Destin (3)

Lanea debout dans le vent glacial, observait la tour d’Oeklos. L’air frais lui piquait les joues, une sensation à la fois douloureuse et presque agréable, lui rappelant que malgré l’Hiver sans Fin, elle était toujours en vie. Pourtant, la plupart de ses pensées étaient aussi sombres que les nuages obscurcissant le ciel. A l’entrée de la tour, la présence de gardes Sorcami trahissait ce qui se passait à l’intérieur du saint des saints du « Nouvel Empire ». Le Ûesakia, dirigeant des hommes-sauriens, rendait visite à l’empereur.

Lanea aurait payé très cher pour savoir ce que le représentant des hommes-sauriens avait à communiquer à celui qui l’avait placé sur le « trône ». Il n’était censé être pour Oeklos qu’une marionnette manipulable. La dirigeante du la résistance de Dafashûn manquait cruellement d’informations ! Si le Ûesakia s’était déplacé jusque dans la capitale de l’empire, c’était qu’il se passait quelque chose d’important. Son ignorance la frustrait, tout comme le fait qu’elle n’ait toujours pas reçu de nouvelles de Taric et Djashim. Elle savait qu’il était probablement trop tôt pour que son messager soit revenu de Sorûen, mais cela ne suffisait pas à la calmer. Elle qui se targuait d’être devenue une spécialiste du renseignement, elle en savait à peine plus que les gardes de la tour !

– Ca ne sert à rien de rester ici dans le froid, dit une voix derrière elle. Nous saurons bien assez tôt ce qui se trame, Lanea.

– Comment pouvez-vous dire ça, Erûciel ! lâcha la jeune femme, laissant exploser sa colère. Sans la capture de Taric, Djashim aurait probablement participé à cette rencontre, et nous saurions absolument tout ce que…

Elle s’interrompit, réalisant que son débordement émotionnel ne servait à rien. L’ex-archimage ne pouvait pas changer la situation actuelle. Elle prit une grande inspiration, se forçant à se calmer. Elle devait analyser la situation objectivement. Elle se mit à repasser dans sa tâte tout ce qu’elle savait.

Il était de notoriété publique ou presque que l’alliance entre Oeklos et les Sorcami n’était plus aussi solide qu’au début de la conquête de Sorcasard. L’empereur était en partie homme-saurien, et s’était présenté avant la guerre comme celui qui allait redonner au peuple Sorcami sa grandeur passée. Ses victoires au début du conflit avaient en effet permis à ses alliés de récupérer des terres qu’ils avaient abandonné depuis plus de quatre siècles.

Cependant ses assauts sur le continent d’Erûsard, même s’ils avaient été en partie couronnés de succès, avaient causé la perte d’un grand nombre de Sorcami. Sa défaite à la bataille de Cersamar, où sa flotte et son armée avaient été quasiment anéanties, étaient encore vives dans les mémoires des hommes-sauriens. Seule l’éruption de L1 avait permis à Oeklos de rebondir et de devenir le maître incontesté de la majorité du monde. L’Hiver sans Fin était cependant une cause de friction entre les Sorcami et l’empereur. Les hommes-sauriens qui auraient bien voulu occuper le nord de Sorcasard, mais le climat ne le leur permettait plus. Qui plus est, leur foi en Oeklos avait été émoussée lorsqu’il avait annoncé qu’il prenait le titre d’empereur de Dûen, et de maître des royaumes humains. Son origine humaine avaient alors été rendue publique, et certains de ses alliés ne l’acceptaient pas. Oeklos était après tout un mage noir, membre d’un ordre qui prônait le retour de l’Empire de Blûnen…

Même s’il avait ouvert les portes de son empire aux Sorcami, ceux-ci n’étaient pas réellement maîtres des conquêtes d’Oeklos. Et il restait bien sûr la question d’Omirelhen et de Niûsanif. Ces deux nations, immunes au rayon d’Oeklos, n’étaient en effet pas officiellement des provinces impériales, mais plutôt des états vassaux. Ils disposaient donc d’une certaine autonomie, notamment le droit de refuser l’entrée aux hommes-sauriens. Même Omirelhen qui avait pendant longtemps été un allié de Sorcamien, avait totalement fermé ses frontières avec les territoires Sorcami. Les rumeurs semblaient indiquer que la reine Delia régnait d’une main de fer, et qu’elle détenait Itheros, le prédecesseur du Ûesakia actuel, comme prisonnier. Si tel était le cas, cela lui donnait un moyen puissant de négocier avec Oeklos lui même. Les Sorcami n’auraient pas apprécié que l’empire mette à mort un de leurs anciens dirigeants…

