Douleur (1)

Taric, assis à l’avant de son traîneau, invectivait ses chiens pour les faire avancer plus vite. Malgré les multiples couches de chaudes pelisses qui le recouvraient, l’ex-mage était saisi par le froid. Après plusieurs heures dans l’étendue glacée qu’était devenue la campagne de Dafashûn, il était difficile de résister à l’envie de trouver un abri et d’allumer un bon feu pour se réchauffer. Taric savait cependant que passer la nuit dehors pouvait être synonyme de mort. Au delà des les brigands et des pilleurs qui erraient dans ces étendues désolées, le froid avait tué plus d’un voyageur imprudent. Il avait maintes fois entendu le récit d’hommes qui, fatigués s’étaient installés au coin d’un rocher pour se reposer et ne s’étaient jamais réveillés. Au début, Taric n’avait guère prêté attention à ces histoires. Lorsque qu’il avait découvert un jour le cadavre congelé d’un homme au bord du chemin, il avait cependant revu son opinion. La nature était sans pitié pour les imprudents. C’était pour cela qu’il fallait qu’il se dépêche d’atteindre le bourg d’Ordonbrûg, où il trouverait une auberge qui pourrait l’héberger.

Taric respira bruyamment, son souffle se transformant en vapeur blanche devant ses yeux. La vie de marchand itinérant était loin d’être de tout repos. Que n’aurait-il pas donné pour redevenir le mage qu’il avait été. La vie était si simple, alors. Il n’avait aucune autre contrainte que celle d’améliorer ses connaissances du vivant en puisant dans le savoir des Anciens. Mais c’était avant Oeklos. Le monde avait changé à présent.

Taric soupira. En moins d’une journée, le soi-disant empereur avait réduit à néant toute ce qu’il avait connu. Sa famille et la plupart de ses amis avaient péri dans le cataclysme qui avait ravagé le royaume des mages. Pourtant Taric lui-même avait survécu, et il avait bien dû s’adapter aux événements. L’ex-mage s’était découvert un instinct de survie et une volonté de vivre hors du commun. Il n’était pas fier de certains des actes qu’il avait dû commettre, mais ils avaient été des maux nécessaires. Et la conséquence était que Taric s’en était mieux sorti que beaucoup de ses semblables. Son sort était préférable à celui de ses compatriotes condamnés à travailler dans les mines d’Oeklos, au Nord. C’était en effet le destin de la plupart de ceux qui avaient tenté de s’opposer à la poigne de fer de l’empereur.

Taric avait été plus malin, et il s’était réfugié dans les Royaumes des Nains pendant les rafles d’Oeklos, plus de trois ans auparavant. C’était là qu’il avait rencontré Lanea et Erûciel, et avait été convaincu par leur idée d’organiser une résistance de l’ombre, moins risquée. Profitant des quelques économies qu’il avait pu sauver du désastre, il avait alors rejoint Lanerbal avec eux, et acheté son traîneau qui lui avait permis de démarrer son commerce de pelisses, l’un des rares encore lucratif dans les contrées du Nord.

L’ex-mage sourit malgré lui en pensant à Lanea. Lorsqu’elle lui avait proposé de rejoindre le réseau de résistance qu’elle était en train de mettre en place, Taric avait d’abord hésité. Le risque était très grand, et son instinct de survie lui recommandait de fuir. Il avait fini par accepter malgré tout. Il était conscient que la beauté de la jeune femme n’avait pas été pas étrangère à cette décision. Il aurait aimé se convaincre qu’il avait agi pour une grande cause, et pour améliorer le monde. Peut-être cela avait il joué en partie, mais il se devait d’admettre que son motif principal était loin d’être aussi noble…

Taric n’avait jamais été un grand patriote, mais les paroles d’un belle femme pouvaient lui faire accepter beaucoup de choses. Il avait même réussi à se convaincre en partie du bien fondé de ses actes. Oeklos avait commis d’innommables atrocités, et il ressentirait une certaine satisfaction si les mages arrivaient un jour à se venger de lui. Et puis, il fallait bien admettre que la vie d’espion avait un aspect excitant, qui lui permettait de tromper l’ennui de ses longs voyages à travers les plaines glacées.

