Océan (4)

Lanea se saisit délicatement des deux fioles posées sur la table et les replaça sur l’étagère. Plus qu’une dizaine à étiqueter, se dit-elle. Un travail fastidieux mais nécessaire. Elle ne voulait pas se tromper lorsqu’elle distribuait les remèdes d’Erûciel à ses patients. La jeune femme avait cependant bien du mal à se concentrer sur sa tâche. Elle ne pouvait ôter de ses pensées la teneur du dernier message de Djashim. Son propre sentiment de culpabilité faisait écho à ceux du jeune homme. Elle avait peine à envisager ce qu’avait pu ressentir celui qui était d’une certaine manière son protégé. Forcé de commettre un meurtre de sang froid ! C’était terrible… Comment reprendre une activité normale après un tel acte ? Lanea était partagée entre la tristesse et l’horreur. Mais Djashim avait tenu bon, et sa véritable allégeance n’avait, en apparence tout du moins, pas encore été découverte.

Cela n’empêchait Lanea d’être pétrie de remords. C’était elle qui avait placé Djashim sur le chemin de cette infâme créature qu’était Oeklos, et elle en récoltait à présent les fruits. Elle se secoua la tête. Ce n’était pas le moment de flancher. Son plan était sur le point d’aboutir, et s’ils réussissaient, Djashim serait libre. Cependant même si tout se déroulait comme elle l’espérait, elle doutait de retrouver à la fin le jeune garçon plein d’entrain qu’elle avait rencontré pour la première fois à Trûpidel.

La porte de la boutique s’ouvrit, laissant apparaître un homme d’une quarantaine d’années. Il avait le teint légèrement hâlé et les cheveux sombres des habitants du sud de Dafashûn. Même couvert d’un épais manteau de fourrure et d’une écharpe qui cachait sa bouche, Lanea le reconnut instantanément.

– Taric ! s’exclama-t’elle avant de se précipiter vers lui.

Tout comme Lanea, Taric était un ancien mage, un Takablûnen, spécialiste des créatures vivantes. Il avait dû lui aussi cacher sa véritable identité pour échapper aux persécutions d’Oeklos et sauver sa vie. Il s’était donc reconverti en marchand itinérant, parcourant les forêts et les plaines gelées de Dafashûn pour acheter et vendre des vêtements et des pelisses adaptées au climat rigoureux de l’Hiver sans Fin. Son commerce était à présent florissant, poussé par une demande de plus en plus forte.

Ce n’était cependant qu’une couverture pour cacher sa véritable activité, qui consistait à récolter et transmettre des informations pour le compte de Lanea et Erûciel. Taric était un des membres les plus précieux de leur réseau caché de résistance. Sans lui il aurait été quasiment impossible de faire communiquer les différentes cellules composaient ce réseau.

Lanea le serra dans ses bras. Erûciel, qui avait entendu, s’approcha également, et serra la main du mage-marchand.

– C’est une véritable joie de vous revoir, Taric, dit-il. Nous ne pensions pas que vous reviendriez si tôt !

Le mage s’écarta de l’étreinte de Lanea et retira son écharpe. Ses yeux semblaient pétiller.

– Il fallait absolument que je vous transmette ce que je viens d’apprendre, dit-il sans préambule. J’arrive de Trûpidel, et les informations que je vous apporte ne souffrent d’aucun délai.

La curiosité de Lanea fut instantanément piquée au vif. Erûciel semblait lui aussi impatient d’en savoir plus. Il fit signe à Taric de continuer.

– Le Ûesakia des Sorcami a décidé de rendre visite en personne à Oeklos, annonça alors ce dernier.

La phrase fit l’effet d’une bombe à Lanea. Elle ne put s’empêcher de s’exclamer, imitée par Erûciel.

– Hein ! C’est impossible !

Voilà qui était en effet totalement inattendu. Le Ûesakia était le juge suprême des Sorcami, celui qui s’apparentait le plus, dans leur culture, à un roi. Sorcamien n’était en effet pas officiellement une partie du Nouvel Empire d’Oeklos, mais restait en théorie un état indépendant. En pratique, cependant, le Ûesakia n’était qu’un pantin soumis à la volonté d’Oeklos. C’était lui qui avait levé les armées des hommes-sauriens pour aider Oeklos dans sa conquête. Ces derniers temps, cependant, les Sorcami se montraient plus exigeants, réclamant à Oeklos des terres que celui-ci refusait pour l’instant de leur accorder.

