Douleur (6)

La cloche de changement de quart résonna, la tirant de son quasi-sommeil. Instantanément, les pensées de la jeune femme furent ramenées à la dure réalité. Cela faisait plusieurs nuits qu’elle avait du mal à trouver le repos. Elle craignait ses cauchemars récurrents. Ils avaient repris peu de temps après son arrivée sur le \emph{Fléau des Mers}, et n’avaient fait qu’empirer depuis. L’arrivée d’Orin et de Takhini à bord, loin de l’avoir rassurée, n’avait fait que renforcer ses inquiétudes. Elle s’était d’abord réjouie de revoir le vieil homme en vie, mais son état était extrêmement préoccupant. Takhini faisait peine à voir, et Shari craignait que chaque nuit soit sa dernière. Le médecin du \emph{Fléau des Mers}, assisté par Daethos, avait fait ce qu’il avait pu pour l’ex-général Sûsenbi, et ses plantes médicinales avaient réussi à faire descendre sa fièvre. La guérison de Takhini était cependant entre ses propres mains, comme l’avait indiqué le Sorcami, et seule sa volonté de vivre pouvait à présent faire la différence.

Shari soupira. L’état de Takhini n’était bien sûr pas la seule chose qui pesait sur sa conscience. Elle savait en son for intérieur qu’elle venait d’abandonner la résistance dans laquelle elle avait placé tant d’espoir. Trois ans auparavant, lorsqu’elle avait rejoint Sûsenbal pour libérer son père des troupes d’invasion, elle avait cru pouvoir s’opposer à Oeklos. Elle avait rassemblé les nobles encore loyaux et tenté d’organiser un réseau visant à frapper le cœur de l’ennemi. Oeklos, dans son inhumaine cruauté avait alors fait exécuter l’empereur de Sûsenbal, et forcé tous ses fidèles à se cacher. Shari n’avait cependant pas abandonné. Elle ne pouvait pas ! Elle représentait à présent le seul espoir de Sûsenbal. Mais les opposants à Oeklos étaient trop peu nombreux… Et petit à petit la résistance s’était réduite, jusqu’à devenir un mince groupe formé de poches isolées au sein des grandes villes de Sûsenbal. Shari avait espéré obtenir de l’aide extérieure, mais elle se rendait compte à présent que ses requêtes auraient eu peu de chance d’aboutir. Elle avait donc laissé des instructions. Ses résistants avaient pour ordre de se cacher tandis qu’elle partait pour Omirelhen…

La jeune femme ne pouvait s’empêcher de faire le parallèle entre cet abandon et son échec à comprendre ses visions, quatre ans auparavant. Des rêves qui, si elle les avait compris plus tôt, aurait peut être pu empêcher la catastrophe qui avait ébranlé le monde. C’était une faute que Shari n’avait jamais réussi à se pardonner. Et pourtant, qu’aurait-elle réellement pu faire ? Cette question lui torturait l’esprit, la déchirant intérieurement.

Elle se leva et se mit à arpenter le pont du \emph{Fléau des Mers}. Elle admirait la manière avec laquelle Imela avait réussi à maintenir à bord la stricte discipline militaire de la marine Dûeni. Pourtant ces marins étaient en réalité des pirates, du moins dans l’acceptation actuelle du terme. Malgré tout, Shari se sentait en sécurité à bord. Pour la première fois depuis le début de l’Hiver Sans Fin, elle n’avait pas à se cacher ou se protéger de personnes qui en voulaient à sa vie. A coté d’elle, les hommes de quart parlaient calmement, chuchotant presque afin d’éviter de réveiller leurs compagnons endormis. L’un d’entre eux fredonnait. C’était une chanson sans paroles, une mélodie de marin, à la fois triste et pleine d’espoir, rappelant à Shari l’immensité de l’océan.

La jeune femme avait du mal à se départir de ses sombres pensées. Elle savait qu’il fallait qu’elle dorme, mais le sommeil était si difficile à venir… Elle se dirigea vers le château arrière du navire, heurtant presque Aridel au passage, à sa grande surprise.

Shari s’attendait en effet à ce que son compagnon d’autrefois passe la nuit avec le capitaine. Elle ressentait toujours une pointe de jalousie à cette idée, mais c’était à présent le cadet de ses soucis. Aridel était-il de quart ? Shari ignorait tout des routines exactes du navire.