L’ex-mage était d’ailleurs devenu, il le savait, un rouage clé dans la résistance. Il s’acquittait de ses tâches avec dévouement, tout en essayant de garder l’esprit clair. Ce n’était pas forcément facile, surtout en présence de Lanea. Tentant d’oublier un instant le visage de la jeune femme, il repassa mentalement en revue à la mission qui lui avait été confiée. Comme d’habitude, il allait falloir qu’il se montre extrêmement prudent. Lanea semblait décidée à agir ouvertement si le Ûesakia des Sorcami posait le pied sur l’île de Lanerbal, et cela inquiétait Taric. Si les choses se passaient mal, il ne fallait pas qu’on puisse remonter jusqu’à lui. Il allait devoir protéger ses arrières et…

Des flocons de neiges vinrent chatouiller le visage engourdi par le froid de l’ex-mage. Il ne manquait plus que ça ! Comme si l’obscurité et le froid permanents n’étaient pas suffisants… Il était difficile d’imaginer que cette région avait bénéficié d’un climat presque tropical à peine quatre ans auparavant.

– Hop hop ! Avancez ! cria Taric à ses chiens, dans le vain espoir de les faire accélérer.

Quelque chose d’étrange se produisit alors. Les animaux de tête se mirent à grogner, comme s’ils avaient senti quelque chose d’anormal. Instantanément, Taric se mit sur le qui-vive. Quelques prédateurs avaient survécu à l’Hiver Sans Fin, et Taric n’avait aucune envie de se retrouver face à un ours ou un tigre. Se retournant, l’ex-mage se saisit de l’arbalète qui ne quittait jamais l’arrière de son traîneau. Il n’était pas né, l’animal qui aurait raison de Taric Abelarc.

– Lâchez cette arme ! cria alors une voix.

Surpris, Taric tourna la tête d’un coté, puis de l’autre. Des brigands ? Improbable. Ils étaient trop près d’Oeklhin. Les criminels errant autour de la capitale avaient été éliminés par la garde impériale depuis longtemps.

– J’ai dit lâchez cette arme, répéta la voix. C’est mon dernier avertissement !

Taric hésita. Il n’arrivait pas à identifier son (ou ses) assaillants. Pouvait-il espérer le(s) vaincre ? Toute chance de l’abattre était perdue s’il obéissait à son ordre. Ses options étaient limitées. Il n’était pas un guerrier, et son adresse à l’arbalète était, au mieux, médiocre. Il n’allait pas risquer sa vie bêtement. -Il posa l’arbalète sur son siège et leva les mains.

Sortis de nulle part, deux hommes surgirent de l’ombre. Ils portaient la livrée noire des légions impériales. L’homme de droite pointait un arc bandé directement sur Taric. L’autre tenait une épée à la main. Il s’approcha rapidement et vint en poser la lame sous le menton de l’ex-mage.

– Etes-vous Taric Abelarc, marchand itinérant ? demanda-t’il.

Difficile de mentir sous la menace des armes.

– Oui, c’est bien moi, acquiesça Taric.

– Alors, au nom de l’empereur et par décret du gouvernement impérial, vous êtes en état d’arrestation. Vous êtes soupçonné d’espionnage et de tentative de corruption d’agents impériaux. Veuillez nous suivre.

Taric sentit son cœur bondir. Ce qu’il avait tant redouté était arrivé. Il était pris ! Il avait échoué. En un instant, il réalisa que c’était sûrement les gardes du dock de Trûpidel, un peu moins stupides que les autres, sûrement, qui l’avaient dénoncé. Il aurait dû se montrer plus prudent avant de leur offrir à boire… Trop tard, maintenant. La mort dans l’âme, Taric se leva et laissa le légionnaire lui ligoter les mains. Il n’avait d’autre choix que d’obtempérer.

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Océan (6)

Imela observait le Chayschui saychil s’éloigner sur les flots. Le sourire de la jeune capitaine était sinistre. Elle admirait la nouvelle figure de proue du navire Sanifais. Une véritable œuvre d’art, pensa-t’elle, ironiquement. S’il y avait bien des êtres dans le monde qu’Imela détestait, c’était les marchands d’esclaves. Ceux qui considéraient les êtres humains comme de la vulgaire marchandise ne recevaient aucune clémence de sa part. Un être humain n’était la propriété de personne, et la capitaine du Fléau des Mers entendait bien le faire comprendre à tous ceux qui croiseraient son chemin.

Quand Imela avait découvert ce que l’équipage de cet infâme navire avait fait subir aux malheureux réfugiés qui s’entassaient dans ses cales, son sang n’avait fait qu’un tour. L’esclavage était déjà intolérable, mais le viol ! Imela ne voulait même pas y penser. Cela réveillait en elle des souvenirs douloureux, qu’elle avait enfoui au plus profond de son être. Cela n’avait cependant fait qu’exacerber sa colère et sa haine, et elle avait été obligée de réagir. Après avoir avait fait transférer à bord du Fléau des Mers tous les prisonniers et le butin du Chayschui saychil, elle avait ordonné à ses hommes de ligoter l’équipage du marchand d’esclave et de les ramener à bord de leur vaisseau. Elle s’était ensuite tournée vers Baythir, le capitaine de ce navire de l’enfer.

