Quête (2)

Aridel semblait parfaitement connaître les rues de Cersamar. Il passait par des venelles dont Imela n’avait jamais soupçonné l’existence. La plupart étaient désertes, leurs maisons abandonnées depuis plusieurs années. De temps en temps on apercevait les ruines d’une ancienne fontaine ou d’une statue. Le groupe hétéroclite constitué d’Imela, Demis, Aridel et Daethos marcha ainsi pendant une dizaine de minutes avant d’arriver devant un tripot à l’aspect encore moins engageant que l’Auberge du Marin.

– Si Omacer n’est pas en train de cuver dans quelque maison en ruine, c’est ici qu’il sera, dit Aridel.

Imela tourna la tête. Elle n’avait aucune envie d’entrer dans ce bouge immonde, mais elle n’avait pas le choix. Si Aridel disait vrai, et elle n’avait pour l’instant eu aucune raison de mettre sa parole en doute, il fallait qu’elle aille y chercher le mage. La dernière fois qu’elle avait vu Omacer, deux ans auparavant, il avait déjà tendance à abuser de la boisson. Le temps n’avait apparemment pas arrangé les choses. A sa décharge, Imela imaginait bien qu’il devait être très difficile pour un ancien mage, représentant d’un peuple décimé par Oeklos, de devoir cacher sa véritable identité dans le trou à rats qu’était devenue Cersamar. Isolé, sans véritable ami, dans une contrée où le soleil ne se levait jamais, cela en aurait anéanti plus d’un. Il était presque certain que nombre de ses semblables, face à la même situation, avaient mis fin à leurs jours.

Cela faisait d’Omacer, malgré tous ses défauts quelqu’un de très rare et précieux, et le seul qui pouvait aider Imela à comprendre le sens de sa découverte.

La jeune capitaine prit donc son courage à deux mains, et pénétra dans la taverne, une expression de détermination marquant son visage. Elle se couvrit cependant immédiatement la bouche et le nez avec sa main lorsqu’elle sentit l’odeur pestilentielle qui régnait à l’intérieur. La pièce où elle se trouvait était si sale que même une porcherie aurait semblé plus hygiénique.

Le sol collait, couvert de restes de nourriture, d’alcool et de déjections, et on apercevait ça et là la forme de rats se repaissant de détritus. La plupart des hommes qui se trouvaient à l’intérieur étaient dans un état comateux, une bouteille ou une chope devant eux. Imela avait véritablement devant elle tout ce que l’humanité pouvait offrir de pire. Elle parcourut l’endroit du regard, s’attardant sur le visage des  »clients ».

Au bout d’un moment, elle finit par repérer Omacer. Le mage dormait dans son propre vomi, la tête posée sur le bar. C’était une vision assez difficile à supporter. Comment un homme qui avait fait partie du peuple le plus avancé du monde pouvait il être tombé aussi bas ? La jeune femme fit signe à Demis et tout deux s’approchèrent de l’ancien mage, suivis par Aridel et Daethos.

Arrivée près d’Omacer, Imela le secoua de sa main gantée. Aucune réaction. L’homme était probablement imbibé d’alcool et dormait profondément. Elle s’empara alors de l’un de ses bras. Demis, comprenant son intention, prit l’autre, et aidés de Daethos, ils traînèrent le mage inerte à l’extérieur. Personne ne semblait faire attention à eux, et c’était tant mieux, pensa Imela.

L’air extérieur était glacial, mais tellement plus respirable que celui de l’auberge qu’Imela eut un soupir de soulagement. Elle se tourna vers Daethos.

– Ramassez un gros bloc de neige et jetez le lui à la tête, cela devrait le réveiller.

Le Sorcami, une expression indéchiffrable sur le visage, obéit sans mot dire, et le corps d’Omacer eut un spasme lorsqu’il entra en contact avec la glace. Il ouvrit les yeux et se mit à grogner.

– Que… dit-il d’une voix pâteuse. Ca va pas la tête ! Je…

Il s’interrompit en apercevant le visage d’Imela, surpris.

– Lame-bleue… Vous êtes de retour… Je ne m’attendais pas…. Il rota. à vous revoir dans cette belle ville… Mais tant que vous êtes là… Vous m’avez apporté de quoi boire ?

Imela durcit son regard.

– Je ne suis pas là pour encourager vos vices, Omacer. J’ai besoin de vous, si vous êtes assez sobre pour m’aider.