— Bonsoir Aridel, salua-t’elle. Que faites-vous là ?

Le mercenaire sourit.

— La même chose que vous, je pense. J’ai le sommeil troublé en ce moment et les promenades sur le pont me calment les nerfs.

Shari acquiesça, reconnaissant dans les yeux d’Aridel les émotions qu’elle ressentait.

— Vous aussi… dit elle simplement. Parfois je me demande si nous ne vivons pas un cauchemar éveillé. Difficile de dormir quand vos rêves les plus atroces deviennent réels…

Aridel, instinctivement posa la main sur l’épaule de Shari.

— J’avais oublié à quel point vos visions ont été terribles… Je suis désolé…

— C’est mon fardeau, Aridel, pas le vôtre. Et je ne saurais jamais ce que j’aurais pu faire si j’avais deviné avant. Ces visions extérieures ont disparu à présent. Les seuls cauchemars qu’il me reste sont ceux que me causent ma propre culpabilité.

Le mercenaire eut un petit rire tinté d’amertume.

— A croire que les rêves se transmettent de personne en personne…

— Que voulez-vous dire ? demanda Shari, sa curiosité éveillée.

Aridel soupira.

— Après tout peut-être que vous en parler me permettra de l’oublier… Depuis que j’ai quitté Cersamar avec le \emph{Fléau des Mers}, je dois affronter toutes les nuits des visions Sûnir. Et à chaque fois mon frère me reproche d’avoir abandonné notre père et le Royaume d’Omirelhen. Il m’exhorte à reprendre ma place et à détrôner Delia, pour combattre Oeklos. Mais je n’en ai pas la force, Shari, vous comprenez, pas la force…

Aridel se prit la tête entre les mains. Shari était en proie à des émotions contradictoires. La mention de Sûnir, son amant d’autrefois, avait éveillé en elle un sentiment de tristesse et de solitude qu’elle avait presque oublié. Elle prit instinctivement le mercenaire entre ses bras et il restèrent ainsi un long moment. Des larmes coulaient le long des joues de Shari.

— Excusez-moi, finit par dire Aridel. Je n’aurai pas dû mentionner Sûnir. Je vais vous laisser en paix.

Shari le regarda droit dans les yeux.

— Non, dit elle. Je ne veux plus fuir mes souvenirs, à présent. Sûnir et moi avons partagé des moments heureux, et c’est ce dont je dois me rappeler. Nous avons eu une vie avant tout ça. Elle désigna le ciel. Quant à vos rêves, vous devriez en parler à Daethos. Il saura vous en dire plus à leur sujet. Ne faites pas comme moi, n’attendez pas qu’il soit trop tard.

Aridel ne dit rien mais maintint ses yeux rivés à ceux de la jeune femme qui le tenait toujours dans ses bras. Son visage se rapprocha du sien, mais il se retint au dernier moment et se dégagea de son étreinte.

— Vous avez raison, comme toujours, dit-il simplement. Je vais aller le voir. A bientôt.

Et il partit, laissant Shari seule.

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Douleur (5)

Taric faisait les cent pas dans sa cellule. Dans ses pensées, l’espoir se mêlait à la peur. La présence de Djashim à la tête de la Garde impériale était inespérée, mais Taric savait que les options du jeune général étaient limitées. Il avait bien sûr deviné la présence de Lanea derrière cette opération d’infiltration au sommet de l’empire. Malgré toute l’affection que le mage portait à la dirigeante de la résistance, il connaissait sa façon de fonctionner. Lanea ne perdait jamais de vue son objectif, et elle était prête à tout pour arriver à ses fins. Elle avait un sens aigu du sacrifice, et si elle devait choisir entre Taric et Djashim, il était facile de deviner sa décision. Malgré tout, elle et Djashim constituaient le seul espoir de Taric de sortir vivant de sa situation. Si seulement …

La porte s’ouvrit soudainement, laissant apparaître un homme mince aux traits sévères et cruels. Il était assez âgé, et Taric reconnut immédiatement en lui Walron, le premier ministre d’Oeklos, celui qui, disait-on était plus brutal que l’empereur lui même. C’était Walron qui faisait appliquer les plus infâmes décrets impériaux. Il en était d’alleurs très souvent à l’origine…

Taric se mit à trembler malgré lui. C’en était fini de lui. Si le premier ministre lui rendait personnellement visite, il ne résisterait pas bien longtemps aux tortures qu’il pourrait inventer…

– Taric Abelarc, dit Walron d’une voix désagréable. Je n’ai pas besoin de me présenter, je suppose.