L’homme était arrivé devant elle terrifié, implorant sa pitié. Imela avait ri intérieurement en pensant à quel point la situation était renversée pour lui. Elle l’avait d’bord frappé, le forçant à se mettre à genoux, et lui avait craché au visage de dégoût. Elle n’avait pas réfléchi très longtemps à son châtiment. Imela avait réservé un sort tout particulier à ce violeur, ne lui accordant aucune grâce. Un tel monstre ne méritait pas de pardon. Le capitaine du Fléau des Mers avait donc fait mettre à nu l’esclavagiste et l’avait fait fouetter. Il avait hurlé de douleur, à la grande satisfaction de la jeune femme. Elle avait cependant fait en sorte qu’il reste conscient pour ce qui l’attendait ensuite. Imela avait alors ordonné à ses hommes de le ramener à bord de son navire, puis de le pendre par les bras à la proue.

C’était là qu’il était à présent, hurlant sans discontinuer de douleur et de terreur, son corps nu couvert de sang exposé au froid et aux vagues. Un sombre sentiment de satisfaction s’empara d’Imela. C’était un châtiment qui allait renforcer sa réputation de pirate endurcie. Même dans ce monde que certains appelaient à présent Sarûsarden, les Terres Noires, elle entendait prouver que ce n’étaient pas toujours les monstres qui avaient le dernier mot.

– Les canonniers sont prêts, capitaine, dit une voix.

C’était Aridel, debout à coté d’Imela. Son ton dur montrait qu’il partageait sans réserve les sentiments de son capitaine envers Baythir. La jeune femme se tourna vers lui, et pendant un moment, ses pensées se détournèrent de la terrible vengeance qu’elle allait exercer. Lorsqu’il était revenu à bord, portant dans les bras une jeune Sûsenbi à la beauté délicate, la capitaine du Fléau des Mers n’avait pu s’empêcher de ressentir une pointe de jalousie. Imela ignorait encore qui était réellement sa nouvelle passagère. Elle savait juste que son nom était Shari et qu’Aridel la connaissait visiblement très bien. Il était également évident qu’elle était de haute naissance, même si ces dernières années avaient probablement été dures pour elles. Et ce qu’elle avait vécu sur le Chayschui saychil avait dû être terrible.

Ce qu’Imela ignorait, cependant, c’était la relation exacte qu’elle entretenait, ou avait entretenu, avec Aridel. Même si la capitaine du Fléau des Mers avait une certaine sympathie pour la nouvelle arrivante, elle ne pouvait s’empêcher de la voir comme une rivale potentielle. Elle se jura de découvrir sa véritable identité, tout comme celle d’Aridel.

Imela se reconcentra sur l’instant présent. Elle observa le pont de son navire, ou les artilleurs attendait ses ordres. Elle fit alors face à Aridel.

– Parfait, lieutenant, dit-elle d’un ton de commandement. A mon signal, vous pourrez lancer la première salve.

Imela s’empara alors du sablier qui allait servir à mesurer la durée de l’exercice. Ses canonniers avaient besoin d’entraînement, et le Chayschui saychil lui avait apporté à la fois une cible parfaite et les munitions nécessaires parfaire leur maîtrise du tir. Imela retourna le sablier, et cria :

– Feu !

Aridel répéta cet ordre sans attendre, et les artilleurs se mirent à charger leurs pièces. Il ne leur fallut pas plus de deux minutes pour achever leurs préparatifs, et bientôt les premières détonations retentirent, accompagnées de larges volutes de fumée. Les coups étaient mal ajustés au départ, et les premiers boulets vinrent s’abîmer dans de grandes gerbes d’eau autour du Chayschui saychil. L’âcre odeur de la poudre, portée par la fumée, emplirent le pont du Fléau des Mers, chatouillant les narines d’Imela.

Les tirs se firent alors de plus en plus précis, et bientôt Imela vit dans sa longue vue des éclats de bois et de la fumée sortir du Chayschui saychil. Elle aperçut même, à sa grande satisfaction, un boulet qui arrachait la jambe droite de Baythir, toujours accroché à la proue. L’esclavagiste gisait à présent inerte, probablement déjà mort. Son navire ne tarda d’ailleurs pas à le suivre, criblé de voies d’eaux creusées par les canons du Fléau des Mers. Imela regarda le marchand d’esclave s’abîmer au fond de l’océan avec satisfaction. Elle se tourna ensuite vers Aridel.