– De moi ? Personne n’écoute plus ce que j’ai à dire depuis longtemps… Mais pour une chopine, je peux vous raconter toutes les histoires que vous voulez sur le Royaume des Mages…

Imela observa le mage. C’était une créature crasseuse, et ses yeux avaient le teint jaune propre aux alcooliques de longue date. Il restait cependant, quelque part derrière cette façade, une petite partie du mage qui lui avait prodigué ses conseils deux ans auparavant.

– Ce ne sont pas de vos histoires dont j’ai besoin, mais de votre savoir. J’ai un document à vous montrer, mais pas ici. Etes-vous prêt à nous suivre ?

– Si la récompense est bonne à boire, je vous accompagnerai jusque dans les catacombes d’Oeklos, s’il le faut…

Imela et Demis relâchèrent leur étreinte sur les bras d’Omacer et celui-ci se mit debout en titubant. Il remarqua alors Aridel et Daethos.

– Ah je vois que vous aimez réunir les misérables, Lame-bleue… Vous avez réussi à piquer ma curiosité… Je vous suis.

Il fit un pas et s’étala par terre. Imela et Demis le relevèrent et durent l’aider ainsi tout le long du trajet qui les mena au repère de la jeune femme. Le mage semblait un peu plus réveillé et sobre en arrivant. La marche dans le froid lui avait clairement fait du bien.

Imela le fit asseoir devant une table et lui donna un morceau de pain noir qu’il mangea goulûment. La jeune femme s’absenta alors et revint quelques secondes après avec un paquet enveloppé dans une couverture en cuir. Elle le posa sur la table et l’ouvrit devant Omacer.

Le paquet contenait une tablette de pierre noire qui faisait environ dix pouces (25 cm) de largeur sur sept (18 cm) de hauteur et était couverte de symboles runiques. Le milieu en était très abimé, comme si quelqu’un avait volontairement voulu effacer le texte qui s’y trouvait.

Le regard d’Omacer changea du tout au tout. On y lisait soudainement une réflexion hors du commun, et ses yeux se plissèrent sous l’effort de lecture. Il passa son doigt sur les runes, et la concentration fit place à l’étonnement alors qu’il les déchiffrait dans sa tête.

– Où avez vous trouvé cela ? demanda-t’il.

– C’est une longue histoire, répondit Imela, ravie de voir le mage retrouver sa curiosité. Pour faire court, j’ai suivi les indications d’un vieux nain que j’ai rencontré dans l’île Oritebal. J’ai aidé son fils en lui fournissant des provisions, et il a voulu me récompenser en me donnant, selon ses dires, la carte d’un fabuleux trésor que sa famille gardait depuis des générations. Il m’a donc expliqué comment rejoindre une grotte sur la côte de l’île où j’ai trouvé cette tablette, au milieu d’outils rouillés. Ce n’était pas le trésor auquel je m’attendais, mais la tablette à l’air très ancienne, et elle parle si j’ai bien compris, d’une « entrée secrète ». Je me suis dit qu’un mage tel que vous saurait me dire s’il s’agit d’un objet de valeur ou d’une simple babiole sans intérêt.

Imela vit du coin de l’œil Daethos qui s’approchait pour observer la tablette. Omacer ne le remarqua même pas, perdu dans la lecture de la tablette.

– Un objet de valeur… C’est bien plus que cela ! finit-il par dire. Le nain ne vous a pas menti en parlant de trésor fabuleux… Vous êtes en possession d’une partie de la carte permettant d’accéder à la cité céleste de Dalhin, la demeure d’Erû lui-même !

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Quête (1)

Le vent s’était levé, et la mer formée ballotait le Chiltôli de part et d’autre. Shari, pour qui les longs voyages sur l’océan étaient pourtant familiers, avait du mal à tenir debout, et elle ressentait même par moment des nausées. La jeune femme se trouvait sur le pont, fermement accrochée au bastingage du gaillard d’avant. Elle essayait de rester le plus à l’écart possible de l’équipage du navire et de son capitaine. Lasham avait un regard encore plus lubrique que ses hommes lorsqu’il regardait Shari. Même s’il s’était montré irréprochable jusqu’alors, elle ne tenait pas à l’encourager. Un simple sourire aurait pu être mal interprété, et elle était la seule femme à bord.

