes avec qui Shimith discutait à leur arrivée semblaient stupéfaits de la scène. Taric décida de profiter de leur surprise pour agir.

– Vous avez entendu ? leur dit-il. Prévenez tous ceux que vous pouvez et partez ! L’empire sera bientôt là ! Quittez le bazar nord au plus vite !

Les spectateurs ne demandèrent pas leur reste. Pris de panique, ils bondirent vers la sortie, hurlant à tous ceux qu’ils croisaient qu’il fallait fuir. Efficace, pensa Taric, un léger sourire aux lèvres. Shimith les observa, le visage rouge de colère. Il s’empara alors du couteau qui pendait à sa ceinture et se jeta sur Chînir.

– Attention ! cria Taric.

Le chef nomade avait cependant déjà vu le mouvement de son adversaire, et esquiva le coup avec la fluidité d’un combattant entraîné. Il frappa le dos de Shimith du tranchant de la main, envoyant le criminel à terre. L’homme resta alors au sol sans bouger, à la grande surprise de Taric. Chînir l’avait-il assommé d’un simple coup sur le dos ? Le chef nomade semblait cependant tout aussi surpris que lui de la réaction du criminel. Taric s’agenouilla, prenant Shimith par l’épaule, et le secoua un peu. Pas de réponse. Il le retourna et constata avec horreur que l’homme s’était planté son couteau dans la poitrine en tombant. Sa tunique était couverte de sang et ses yeux vides de toute vie. Quelle stupide façon de mourir ! Taric allait dire quelque chose, mais un bruit attira son attention.

Il tourna la tête vers l’entrée de l’arène, et vit un flot d’hommes en uniforme noir s’y déverser.

– Trop tard ! cria Chînir. Ils sont déjà là.

Taric dut lutter contre la panique qui s’emparait de lui. Les soldats impériaux, lances à la main, s’emparaient de tous ceux qu’ils trouvaient sur leur chemin. Les rares courageux qui avaient le malheur de leur résister se retrouvaient promptement embrochés.

– Venez, Taric, reprit Chînir. Il n’y a plus rien à faire ici. Nous pouvons peut être encore nous enfuir par l’entrée des combattants.

Le chef nomade se mit alors à courir vers l’arène elle même, et sauta sur le sable. Taric le suivit sans hésiter. Derrière eux les cris et les bruits de pas des soldats impériaux s’intensifiaient. Chînir guida Taric vers une porte en bois qu’il ouvrit d’un coup de pied. Tous deux coururent alors dans des couloirs sales emplis d’une odeur de sang et de sueur. Seuls les combattants passaient là, en temps normal. Au bout d’un moment, il passèrent une autre porte et sentirent sur leurs visages l’air frais de la nuit.

Mais la terreur ne s’était pas arrêtée aux portes de l’arène. Les rues grouillaient de soldats en uniformes noirs qui entraient dans les maisons environnantes et y capturaient les habitants sans aucune retenue. Des hommes et des femmes étaient rassemblés en milieu de la rue sous la surveillance d’un officier impérial. Chînir fit signe à Taric de se baisser et tous avancèrent prudemment, sous couvert de l’obscurité.

– Ne nous arrêtons pas, chuchota le chef nomade. Nous ne pouvons pas aider ces malheureux. Mais notre vengeance sera terrible.

Taric toussa, reprenant son souffle devant l’horreur qui s’offrait à lui. Il sentit un peu de sang perler sur sa main. Ce n’était pas le moment. Il avait trop à faire pour contempler sa propre mortalité.

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Vol (6)

Les pensées de Shari se bousculaient. Imela aurait dû la laisser parler à l’intendant ! Peut-être aurait-elle pu… Non, c’était injuste, Shari savait en son for intérieur qu’elle n’aurait probablement pas fait mieux que la capitaine, la conversation aurait probablement juste traîné en longueur. C’était sa jalousie qui parlait. La simple mention de la pierre du rêve était apparemment cause suffisante pour donner la mort chez les nains de l’ordre du Ginûfas.

Leur mort était quasi-certaine, à présent. Shari regarda Orin. Le jeune garçon affichait un air brave, mais elle savait qu’il devait trembler de peur, tout comme elle. La terreur n’était cependant pas la seule émotion que Shari ressentait. Il y avait en elle un sentiment de rage et de frustration qui dominait presque le reste. Ils touchaient au but, après tant de privation dans le froid et la neige ! Shari devait bien admettre que la quête d’Imela lui avait redonné un semblant d’espoir. Et se voir privée de cette petite étincelle lui était presque plus insupportable que de perdre la vie. La pierre du rêve était là, et ils fallait qu’ils l’obtiennent, coûte que coûte !

La voie diplomatique avait échoué, peut-être fallait-il tenter la force. C’était souvent le seul recours qui restait face au fanatisme. La foi des Nains était tout pour eux, et ils ne renonceraient jamais volontairement à leur trésor. Shari regarda Aridel. L’ex-mercenaire, dépossédé de son épée, semblait prêt à se battre… Cependant que pouvaient douze personnes contre une armée de nains gardant un labyrinthe souterrain. Et si… Shari décida de tenter le tout pour le tout. Elle s’arrêta et se mit à parler en Setini.

– Votre intendant n’a pas voulu nous écouter, mais nous ne sommes pas vos ennemis. Les écrits parlent du retour de Sorferûm. Il est là, à marcher avec nous. Vous ne pouvez pas rejeter le destin qui est le vôtre. Par la foi en leurs écritures, les moines du Ginûfas peuvent sauver le…

Le chef des gardes s’était approché de Shari, et lui asséna un coup à l’arrière des jambes à l’aide du manche de sa hache. La jeune femme s’écroula au sol, surprise.

