Imela (2)

La « ville » de Cersamar n’était à présent guère plus qu’un village. Oubliée la grandeur passée qui avait fait de ce port l’un des plus grand du continent d’Erûsard. Même les comptoirs commerciaux des royaumes des Nains étaient plus vivants que Cersamar. Ravagée par les deux batailles dont elle avait été le théâtre, et la famine qui avait résulté de « l’Hiver sans Fin », l’ancienne cité avait perdu plus des trois quarts de sa population.

Il n’y restait plus que quelques irréductibles qui refusaient de quitter leur terre natale, et bien sûr les trafiquants et contrebandiers qui avaient fait de Cersamar leur porte d’entrée en Erûsard. La raréfaction des ressources avait été une aubaine pour toutes sortes de personnages louches qui savaient comment profiter de la misère des autres. C’était le genre d’homme qu’Imela méprisait, mais la jeune capitaine était pragmatique. Elle reconnaissait que ces truands avaient leur utilité. Bien plus en tout cas que les percepteurs d’impôts du « Nouvel Empire » d’Oeklos, accompagnés de leurs soldats en uniforme noir : des traîtres et des opportunistes, tous autant qu’ils étaient.

On apercevait également à Cersamar quelques Sorcami. Depuis qu’Oeklos avait déposé l’empereur de Dûen et ouvert les frontières aux hommes-sauriens, certains d’entre eux avaient tenté de s’installer dans les les villes d’Erûsard. Ils étaient pour la plupart indifférents aux humains les entourant, se contentant de vaquer à leurs affaires. Certaines rumeurs disaient qu’ils étaient là pour chercher des esclaves à ramener dans leurs demeures de Sorcamien, mais Imela n’avait jamais pu confirmer ces dires. Les Sorcami étaient en tout cas assez peu nombreux, préférant les villes du sud, comme Dûstel où Erûdeta, où le climat était plus clément.

Au final, Imela ne pouvait que constater que Cersamar était devenue un véritable repaire de brigands et de hors-la-loi. Dans un accès d’honnêteté, la jeune femme se rendit compte que c’était peut-être une des raisons pour lesquelles elle se sentait à l’aise dans cette ville. Voilà qui en disait long sur le chemin qu’elle avait parcouru depuis sa  »désertion »…

L’établissement où se rendaient à présent Imela et Demis était réputé pour être l’un des plus mal famés de la ville. C’était cependant également celui où circulaient le plus d’histoires et de rumeurs, et donc l’endroit où elle avait le plus de chance d’entendre parler d’Omacer. Le nom de cette taverne était l’Auberge du Marin. Avant l’Hiver sans Fin, l’auberge était connue pour les tarifs abordables de ses « hôtesses ». Cela faisait cependant bien longtemps que les pauvres filles avaient disparu, mortes ou capturées par des marchands d’esclaves peu scrupuleux. Il n’y restait donc que des marins et marchands à moitié ivres cherchant leur dose d’alcool.

La porte de l’auberge était aussi noire que sa façade. Lorsqu’Imela en franchit le seuil, elle sentit une agréable chaleur lui effleurer le visage. En un rien de temps, les flocons qui s’étaient accumulés sur sa cape se mirent à fondre, formant une petite flaque sous ses bottes.

La salle principale était comme d’habitude bondée, et la jeune femme ne put s’empêcher de ressentir un sentiment de familiarité en entendant les rires gras et les voix fortes des habitués, accompagnés du bruit des chopes s’entrechoquant. L’odeur âcre qui régnait à l’intérieur était désagréable, mélange de sueur, d’urine et de relents de bière, mais Imela avait appris à faire abstraction de ces effluves. La jeune femme, suivie par Demis, s’approcha du comptoir central. Un aubergiste à la mine patibulaire se tourna vers elle et lui demanda :

– Qu’est c’que j’te sers, ma p’tite dame ?

– Une pinte de brune, et pas la pisse de cheval que tu sers habituellement. Je me fais bien comprendre ?

– Ouais ouais, c’est bon, pas la peine de s’énerver.