– Non votre excellence, je…

– Vous avez commis l’un des crimes les plus graves qui existent envers la couronne impériale, coupa le premier ministre sans ménagement. L’empereur ne tolère pas la trahison. La peine pour un tel acte est la mort.

Walron marqua une pause, laissant à Taric le temps de contempler toutes les implications de sa dernière phrase. L’ex-mage sentit quelque chose se briser en lui. Jamais il n’avait contemplé la fin de son existence de si près. Il dut se retenir pour ne pas tomber à terre.

– Vous avez cependant une possibilité exceptionnelle de sursis, reprit alors Walron. Le commandant de la Garde Impériale a cru bon d’intercéder en votre faveur. Il prétend que vous pourriez nous être utile en tant qu’agent double. Personnellement vous n’êtes pour moi qu’un misérable pour lequel une mort rapide serait trop douce…

Une nouvelle pause. Taric sentait des gouttes de sueur froide lui perler dans le dos. Walron reprit :

L’intérêt que vous porte le général a cependant attiré mon attention. Je n’apprécie pas particulièrement le fait que l’empereur ait confié un si grand pouvoir à quelqu’un d’aussi jeune, dont le passé est plus que trouble. Il a prouvé sa loyauté à son altesse impériale, mais jsuis beacoup moins convaincu. Et c’est là que vous allez m’aider, du moins si vous voulez vivre.

Taric eut du mal à cacher sa surprise. La curiosité éclipsa même temporairement sa terreur. Le premier ministre avait besoin de son aide ? De quoi voulait-il donc parler ?

– Vous avez l’air étonné, vermisseau. Ne croyez cependant pas que vous m’êtes indispensable ! Ce que j’attends de vous est très simple. Je sais que le général nous cache quelque chose. Il a visité des lieux où il n’avait rien à faire, et il s’absente parfois sans raison. J’en viens même à me demander s’il ne fait pas partie de votre mouvement de résistance. Cela me parait cependant douteux, étant donné qu’il est devenu officier en faisant arrêter l’un des vôtres, un dénommé Delan, si je me rappelle bien…

Taric retint un hoquet de surprise. Delan ! Impossible ! Delan avait été l’un de ses meilleurs amis lorsqu’il était rentré dans la résistance. Taric avait beaucoup souffert de sa mort, mais Lanea avait toujours refuser de lui en expliquer les circonstances exactes. Il avait cru que c’était pour ménager ses sentiments, mais il s’était visiblement fourvoyé. Il comprenait maintenant ce qui s’était réellement passé. Lanea avait sacrifié Delan pour permettre à Djashim d’accomplir sa mission. Cela en disait long sur la nature impitoyable de la jeune femme. Pourtant même cette trahison entachait à peine ce que ressentait Taric pour elle.

– Vous ne le saviez pas, à ce que je vois. Cela devrait vous aider à voir que malgré ses assurances, le général n’est pas là pour vous sauver la vie. Et si vous voulez vous venger, il vous suffit de m’aider à le discréditer. L’empereur le considère pour l’instant comme son protégé, mais cela peut vite changer. Vous allez donc m’apporter les preuves dont j’ai besoin.

Taric déglutit. Malgré ce qu’il venait d’apprendre, il n’était pas particulièrement enclin à trahir Lanea. Il n’allait pas servir les noirs dessein d’un homme qui avait encore moins de considération qu’elle pour la vie humaine. Prenant son courage à deux mains, il répondit d’un ton de défi au premier ministre.

– Contrairement à ce que vous pouvez pensez je ne me laisse pas facilement acheter. Je ne vois pas pourquoi je vous aiderais. Et en plus, si je discrédite la seule personne qui souhaite me voir vivant, je signe mon arrêt de mort.

Walron ricana.

– Votre arrêt de mort est déjà signé si vous ne m’aidez pas.

Il sortit une fiole de sa tunique.