Le voyage aurait été bien plus rassurant si Takhini avait pu l’accompagner. Il ne servait cependant à rien de se morfondre. Le sort en était jeté. En l’absence du général, il allait bien falloir que Shari se défende seule, si nécessaire. Elle l’avait déjà fait, et n’hésiterait pas à recommencer. La jeune femme palpa ses vêtements afin de sentir la présence rassurante du poignard qui ne la quittait jamais, et se concentra sur d’autres pensées.

Un cri retentit :

– Voile à l’horizon !

– Ah enfin ! fit Lasham, qui malgré toutes les précautions de la jeune femme, se trouvait à coté d’elle. Signalez notre présence !

Shari ne cacha pas son étonnement. Sûrement valait-il mieux, pour un navire de contrebande, se montrer discret ? Pourquoi le capitaine tenait-il à se signaler ? Elle se tourna vers lui et demanda :

– Quel est ce navire ?

Lasham eut un sourire entendu.

– Un moyen pour vous de rejoindre plus rapidement Sorûen, ma p’tite dame.

Il fit alors signe à deux de ses matelots qui se trouvaient à proximité. Les deux hommes se rapprochèrent rapidement et s’emparèrent des bras de Shari sans lui laisser le temps d’atteindre son poignard.

– Que… commença-t’elle, trop surprise pour prononcer une phrase cohérente.

– Vous ne croyiez pas vraiment que j’allais risquer ma vie, et celle de mes hommes pour la somme dérisoire que vous m’avez proposé ? ironisa Lasham. Par contre, avec ce que Baythir va me payer pour votre joli minois, nous aurons bien gagné notre voyage !

Les matelots qui maintenaient Shari s’esclaffèrent. Shari les regarda, horrifiée. Elle était tellement abasourdie qu’elle n’essaya même pas de protester. A quoi bon, de toute manière ? Elle se doutait que rien n’aurait pu convaincre le capitaine, et elle se refusait à offrir son corps en échange de sa liberté. L’argent était probablement la seule motivation de ce misérable, et il aurait sûrement renié père et mer pour quelques pièces d’or.

– Amenez-la sur la dunette pendant la manœuvre, ordonna-t’il à ses hommes.

Shari bloquée par la poigne de fer qui la maintenait ne put qu’obtempérer tandis qu’on la conduisait à l’arrière du navire. Elle sentait la peur et la frustration s’emparer de ses pensées. Qui était ce Baythir auquel elle allait être vendue ? Probablement encore un de ces marchands d’esclaves qui avaient profité de la confusion provoquée par l’Hiver sans Fin pour se lancer dans le commerce de chair humaine. Shari rageait. Son rôle n’était pas de finir comme prostituée à la solde de quelque horrible marchand ! Elle était une princesse de la maison impériale de Sûsenbal et elle avait une mission à accomplir !

Le navire auquel le Chiltôli s’était signalé était à présent tout proche. C’était un vaisseau bien plus grand, un trois-mât destiné au commerce. Il arborait le pavillon à l’étoile verte, l’emblème du Domaine de Sanif. Cela n’étonna pas Shari. Les marchands sanifais étaient connus pour chercher le profit partout où leurs navires pouvaient aller. Depuis ces dernières années, les eaux Sûsenbi pullulaient de leurs trois-mâts. Les activités des sanifais avaient toujours eu une légalité douteuse. Cependant, depuis qu’ils avaient libre accès aux eaux territoriales de Sorûen, elles avaient redoublé. Comme Oeklos avait également levé l’abolition de l’esclavage afin de satisfaire ses troupes Sorcami, le trafic d’êtres humains devait être une véritable aubaine pour eux.

Le vaisseau sanifais vint se ranger parallèlement au Chiltôli. Shari put lire qu’il s’agissait du Chayschui saychil, ce qui signifiait, « Chercheur de Trésor ». Des grappins furent lancé pour rapprocher les deux vaisseaux, et bientôt une passerelle fut posée afin de faciliter le transfert d’hommes et de marchandises.

Un personnage à la peau très sombre monta sans attendre à bord du Chiltôli. Il était vêtu d’une longue robe colorée, et sa tête était recouverte d’un chapeau carré aux motifs complexes et tout aussi chatoyants.

– Bienvenue, bienvenue, Baythir, dit Lasham de manière obséquieuse. J’ai à bord la plus belle esclave que votre prince puisse espérer.