Jusqu’ici, jamais le Ûesakia ne s’était déplacé jusqu’à Oeklhin pour voir l’Empereur. Oeklos disposait en effet de moyens de communication à distance qui lui permettait de discuter avec ses « vassaux » instantanément. Il était donc hautement inhabituel qu’un chef d’état lui rende visite.

– Et vous avez une idée de la raison de cette visite ? demanda alors Erûciel, reprenant ses esprits avant Lanea.

– Juste des rumeurs. Apparemment de nombreuses tribus Sorcami réclament un accès illimité à Omirelhen et Niûsanif, qui n’appartiennent pas officiellement à Oeklos. Les Lûakseth semblent pousser le Ûesakia à la guerre, et celui-ci veut peut-être obtenir l’aide d’Oeklos.

– Cela parait osé, même pour Oeklos. Il a un accord avec la reine Delia en Omirelhen, et je doute qu’il souhaite ouvrir un nouveau front avec ses problèmes actuels en Sorûen.

– C’est probablement pour cela que le Ûesakia se déplace en personne… En tout cas les gardes des docks sont catégoriques, c’est le Ûesakia qui doit arriver d’ici deux à trois semaines.

– Si tel est vraiment le cas, voilà une opportunité que nous ne pouvons pas laisser échapper, dit Erûciel. Si nous parvenons à capturer où tuer le Ûesakia alors qu’il se trouve sur les terres impériales, nous pourrons peut-être briser l’alliance que les Sorcami ont avec Oeklos. Ce serait un coup terrible pour l’Empire, qui permettrait peut-être à nos réseaux de résistances de rebondir.

Lanea ressentit un léger frisson de plaisir à l’évocation de cette possibilité.

– Nous devons confirmer cette information, dit-elle.

Elle ne mentionna pas Djashim, bien sûr. Même au sein de la résistance, les informations étaient compartimentées. Comme cela si un agent se faisait prendre, il était impossible de remonter aux sources du réseau. Seuls Lanea et Erûciel connaissaient les détails de la mission d’infiltration de Djashim, et ils se comprirent immédiatement. Le jeune homme serait à même de confirmer ces renseignements.

Sans perdre de temps, la jeune femme prit du papier et une plume et se mit à griffonner des messages. L’un était pour Djashim et elle le mit de coté, mais elle remit le deuxième à Taric.

– Nous vous sommes extrêmement reconnaissant de ce que vous avez fait Taric, dit-elle. Nous ne saurons jamais assez vous remercier pour tout ce que vous avez accompli. Mais je crains que votre tâche ne soit pas terminée. Remettez ce message à Lûmis, à Trûpidel. Il saura quoi faire. En attendant, vous êtes notre invité ce soir !

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Océan (3)

– Le vent a forci, capitaine. Devons-nous ramener les voiles ?

Imela observa le ciel, la brise soufflant sur son visage. Au sud de leur position, les nuages s’éclaircissaient, et on apercevait même quelques rares coins de ciel bleu. Ils étaient arrivés à la limite géographique de l’Hiver sans Fin. Le voile nuageux créé par la gigantesque éruption de L1, la plus haute montagne du monde, était bien plus fin dans l’hémisphère sud. En conséquence, les terres australes jouissaient d’un climat plus clément que les contrées du Nord. A l’interface entre ces deux zones, les différences de températures étaient la source de vents qui pouvaient être très violents, se transformant parfois en véritables tempêtes. Les marins devaient donc se montrer extrêmement prudents à l’approche de cette limite, que certains appelaient le Souffle d’Erû.

Imela fit un signe de tête au quartier-maître. Il avait raison : il était plus avisé de ramener les voiles pour éviter de trop contraindre les mâts. La vitesse du Fléau des Mers était plus que suffisante, et il était inutile de prendre des risques. Le capitaine n’eut pas besoin d’en dire plus, le quartier-maître se dirigea vers les gabiers, leur ordonnant de se rendre dans les voiles. Imela se tourna alors vers Demis, attelé à la barre.