Je me suis arrangé pour que cette substance se trouve dans le nourriture que vous avalez depuis votre arrivée. C’est un poison dont l’effet est extrêmement lent et il faut plusieurs semaines, voire plusieurs mois pour que ses symptômes deviennent visibles. C’est une invention de la reine Delia d’Omirelhen, et je dois avouer qu’elle a surpassé les mages dans leur maîtrise de la chimie… Walron sortit alors une autre fiole. Il existe cependant un antidote que voici, et dont très peu connaissent la composition. Mais je suis prêt à vous le donner, le jour où vous me fournirez la preuve de la duplicité du général. Le choix est donc entièrement vôtre : la mort ou la trahison.

Taric s’assit, abasourdi… Il était donc déjà en sursis. Et le dilemme qui lui était présenté était proprement horrible. Mais au fond de lui, il savait qu’il tenait trop à la vie pour faire le choix honorable. Et après ce qu’il avait appris sur Delan…

– Qu’attendez-vous exactement de moi ? finit-il par demander.

– Oh pas grand chose dans un premier temps. Faites ce que le général attend de vous. Et rapportez moi tous ses actes. Enfin si vous tenez à votre méprisable vie bien sûr.

Taric se passa la main sur le front. Il était loin d’avoir l’étoffe d’un héros, pourtant le choix qu’il venait de faire l’emplissait de culpabilité. Il ne lui restait qu’un maigre espoir… Peut-être saurait-il se montrer plus malin que Walron ? Une fois qu’il aurait l’antidote, peut-être…

– Je ferai selon vos désirs. Mais ne comptez pas sur moi pour trahir la résistance.

– Je ne vous le demande pas pour l’instant, mais sachez que vous êtes à présent en mon pouvoir. Nous reparlerons bientôt.

Walron s’en alla alors comme il était venu, sans ajouter un mot, laissant Taric seul face à ses pensées. Il n’était pas fier de ce qu’il venait d’accepter, mais avait-il eu vraiment le choix ? Une chose était certaine, cependant. Jamais Lanea ne pourrait lui pardonner ce qu’il allait faire.

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Douleur (4)

Imela sauta du canot, ses bottes s’enfonçant dans le sable humide. La lune était presque pleine et éclairait la plage d’une lueur blanche, lui donnant un aspect irréel. Ce n’était pas la nuit la plus propice pour infiltrer discrètement la ville de Spemar. Si jamais un garde les apercevait sous cette lumière, c’en était fait de leur petite expédition. Pourtant elle n’avait pas le choix. Si elle laisssait le Fléau des Mers trop longtemps si près du port, ils risquaient de se faire découvrir.

Imela n’en revenait toujours pas d’avoir accepté de prendre de tels risques pour une inconnue. Sa curiosité avait eu raison d’elle. Elle voulait absolument en savoir plus sur le passé de Shari, et son lien avec Aridel. Étaient-ils amants ? Il y avait entre eux la complicité de souvenirs partagés, et la jeune capitaine devait bien s’avouer qu’elle ressentait une pointe de jalousie. Plus important pour elle, cependant était de découvrir la véritable identité de ceux qu’elle avait accepté à bord de son navire. Et s’il fallait pour cela entrer dans la ville de Spemar, ainsi soit-il. Tout ce qu’elle espérait, à présent c’était qu’il n’y ait pas de Chênadiri à l’attendre. Aridel n’avait toujours pas dit à Imela ce qui lui voulaient les assassins Sûsenbi. La capitaine du Fléau des Mers savait qu’une fois qu’ils n’abandonnaient jamais une mission qui leur avait été confiée. Et Spemar était leur terrain de prédilection…

Imela se réprimanda mentalement. Ce n’était pas le moment d’être distraite. Elle se retourna et vit que Daethos avait à son tour mis pied à terre. La présence de l’homme-saurien était à la fois un atout et un risque. Sa force hors du commune le rendait presque indispensable, mais il était très facilement repérable. Imela mit un doigt sur sa bouche pour lui intimer le silence puis lui fit signe de la suivre. Tous deux empruntèrent alors dans la plus grande discrétion un sentier qui montait en pente douce vers les remparts de la ville. Il n’y avait plus à espérer que la porte dérobée que Shari avait indiquée à Imela n’était pas gardée…

La capitaine et son compagnon Sorcami longeaient à présents les murs de la cité. Après une petite dizaine de minutes, ils arrivèrent devant une alcôve. Au fond se trouvait une porte en bois vermoulue dont la serrure était démontée. Shari n’avait pas menti, c’était un passage non surveillé. Imela admettait avoir douté de sa parole lorsqu’elle avait affirmé que la résistance utilisait ce passage régulièrement. Elle avait du mal à croire que cette femme à l’allure de noble puisse être si impliquée dans un réseau clandestin. Les apparences étaient cependant souvent trompeuses.