Il fit signe à ses hommes d’amener Shari. La jeune femme n’essaya même pas de résister. Peut-être que son « propriétaire » se montrerait plus raisonnable que Lasham, même si elle en doutait. Ce dernier regarda la jeune femme avec la même expression lubrique que celle du capitaine du Chiltôli.

– Un beau morceau, en effet finit-il par dire. Tu t’es surpassé, Lasham. Tu n’auras pas volé ta rémunération cette fois-ci. Dommage que le prince souhaite récupérer sa marchandise « sans utilisation préalable ». J’aurais bien vérifié le produit en profondeur…

Baythir fit un clin d’œil au capitaine, qui se mit à rire grassement. Tous les espoirs de Shari étaient réduits à néant par cette simple phrase. Prise dans de sombres pensées, elle n’eut pas le courage d’écouter la suite de la conversation tandis que les matelots la menaient à bord du Chayschui saychil.

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Imela (6)

La salle du trône était immense. Jamais Djashim n’aurait imaginé que la Tour d’Oeklos puisse receler une pièce d’une telle dimension. Elle avait la forme d’une demi-sphère : le sol était un cercle parfait d’un diamètre de 30 toises (60 mètres) et le plafond en forme de dôme culminait à 15 toises (30 mètres) au dessus de Djashim.

La porte par laquelle était entré le jeune homme se trouvait à l’une des extrémité de la demi-sphère, et le trône lui même était au centre de la salle. Sur tout le pourtour de la pièce étaient disposées une multitude de statues, certaines représentant des mages en robe de cérémonie, d’autres des hommes-sauriens, et d’autres encore des soldats ou des officiers de l’empire de Dûen. Certains de ces ouvrages avaient même l’allure de sénateurs de Niûsanif, le pays natal de Djashim.

Après avoir parcouru la pièce du regard, le jeune homme reporta son attention sur le trône. C’était un siège en obsidienne noir, posé sur un piédestal de marbre qui le portait à une toise et demie de hauteur. Tout autour du trône, des Gardes Impériaux protégeaient leur maître, Oeklos Ier, souverain de Niûmondor, le Nouvel Empire, comme il se plaisait à l’appeler.

C’était la première fois que Djashim voyait Oeklos en chair et en os, et sa première pensée fut qu’il n’avait rien d’humain. Il était très grand, bien plus que Djashim , qui avec ses trois pas un pied (1m75) était déjà de taille respectable. Ce n’était cependant pas la hauteur d’Oeklos qui trahissait le plus son inhumanité, mais son visage. Il était couvert d’écailles vertes, alternant entre le vert pâle et l’émeraude, mais sans avoir la forme allongée propre au visage des hommes-sauriens. Son nez était presque inexistant, et sa bouche se réduisait à une simple fente qui laissait parfois apparaître des canines disproportionnées. Ses yeux étaient dorés, et ses pupilles semblaient percer le cœur de tout ce qu’elles observaient.

L’empereur portait une simple robe très sombre, et une couronne d’or noir sans ornement ceignait son crâne chauve. Il tenait à la main une orbe en obsidienne qu’il caressait machinalement du pouce. Il était en grande discussion avec un maigre homme au teint grisonnant. Djashim le reconnut immédiatement. Il s’agissait de Walron, le premier ministre d’Oeklos, dont la cruauté dépassait, disait-on, celle de son maître.

– … Et pour finir, les migrations continuent vers le sud, votre altesse impériale, disait-il. Les Dûeni fuient en masse vers les contrées qui n’ont pas été recouvertes par les cendres et leurs villes se désertent. L’Empire de Dûen est incapable de payer les taxes qu’il nous doit, mais continue à nous presser pour que lui envoyions plus de vivres afin de conserver sa population. Les ducs avaient pourtant promis de régler ce problème.

– Et que recommandez vous, Walron ? demanda Oeklos. Sa voix était désagréable, à la fois rauque et sifflante, comme si un Sorcami tentait d’imiter la voix d’un vieillard.

– Je pense qu’il faut continuer à nous montrer ferme, votre altesse impériale. Plutôt que de céder à leurs demandes déraisonnables, annulons donc les deux prochaines expéditions de vivres que nous leur destinions. Cela les motivera peut-être à faire plus attention et à tenir leurs engagements.

– Une solution radicale, Walron, mais je n’ai pas mieux à proposer. Vous avez mon approbation.

– Merci, votre altesse impériale. Je m’en occupe sur le champ dit le ministre en se retirant.