– Dix minutes, lieutenant. Ce n’est pas trop mal, mais il faudra voir si nous pouvons descendre en dessous de huit la prochaine fois.

***

Imela était à présent assise derrière son bureau, dans la cabine du capitaine. Aridel était debout à coté d’elle, et l’amant d’Imela semblait quelque peu mal à l’aise. En face d’eux se tenait Shari. La nouvelle arrivante, en partie remise de ses émotions, s’était elle même présentée comme l’une des dirigeantes de la résistance Sûsenbi. Elle semblait cependant très fatiguée, et son regard hanté portait les traces de ce qu’elle avait subi à bord du \emph{Chayschui saychil}. Sa voix avait cependant, tout comme celle d’Imela, le ton de quelqu’un qui était habitué à donner des ordres.

– En conséquence, capitaine, vous comprendrez qu’il est urgent que je rejoigne Sorûen au plus vite, et…

– Je vous arrête tout de suite, la coupa Imela. Le Fléau des Mers est actuellement engagé dans une tâche de la plus haute importance, comme pourra vous le confirmer le lieutenant Aridel. Nous avons pour objectif de rejoindre Omirelhen au plus vite, et le Royaume de Sorûen se trouve dans la direction opposée. Je ne vois malheureusement aucun moyen de vous y emmener.

A la mention d’Omirelhen, Shari demeura interloquée, son regard fixé sur Aridel. Elle sembla presque en oublier sa demande originelle. Imela, rompant le silence gênant, poursuivit :

– Si cela peut vous aider, je peux probablement vous déposer en Sûsenbal, où vous pourrez peut-être trouver un navire pour Sorûen. J’ai bien peur cependant que toute traversée ne soie très risquée pour vous. La mer de Sûsenbal est loin d’être aussi sûre qu’elle ne l’a été…

– Je… répondit la jeune femme, hésitante. Capitaine, cela me ferait perdre beaucoup de temps, et je suis recherchée en Sûsenbal.

Imela leva la main.

– Je vois que vous êtes fatiguée. Je pense qu’il vaudrait mieux que nous continuions cette conversation après avoir pris un peu de repos. Nous pourrons alors discuter plus librement. J’espère que vous accepterez de partager ma table et celle du lieutenant Aridel ce soir. Je suis certaine que nous aurons énormément à nous raconter…

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Océan (5)

Baythir observait Shari d’un air proprement répugnant. La jeune femme avait encore ses vêtements sur elle et pourtant elle se sentait déjà comme nue, dévêtue par ce regard porcin et concupiscent. Elle frissonna, terrifiée à l’idée de devoir supporter le contact des mains moites et sales du marchand d’esclave.

– Viens par ici ma jolie, dit l’homme en se passant la langue sur les lèvres. Je vais enfin pouvoir m’occuper proprement de toi.

Les jambes de Shari, affaiblies par la malnutrition et les mauvais traitements, la lâchèrent complètement. La jeune femme s’effondra au sol, ne pouvant retenir ses larmes, partagée entre la frayeur, le dégout et le désespoir. Baythir s’approcha, durcissant le ton.

– Ne fais pas la difficile, ou ce sera bien plus pénible pour toi. J’obtiendrais ce que je veux quoi qu’il arrive, mais je n’ai pas envie de trop t’abîmer. Ce serait une honte de devoir trouver une remplaçante pour le prince…

Le marchand d’esclave saisit Shari par le bras, et la souleva puis, d’un geste sec, déchira le haut de sa robe, révélant sa poitrine. La jeune femme tenta vainement de résister, mais elle n’en avait plus la force, et finit par sangloter. Elle n’avait d’autre choix que de se soumettre…

On frappa soudainement à la porte, et Shari lâcha un soupir de soulagement. Un sursis !

– Capitaine, dit une voix a travers le panneau de bois. Nous avons repéré un navire au sud. Il a viré pour se diriger vers nous.

Baythir s’arrêta net, visiblement partagé entre son désir charnel et son devoir de capitaine. Il finit par opter pour ce dernier et lâcha sa proie d’un geste rageur. Il se dirigea alors vers la porte. Avant de l’ouvrir, il ordonna à la jeune femme :

– Reste bien sage, ma poupée, je suis loin d’en avoir fini avec toi !