Imela et Daethos franchirent la porte et se retrouvèrent à l’intérieur de la ville de Spemar. La cité endormie était très calme. Le couvre-feu impérial était en vigueur. Il allait falloir se montrer extrêmement prudent dans ces rues désertes. Les patrouilles armées étaient relativement peu nombreuses pour la taille de la ville, mais il suffisait d’un seul faux-pas pour que l’alarme soit lancée. Imela avait mémorisé le plan que lui avait montré Shari, et elle se mit à avancer d’un pas sûr dans le dédale de rues. Il ne lui fallut qu’une quinzaine de minutes pour atteindre leur destination. C’était une petite maison en bois typique de l’architecture Sûsenbi, mais d’apparence modeste. Elle était assez proche de l’enceinte fortifiée, et l’ombre du mur tombait sur son toit. Imela, sans attendre, gratta à la porte, selon un rythme convenu. Pas de réponse. La jeune femme recommença, appuyant un peu plus fort sur le panneau en bois. Elle entendit alors un son, et la porte s’entrouvrit, laissant apparaître un jeune homme, presque un enfant, l’épée à la main.

– Qui va là ? demanda-t’il, prêt à en découdre. Imela amusée par le comique de la situation, lui tendit un pli.

– Tu dois être Orin, je présume, dit-elle. Nous venons de la part de Shari. Je suis le capitaine du navire sur lequel elle se trouve, et elle m’a demandé de te prendre à bord, toi et le malade dont tu t’occupes.

Le jeune garçon s’empara de la lettre, l’air suspicieux, et la lut rapidement. Son regard s’éclaira lorsqu’il reconnut l’écriture, et il leva la tête vers Imela.

– Le général est trop faible pour marcher, finit-il par dire. Il va falloir le transporter.

« Général » ? Le titre piqua la curiosité d’Imela. Shari lui avait caché le statut du vieil homme qu’elle venait chercher. Peut-être que le malade était la clé du passé de sa passagère. L’heure n’était néanmoins pas aux questions. Pragmatique, Imela répondit :

– Mon compagnon Sorcami est là pour cette raison précise. Il connait ton général et s’est proposé de le porter. Pouvons nous entrer ?

Orin ouvrit la porte en grand, et Imela et Daethos pénétrèrent dans la maison. L’intérieur était aménagé à la sûsenbi, avec des cloisons très fines entre chaque pièce, et des panneaux coulissants au lieux des portes dont Imela avait l’habitude. La jeune femme n’y accorda que peu d’attention. Il n’y avait pas de temps à perdre.

– Allez-y, Daethos, ordonna-t’elle au Sorcami.

Le Sorcami, parfaitement conscient de la tâche qu’il avait à accomplir s’exécuta sans mot dire, et monta à l’étage avec Orin. Il redescendit moins de cinq minutes après, un vieillard sur les épaules. L’homme était endormi ou comateux, et seuls de légers mouvements de son dos indiquaient qu’il respirait encore. Imela ignorait quelle était exactement le mal dont il était affligé, mais Shari lui avait assuré qu’il n’était pas contagieux. La capitaine était consciente que prendre un malade à bord n’allait pas plaire à son équipage, mais sa curiosité était la plus forte. Demis lui pardonnerait, comme toujours.

– En route, dit-elle.

Ils sortirent de la maison et Orin referma la porte derrière eux. Suivant le même chemin qu’à l’aller, ils se dirigèrent vers les remparts. Cependant, au moment où ils allaient tourner dans une venelle, Imela leur fit signe de s’arrêter. Deux gardes Sûsenbi étaient assis au coin de la rue, en pleine discussion, leur bloquant le passage.

– Je te dis que j’ai entendu un bruit disait le premier.

– Pfff… Toi et tes bruits… A mon avis tout ce que tu entends c’est les poux que tu as dans les cheveux.

– Pas la peine de m’insulter. Le lieutenant a dit que…

– Le lieutenant est pas là. C’est déjà bien assez qu’on doive se taper la garde de nuit, faudrait pas en plus que tu nous retarde, imbécile.