– Cap sud-est, Demis, ordonna-t’elle. Essayons de profiter du vent d’ouest tant qu’il n’est pas trop violent.

– Oui capitaine, acquiesça le second.

– Lieutenant Aridel, demanda-t’elle alors, faisant face à son nouvel officier. Rien à l’horizon ?

– Pas pour l’instant, capitaine, dit-il, détachant son regard de la longue vue qui ne le quittait plus. Les vigies n’ont rien signalé depuis près d’un quart d’heure.

– Bien.

Le regard d’Imela s’attarda sur le mercenaire un peu plus longtemps qu’il n’aurait dû. Même si le fait que le troisième lieutenant du Fléau des Mers partageait le lit de son capitaine était probablement déjà connu de tout l’équipage, il ne valait mieux pas le montrer trop ouvertement. Le favoritisme n’était jamais une bonne chose dans le monde clos qu’était un navire en pleine mer. Heureusement qu’Aridel avait su prouver qu’il méritait sa promotion.

En outre, malgré leur récente intimité, Aridel restait un mystère pour le capitaine du Fléau des Mers. Il se montrait, ainsi qu’Imela l’avait soupçonné, un officier hors pair, en dépit de sa propension à abuser de l’alcool. Il avait très vite appris les bases de la navigation à voile, et il savait intuitivement comment diriger ses hommes. Seuls ses sautes d’humeur, le faisant passer d’une activité débordante à un caractère maussade et peu amiable, venaient ternir ses performances. Imela avait bien tenté de lui en parler, mais il se fermait systématiquement.

La jeune femme n’en savait donc pas beaucoup plus sur le passé de son amant. Elle avait tout de même réussi à confirmer qu’il avait tenu le rang de capitaine de cavalerie pendant la Bataille de Cersamar. Certains de ses hommes murmuraient même que c’était lui, aidé d’un général Sûsenbi, qui avait organisé les défenses de la ville et sauvé la vie de l’Empereur. Imela ne croyait qu’à moitié ces rumeurs fantasques, mais il était certains qu’une certaine aura entourait Aridel. Elle avait donc également essayé d’en apprendre plus de la part de son compagnon, Daethos, mais celui-ci se montrait encore plus secret que le mercenaire, si c’était possible.

D’un certaine manière, Imela se rendait compte qu’elle respectait son désir de rompre avec le passé. Elle savait combien il était difficile pour un soldat d’accepter certains des actes qui devait être accomplis pour obéir aux ordres. La tentation de refouler ces terribles souvenirs était très grande, et Imela avait elle aussi sa part de pensées réprimées. La jeune femme espérait simplement que si leur relation perdurait, Aridel finirait par s’ouvrir à elle. Pour l’heure, il faisait un amant très convenable, et permettait au capitaine du \emph{Fléau des Mers} de tromper son impatience. Il lui tardait en effet d’en découvrir plus sur sa tablette et la cité de Dalhin, et elle…

– Voile à l’horizon ! cria Aridel.

Instantanément, Imela s’empara de sa propre longue-vue, et porta son regard vers l’endroit que pointait le mercenaire. Elle repéra rapidement le navire, un trois-mât barque de taille moyenne et peu armé. C’était très clairement un navire marchand, et le \emph{Fléau des Mers} n’en ferait qu’une bouchée. Voilà une opportunité qu’Imela ne pouvait pas laisser passer. Elle cria :

– Branle-bas de combat ! Les canonniers à leurs postes ! Demis ! Cap Nord-Est ! Rapprochez nous de cette belle proie !

– A vos ordres capitaine ! confirma le second, un sourire satisfait sur les lèvres.

Imela lui rendit son sourire. Cela faisait longtemps que les hommes n’avaient pas vu un peu d’action, et l’équipage allait apprécier.

Les cloches du branle-bas retentirent, et les matelots se mirent à courir, chacun se rendant à son poste de combat. Le Fléau des Mers était une machine bien rodée, et lorsqu’il tourna, dans un grand bruit de bois et de cordages, il était prêt à tailler en pièce l’infortuné marchand.