Il sortit alors de sa cabine, refermant la porte derrière lui. Shari, reprenant ses esprits, s’appuya sur une chaise et se rapprocha de l’entrée. Elle colla son oreille sur le panneau pour écouter ce qui se disait.

– J’espère pour toi que tu ne m’as pas interrompu pour une barcasse de pêche, disait Baythir. J’étais en plein travail !

– Non capitaine, c’est un vaisseau de ligne, un quatre-vingt canons au moins.

– Quel est son pavillon ?

– Ca ne ressemble à rien de connu, capitaine. Un drapeau noir avec un sabre bleu.

– Imbécile ! Ce sont des pirates ! Tu n’as jamais entendu parler de Lame-Bleue ? Branle bas de combat ! cria Baythir.

Shari entendit des bruits de pas indiquant que les deux hommes s’étaient éloignés. La jeune femme, épuisée, s’assit pour réfléchir. Inutile d’essayer de s’évader. Elle se trouvait sur un navire en pleine mer. Si elle tentait de fuir, elle n’irait pas bien loin avant d’être rattrapée. Peut-être pourrait-elle se jeter dans l’eau glacée ? La mort était sûrement préférable à ce qui l’attendait lorsque Baythir reviendrait. Tout n’était pas perdu, cependant, et l’approche du navire pirate lui offrait un maigre espoir. S’il s’emparait du Chayschui saychil, peut-être que les flibustiers se montreraient plus indulgents que Baythir.

Une conclusion très peu probable, mais c’était la seule pensée à laquelle Shari pouvait se raccrocher. Il lui était trop terrible d’imaginer le sort que Baythir lui réservait.

Une demi-heure s’écoula. Au dessus de la jeune femme, sur le pont supérieur, régnait une certaine agitation. Les bruits de pas précipités et les cris étaient permanents. Coincée dans la cabine du capitaine, Shari n’arrivait pas à réaliser ce qui se passait réellement, et elle sentait la frustration l’envahir.

Le Chayschui saychil fit soudainement une embardée. C’était comme si le navire avait été violemment tiré sur le côté. Des grappins, probablement ! Le vaisseau pirate s’était donc rapproché suffisamment pour passer à l’abordage. Shari se mit à trembler, prise par une sensation mêlée d’excitation et de peur. Qu’allaient donc faire ces pirates en la surprenant dans la cabine du capitaine, à moitié nue ? Rassemblant toute son énergie, elle se mit à fouiller dans les tiroirs, à la recherche d’une arme quelconque. Elle finit par trouver un coupe-papier dont elle s’empara.

Au dessus d’elle, les mouvements de pas précipités avaient redoublé, accompagnés de cris. La jeune femme entendit alors des voix qui se rapprochaient de la porte, assez fortes pour qu’elle puissent les comprendre.

– Et c’est là que vous viviez, infâme créature ? demanda une voix d’homme.

Elle semblait étrangement familière à Shari, comme un son surgi de son passé. Elle fouilla désespérément sa mémoire. Qui donc cela pouvait-il être ?

– Ouvrez la porte, reprit l’inconnu, et pas d’entourloupe !

La poignée du panneau de bois tourna, et il s’entrouvrit, laissant apparaître Baythir. Le marchand d’esclave était fermement tenu au cou par un autre homme. Shari se leva, le coupe-papier à la main, prête à défendre ce qui lui restait d’honneur.

Elle s’interrompit net lorsqu’elle vit le visage du nouvel arrivant. Elle le reconnut instantanément. Il avait bien changé depuis la dernière fois qu’elle l’avait vu : il portait à présent la barbe et des rides marquaient son front, mais il n’y avait aucune erreur possible.

– Aridel ! s’exclama-t’elle, lâchant le coupe-papier.

– Sha… Shari ? répondit-il, tout aussi surpris qu’elle.

La jeune femme fut alors envahie par un tourbillon d’émotions. C’était comme si tout le désespoir et l’horreur des jours précédents venaient s’écraser sur un roc formé d’un sentiment trop fort pour être défini. Prise de faiblesse, Shari commença à s’effondrer, mais elle sentit deux bras puissants la rattraper.

– Erû a entendu mes prières, parvint-elle à dire avant de perdre connaissance.