Oeklos se tourna alors vers Djashim et son regard se fixa sur le jeune homme qui sentit des gouttes de sueur froide lui perler dans le dos. Les gardes entourant le trône semblaient quant à eux parfaitement impassibles.

– Capitaine Djashim Idjishîn, de la garde extérieure, finit par dire l’empereur. Approchez, je vous prie.

Djashim obtempéra sans attendre, priant intérieurement. Arrivé à quelques pas du trône, il s’inclina respectueusement.

– Votre altesse impériale, salua-t’il.

– Vos états de service sont excellents, capitaine. Vous avez su prouver votre loyauté et votre capacité à diriger mes soldats. J’ai besoin d’hommes de votre trempe, dont la jeunesse et l’ambition bénéficie grandement à la légion. J’aimerai donc vous offrir une promotion.

Oeklos marqua une pause, laissant à peine à Djashim le temps d’intégrer ce que l’empereur venait de dire. Une promotion ? Accordée par la maître du Nouvel Empire lui même ? Il fallait croire que le plan de Lanea avait parfaitement fonctionné. L’empereur reprit.

Le général Friwinsûn va bientôt devoir partir pour Sorûen où il sera chargé de diriger les légions de la seconde armée dans leur combat contre la résistance. Ces nomades cachés dans le désert nous posent encore bien des problèmes… Durant son absence, j’ai besoin d’un homme de confiance pour le remplacer. Pensez-vous être à la hauteur de cette tâche ?

Djashim retint son souffle. Commandant de la Garde Impériale ? C’était incroyable ! Quand Lanea saurait cela… Djashim se calma intérieurement et se concentra malgré son excitation. N’était-ce pas là un piège ? Est-ce que l’empereur ne cherchait pas à jauger son ambition ? Mais comment dire non à une telle offre ? Cela ne pouvait qu’accélérer son plan. Djashim prit une grande inspiration et répondit :

– Oui votre altesse impériale. Je vous servirai jusqu’à la mort, ajouta-t’il, réussissant tant bien que mal à conserver l’impassibilité de sa voix

– Ce ne sera peut-être pas nécessaire, répondit Oeklos, esquissant l’ébauche d’un sourire inhumain dans son visage de reptile. J’attends cependant de vous une loyauté sans faille. Votre obéissance sera récompensée, mais la trahison vous coûtera la vie. Pouvez-vous vivre avec cela ?

– Oui, votre altesse impériale.

– Très bien. Oeklos tendit un document enroulé et marqué de son sceau à l’un de ses gardes qui le transmit à Djashim. Voici vos ordres, applicables immédiatement. Vous devrez me présenter dès demain votre plan pour assurer ma protection. Est-ce clair ?

– Oui, votre altesse impériale.

– Vous pouvez disposer, général.

Djashim sortit de la salle du trône à reculons. Il fallait absolument qu’il contacte Lanea. Ce qui venait de lui arriver bouleversait tout !

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Imela (5)

Imela fit entrer le Sorcami et son compagnon dans la maison en ruine où elle avait établi son quartier général lorsqu’elle séjournait à Cersamar. Le bâtiment ne lui appartenait pas, bien sûr, mais personne n’était jamais venu lui réclamer quoi que ce soit, et elle doutait que son propriétaire soit encore vivant. De plus, cette maison se trouvait bien loin des quartiers encore considérés comme habitables. Elle était située au Nord de de la ville, non loin de l’endroit où le rayon céleste d’Oeklos avait frappé les murailles pour la première fois. Les ruines du mur qui l’entouraient le repère d’Imela le cachaient aux regards. Cela offrait un niveau de discrétion qu’appréciait tout particulièrement la capitaine du Fléau des Mers.

Demis fermait la marche, la main sur le pommeau de son sabre. A son expression, il était évident qu’il désapprouvait les actes d’Imela. Il savait cependant que dans ces occasions, le silence était d’or. Lorsque le capitaine avait décidé quelque chose, mieux valait ne pas se mettre en travers de son chemin.

D’un geste apaisant, la jeune femme fit signe à son second de se détendre. Elle ne discernait aucun danger immédiat dans la présence des deux étrangers, et elle était curieuse . Demis relâcha légèrement son emprise sur son arme, mais son regard restait fixé sur les inconnus alors qu’il fermait la porte du bâtiment.