La situation était donc très complexe, et Lanea y voyait des opportunités potentielles. Elle aurait bien aimé savoir ce qui avait provoqué la visite du Ûesakia pour pouvoir agir et affaiblir, même très peu, la position d’Oeklos. Toutes ces réflexions et ces jeux politiques lui donnaient le tournis, mais elles étaient devenues son quotidien. Sa résolution était plus forte que jamais. Elle était cependant très réaliste. Elle savait que les Sorcami dépendaient d’Oeklos pour leur survie. Sorcamien n’était pas touché par l’Hiver sans Fin, et sans la stabilité relative qu’apportait le Nouvel Empire, les réfugiés humains se seraient précipité vers le domaine des hommes-sauriens, armes à la main. C’était une guerre qui, si elle se produisait, laisserait peu de survivants, d’un coté comme de l’autre.

D’un autre coté, Oeklos dépendait lui aussi des Sorcami. Ils constituaient la force la plus importante de son armée. Il avait beau avoir reconstitué des légions sur tous les continents, seule la garde de Dafashûn lui était réellement loyale. Ses autres armées étaient encore bien trop jeunes… Sans la menace de son rayon et des Sorcami, Oeklos n’aurait jamais pu mettre en place son Empire.

Cette pensée ramena Lanea à Djashim. Son jeune protégé était devenu le général d’une de ces légions de pacotille, dans une des régions où la résistance à l’empire était la plus forte. Sa situation était extrêmement délicate. Il était pourtant essentiel qu’il revienne le plus vite possible à Oeklhin. Sans cela, c’en était fini du plan de Lanea, et ça elle ne pouvait l’accepter ! Elle devait cela à Domiel !

Elle se força a ne pas suivre ce train de pensée. Le souvenir de l’homme qu’elle avait aimé et perdu était encore trop douloureux dans sa mémoire, et elle ne voulait pas montrer sa faiblesse à Erûciel. Elle était à la tête de l’une des rares organisation qui faisait face à l’empire, et se devait d’agir comme tel.

– Excusez-moi Erûciel, finit-elle par dire. L’émotion a parfois raison de moi. Il est cependant vital que nous sachions ce qui se passe dans cette tour, d’une manière ou d’une autre.

– Des messagers seront sûrement envoyés à l’issue de la rencontre. Oeklos ne dispose pas de visiocom pour tout ses agents. Si nous parvenons à en intercepter un, cela pourrait nous aider.

– Excellente idée. Je vais prévenir nos agents. Avec un peu de chance, nous n’aurons pas manqué grand chose. Si seulement nous avions pu sauver un visiocom, peut-être saurions nous également ce qui se passe actuellement en Sorûen.

– Inutile de ressasser le passé, Lanea. Je vous concède cependant que la situation en Sorûen au moment du départ de Djashim était pour le moins préoccupante. La mort de Friwinsûn est le signe que la résistance Sorûeni est prête à passer à la vitesse supérieure.

– Peut-être que Taric saura les convaincre d’attendre un peu. Une fois que Djashim sera parti, ils pourront faire ce qu’ils veulent.

Erûciel se renfrogna.

– Je ce comprends toujours pas pourquoi vous avez laissé la vie sauve à ce traitre. Et encore mois comment vous avez pu lui confier même une mission de la plus haute importance. Je n’ai aucune confiance en lui.

– C’est un opportuniste, expliqua Lanea, mais il y a tout de même un soupçon de loyauté en lui, ne serait-ce qu’envers moi. Et puis il sait que je suis la seule à pouvoir l’aider à trouver un remède contre le poison que Walron lui a fait ingérer. Je ne me fais pas trop de souci à son sujet.

– Puissiez-vous dire vrai…

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Destin (2)

Le petit village était comme figé, enseveli sous une épaisse couche de glace. Il n’y avait pas âme qui vive. Seul le sifflement du vent froid s’engouffrant dans les rues désertes venait rompre le silence de mort qui y régnait. La vision de ce hameau abandonné glaçait le cœur de Shari. Si Imela avait réellement espéré trouver de l’aide en ce lieu, elle en était pour ses frais.

Le village se situait sur le flanc Nord des Losapic. Les petites maisons qui le constituaient étaient bâties sur des terrasses couvrant le fond d’une vallée encaissée. La rivière qui serpentait au milieu des constructions était gelée, et plus rien ne bougeait, à présent. Les ténèbres de l’Hiver Sans Fin donnait à l’ensemble un aspect spectral, fantomatique. C’était comme si le temps s’était arrêté, transformant le village en une statue de glace.