L’homme partit vers ses tonneaux, et Imela retira sa cape en s’asseyant sur un tabouret a coté du comptoir. Elle tourna ensuite son regard vers la salle, jaugeant d’un rapide coup d’œil l’ensemble des clients attablés dans les alcôves. Il y avait là le ramassis habituel de poivrots et de marins désœuvrés, mais aussi des personnages à l’aspect plus sérieux qui discutaient entre eux. Deux d’entre eux retinrent l’attention de la jeune femme. Le premier était un homme dans la force de l’âge. Ses cheveux étaient bruns parcourus de fils blancs et ses traits étaient marqués par la fatigue et les privations. Il avait l’allure non pas d’un marin, mais d’un soldat ou d’un mercenaire qui avait vu son lot de batailles. Ses yeux injectés de sang indiquaient qu’il avait un consommé plus que son content d’alcool. Derrière cette ébriété apparente, cependant, on distinguait un fond de tristesse et de frustration.

Son compagnon était encore plus intéressant. C’était un Sorcami, un homme-saurien à la peau aussi verte que l’herbe. Il dépassait d’une tête tous les hommes présents dans la salle, et à plus forte raison Imela. Tout le monde semblait l’éviter. Personne de sensé ne voulait avoir affaire à un Sorcami. C’était d’ailleurs ce qui rendait son association avec le soldat très intéressante.

Un mouvement attira le regard d’Imela. Deux hommes à l’aspect sévère se dirigeaient vers le Sorcami. Ils avaient les yeux en amande et le teint doré caractéristiques des Sûsenbi, et Imela ne tarda pas à reconnaître les tatouages qui leur parcouraient le visage. C’étaient des Chênadiri\footnote{Guerriers-Faucons}, un groupe d’assassin orientaux particulièrement efficaces. Leur présence si loin des îles orientales ne pouvait signifier qu’une chose : ils étaient là pour mettre quelqu’un à mort.

Les soupçons d’Imela furent immédiatement confirmés lorsqu’elle vit l’un d’eux sortir un couteau de sa tunique. D’instinct elle cria :

– Attention !

Immédiatement le Sorcami bondit sur ses pieds et se précipita vers le premier assassin, lui tordant le cou d’un geste sec. L’autre Chênadir se dirigeait vers l’homme au regard triste. Ce dernier ne bougeait pas, semblant attendre son destin avec indifférence. Imela na pouvait pas laisser un meurtre se dérouler devant elle. D’instinct, elle dégaina son sabre, et en deux enjambées s’approcha du deuxième assassin. Sans attendre, elle lui planta la lame en plein cœur. Surpris, l’homme s’écroula sans un mot, un léger filet de sang coulant de sa bouche.

Tout bruit avait cessé dans la salle. C’était raté pour la discrétion, pensa Imela, son sabre encore sanglant dans la main. Elle fit signe à Demis, puis s’approcha du Sorcami.

– Venez avec nous, ordonna-t’elle sans ménagement, oublieuse du fait que l’homme-saurien était presque deux fois plus grand qu’elle.

Ce dernier acquiesça sans mot dire, et s’emparant du bras de son compagnon, suivit Imela et Demis alors qu’ils sortaient précipitamment de l’auberge, suivis par tous les regards.

– Je ne sais pas comment vous vous êtes attirés les foudres des Chênadiri, dit Imela, mais votre vie est en grand danger, et si vous voulez que je continue à vous aider, il va falloir parler. Mais d’abord, quel est votre nom ?

Le Sorcami hésita, jaugeant Imela de ses yeux sombres. Son impression de la jeune femme fut très probablement favorable, car il finit par dire :

– Je suis Daethos, et mon compagnon se nomme Aridel.

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Imela (1)


– Faites monter les tireurs d’élite sur les plateformes des mâts, lieutenant, ordonna le capitaine.

Imela s’exécuta sans perdre un instant. Elle courut vers le maître d’arme qui était déjà en train de beugler des ordres à ses hommes, et répéta les paroles du maître du Fléau des Mers. La jeune femme faisait de son mieux pour ne pas penser aux formes menaçantes des Raksûlaks qui tournoyaient dans le ciel au dessus du navire. Le maître d’armes, quant à lui, n’arrêtait pas de lever les yeux vers la voûte céleste. Il écouta à peine Imela lorsqu’elle lui transmit les instructions du capitaine. Il la salua quand elle eût fini, indiquant qu’il avait compris, et la jeune femme se dépêcha de reprendre sa place sur le château arrière.