Imela retira sa capuche et toisa les deux nouveaux venus de son regard le plus dur. Le Sorcami, Daethos, était véritablement très grand, mais il agissait de manière calme et posée, ce qui contrastait fortement avec ceux de ses semblables que la jeune femme avait pu connaître. Son compagnon humain, celui que Daethos avait appelé Aridel, était tout aussi mystérieux.

Imela n’arrivait pas à le cerner. Son apparence était celle d’un vétéran de la légion, et en cela il ressemblait à nombre de soldats qu’Imela avait connu. Il y avait cependant dans la démarche d’Aridel une certaine nonchalance gracieuse que la jeune femme n’avait vu que chez les officiers de haute naissance. Elle ne pouvait nier que derrière ces traits tirés et ce visage mal rasé, il y avait un certain charme. L’homme semblait cependant plongé dans un profond mutisme, à peine affecté par les événements qui venaient de se produire. C’était comme s’il ressassait dans les tête les mêmes pensées, encore et encore.

Un silence gênant s’installa. Personne ne semblait vouloir prendre la parole. A la surprise de tous ce fut Daethos qui eut le courage de parler en premier.

– Merci de votre aide, femme-Guerrier, dit-il d’une voix sifflante. Il est si rare que des inconnus risquent leur vie pour d’autres en ces temps troublés.

Le ton de l’homme-saurien semblait sincère, pour autant qu’Imela puisse l’interpréter. La jeune femme sentait de manière instinctive qu’il devait être digne de confiance, sinon pourquoi accompagnerait-il un humain… Elle inclina la tête en signe d’assentiment.

– Je vous en prie, Daethos. Et je m’aperçois que si je connais votre nom, vous ignorez tout du mien. Je m’appelle Imela, mais peut-être avez vous entendu parler de moi sous le nom de Lame-Bleue.

A ces mots, Demis eut un hoquet de surprise. Jamais son capitaine ne se présentait comme cela ! Sa tête était mise à prix dans tout l’Empire, et son nom, placé entre de mauvaises mains, pouvait signifier sa mort. Mais Imela devait avoir une idée derrière la tête. Et dans tous les cas, au moindre geste menaçant, Demis les éliminerait tous les deux.

Demis ne fut pas le seul sur lequel le nom d’Imela eut un effet. L’homme qui accompagnait Daethos, Aridel, sembla en effet sortir de son mutisme à cette annonce. Il leva la tête et se mit à parler d’une voix rendue rauque et pâteuse par l’alcool.

– Lame-Bleue… Votre nom ne m’est pas inconnu, en effet. Vous ne vous en souvenez peut-être pas, mais nous nous sommes déjà croisés.

Cette dernière phrase piqua la curiosité d’Imela.

– Vraiment ? demanda-t’elle. Et où cela ?

L’homme eut un léger rire.

– C’était dans le port d’Ûnidel, en Sortelhûn, si ma mémoire peut être digne de confiance. Mes compagnons et moi même étions alors au service du comte, et nous vous avions offert un verre, croyant que nous pourrions obtenir vos « services »… Nous avons vite compris notre erreur. Il est assez difficile d’oublier une femme officier de marine Dûeni capable de mettre à terre quatre hommes en arme. Je vois que vous avez parcouru du chemin depuis lors.

Imela ne put s’empêcher de sourire en se remémorant cet épisode. Elle avait cassé le nez du mercenaire qui croyait pouvoir profiter d’elle, et projeté à terre trois de ses compagnons. Les autres, dont probablement cet Aridel, avaient vite décampé. Alors qu’elle revivait dans sa tête ce souvenir, l’homme se remit à parler.

– Je pense malgré tout que vous auriez mieux fait de vous abstenir de nous aider, Daethos et moi. Tous ceux qui entrent en contact avec nous ont tendance à disparaître fâcheusement, et je ne veux plus être la cause de la mort de gens innocents.

Imela renifla.

– Ne croyez pas que je sois sans défense ! Je suis le capitaine d’un navire de guerre qui m’attend au large, et on ne se débarrasse pas de moi si facilement. Cela vaut pour vous également. Vous semblez réticent à me raconter votre histoire, mais à présent que vous connaissez mon nom, je ne peux vous laisser repartir comme cela. Mon équipage pourrait utiliser deux matelots tels que vous et votre compagnon. Que diriez-vous de me rejoindre ?

Demis protesta.