Il fallut une bonne heure au navire d’Imela pour se rapprocher de sa proie. La jeune femme put alors distinguer son pavillon. Elle sourit en voyant l’étoile verte, le symbole du Domaine, ou Duché, comme il était appelé à présent, de Sanif. Ce navire était, à n’en pas douter, chargé de trésors. Les Sanifais étaient parmi les rares marchands qui avaient su tirer leur épingle du jeu de la situation créée par l’Hiver Sans Fin. Ils prospéraient comme jamais auparavant, profitant de la détresse de l’Empire de Dûen. Imela put également lire le nom du navire : le Chayschui saychil.

– Tirez un coup de semonce à l’avant ! ordonna-t’elle. Nous allons bien voir, si ce marchand a le courage de tenter de résister à un vaisseau de ligne.

Moins de deux minutes après, une détonation retentit, et Imela observa la gerbe d’eau qui vint éclabousser l’avant du \emph{Chayschui saychil}. Elle vit alors un homme se précipiter à l’arrière du navire pour en retirer le pavillon, signe de reddition.

– Amenez-nous à coté de lui, Demis, dit alors Imela. Et préparez les grappins, je sens que la journée va être bonne !

Le second acquiesça, et le Fléau des Mers se plaça parallèlement à sa proie. Les griffes furent alors lancées, et bientôt une passerelle fut jetée entre les deux navires.

– A vous l’honneur, lieutenant Aridel, exulta Imela.

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Océan (2)

Djashim, au garde à vous, attendait devant la porte de la salle du trône. Il avait été convoqué par l’empereur sans délai pour une « affaire pressante ». Ce simple terme avait de quoi effrayer… Le jeune général devait faire un grand effort sur lui-même pour garder son calme. Avait-il déplu d’une quelconque manière à Oeklos ? Peut-être avait-il dépassé les bornes invisibles qui avaient été posées autour de lui lorsqu’il avait rendu visite au prisonnier Lûnir ? Le visage dément de cette créature avait hanté les rêves du jeune hommes pendant de longues nuits. Comment un être humain pouvait-il se transformer à ce point ? Si Djashim avait pu effacer cette vision d’horreur, il l’aurait fait sans hésiter. Et il ne pouvait s’empêcher de penser qu’il allait peut-être découvrir à présent le véritable prix de son indiscrétion.

La porte s’ouvrit, et le jeune commandant de la garde Impériale entra, se forçant à avancer posément. Oeklos était, comme toujours, assis sur le trône situé au centre de la pièce. Son regard froid et dur était fixé sur Djashim. L’empereur n’était cependant pas seul. Deux gardes de la prison, tenant un homme à bout de bras, se tenaient au pied du trône. Djashim n’avait jamais vu le prisonnier, et il ressentit un certain soulagement en constatant qu’il ne s’agissait pas de Lûnir. Mais que pouvait donc signifier sa présence ici ?

– Ah ! général, fit Oeklos lorsque Djashim fut à portée du trône. Je vous remercie de votre présence. J’ai une tâche à vous confier.

– Je suis à votre service, votre altesse impériale, dit Djashim en s’inclinant.

– Comme vous pouvez le voir, reprit l’empereur, j’ai à mes pieds un homme qui a manifestement violé les lois impériales. Samergo Trûfilsûn, ici présent, a pénétré dans les réserves de la forteresse pour y subtiliser de la nourriture. Il ne nie pas ces faits, indiquant même qu’il souhaitait, par cet acte, « aider son village ». Bien sûr un tel comportement consiste à favoriser une partie de l’empire plutôt qu’une autre, et cela n’est pas acceptable ! La seule punition pour ce crime, ainsi que l’indiquent nos lois, est la mort. Nous ne pouvons pas tolérer, en ces temps de disette, la moindre entorse aux règles qui nous maintiennent en vie.

Djashim observa le condamné. C’était terrible ! Cet homme allait mourir pour avoir simplement voulu nourrir sa famille. Djashim se garda cependant bien de montrer ce qu’il pensait réellement à Oeklos. Il fallait qu’il maintienne l’illusion de sa dévotion à l’Empire. Le jeune homme se contenta donc d’acquiescer en signe d’approbation, la conscience meurtrie.