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Océan (4)

Lanea se saisit délicatement des deux fioles posées sur la table et les replaça sur l’étagère. Plus qu’une dizaine à étiqueter, se dit-elle. Un travail fastidieux mais nécessaire. Elle ne voulait pas se tromper lorsqu’elle distribuait les remèdes d’Erûciel à ses patients. La jeune femme avait cependant bien du mal à se concentrer sur sa tâche. Elle ne pouvait ôter de ses pensées la teneur du dernier message de Djashim. Son propre sentiment de culpabilité faisait écho à ceux du jeune homme. Elle avait peine à envisager ce qu’avait pu ressentir celui qui était d’une certaine manière son protégé. Forcé de commettre un meurtre de sang froid ! C’était terrible… Comment reprendre une activité normale après un tel acte ? Lanea était partagée entre la tristesse et l’horreur. Mais Djashim avait tenu bon, et sa véritable allégeance n’avait, en apparence tout du moins, pas encore été découverte.

Cela n’empêchait Lanea d’être pétrie de remords. C’était elle qui avait placé Djashim sur le chemin de cette infâme créature qu’était Oeklos, et elle en récoltait à présent les fruits. Elle se secoua la tête. Ce n’était pas le moment de flancher. Son plan était sur le point d’aboutir, et s’ils réussissaient, Djashim serait libre. Cependant même si tout se déroulait comme elle l’espérait, elle doutait de retrouver à la fin le jeune garçon plein d’entrain qu’elle avait rencontré pour la première fois à Trûpidel.

La porte de la boutique s’ouvrit, laissant apparaître un homme d’une quarantaine d’années. Il avait le teint légèrement hâlé et les cheveux sombres des habitants du sud de Dafashûn. Même couvert d’un épais manteau de fourrure et d’une écharpe qui cachait sa bouche, Lanea le reconnut instantanément.

– Taric ! s’exclama-t’elle avant de se précipiter vers lui.

Tout comme Lanea, Taric était un ancien mage, un Takablûnen, spécialiste des créatures vivantes. Il avait dû lui aussi cacher sa véritable identité pour échapper aux persécutions d’Oeklos et sauver sa vie. Il s’était donc reconverti en marchand itinérant, parcourant les forêts et les plaines gelées de Dafashûn pour acheter et vendre des vêtements et des pelisses adaptées au climat rigoureux de l’Hiver sans Fin. Son commerce était à présent florissant, poussé par une demande de plus en plus forte.

Ce n’était cependant qu’une couverture pour cacher sa véritable activité, qui consistait à récolter et transmettre des informations pour le compte de Lanea et Erûciel. Taric était un des membres les plus précieux de leur réseau caché de résistance. Sans lui il aurait été quasiment impossible de faire communiquer les différentes cellules composaient ce réseau.

Lanea le serra dans ses bras. Erûciel, qui avait entendu, s’approcha également, et serra la main du mage-marchand.

– C’est une véritable joie de vous revoir, Taric, dit-il. Nous ne pensions pas que vous reviendriez si tôt !

Le mage s’écarta de l’étreinte de Lanea et retira son écharpe. Ses yeux semblaient pétiller.

– Il fallait absolument que je vous transmette ce que je viens d’apprendre, dit-il sans préambule. J’arrive de Trûpidel, et les informations que je vous apporte ne souffrent d’aucun délai.

La curiosité de Lanea fut instantanément piquée au vif. Erûciel semblait lui aussi impatient d’en savoir plus. Il fit signe à Taric de continuer.

– Le Ûesakia des Sorcami a décidé de rendre visite en personne à Oeklos, annonça alors ce dernier.

La phrase fit l’effet d’une bombe à Lanea. Elle ne put s’empêcher de s’exclamer, imitée par Erûciel.

– Hein ! C’est impossible !

Voilà qui était en effet totalement inattendu. Le Ûesakia était le juge suprême des Sorcami, celui qui s’apparentait le plus, dans leur culture, à un roi. Sorcamien n’était en effet pas officiellement une partie du Nouvel Empire d’Oeklos, mais restait en théorie un état indépendant. En pratique, cependant, le Ûesakia n’était qu’un pantin soumis à la volonté d’Oeklos. C’était lui qui avait levé les armées des hommes-sauriens pour aider Oeklos dans sa conquête. Ces derniers temps, cependant, les Sorcami se montraient plus exigeants, réclamant à Oeklos des terres que celui-ci refusait pour l’instant de leur accorder.

Jusqu’ici, jamais le Ûesakia ne s’était déplacé jusqu’à Oeklhin pour voir l’Empereur. Oeklos disposait en effet de moyens de communication à distance qui lui permettait de discuter avec ses « vassaux » instantanément. Il était donc hautement inhabituel qu’un chef d’état lui rende visite.

– Et vous avez une idée de la raison de cette visite ? demanda alors Erûciel, reprenant ses esprits avant Lanea.