Le capitaine était toujours là, le premier lieutenant à ses côtés, et tous deux observaient l’horizon avec leurs longues-vues.

– Les canons ne nous seront d’aucune utilité, capitaine, indiqua le premier lieutenant. L’ennemi est bien trop loin de nous pour que nous puissions lui infliger le moindre dommage. Son avantage sur nous est considérable. Les Raksûlaks ont déjà réduit en cendres un grand nombre de nos frégates d’escorte, et les Sûsenbi n’ont pas l’air en meilleure posture. Nous devrions reculer avant qu’il ne soit trop tard.

– Les ordres de l’amiral sont pourtant clairs, Nerin. Nous ne devons pas céder un pouce de nos positions. Si nous échouons à bloquer l’ennemi ici, plus rien ne pourra l’empêcher d’atteindre Cersamar. Tant qu’il me restera un souffle de vie, je continuerai la lutte. Nous avons l’avantage du vent, et nous devons le presser, Raksûlak ou non ! Timonier, cap plein sud !

– A vos ordres, capitaine, répondit Demis, le navigateur du Fléau des Mers, l’air sombre.

Le maître du bord se tourna alors vers Imela.

– Lieutenant, vous …

Il s’interrompit net. Imela, surprise, allait lui demander ce qui se passait, mais elle réalisa vite la cause de l’arrêt abrupt du capitaine. L’homme s’effondra au sol, le manche noir d’une lance Sorcami dépassant de son dos. Instantanément la jeune femme se tourna vers le premier lieutenant mais elle constata avec horreur qu’il était lui aussi par terre, la poitrine couverte de sang et les yeux révulsés. Il n’y avait plus rien à faire pour eux. Imela était maintenant l’officier le plus haut gradé sur le château arrière. Le second lieutenant, qui se trouvait sur le gaillard d’avant était techniquement devenu capitaine, mais il était trop loin pour pouvoir diriger les manœuvres. Imela, consciente de ce fait, se mit alors à agir avec un instinct que seules de longues années d’expérience navales avaient pu créer. Elle cria :

– Les Raksûlaks attaquent ! Demis, virez de bord immédiatement ! Nous devons les empêcher de deviner les mouvements du navire, sinon nous allons brûler !

– Oui lieutenant, acquiesça le timonier. Imela vit la peur dans ses yeux. C’était la même frayeur qui étreignait la jeune femme, aiguisant ses sens. Elle était cependant un officier expérimenté, et elle avait appris depuis longtemps à cacher ses émotions devant l’équipage. Elle se concentra sur la survie du navire.

Il était déjà presque trop tard. Une terrible explosion retentit à l’avant, et une âcre fumée ne tarda pas à emplir les poumons d’Imela. Elle dût s’accrocher à un cordage pour ne pas tomber. Il fallait agir !

Alors qu’elle reprenait ses esprits, la jeune femme vit un matelot courir vers elle.

– Le capitaine ! criait-il. Je cherche le capitaine !

Imela l’attrapa par le bras.

– Le capitaine n’est pas disponible. Donnez moi votre message, matelot !

– Le second lieutenant est mort, lieutenant ! Le gaillard d’avant est en feu, mais nous arrivons à le maîtriser pour l’instant. Nous avons besoins d’ordres.

La nouvelle frappa Imela comme un coup de poing à l’estomac. Le second lieutenant, mort lui aussi ! Cela faisait d’elle le capitaine du Fléau des Mers, fleuron de la flotte Extérieure de l’Empire de Dûen. C’était la plus haute responsabilité qu’elle aie jamais eu à endosser.

Et elle se trouvait face à un dilemme de poids. Les ordres de l’amiral étaient de continuer le combat coûte que coûte. Imela savait cependant qui si elle suivait ces instructions, le navire et les huit cents hommes d’équipage à bord étaient condamnés. Que faire ? Il fallait décider rapidement…

Une seconde explosion retentit. Imela savait qu’il ne faudrait pas plus d’une ou deux explosions supplémentaires pour faire sombrer le navire.

Au diable les ordres ! pensa la jeune femme. La bataille de Dacimar est finie pour le Fléau des Mers.