– Normalement, continua Oeklos, une affaire si bénigne est réglée par la justice des prévôts et ne requiert pas l’attention impériale. J’ai cependant tenu à faire une exception dans ce cas car j’aimerais que ce soit vous, général, qui exécutiez la sentence. Je sais que ce genre de basse besogne ne fait normalement pas partie de vos attributions, mais je vous demande de l’exécuter, afin de prouver votre dévouement aux lois impériales.

Djashim dut se retenir pour ne pas reculer sous le choc. Il fallait qu’il cache ses sentiments conflictuels… C’était un test, un horrible test ! Il devait tuer un homme de sang-froid pour prouver sa loyauté à l’empereur. En était-il seulement capable ? Djashim n’était bien sûr pas étranger au combat et à la mort. Son enfance n’avait pas été des plus tendres, et après le début de l’Hiver Sans Fin, il avait dû se battre à maintes reprises avant que Lanea et lui ne trouvent un endroit stable. Son entraînement dans la garde impériale avait lui aussi vu son lot de blessés. Ces luttes s’étaient cependant toujours déroulées à armes plus ou moins égales. Ce n’étaient pas des exécutions, mais des combats. Ce que lui demandait à présent Oeklos était tout autre chose.

Djashim n’avait cependant d’autre choix que d’obéir. Sa vie en dépendait, et très probablement aussi celle de Lanea, Erûciel, et tout le réseau de résistance de l’ex-Dafashûn. Sans parler de leur plan, bien sûr. Il n’y avait pas d’hésitation à avoir. Rassemblant tout son courage, Djashim dit :

– Il en sera fait selon vos ordres, votre altesse impériale.

Il ne restait plus au jeune général qu’à passer à l’acte. Sortant sa lame du fourreau, il s’approcha du condamné. Samergo Trûfilsûn le regarda avec des yeux dans lesquels on lisait une terreur et une détresse immenses. C’était comme s’il implorait silencieusement Djashim d’épargner sa vie. Le jeune homme recula presque. C’était impossible ! Il ne pouvait pas le faire ! Une force invisible le poussait cependant à avancer, presque malgré lui. Il fut bientôt à portée, ses yeux rivés sur ceux du condamné.

Il fallait le faire ! Djashim serra le pommeau de son épée, ses jointures devenant blanches sous la pression, et d’un geste sec planta la lame en travers de la gorge de Samergo. La bouche de l’homme se remplit de sang et il s’effondra, son cou se déchirant sur l’épée de Djashim. Le corps agonisant se mit à se tordre en d’atroces convulsions, et le sang coula de la plaie béante sur le sol de salle du trône.

Les gardes reculèrent, regardant Samergo mourir sans montrer aucune émotion, tout comme Oeklos. Le condamné mit ainsi deux trois minutes à rendre définitivement l’âme, moments qui parurent interminables à Djashim. Le jeune homme parvint cependant, par il ne savait quel miracle, à maintenir un visage impassible. Lorsque Samergo eut enfin cessé de se convulser, Oeklos finit par dire :

– Merci général. Vous m’avez prouvé votre loyauté. Ne vous en faites pas pour le sol, il sera vite nettoyé. Vous pouvez disposer, à présent.

Djashim s’inclina et quitta le salle du trône à reculons, incapable de détacher son regard de l’horrible méfait qu’il venait de commettre. Il se dirigea ensuite directement vers ses appartements. Une fois entré il verrouilla la porte, et se prenant la tête dans les mains, se mit à pleurer.

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Océan (1)

La cellule dans laquelle Shari avait été placée était extrêmement vétuste, et la saleté dépassait l’entendement. Il s’agissait d’un espace de deux toises carrées situé sous le pont, à l’arrière du Chayschui saychil, isolé du reste du navire par de simples barres de métal. Shari, paradoxalement, louait le présence de ces barreaux. En effet, s’ils ne la protégeaient pas des regards lubriques de l’équipage, ils empêchaient néanmoins les matelots de la toucher.

Shari avait apparemment un statut particulier parmi les prises du Chayschui saychil car les autres esclaves à bord n’étaient pas aussi bien isolés. Il s’agissait d’hommes et de femmes de tous âges, certains guère plus âgés que des enfants. Ils étaient pour la plupart des réfugiés venant de l’Empire du Dûen ou du Royaume de Setidel, au Nord. Cherchant une meilleure vie dans les pays du sud, ils avaient très probablement été trompés par la vermine sans scrupule qu’était Baythir.