– Tais-toi, impie ! ordonna-t’il. Ta bouche ne peux pas parler des écrits, tu n’es qu’une…

Le Nain s’interrompit en pleine phrase. Shari curieuse, se retourna pour voir ce qui l’avait arrêté. Il était par terre, inerte, un filet de sang coulant de sa tête. L’un de ses compagnons se tenait au dessus de lui, un marteau de guerre à la main. Le sauveur de Shari s’approcha d’elle et l’aida à se relever. La jeune femme se rendit alors compte que tous les autres membres du Ginûfas étaient hors de combat. Elle se tourna vers Aridel et Imela, mais ce n’était visiblement pas eux qui avaient agi. Le nain restant s’adressa alors à la jeune femme.

– Je suis Sachël, et je vous crois, dit-il. Les Anciens m’ont parlé par rêve et m’ont envoyé une vision de vous et du retour de Sorferûm le Sorcami. Ils m’ont dit que la prophétie ne serait accomplie que lorsque je vous aurait aidé à accomplir votre tâche, même si je devais pour cela affronter mes frères.

Il s’agenouilla devant Shari.

Je suis à votre service et à celui de vos compagnons. Je me battrai pour la volonté des Anciens.

Imela Aridel et Daethos s’étaient approchés de Shari, le regard interrogateur. La jeune femme leur répéta les paroles de Sachël et ils écarquillèrent les yeux.

– C’est incroyable, dit Imela. C’est comme si le destin voulait que nous réussissions. Mes visions sont peut-être…

La capitaine s’arrêta et ferma la bouche. Elle en avait visiblement dit bien plus que ce qu’elle souhaitait révéler. Shari n’oublierait cependant de sitôt ses paroles. Elle aussi avait donc des visions. Shari repensa malgré à ses rêves d’avant l’arrivée de l’Hiver Sans Fin. Elle savait d’expérience qu’il était très dangereux d’ignorer de tels signes.

– Que faisons nous ? demanda Aridel, soucieux de détourner l’attention.

– Prenez leurs armes, dit Imela en désignant les nains. Nous sommes ici pour récupérer la pierre du rêve, et c’est ce que nous allons faire, même si nous devons affronter une armée de Nains. Shari, pouvez-vous demander à notre nouvel ami de nous conduire à l’endroit où se trouve la pierre ?

Shari se tourna vers Sachël et lui posa la question.

– Je peux vous conduire à l’orbe des Anciens, dit-il, mais l’entrée est gardée.

– Combien de gardes ? demanda Aridel traduit par Shari.

– Une dizaine au maximum, répondit Sachël.

– Nous devrions pouvoir les neutraliser. Nous vous suivons, Sachël.

Le Nain se mit alors à les guider dans une course effrénée à travers les coursives de la ville souterraine. Ils devaient fréquemment s’arrêter afin d’éviter de croiser les congénères de Sachël, et repartaient ensuite à toute vitesse, comme si Erû lui même avait envoyé ses cerbères.

Ils finirent par arriver devant l’entrée d’une salle gardée, comme l’avait indiqué Sachël, par six nains lourdement armés.

– La salle des reliques, annonça Sachël. L’orbe se trouve à l’intérieur.

– Parfait dit Aridel. Il fit signe à Imela, Daethos et à trois des marins du Fléau des Mers. Nous allons nous occuper des gardes.

Sans attendre, il s’approchèrent des gardes. Brandissant les armes qu’ils avaient récupéré sur les compagnons de Sachël, ils se jetèrent alors sur les nains. Pris par surprise, les six gardes n’eurent pas le temps de réagir.

Aridel planta sa hache dans le cou de l’un tandis que Daethos en écrasait un autre contre le mur. Imela asséna pour sa part un coup de pied dans la tête du troisième Nain, et ses hommes, armés de marteaux, brisèrent les os des trois derniers dans des bruits de craquements affreux.

Les six corps inertes baignaient à présent dans une mare de sang grandissante.

Le spectacle était horrible, mais Sachël avait regardé ce massacre sans broncher. Il était toujours étonnant de constater comment un fanatique pouvait se retourner rapidement contre ses propres alliés, s’il considérait qu’il agissait pour la bonne cause.

Pour Shari, il s’agissait de meurtre pur et simple. Même si les Nains les avait condamné à mort, cela ne justifiait pas une telle boucherie. La pierre du rêve en valait-elle vraiment la peine ? Sachël s’approcha du garde qu’Aridel avait tué et s’empara d’un rectangle métallique qui pendait à sa ceinture.

La porte de la salle des reliques était faite d’un métal lisse, recouvert d’inscriptions que le temps avait partiellement effacées. Sachël plaça la carte métallique sur une encoche située à coté de l’entrée, et la porte coulissa toute seule. La magie des Anciens était encore à l’œuvre ici.

La salle des reliques était une grande pièce carrée sans fenêtres dont les murs étaient couverts de casiers recelant très probablement les plus précieux artéfacts que possédait l’ordre du Ginûfas. Sachël s’approcha de l’un de ces coffres et l’ouvrit, sortant un sac en toile grossière. Il en défit les nœuds, révélant une orbe d’un rouge éclatant, pas plus grande que la main.

– Voici l’orbe des Anciens, que nous appelons aussi Pierre du Rêve, annonça-t’il.

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