– Demis ! Mettez le cap au sud-ouest, ordonna-t’elle. Nous allons rejoindre le port de Dûstel.

Elle se tourna vers le matelot.

– Prévenez les gabiers ! Faites donner les voiles. Nous allons quitter ce cimetière le plus vite possible !

Le sort en était jeté, pensa la jeune femme. Et même si ces actes lui coûtaient la vie, elle avait agi selon sa conscience.

***

Imela se réveilla en sursaut. Malgré la température glaciale qui régnait dans sa cabine, son front était couvert de sueur. Elle se passa la main sur les yeux en soupirant. Encore ce satané rêve ! Elle ne comptait plus le nombre de fois où elle avait revécu la bataille de Dacimar dans son sommeil. Plus de quatre ans s’étaient écoulés, mais ce qu’elle avait vécu ce jour là continuait à la hanter.

Pourtant, pensa la jeune femme dans un accès de cynisme intérieur, c’était une période qu’elle pouvait presque qualifier d’heureuse. La bataille de Dacimar avait eu lieu avant le début de l’Hiver Sans Fin. A cette époque, il était encore possible de voir la lumière de l’astre du jour briller sur l’Empire de Dûen. Depuis, les sombres nuages venus de Lanerbal avaient obscurci le ciel, et son pays natal était recouvert de ténèbres quasi permanentes.

Imela se secoua la tête. Assez de ces noires pensées. Quelle heure pouvait-il bien être ? Elle se leva, ignorant le contact désagréable du plancher froid sur ses pieds nus, et s’approcha de l’horloge pendue au mur de sa cabine. Elle n’eût cependant pas le temps de la consulter avant que l’on se mette à frapper à sa porte.

– Capitaine, dit une voix qu’Imela reconnut immédiatement comme celle de Demis, le navigateur qui était devenu son second. Nous sommes en vue des côtes du duché de Cersamar. Les officiers attendent vos ordres.

– Merci Demis, répondit la jeune femme. Je monte dans cinq minutes.

Imela enfila rapidement son uniforme. Même si elle était à présent officiellement hors-la-loi, une pirate, elle se considérait toujours comme faisant partie de la marine Dûeni. Et en tant qu’officier accompli, elle avait tenu à conserver à bord du Fléau des Mers la stricte discipline militaire qui avait caractérisé la Flotte Extérieure. Il était donc très important pour elle de conserver l’apparence d’un capitaine Dûeni de haut rang, et son uniforme en faisait partie.

Une fois prête, le sabre pendant à son ceinturon, Imela monta sur le pont où l’attendaient ses subordonnés. Le vent, comme toujours, était glacial, chargé d’un air humide dont le froid pénétrait jusqu’aux os. Il était difficile d’imaginer que quatre auparavant, cette région avait eu un des climats les plus cléments de l’Empire de Dûen. Imela leva les yeux au ciel. Il était très sombre, comme toujours, et seule une légère clarté rougeâtre qui arrivait par miracle à filtrer à travers l’épaisse couche de nuages indiquait qu’on était le jour. La jeune femme s’approcha du gouvernail où se trouvait Demis.

– Bonjour à tous, dit-elle. Nous revoilà sur les côtes de l’Empire. Vous savez comme moi que nous ne sommes pas forcément les bienvenus ici. Nous allons donc mettre le cap au Nord, et mouiller dans la crique de Friseta, à l’ouest de la ville de Cersamar, où les autorités impériales s’aventurent rarement. Demis et moi rejoindrons ensuite la ville à pied.

– Oui capitaine, acquiesça Demis, suivi par les autres officiers.

Le second avait la mine sombre, et Imela savait qu’il n’approuvait pas sa décision de mettre pied à terre. Elle n’avait cependant pas le choix. Omacer était le seul mage qu’elle connaissait, et lui seul pouvait authentifier, ou du moins interpréter, ce qu’elle avait découvert dans les glaces d’Oritebal. Et Omacer se cachait à Cersamar, du moins tel était le cas la dernière fois qu’elle avait entendu parler de lui. Et puis d’une certaine manière, Imela aimait bien Cersamar. Après tout, c’était le seul endroit au monde où Oeklos avait connu la défaite.

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