Ces misérables dormaient à même le sol, les uns sur les autres, avec pour subsister un espace d’à peine une toise carrée par personne. Shari, qui bénéficiait d’une paillasse humide où grouillait les cafards vivait dans le luxe en comparaison. Ces esclaves recevaient en tout et pour tout un repas par jour, une sorte de gruau immonde qui semblait avoir été fait avec les déchets des repas de l’équipage.

Pourtant, ce n’était pas là le plus horrible de ce qu’avaient à subir les malheureux. Ils craignaient plus que tout la tombée de la nuit. Tous les soirs, en effet, les membres d’équipage venaient et désignaient une femme qu’ils faisaient monter sur le pont. C’était, ainsi qu’il l’appelait, leur ‘salaire quotidien’.

Erû seul savait ce que ces barbares faisaient subir à la malheureuse, et Shari ne voulait pas l’imaginer. Les cris insupportables qu’elle entendait étaient déjà bien suffisants. Lorsque les matelots avaient terminé leur besogne, ils ramenaient leur victime. Celle-ci était le plus souvent complètement nue et couverte de bleus. Elle restait alors prostrée pendant des heures, sans bouger ni dire un seul mot. Deux de ces femmes avaient même été retrouvées mortes le lendemain… Shari, se remémorant ces épisodes douloureux était partagée entre l’horreur et le soulagement de ne pas avoir à subir ce sort…

La jeune femme avait essayé de parler aux autres esclaves, mais ceux ci étaient peu enclins à communiquer par crainte des coups de fouets de l’équipage. Shari était donc seule, perdue dans ses noires pensées. Tant de personnes comptaient sur elle, et elle se retrouvait prisonnière, condamnée à voyager dans les cales de ce navire qui s’apparentait à l’enfer. Si seulement Takhini… Non il fallait qu’elle pense à autre chose… Le pire ne pouvait pas être arrivé.

Shari sentit des larmes lui couler sur le visage. Etait-ce là sa punition pour ne pas avoir su comprendre ses visions, quatre ans auparavant ? Elle avait rêvé de la destruction de Dafakin et de l’Hiver sans Fin, mais avait été incapable d’empêcher les événements de se produire. Mais comment aurait-elle pu agir autrement ? Aurait-elle pu faire quelque chose pour sauver les milliers de vies qui avaient été perdues pendant ces quatre années ? Il était terrible d’imaginer qu’elle avait peut-être une part de responsabilité dans ce désastre. La culpabilité rongeait la jeune femme, et sa capture avait fait ressurgir ses plus noires pensées.

Shari avait beau avoir aidé un grand nombre de réfugiés et de Sûsenbi à survivre dans l’enfer qu’était devenu le monde, cela ne compensait aucunement ses échecs. Certains appelaient à présent les terres du nord, couvertes en permanence par les nuages et l’Hiver sans Fin, Sarûsarden, les Terres Noires. Et tout cela était en partie de sa faute. La punition qui lui était infligée maintenant était peut-être méritée, après tout ?

Shari sentit une vague d’air frais venu de l’extérieur. C’était très étrange. Le Chayschui saychil semblait se diriger vers le Nord, ce qui n’était pas du tout la bonne direction pour rejoindre le domaine de Sanif. Baythir espérait-il capturer d’autres esclaves ? Encore une question à laquelle Shari ne souhaitait pas vraiment obtenir une réponse. Elle s’accroupit sur sa paillasse et se mit à pleurer, incapable de contrôler plus longtemps ses émotions. Elle resta ainsi pendant un long moment, oubliant le passage du temps avant de s’assoupir, épuisée.

Elle fut réveillée par le bruit d’un matelot frappant sur les barreaux de sa cellule avec une matraque.