– Capitaine ! Nous ne savons rien de ces gens, je…

– Il suffit, Demis, coupa Imela. Ces étrangers sont poursuivis par les Chênadiri et cela me paraît bien suffisant comme raison de les prendre à bord. N’avons nous pas fait serment, lorsque nous avons quitté la flotte, de venir en aide à tous ceux qui fuient l’oppression ?

– C’est un grand risque, capitaine.

– Nous sommes de taille à nous défendre s le pire se produit. Et mon instinct me dit d’aider ces hommes. Elle se tourna vers Aridel et Daethos. Que pensez vous de ma proposition ?

– Il y a à boire à bord ? demanda alors Aridel, sur un ton de demi-plaisanterie.

– Oui, répondit Imela sur le même registre, mais ne vous attendez pas à ce que ce soit gratuit. Vous devrez travailler, comme tout le monde. Et n’espérez pas de traitement de faveur.

Le mercenaire leva les yeux vers son compagnon, qui hocha discrètement la tête.

– Nous acceptons, capitaine, dit-il sans pouvoir cacher la pointe d’ironie dans sa voix.

Imela prit un air sévère.

– Très bien. Avant de rejoindre notre navire, cependant, j’ai un tâche à accomplir ici. Je dois trouver un homme du nom d’Omacer. Savez-vous s’il est encore en ville ?

– Omacer ? dit Aridel étonné. Qu’est ce que vous avez à faire avec ce vieux fou ?

– Cela me regarde. Savez-vous où il réside ?

– On peut vous conduire à lui, mais vous risquez d’être déçue. Il passe son temps à divaguer et à parler de volcans et de cités englouties. Et si vous lui offrez une bonne bouteille, il peut palabrer pendant des heures.

– Heures que vous avez probablement passé ensemble à boire, je n’en doute pas, répondit Imela, sarcastique. Je veux le voir, dans tous les cas. Nous partirons d’ici quelques heures, le temps de laisser retomber les événements de l’auberge du Marin. Des objections ?

– Aucune, capitaine, dit Aridel, toujours railleur.

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Imela (4)

Shari marchait avec circonspection, surveillant en permanence ses arrières. Même avec la capuche qui lui couvrait la tête, quelqu’un aurait pu la reconnaître dans la foule dense qui sillonnait la Grand-Rue du port de Spemar. La jeune femme tenait avant tout à éviter de croiser des patrouilles de gardes impériaux. C’était un comble pour un membre de la famille impériale de Sûsenbal de devoir se cacher de ses propres sujets, mais si un garde soupçonnait sa présence, c’en était fini d’elle et de tous ses projets.

Continuant à avancer, elle serrait contre sa poitrine les herbes médicinales qu’elle venait d’acheter. L’apothicaire lui avait juré qu’une infusion de ces plantes calmerait les accès de fièvre de Takhini, mais Shari en doutait. C’était la troisième décoction qu’elle essayait, et l’état du vieil homme ne s’améliorait pas.

Shari tourna dans une étroite venelle et s’arrêta devant une porte où elle frappa suivant un code convenu. Le jeune homme qui lui ouvrit avait le teint clair des Dûeni.

– Merci Orin, dit la jeune femme. Comment va-t’il ?

– Toujours pareil, maîtresse, répondit le serviteur. Il ne veut pas prendre son thé. Et il vous réclame.

Orin était l’un des nombreux réfugiés qui avaient fui le climat désormais hostile de l’empire de Dûen pour réjoindre Sorûen et Sûsenbal, bravant les interdictions d’Oeklos et de son Nouvel Empire. Peu de ces malheureux avaient survécu à leur voyage migratoire, terrassés par la faim, la soif, et l’hostilité de leurs pays d’accueil, pour la plupart soumis à Oeklos. Shari avait même entendu des rumeurs racontant que certains réfugiés avient été abattus à vue par les autorités portuaires de Spemar. Lorsqu’elle avait découvert Orin, caché dans la cale d’un bateau, elle l’avait immédiatement pris sous son aile. Il lui rappelait un peu Djashim, je jeune garçon qui l’avait aidé à Niûsanif, une éternité auparavant…

Orin était à présent une partie essentielle du réseau de résistance de Shari, ou du moins ce qu’il en restait. Le nombre de ses amis ne faisait que se réduire de jour en jour. Traquée par les sbires de l’imposteur qu’Oeklos avait placé sur le trône à la place du père de Shari, la résistance Sûsenbi était au plus mal.