A coté de Shari, Orin se mit à tousser. L’état du jeune garçon s’était encore dégradé depuis la veille, et Shari craignait pour sa santé. Elle ne pouvait cependant pas faire grand-chose, sans provisions ni médicaments. Si seulement Imela avait accepté de retourner au sud…

Nisor, debout sur un rocher pour avoir une meilleure vue, s’exclama soudain :

– Là !

Shari tourna la tête dans la direction que pointait le doigt tendu du marin. Elle constata alors avec surprise qu’il y avait de la lumière à la fenêtre de l’une des habitations. De la vie ? Ici ? C’était presque impensable. Qui aurait voulu vivre dans cette vallée isolée si loin au Nord, sous les nuages ? Shari se tourna vers Aridel. L’ex-mercenaire semblait tout aussi incrédule qu’elle. Il fit signe à Imela qui commença immédiatement à se rapprocher de l’habitation, suivie de près par ses hommes.

Shari courut pour les rattraper, Orin à ses côtés. Ils furent bientôt tout près de la maison. Celle-ci était construite à l’aide de blocs de granit taillés avec une grande précision et encastrés les uns dans les autres. Ses bâtisseurs étaient de toute évidence des maîtres du travail de la pierre.

La porte était faite d’épaisses planches de bois verni. Les bords étaient couverts d’une épaisse couche de tissu qui venait barrer la route au froid. Sans hésiter, Imela frappa à l’aide du battant en métal se trouvant au centre.

La réponse ne se fit pas attendre. Un sifflement fit vibrer l’air à coté de Shari, et la capitaine du Fléau des Mers se retrouva soudain avec une flèche à ses pieds, l’empennage dépassant de la neige.

– Ne bougez plus ! cria une voix en Dûeni, avec un fort accent Nordique.

– Nous ne vous voulons pas de mal, cria Imela en se figeant. Nous cherchons juste un peu d’aide.

Une petit groupe de Nains, une dizaine au moins, apparut alors, sortant de l’obscurité. Ils étaient visiblement en attente de l’arrivée des voyageurs depuis un long moment. Ils les avaient très probablement vu arriver de loin. Ces nains présentaient un aspect très différent de ceux qui vivaient sous la montagne. Avec leurs barbes moins fournies, et les magnifiques bijoux qui ornaient leurs bras, ils paraissaient bien plus familiers à Shari. C’étaient des nains de Ginûgen, semblables à ceux qu’elle avait rencontré lorsqu’elle était ambassadrice en Niûsanif. Ils étaient en théorie bien plus sociables que les fanatiques vivant dans les Losapic.

– Nous ne recevons pas beaucoup de visiteurs ici à Lyakoüt, dit alors le Nain qui avait décoché la flèche, son arc toujours à la main. Et vous voilà, un groupe d’humains venus de la montagne. Vous comprendrez que je ne peux pas vous croire sur parole. Comment avez-vous survécu à la colère du Ginûfas ? Etes vous des représentants du Nouvel Empire ?

– Rien d’aussi sinistre, annonça Imela. Nous sommes juste des voyageurs sans prétention. Nous avons dû fuir la montagne, mais nombre de nos provisions ont été perdues. Pourriez-vous nous aider ?

– Que venez-vous faire si loin au Nord ? Il n’y a plus rien ici que de du froid et de la glace. Etes-vous des fuyards recherchés par l’Empire ?

Imela avait visiblement déjà réfléchi à ce qu’elle allait dire, car elle mentit sans hésitation.

– Nous sommes des marins. Notre navire à fait naufrage il y a deux mois tout près de Setigat, après avoir touché un iceberg. Nous avions de la nourriture de contrebande à bord, et les impériaux l’ont découvert. Nous avons donc dû fuir en prenant en otage ce Sorcami afin d’assurer nos arrières. Elle désigna Daethos. C’était un de nos passagers qui souhaitait rejoindre ses terres. Si vous nous aidez, nous partirons sans délai. Nous cherchons juste un moyen continuer notre route vers le Nord-est afin de rejoindre Erûsard.

Même si elle n’approuvait pas entièrement la méthode d’Imela, Shari devait bien admettre que son histoire était plausible. Elle doutait cependant que ce serait suffisant pour convaincre les Nains de leur venir en aide.

Durant notre périple en mer, continua Imela, nous avons croisé l’épave d’un navire Nain. Nous l’avons abordé pour voir s’il y avait des survivant, mais tous avaiaent péri. J’ai cependant gardé le journal et les lettres d’un des passagers à bord, un dénommé Sashûm. Peut-être le connaissez-vous ? Nous souhaiterions, si possible, vous le remettre afin de prouver notre bonne foi.