– Juste des rumeurs. Apparemment de nombreuses tribus Sorcami réclament un accès illimité à Omirelhen et Niûsanif, qui n’appartiennent pas officiellement à Oeklos. Les Lûakseth semblent pousser le Ûesakia à la guerre, et celui-ci veut peut-être obtenir l’aide d’Oeklos.

– Cela parait osé, même pour Oeklos. Il a un accord avec la reine Delia en Omirelhen, et je doute qu’il souhaite ouvrir un nouveau front avec ses problèmes actuels en Sorûen.

– C’est probablement pour cela que le Ûesakia se déplace en personne… En tout cas les gardes des docks sont catégoriques, c’est le Ûesakia qui doit arriver d’ici deux à trois semaines.

– Si tel est vraiment le cas, voilà une opportunité que nous ne pouvons pas laisser échapper, dit Erûciel. Si nous parvenons à capturer où tuer le Ûesakia alors qu’il se trouve sur les terres impériales, nous pourrons peut-être briser l’alliance que les Sorcami ont avec Oeklos. Ce serait un coup terrible pour l’Empire, qui permettrait peut-être à nos réseaux de résistances de rebondir.

Lanea ressentit un léger frisson de plaisir à l’évocation de cette possibilité.

– Nous devons confirmer cette information, dit-elle.

Elle ne mentionna pas Djashim, bien sûr. Même au sein de la résistance, les informations étaient compartimentées. Comme cela si un agent se faisait prendre, il était impossible de remonter aux sources du réseau. Seuls Lanea et Erûciel connaissaient les détails de la mission d’infiltration de Djashim, et ils se comprirent immédiatement. Le jeune homme serait à même de confirmer ces renseignements.

Sans perdre de temps, la jeune femme prit du papier et une plume et se mit à griffonner des messages. L’un était pour Djashim et elle le mit de coté, mais elle remit le deuxième à Taric.

– Nous vous sommes extrêmement reconnaissant de ce que vous avez fait Taric, dit-elle. Nous ne saurons jamais assez vous remercier pour tout ce que vous avez accompli. Mais je crains que votre tâche ne soit pas terminée. Remettez ce message à Lûmis, à Trûpidel. Il saura quoi faire. En attendant, vous êtes notre invité ce soir !

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Océan (3)

– Le vent a forci, capitaine. Devons-nous ramener les voiles ?

Imela observa le ciel, la brise soufflant sur son visage. Au sud de leur position, les nuages s’éclaircissaient, et on apercevait même quelques rares coins de ciel bleu. Ils étaient arrivés à la limite géographique de l’Hiver sans Fin. Le voile nuageux créé par la gigantesque éruption de L1, la plus haute montagne du monde, était bien plus fin dans l’hémisphère sud. En conséquence, les terres australes jouissaient d’un climat plus clément que les contrées du Nord. A l’interface entre ces deux zones, les différences de températures étaient la source de vents qui pouvaient être très violents, se transformant parfois en véritables tempêtes. Les marins devaient donc se montrer extrêmement prudents à l’approche de cette limite, que certains appelaient le Souffle d’Erû.

Imela fit un signe de tête au quartier-maître. Il avait raison : il était plus avisé de ramener les voiles pour éviter de trop contraindre les mâts. La vitesse du Fléau des Mers était plus que suffisante, et il était inutile de prendre des risques. Le capitaine n’eut pas besoin d’en dire plus, le quartier-maître se dirigea vers les gabiers, leur ordonnant de se rendre dans les voiles. Imela se tourna alors vers Demis, attelé à la barre.

– Cap sud-est, Demis, ordonna-t’elle. Essayons de profiter du vent d’ouest tant qu’il n’est pas trop violent.

– Oui capitaine, acquiesça le second.

– Lieutenant Aridel, demanda-t’elle alors, faisant face à son nouvel officier. Rien à l’horizon ?

– Pas pour l’instant, capitaine, dit-il, détachant son regard de la longue vue qui ne le quittait plus. Les vigies n’ont rien signalé depuis près d’un quart d’heure.

– Bien.

Le regard d’Imela s’attarda sur le mercenaire un peu plus longtemps qu’il n’aurait dû. Même si le fait que le troisième lieutenant du Fléau des Mers partageait le lit de son capitaine était probablement déjà connu de tout l’équipage, il ne valait mieux pas le montrer trop ouvertement. Le favoritisme n’était jamais une bonne chose dans le monde clos qu’était un navire en pleine mer. Heureusement qu’Aridel avait su prouver qu’il méritait sa promotion.