— Le capitaine veut te voir, ma mignonne, dit-il d’un air entendu, ses dents jaunes visibles derrière son sourire malsain. Lui aussi il lui faut son salaire quotidien…

Shari regarda l’homme d’un air horrifié. Elle aurait voulu courir à des lieues de là. La jeune femme aurait dû se douter que Baythir n’arriverait pas à suivre ses ordres à la lettre quels qu’ils aient pu être. Son tour était donc venu, et il n’y avait aucun échappatoire possible : si elle essayait de résister, son sort serait probablement bien pire encore.

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Quête (6)

Imela, emmitouflée dans sa sa cape, ses cheveux flottant dans le vent glacial, regardait les matelots s’activer. L’ancre avait été levée avec l’arrivée de la marée, deux heures auparavant, et le Fléau des Mers profitait à présent du vent d’est pour quitter les côtes de l’Empire de Dûen.

Sa destination finale était le Royaume d’Omirelhen, une péninsule à l’ouest du continent de Sorcasard, et pour le rejoindre, Imela allait devoir traverser l’Océan Extérieur. C’était un voyage qui n’était pas sans présenter de nombreux dangers, particulièrement en ces temps troublés. Depuis le début de l’Hiver sans Fin, les tempêtes étaient devenues totalement imprévisibles et emportaient souvent les navires mal préparés. De nombreuses histoires couraient aussi sur la présence de créatures marines qui attaquaient même les plus gros vaisseaux, mais Imela ne prêtait guère attention à ces récits superstitieux. Elle craignait bien plus de tomber sur la marine d’Oeklos, qui parcourait parfois ces mers.

La jeune capitaine avait eu du mal à convaincre ses officiers du bien fondé de ce voyage. Malgré leur loyauté, ils peinaient à comprendre pour quelle raison Imela souhaitait se rendre dans une contrée dominée par une reine à la solde d’Oeklos. Et tout cela pour rencontrer un Sorcami qui avait peut-être des informations sur un trésor ? Imela comprenait parfaitement leurs doutes. Demis en particulier avait été un acerbe opposant, et la jeune femme devait reconnaître que ses arguments n’étaient pas sans mérite. Il fallait bien admettre que l’histoire d’une tablette conduisant à la mythique cité de Dalhin était une couleuvre un peu dure à avaler. Sans la confirmation d’Omacer, Imela aurait probablement abandonné cette quête.

Bien qu’il ait sombré dans le vice, l’ex-mage avait été un Erûblûnen, un gardien du savoir, avant la destruction de Dafashûn. Et si un tel érudit était convaincu de l’authenticité de la tablette, le doute n’était, pour Imela, plus permis. C’était une opportunité qu’elle ne pouvait pas laisser passer. Tout ce qu’il avait dit n’était que la confirmation de ce qu’elle avait vu en rêve, et pour elle, le chemin à suivre était clair.

Imela soupira. En usant de son autorité, elle avait bien finit par faire accepter à ses hommes l’idée de ce voyage, mais ce n’avait pas été son seul problème. Il avait également fallut qu’elle les convainque d’accorder leur confiance au Sorcami qui avait rejoint l’équipage, Daethos. Et elle n’était, là aussi, guidée que par son intuition. Les officiers avaient cependant vu la détermination de leur capitaine et n’avaient pas insisté. Imela leur avait plus d’une fois sauvé la vie, et tous lui faisaient implicitement confiance.

La jeune femme se tourna vers le mât de misaine, où se trouvait Daethos. Lui et son compagnon Aridel se formaient au métier de marin, et ils étaient en train d’apprendre à nouer un cordage non loin d’elle. Soudain, un quartier-maître s’approcha d’eux.

C’était Nirin, un réfugié, vétéran des légions impériales de Dûen. Imela l’avait accepté à son bord la toute première fois qu’elle était revenue de Cersamar. Qu’avait-il donc à faire avec Aridel et Daethos ? Il n’était pas à son poste habituel. Imela s’approcha discrètement, sans se faire voir.

Nirin s’approcha d’Aridel et arrivé à deux pas de lui, lui fit un salut militaire, posant son poing sur son cœur.

– Capitaine, dit-il, c’est pour moi un immense honneur que de vous retrouver à bord du Fléau des Mers. J’ai servi sous vos ordres à Cersamar, et sans vous je ne serai plus de ce monde. J’ignore par quel malheureux hasard vous êtes à présent un simple matelot, mais je serai fier de travailler avec vous.