Les Nains restèrent silencieux un long moment. L’un d’eux finit par s’approcher d’Imela, lui faisant face à moins d’une demi toise. Son expression était menaçante, tout comme la hache qu’il tenait à la main.

– Répétez le nom que vous venez de prononcer, ordonna-t’il.

– Sashûm, obtempéra Imela, visiblement mal à l’aise. J’ai ses lettres dans ma poche, et…

Sans finir sa phrase, la capitaine sortit la liasse de papiers qu’elle avait récupéré du navire Nain. Son interlocuteur s’en empara violemment, les examinant à la lumière de la lanterne qu’il tenait à la main. Il était visiblement sous le coup d’une puissante émotion. Il se mit à parler en Setini à ses congénères.

– C’est bien son écriture, Miska. Si cette femme dit vrai, cela confirme ce que nous craignions. Sashûm a péri.

Le dénommé Miska répondit d’un ton grave.

– Ce n’est pas vraiment une surprise, Kafoük. Mais ces humains ont bravé bien des dangers pour nous apporter cette nouvelle. Peut-être est-ce là un signe d’Erû. Sans eux nous aurions pu attendre très longtemps son retour. Peut-être méritent-ils notre aide ?

– Peut-être, répondit Kafoük. C’est ta décision en tant que prêtre, je ne m’y opposerai pas. Mais soit conscient que nos réserves sont limitées.

Miska se tourna alors vers Imela et se mit à parler en dûeni.

– Sashûm était un membre de ce village. Il a décidé de partir dans le sud pour voir si nous pouvions trouver une terre plus clémente où vivre. J’ai essayé de l’en dissuader, mais il n’a pas voulu m’écouter. Et il a ainsi scellé son destin. Venez donc avec nous et vous pourrez nous raconter en détail comment vous êtes entrés en possession de ces lettres. Si vos réponses sont juste, alors peut-être pourrons nous vous aider…

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Destin (1)

Djashim, debout au balcon de ses appartements, balayait la ville du regard. Le paysage n’avait plus pour lui le même attrait majestueux que lorsqu’il était arrivé, une semaine seulement auparavant. De plusieurs quartiers s’élevaient des volutes de fumée noire, indiquant les endroits où les émeutes avaient été les plus violentes. Les cris et bruits de combats, étouffés par la distance, parvenaient tout de même jusqu’aux oreilles du jeune général. Ou peut-être était-ce son imagination ?

Il était difficile pour Djashim de ne pas ses sentir dépassé par la situation. Il avait rassemblé la majorité des troupes impériales à l’abri des murs de la forteresse. Il fallait absolument éviter d’envenimer encore les choses. S’il laissait ses soldats dans la ville, le combat risquait de se transformer en mêlée incontrôlable et les morts seraient nombreux, d’un coté comme de l’autre.

Le jeune général avait cependant ordonné la mise en place de quelques barricades à des points stratégiques afin de ralentir les manifestants. Il savait qu’il sacrifiait ses hommes, mais le temps gagné était précieux pour organiser sa défense. Malgré tout, l’image des cadavres de ses officiers servant de trophée à la foule en colère restait gravée dans sa mémoire. C’était comme si tout le ressentiment que les citoyens de Samar avaient contre l’empire s’était violemment exprimé d’un seul coup.

Djashim savait que la seule conclusion possible était le siège de la forteresse par les manifestants. La seule question était de savoir à quel point la foule serait capable de soutenir une telle entreprise. Si la résistance Sorûeni était à l’origine de cette révolte, tout était envisageable…

Il était ironique de penser que la colline où le prophète Erûdrin avait pour la première fois prêché les paroles d’Erû soit devenue un symbole d’oppression impériale. Djashim réalisa avec horreur qu’il était devenu l’objet tangible et physique sur lequel se focalisait toute la haine qui avait envahi la ville. Si seulement ils avaient su…

– Général, dit le sergent Norim, interrompant les pensées du jeune homme, le comte…

– Pas maintenant, coupa Djashim.

Il avait une décision à prendre. Il savait, d’une certaine manière, ce qu’il avait à faire, mais ne parvenait pas à s’y résoudre. Les conséquences, pour lui, mais surtout pour la ville pouvaient être terribles. Sa mission passait avant tout, cependant. Lanea avait été très claire là dessus, et Djashim ne voulait pas trahir sa parole. S’il désirait pouvoir un jour retourner à Oeklhin, il fallait qu’il mette fin à cette révolte. Et étant donné la situation, il ne lui restait plus qu’une solution.