En outre, malgré leur récente intimité, Aridel restait un mystère pour le capitaine du Fléau des Mers. Il se montrait, ainsi qu’Imela l’avait soupçonné, un officier hors pair, en dépit de sa propension à abuser de l’alcool. Il avait très vite appris les bases de la navigation à voile, et il savait intuitivement comment diriger ses hommes. Seuls ses sautes d’humeur, le faisant passer d’une activité débordante à un caractère maussade et peu amiable, venaient ternir ses performances. Imela avait bien tenté de lui en parler, mais il se fermait systématiquement.

La jeune femme n’en savait donc pas beaucoup plus sur le passé de son amant. Elle avait tout de même réussi à confirmer qu’il avait tenu le rang de capitaine de cavalerie pendant la Bataille de Cersamar. Certains de ses hommes murmuraient même que c’était lui, aidé d’un général Sûsenbi, qui avait organisé les défenses de la ville et sauvé la vie de l’Empereur. Imela ne croyait qu’à moitié ces rumeurs fantasques, mais il était certains qu’une certaine aura entourait Aridel. Elle avait donc également essayé d’en apprendre plus de la part de son compagnon, Daethos, mais celui-ci se montrait encore plus secret que le mercenaire, si c’était possible.

D’un certaine manière, Imela se rendait compte qu’elle respectait son désir de rompre avec le passé. Elle savait combien il était difficile pour un soldat d’accepter certains des actes qui devait être accomplis pour obéir aux ordres. La tentation de refouler ces terribles souvenirs était très grande, et Imela avait elle aussi sa part de pensées réprimées. La jeune femme espérait simplement que si leur relation perdurait, Aridel finirait par s’ouvrir à elle. Pour l’heure, il faisait un amant très convenable, et permettait au capitaine du \emph{Fléau des Mers} de tromper son impatience. Il lui tardait en effet d’en découvrir plus sur sa tablette et la cité de Dalhin, et elle…

– Voile à l’horizon ! cria Aridel.

Instantanément, Imela s’empara de sa propre longue-vue, et porta son regard vers l’endroit que pointait le mercenaire. Elle repéra rapidement le navire, un trois-mât barque de taille moyenne et peu armé. C’était très clairement un navire marchand, et le \emph{Fléau des Mers} n’en ferait qu’une bouchée. Voilà une opportunité qu’Imela ne pouvait pas laisser passer. Elle cria :

– Branle-bas de combat ! Les canonniers à leurs postes ! Demis ! Cap Nord-Est ! Rapprochez nous de cette belle proie !

– A vos ordres capitaine ! confirma le second, un sourire satisfait sur les lèvres.

Imela lui rendit son sourire. Cela faisait longtemps que les hommes n’avaient pas vu un peu d’action, et l’équipage allait apprécier.

Les cloches du branle-bas retentirent, et les matelots se mirent à courir, chacun se rendant à son poste de combat. Le Fléau des Mers était une machine bien rodée, et lorsqu’il tourna, dans un grand bruit de bois et de cordages, il était prêt à tailler en pièce l’infortuné marchand.

Il fallut une bonne heure au navire d’Imela pour se rapprocher de sa proie. La jeune femme put alors distinguer son pavillon. Elle sourit en voyant l’étoile verte, le symbole du Domaine, ou Duché, comme il était appelé à présent, de Sanif. Ce navire était, à n’en pas douter, chargé de trésors. Les Sanifais étaient parmi les rares marchands qui avaient su tirer leur épingle du jeu de la situation créée par l’Hiver Sans Fin. Ils prospéraient comme jamais auparavant, profitant de la détresse de l’Empire de Dûen. Imela put également lire le nom du navire : le Chayschui saychil.

– Tirez un coup de semonce à l’avant ! ordonna-t’elle. Nous allons bien voir, si ce marchand a le courage de tenter de résister à un vaisseau de ligne.

Moins de deux minutes après, une détonation retentit, et Imela observa la gerbe d’eau qui vint éclabousser l’avant du \emph{Chayschui saychil}. Elle vit alors un homme se précipiter à l’arrière du navire pour en retirer le pavillon, signe de reddition.

– Amenez-nous à coté de lui, Demis, dit alors Imela. Et préparez les grappins, je sens que la journée va être bonne !

Le second acquiesça, et le Fléau des Mers se plaça parallèlement à sa proie. Les griffes furent alors lancées, et bientôt une passerelle fut jetée entre les deux navires.

– A vous l’honneur, lieutenant Aridel, exulta Imela.

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