Imela cacha un petit sourire de satisfaction. Elle avait donc bien deviné. Aridel avait été, tout comme elle, un officier au service de Dûen. Ce n’était pas seulement mercenaire sans foi ni loi, comme le pensait Demis. La jeune femme continua à écouter.

Aridel regardait Nirin intensément, ses yeux trahissant un tourbillon d’émotions. Il finit par lui poser la main sur l’épaule.

– Tout l’honneur est pour moi, mon ami, dit-il. Cela me fait chaud au cœur de savoir que certaines de mes actions n’ont pas été vaines et ont sauvé des vies. Mais vous êtes à présent mon supérieur, il n’est nul besoin pour vous de m’appeler capitaine.

Nirin protesta.

– Votre place est auprès de Lame-Bleue, pas comme simple matelot. Notre capitaine à besoin d’hommes comme vous !

Imela, ne pouvant se retenir plus longtemps, choisit d’intervenir à ce moment.

– Nirin, retournez à votre station, je vous prie, ordonne t’elle d’un aire sévère.

L’homme, surpris, réitéra son salut et s’en alla sans un mot, une expression penaude sur le visage. Imela se tourna alors vers Aridel.

– Je n’ai pu m’empêcher de surprendre votre conversation. Il apparait que vous m’avez caché des choses importantes. Nirin est peut-être un maladroit, mais il n’a pas tort. Si vous avez vraiment été un officier de la légion, vous pourriez m’être bien plus utile qu’un simple homme d’équipage. Soyez dans ma cabine d’ici trente minutes, et nous pourrons discuter de votre nouveau poste.

Aridel allait protester, mais Imela était déjà partie, ne lui laissant pas le temps de répondre.

***

Il se présenta avec cinq minutes de retard, frappant à la porte de la cabine du capitaine du Fléau des Mers. Imela le fit entrer et il s’assit devant elle. Ses yeux semblaient défier la jeune femme, et son regard n’avait plus rien de celui de l’ivrogne de Cersamar.

Depuis qu’il était à bord du navire d’Imela, Aridel était en effet à peu près sobre, les rations de grog étant limitées. Son apparence était en conséquence plus soignée que lorsqu’Imela l’avait rencontré à l’Auberge du Marin. Même s’il conservait une trace de tristesse dans son expression, il était devenu séduisant, à sa manière. Imela chassa temporairement cette pensée et se mit à parler sévèrement.

– Aridel, j’ignore tout de vous, mais à voir la réaction de Nirin, vous avez très clairement été un bon officier, apprécié de ses hommes. Et de tels soldats sont une denrée rare. J’ai besoin d’hommes expérimentés pour diriger mes matelots, et vous me semblez faire parfaitement l’affaire.

– Capitaine, protesta-t’il, quelle que soit l’idée que vous vous faites de moi, je ne suis pas un marin. Je ne connais rien de la bonne marche d’un navire et je ne veux en aucune manière devenir responsable de vos matelots. Je me suis juré il y a quatre ans de ne plus jamais mener des hommes au combat.

– N’allez même pas imaginer que vous avez le choix ! tonna Imela. Vous apprendrez le métier de marin. Vous êtes ici à bord de mon navire et j’ai besoin d’un troisième lieutenant ! Ce poste est le vôtre, à présent, et il n’y a pas à discuter.

Imela sortit une veste qu’elle avait conservée sous son bureau.

Voici votre uniforme, ajouta-t’elle.

– Capitaine… Aridel semblait embarrassé à présent. Je dois refuser, je …

Imela se leva de son siège partagée entre une froide colère et une autre émotion qu’elle n’arrivait pas encore à définir. Elle s’approcha d’Aridel et se plaça devant lui, le regarda droit dans les yeux.

– Personne ne me refuse quoi que ce soit à bord du Fléau des Mers !

Et agissant sous une pulsion incontrôlable, elle approcha son visage de celui d’Aridel et l’embrassa presque violemment. Il eut un réflexe de surprise au début, mais céda rapidement à ce baiser forcé et le rendit à la jeune femme. Se levant, leurs lèvres toujours collées, ils collèrent leurs corps à la porte de la cabine dont Imela ferma le loquet.

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