– Sergent, faites-moi apporter le miroir impérial, ordonna le jeune général.

Norim le regarda d’un air surpris, réalisant ce que cet ordre signifiait.

– Oui, général, finit-il par dire après une légère hésitation.

Djashim regarda son subordonné partir, puis prit une grande inspiration afin de calmer ses nerfs. Le miroir impérial… L’outil de communication qui permettait à l’empereur d’être instantanément en contact avec ses représentants à travers le monde. Un héritage de la magie des Anciens, bien sûr, mais aussi un des piliers du pouvoir d’Oeklos. Les miroirs lui conféraient un énorme avantage stratégique face à ses ennemis.

L’empereur lui même avait expliqué à Djashim le fonctionnement du miroir. Le jeune général avait espéré ne jamais avoir à s’en servir, mais la situation imposait maintenant des mesures drastiques. Qui pouvait savoir comment l’empereur allait réagir à l’annonce de ce qui se passait ? Djashim sentait la peur l’envahir. Il essaya de se vider l’esprit afin de se préparer à ce qui l’attendait.

Norim revint juste à ce moment, accompagné par deux soldats portant le lourd miroir enveloppé dans un drap blanc. Ils le posèrent devant Djashim et saluèrent avant de repartir.

– Laissez-moi vous aussi, sergent, dit le jeune général.

– A vos ordres, général, acquiesça Norim avant de s’éclipser à son tour. Même le sergent au regard dur semblait craindre le miroir.

Djashim retira le drap et se plaça devant le miroir, observant son reflet, celui d’un jeune homme au regard fatigué. Après une légère hésitation, il posa sa main sur le cadre. L’image se troubla devenant progressivement de plus en plus sombre. Djashim se nourrit malgré lui d’un faux espoirs. Peut-être l’empereur était-il trop occupé ? Peut-être ne voudrait-il pas répondre ? Cela ne ferait que retarder l’inévitable, mais quel soulagement…

Ce ne fut pas le cas. Petit à petit l’image s’éclaircit, laissant apparaître le visage reptilien d’Oeklos.

– Général, dit l’empereur sans préambule. J’espère que vous me dérangez pour une affaire importante. Je suis attendu pour une réunion auprès de nos alliés Sorcami.

– Je vous présente toutes mes excuses pour cette interruption, votre altesse impériale, dit Djashim en baissant la la tête.Le jeune homme sentit une goutte de sueur le couler le long du dos. Je me dois cependant de vous faire part des événements qui se déroulent ici à Samar. La population est entrée en révolte ouverte contre l’autorité de l’empire. La forteresse sera bientôt contrainte de soutenir un siège. J’ai plusieurs idées pour contrer cette insurrection, mais je tenais à vous informer de la situation.

Les yeux d’Oeklos se rétrécirent, rendant son regard encore plus terrifiant.

– Voilà qui est très fâcheux, général. Je vous faisais confiance pour mater les velléités d’indépendance des Sorûeni, contrairement à vos prédécesseurs. Ce n’est cependant pas totalement inattendu. Le peuple du désert est têtu, et seule la force la plus brutale pourra en venir à bout.

L’empereur fit un geste étrange de la main. Un symbole lumineux apparut soudainement sur le miroir. C’était une rune que Djashim ne connaissait pas. Elle s’agrandit jusqu’à masquer l’image de l’empereur puis se rétrécit et resta sur le coin haut-gauche du miroir.

Je vais vous faire confiance une dernière fois, général, mais ne me décevez pas. Le symbole que vous avez vu apparaitre est la clé permettant de débloquer le pouvoir du rayon impérial. Si vous appuyez dessus, j’en serai instantanément informé. Une carte de Samar apparaitra sur le miroir, et vous n’aurez qu’a pointer du doigt l’endroit que voulez frapper. Je déclencherai alors le rayon. C’est une arme à n’utiliser qu’en cas d’urgence, mais n’hésitez pas à le faire avant de vous enliser dans un siège. Je tiens à ce que la situation de Samar soit résolue rapidement ! Vous avez toutes les clés en main pour mater cette révolte. La prochaine fois que vous me contactez, apportez moi des bonnes nouvelles. Sinon je me verrai dans l’obligation de mettre fin à vos services envers l’empire.

Sans laisser à Djashim le temps de répondre, l’image de l’empereur disparut. Le jeune homme se retrouva de nouveau face à son reflet, la rune clignotant en haut à gauche. Le rayon impérial… Djashim n’en revenait pas. C’était la pire chose qu’il aurait pu imaginer.