Shari soupira. Les gardes impériaux étaient loin d’être la seule cause de mortalité parmi ses partisans. La maladie en avait emporté un certain nombre. Depuis que le nord du monde vivait l’Hiver sans Fin, de nouveaux fléaux étaient venus frapper les hommes, au nord comme au sud. Et Takhini semblait en être la dernière victime en date, un sujet d’extrême inquiétude pour la jeune femme. Le vieil homme avait commencé à avoir de la fièvre alors qu’ils voyageaient entre Brûkin et Spemar, et elle ne l’avait pas quitté depuis.

Elle ouvrit la porte de sa chambre et recula presque devant la pâleur du visage de Takhini.

– Il faut vous soigner, général, dit-elle d’un ton à la fois doux et ferme. Les thés sont fait pour vous aider. L’herboriste m’a donné une décoction qui…

– Vous vous souciez trop de moi, excellence, coupa Takhni de sa voix rauque. Et vous perdez du temps… Il toussa. Vous savez aussi bien que moi que vous ne devez pas rester ici. Je vous retarde, et ce n’est pas tolérable. Le vieil homme se remit à tousser longuement avant de reprendre. Nous avions un plan et un horaire à respecter. Notre passage à bord du Chiltôli est payé et il part demain. Vous devez être à bord comme prévu. Orin s’occupera de moi.

– Je ne peux pas vous laisser dans cet état, Takhini, protesta Shari.

– Vous devez ! Il toussa de nouveau. La survie de notre mouvement en dépend. Si nous ne trouvons pas d’aide parmi les résistants en Erûsard, nous sommes condamnés. Vous devez vous montrer courageuse encore une fois ou nous sommes perdus.

Shari se tut. En son for intérieur elle savait que Takhini avait raison, mais cela lui déchirait le cœur de le laisser alors qu’il était si mal en point. Et la pensée qui la torturait était que si elle partait, il y avait une chance qu’il ne soit plus là à son retour. C’était une idée insupportable. Shari ne voulait pas vivre ce qu’avait connu Aridel, son ancien compagnon de voyage, lorsqu’il avait appris la mort de son père. Elle avait vu trop de morts ces dernières années, et ajouter Takhini à la liste était plus qu’elle n’en pouvait.

Pourtant d’autres comptaient sur elle pour leur survie, et si elle restait à Spemar, c’étaient eux qui en pâtiraient. C’était un dilemme effroyable, et il ne restait plus à Shari qu’à faire un calcul morbide. La vie d’un seul, fût-il Takhini, était moindre que celle de plusieurs. Le choix, aussi difficile soit-il, était donc tout tracé.

Shari se tourna vers Takhini.

– Très bien Takhini, je ferai selon votre bon vouloir. Mais vous devez me promettre de vous soigner pendant mon absence. Et vous allez commencer par boire ce thé !

Le vieil homme eût une moue de dégoût mais obtempéra sous le regard attentif de son médecin improvisé.

***

Le Chiltôli était une véritable coquille de noix, tenant plus de la barque à voile que d’un véritable navire marchand. Shari ne pouvait cependant pas se permettre de faire la fine bouche. En ces temps où beaucoup de navires entrant ou sortant de Sûsenbal étaient fouillés afin d’en éliminer les éventuels réfugiés, il était rare de trouver un capitaine pas trop regardant sur l’identité de ses passagers.

Même si Lasham, le maître du Chiltôli avait la mine patibulaire d’un contrebandier peu digne de confiance, c’était le seul marin qui avait accepté d’embarquer Shari sans poser de questions. La jeune femme devait d’ailleurs avouer qu’il dirigeait son navire de main de maître. Il avait attendu le pâle lever du soleil avant de partir, et il faisait à présent louvoyer son navire entre la myriade de bateaux de toute taille qui encombraient la rade de Spemar.

Il eut tôt fait d’atteindre les gigantesques statues en forme de dragon qui marquaient l’entrée du port. Shari eut un soupir de soulagement en voyant ces œuvres imposantes. Personne ne les avait contrôlés.

Cette pensée positive fut cependant vite supplantée par les inquiétudes latentes de la jeune femme. Et elle ne put s’empêcher d’avoir un pincement au cœur en pensant à Takhini. Trop tard pour faire quoi que ce soit, cependant. Elle venait officiellement de quitter l’île de Sûsenbal. Encore une fois la princesse Shas’ri’a, fille de l’ancien empereur des îles orientales, allait devoir jouer le rôle d’ambassadrice.

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