Le premier garde tourna le regard en direction d’Imela. Les deux hommes se trouvaient entre elle et la porte. Il fallait qu’elle prenne une décision. Si elle attendait, elle risquait de les faire repérer. Pas le choix. La jeune femme dégaina son couteau et s’apprêta à se jeter sur les deux hommes.

Bon c’est fini oui ! reprit le deuxième garde. On va pas passer la nuit ici ! Tu vois bien qu’il n’y a rien ! Allez on se tire.

– Ca va ça va… Tu vas pas m’emmerder parce que je fais mon boulot, quand même.

Au grand soulagement d’Imela, les deux hommes se mirent à avancer, leur libérant le passage. Les quatre réfugiés se précipitèrent alors vers la porte dérobée. Il redescendirent ensuite vers la plage et rejoignirent le canot où les attendaient les hommes d’Imela.

– Direction le Fléau des Mers ! ordonna la jeune capitaine. Et ne trainez pas, nous devons avoir quitté ces rives avant l’aube !

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Douleur (3)

Le sergent Norim entra sans avertissement dans le bureau de Djashim. Il se mit immédiatement au garde à vous, attendant que son supérieur prenne la parole en premier.

– Qu’y a t’il, sergent ? demanda le jeune homme, intrigué par cette interruption.

– Général, annonça Norim de sa voix la plus officielle, le lieutenant Lûcas, affecté au troisième régiment de surveillance extérieure, demande à vous voir.

– Oh ? fit Djashim, surpris. Vous ne m’aviez pas prévenu de ce rendez-vous, sergent.

– Le lieutenant est arrivé à l’improviste, général. Il prétend détenir des informations de la plus haute importance, et qui ne souffrent d’aucune attente. J’ai jugé que vous voudriez le rencontrer au plus vite.

La curiosité de Djashim était piquée au vif. L’espace d’un instant, il en oublia même les noires pensées et le sentiment de culpabilité qui le rongeaient depuis des jours. Voilà qui allait le sortir de son ordinaire. Peut-être même serait-ce un moyen d’effacer en partie le souvenir du visage de l’homme qu’il avait assassiné de sang-froid. Cette distraction était donc plus que bienvenue.

– Vous avez bien fait, Norim. Faites le entrer, ordonna le jeune général d’un ton de commandement.

Le sergent s’exécuta sans attendre, laissant le passage à un homme d’une quarantaine d’années au visage buriné et mal rasé qui se mit au garde-à-vous. Son uniforme noir était froissé, et son plastron couvert de rouille. On y distinguait à peine la tête d’aigle qui indiquait son rang de lieutenant. Djashim l’observa d’un air circonspect. Il était pour le moins inhabituel qu’un officier de la Garde Impériale se présente à son commandant d’une manière aussi négligée. Était-ce une façon d’envoyer un message à Djashim ? Le jeune homme ne doutait pas que le fait qu’un officier de son âge ait été promu général avait suscité du ressentiment parmi ses aînés. Il devait en permanence affirmer son autorité s’il voulait conserver le respect de ses hommes. Si le lieutenant n’avait pas une bonne raison à sa tenue, Djashim allait devoir prendre des mesures rapidement. Pour l’heure, il était cependant plus intéressé par les renseignements que détenait ce Lûcas que par son aspect physique.

– Repos, lieutenant, dit-il. Je vous écoute.

L’homme plaça ses mains derrière son dos, et parla d’une voix grave.

– Général, je suis de retour d’une mission de surveillance mandatée par votre prédécesseur, le général Friwinsûn. Je demande la permission d’en faire le rapport.

Djashim leva la tête.

– Allez-y lieutenant, mais commencez par me rappeler la teneur de votre mission. Le départ du général Friwinsûn a été décidé de manière hâtive, et je n’ai pas encore eu le temps de me mettre complètement à jour.

– A vos ordres, général. Etait-ce une pointe d’amusement où d’ironie que Djashim avait détecté dans le ton de Lûcas ? Nous avons été chargés, mes hommes et moi-même, de surveiller les activités suspectes autour des ports du domaine Impérial de Lanerbal. Comme vous le savez sûrement, plusieurs mouvements de résistance sont très actifs dans les zones portuaires. Nos ordres étaient donc de débusquer leurs agents, et de trouver des pistes nous permettant d’identifier leurs chefs.