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Nord (6)

Imela, assise sur un rocher, observait ses compagnons. Tous étaient mentalement et physiquement épuisés. Leur traversée sous la montagne avait été une dure épreuve, à plus d’un titre. La mort de Melnir, l’un de ses hommes les plus loyaux, avait marqué la jeune femme. Elle conservait son apparence impassible, mais des émotions contradictoires la minaient intérieurement. Elle n’oubliait pas non plus Sachël, qui s’était sacrifié pour les voyageurs. Sans le Nain, ils seraient tous certainement morts à l’heure qu’il est, dévorés par ces vers terrifiants.

La capitaine du Fléau des Mers savait que le doute s’était emparé de ses compagnons. Pourtant, paradoxalement, elle n’avait jamais été aussi sûre d’elle. Son chemin était tracé, et la vision que lui avait procuré l’Orbe lui donnait une assurance presque surhumaine. C’était comme si une force surnaturelle la poussait à continuer. Elle savait où elle devait aller. Jamais son destin n’avait été aussi clair. Malgré tout, elle était consciente des sacrifices qu’elle allait encore devoir demander à ses compagnons. Si elle voulait rejoindre les portes de Dalhin, ils allaient devoir traverser les terribles glaces du Nord.

La jeune femme porta son regard sur les flammes du petit feu qu’ils s’étaient autorisés à allumer, bravant le risque de se faire repérer. Ils avaient installé leur camp à l’abri du vent, derrière une paroi rocheuse. Les tentes étaient placées en cercle autour du foyer et tous s’étaient assis à coté, consommant un maigre repas de viande séchée et de biscuits. Personne ne parlait, chacun perdu dans ses pensées et mâchant en silence.

Shari rompit brusquement le silence, formulant à voix haute la question que tous sauf Imela devaient se poser :

– Où allons-nous, à présent ?

– Sachël nous a mené au Nord des Losapic, dans les Royaumes des Nains, répondit Aridel. Si nous voulons rejoindre le Fléau des Mers, ils faut que nous trouvions un passage vers le sud pour retraverser les montagnes.

– Vous oubliez l’Empire, dit un des hommes d’Imela. Nous devons faire attention aux patrouilles. Tous les passages vers le sud vont être gardés, et…

– Ce n’est pas grave car nous n’allons pas au Sud, coupa Imela.

Tous la regardèrent d’un air ébahi. Ils ne l’avaient visiblement pas prise au sérieux lorsqu’elle leur avait annoncé son intention de se rendre au Nord, pendant leur fuite sous la montagne.

– C’est de la folie, Imela, dit Shari. Il n’y a rien au Nord ! La plupart des Nains ont fui leurs terres lorsque les cendres de L1 les ont recouvertes. Certains sont même venus se réfugier jusqu’en Sûsenbal.

– Shari a raison, renchérit Aridel. Même si nous trouvons quelques avant-postes encore habités, il y a fort peu de chance que nous puissions nous y approvisionner. Et nous aventurer dans les glaces sans provisions serait du suicide, tu le sais aussi bien que moi. Notre seule solution est de retourner d’une manière ou d’une autre au Fléau des Mers.

– C’est une voie tout aussi dangereuse pour nous, répliqua Imela. Sachël ne nous a pas mené ici par hasard. Comme vous l’avez dit, le seul passage vers le Sud passe près de Setigat, et est gardé par les troupes impériales. Nous devons nous rendre aux portes de Dalhin, et elles se trouvent au Nord-Ouest d’ici. La vision que m’a procurée l’Orbe a été très claire.

– Capitaine dit alors Nisor, un de ses quartier-maîtres, je dois rejoindre l’avis du lieutenant Aridel. Nous ne sommes pas équipés pour une expédition sur la glace. Et nos provisions ne tiendrons pas plus de deux semaines, même en rationnant. Nous devons faire demi-tour.

– Pas forcément, Nisor. Même si nombre de Nains ont quitté cette région, il reste encore quelques villages habités dans les plaines de Ginûgen, comme l’a dit Aridel. Je suis certaine que nous y trouverons de quoi continuer notre chemin.

— C’est un vœu pieux, contra Aridel. Même si nous trouvons un village, pourquoi ses habitants nous aideraient-ils ? Ils ont tout intérêt à conserver leurs réserves de nourriture. L’Hiver Sans Fin n’épargne personne…

— Vous oubliez que je peux leur proposer une vie meilleure en échange : nous avons un navire. J’admets cependant que tu as raison Aridel, ce chemin présente une part de risque non négligeable. J’ai confiance en ce que m’a montré l’Orbe, mais je peux comprendre que vous ne partagiez pas ma foi. Vous m’avez suivi jusqu’ici, et c’est déjà beaucoup. Je ne peux pas vous forcer à risquer votre vie sur ma simple parole. Ceux d’entre vous qui préfèrent faire demi-tour peuvent partir vers le sud dès demain avec ma bénédiction. Pour ceux qui restent, je vous propose un compromis : si nous ne trouvons pas de quoi nous ravitailler d’ici deux jours, nous ferons demi-tour.

Imela marqua une pause, observant les visages de chacun. Ils étaient abattus, mais elle vit une lueur de défi dans leurs yeux. Elle reprit.

J’aimerais tout de même que tu m’accompagnes, Aridel. L’orbe semblait vouloir à tout prix que tu te rendes au Nord.

Une expression d’étonnement s’afficha sur le visage d’Aridel. Imela savait ce qu’elle lui demandait. Avait-elle réellement bien compris le message de l’Orbe ? Avait-elle le droit de forcer son amant à risquer sa vie ? Elle se répétait qu’elle n’avait pas le choix, que le sort du monde en dépendait, mais il restait toujours une part de doute. Ses pensées furent interrompues par Shari.

— Si Aridel vous suit, je vous accompagne également, dit Shari, l’air décidé.

— Et moi aussi dit Orin avant de se mettre à tousser. Le jeune garçon semblait malade depuis qu’ils avaient quitté les galeries souterraine, et cela inquiétait un peu Imela.

— Nous ne sommes pas venu aussi loin pour vous abandonner, capitaine, dit alors Nisor. Vous nous avez plusieurs fois sauvés d’une mort certaine, au risque de votre vie. Nous vous suivrons pour payer cette dette.

— Merci mes amis, répondit Imela, touchée par ces paroles. Pour l’heure, reposons nous autant que nous le pouvons, et nous partirons demain en quête d’un village. Si les cartes que je possède sont valides, il y en a un à moins de quatre lieues d’ici…

Ils acquiescèrent d’un hochement de tête, avant de terminer leur repas en silence. Tous se dirigèrent alors vers leurs tentes respectives. Aridel suivit Imela dans la sienne.

— Tu es sûre de ce que tu veux entreprendre ? lui demanda-t’il.

— Oui et non, répondit-elle, se sentait soudainement vulnérable. Je pense simplement que je n’ai pas le choix, et toi non plus.

— Nous découvrirons bien ce que le sort nous réserve. En attendant, si on profitait du temps que nous avons…

Sans ajouter un mot, il se mit à l’embrasser.

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Nord (5)

La foule était imposante. C’était une véritable armée qui s’était rassemblée sur les quais nord de Samar. Taric n’aurait jamais pu imaginer, cinq ans auparavant, que la ville avait tant gagné en population. L’ex-mage pouvait presque palper le mécontentement, la fureur même, qui se dégageait des hommes et des femmes qui étaient rassemblés là.

Les manifestants formaient un attroupement très hétéroclite. Il y avait parmi eux des Sorûeni de souche bien sûr, reconnaissables à leur teint sombre et leurs vêtements colorés. Ils étaient à peine plus nombreux que les nomades du désert, habillés dans des tenues de lin couvrant en partie leur visage. Aucun de ces deux groupes ne pouvait cependant rivaliser en nombre avec la foule des réfugiés venus du Nord, Dûeni et Setini à la peau claire.

Ces trois groupes étaient unis dans leur colère. Tous avaient apparemment atteint un point de non-retour. Ils ne supportaient plus les conditions de vie misérables qui étaient les leurs depuis le début de l’Hiver sans Fin. Les privations continuelles que la population de Samar avaient dû subir aux mains du Nouvel Empire et de ses représentants étaient devenues insoutenables. Et la mise à sac du bazar Nord était la goutte d’eau qui avait fait déborder le vase.

Taric observait avec attention les misérables qui se trouvaient autour de lui, oubliant presque la situation précaire qui était la sienne. Il voyait dans les visages à la fois durs et tristes des manifestants toute la détresse dans laquelle se trouvait le monde depuis que L1 l’avait recouvert de ses cendres.

La foule se mit soudainement à bouger. Les manifestants commencèrent à se déverser dans les rues de la ville. Ils se dirigeaient à l’est vers l’imposante forme du mont Samûnel, où se trouvaient la forteresse et le palais comtal. Sans leurs regards féroces, on aurait presque pu croire qu’il s’agissait de pèlerins suivant les traces du prophète Erûdrin.

Taric se tourna vers Chînir, debout à coté de lui sur le petit promontoire qui leur servait de point d’observation. Derrière eux se trouvaient les gigantesques grues en bois des docks, toutes à l’arrêt faute d’ouvriers. Chînir observait le spectacle avec un sourire satisfait, trahissant son exultation. Il attendait visiblement ce moment depuis très longtemps.

Taric frissonna. Le désir de vengeance du chef rebelle était compréhensible, mais l’ex-mage craignait ce qui risquait de se produire. Tous ces gens ne couraient-ils pas à leur perte ? La violence était-elle réellement la seule façon de s’opposer à Oeklos ? Qu’allait-il advenir de Djashim ? Si…

Une clameur interrompit les pensées de Taric. Il se tourna vers la rue d’où provenaient ces bruits. Une grande partie des manifestants s’y était engouffrée, et gesticulaient bruyamment. L’ex-mage comprit rapidement la source de ce remue-ménage. Des hommes vêtus de l’uniforme noir des légionnaires impériaux bloquaient le passage aux manifestants. Ils étaient menés par un de leurs officiers, monté sur un cheval tout aussi noir que sa tenue. C’était un capitaine, au vu des chevrons gravés sur son armure, et non pas Djashim lui-même, au grand soulagement de Taric.

L’officier semblait perdu devant l’ampleur de la foule qui se dressait devant lui. Il ne savait manifestement pas comment réagir. Il criait des ordres à ses hommes ou aux manifestants, mais personne ne semblait l’écouter. Certains se mirent soudainement à lui jeter à la figure des légumes pourris.

Taric était trop loin pour entendre les paroles des manifestants ou de l’officier. Il fit un pas en direction de la foule, dans l’intention de se rapprocher. Il fut arrêté par la main de Chînir.

– C’est trop tard, dit le chef nomade. Vous ne feriez que risquer votre vie inutilement. Ce qui se passe à présent est hors de notre contrôle.

Taric le regarda, incrédule.

– Mais vous êtes un des dirigeants de la rébellion. Sûrement…

– Ne parlez pas si fort… Cette foule n’est pas la rébellion. Il s’agit simplement de sujets mécontents de ce que leur fait subir l’empereur. Nous n’avons même pas eu à déclencher quoi que ce soit. Les actions de l’armée dans le bazar Nord ont suffi. Il ne nous reste plus qu’à observer ce qui se passe, et aider les manifestants comme nous pouvons. Si la foule prend le dessus, alors nous pourrons saisir cette opportunité pour agir et entrer en rébellion ouverte.

– Et Djashim, il…

– Votre agent va devoir se débrouiller seul je le crains. Nous ne pouvons plus l’aider a présent. Il s’est fourré tout seul dans ce pétrin.

Taric allait répliquer, mais une nouvelle clameur l’en empêcha. Il se tourna vers l’endroit où se trouvaient les légionnaires. Leur officier les avait placé en formation rangée, piquiers à l’avant et arquebusiers à l’arrière, leurs armes pointées sur la foule.

Cette dernière semblait à présent totalement hors de contrôle, et c’étaient des pierres que les manifestants jetaient à présent sur les soldats. Les projectiles ricochaient sur leurs boucliers et armures dans un fracas métallique. L’un d’eux finit par frapper le visage d’un légionnaire qui s’effondra. Derrière lui le capitaine aboyait ses ordres, comme pris de panique. Il tira son épée du fourreau, menaçant la foule.

Les pierres continuaient à pleuvoir. L’officier cria, et les arquebusiers firent feu.

Le temps s’arrêta.

Lentement, la fumée des tirs se dissipa, laissant apparaître les formes inertes des corps de ceux qui avaient été touchés par les balles en plomb. Un homme cria distinctement :

– A mort l’empereur !

La foule émit un rugissement en écho à cet appel. Les manifestants se précipitèrent sur les légionnaires. Les soldats tentèrent tant bien que mal de se défendre mais furent très vite débordés. L’homme qui avait crié désarçonna l’officier qui tomba de son cheval dans les bras de la foule. Sortant un couteau de sa tunique, l’homme se jeta sur le capitaine, et s’employa à lui trancher la tête. Sa lame n’était cependant pas très aiguisée et il dut s’y reprendre à plusieurs fois.

Taric n’arrivait pas à détourner son regard de l’horreur de ce spectacle sanglant. Il percevait plus qu’il n’entendait les râles de douleur de l’officier. Le manifestant termina enfin sa besogne. S’emparant de la lance d’un des légionnaires, il prit la tête qu’il venait de couper par le cuir chevelu, et la ficha sur la pique. Il leva alors d’un air triomphant son macabre trophée au dessus de sa tête, exhortant la foule à le suivre.

– Le sort en est jeté, dit sobrement Chînir.

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