Djashim sentit une vague d’inquiétude l’envahir. Bien sûr, il aurait dû se douter que Friwinsûn avait lancé des missions de renseignement contre la résistance. Et le fait que ces opérations aient été tenues secrètes jusqu’à maintenant n’était pas un bon signe. Masquant son malaise grandissant, le jeune général enjoignit à son subordonné de continuer.

Nous avons piétiné pendant plusieurs mois, reprit le lieutenant, mais la chance a fini par nous sourire. Il y a deux semaines, nous avons appris que le Ûesakia des Sorcami comptait se rendre à Oeklhin pour discuter en personne avec son altesse impériale. C’était l’opportunité rêvée pour nous d’appâter la résistance. Nous avons donc lancé des rumeurs, et nous avons attendu. Il n’a pas fallu très longtemps pour qu’un marchand itinérant nommé Taric Abelarc vienne poser des questions sur l’événement. Mes hommes à Trûpidel lui ont volontairement donné l’information qu’il désirait, et nous avons continué à le surveiller.

Djashim dut prendre sur lui pour retenir sa surprise. Il connaissait Taric, bien sûr. Le jeune homme l’avait souvent vu avec Lanea et Erûciel, lorsqu’ils s’étaient réfugiés dans les Royaumes des Nains. C’étaient avnt qu’ils décident de retourner à Oeklhin, mais Djashim savait que Taric était un membre important de la résistance. IL sentit l’angoisse s’emparer de lui.

Il y a trois jours, continuait le lieutenant Lûcas, ce Taric est arrivé à Oeklhin. Il a su se jouer de nous, et nous avons perdu sa trace dans la forteresse, mais nous sommes certains qu’il a discuté avec des agents infiltrés ici même. Nous ignorons encore le nom de ces rebelles, mais nous le saurons bientôt. Nous avons interpelé Taric, dès que nous l’avons retrouvé. Il ne nous était plus possible de prendre le risque de le laisser continuer sa criminelle mission. Nous l’avons attrapé alors qu’il repartait pour Trûpidel. Il est à présent entre nos mains, général.

Serrant ses poings sous son bureau, Djashim reprit sa respiration.

– Une bonne initiative de votre part, lieutenant, parvint-il à dire sans trahir ses émotions. Mais vous avez trahi votre jeu. La résistance est très probablement au courant de cette arrestation. Ils vont se méfier. Enfin, vous avez fait de votre mieux. Où se trouve ce traître, à présent ?

– Nous l’avons emprisonné dans le donjon, général. La remarque de Taric semblait avoir mis le lieutenant un peu mal à l’aise. Nous avons cependant besoin de votre autorisation avant de le soumettre à la question.

Djashim réfléchit un instant. Il se retrouvait face à une situation impossible. Il ne pouvait évidemment pas autoriser la torture de Taric. Même en faisant abstraction de la terrible épreuve qu’il ferait subir à un allié et ami, il était tout à fait possible que l’ex-mage finisse par parler et trahir Lanea malgré lui. Les bourreaux d’Oeklos étaient très efficaces. Cependant, il ne pouvait pas non plus ignorer ce prisonnier. Cela paraîtrait extrêmement suspect et risquait de détruire sa couverture. Que faire ? Djashim eut soudain une idée.

– C’est effectivement une affaire de la plus haute importance que vous venez de me rapporter, lieutenant, dit le jeune général. Vous avez bien fait de venir ici immédiatement. J’aimerais voir moi même ce prisonnier, avant que nous le soumettions à la question. J’ai une offre à lui faire qui pourrait nous permettre de mettre fin à la résistance une fois pour toute.

Le lieutenant eut d’abord une expression étrange, mais son visage s’éclaira.

– Je comprends, général. Je vais vous conduire jusqu’à lui.

***

Taric avait peu changé depuis la dernière fois que Djashim l’avait rencontré. Il avait toujours ce même regard jovial qui avait frappé le jeune garçon à l’époque. La seule différence à présent était l’inquiétude qui se lisait clairement sur son visage. Cette inquiétude fut cependant vite remplacée par une expression de surprise puis de soulagement lorsqu’il aperçut Djashim.

Le jeune homme referma la porte de la cellule afin de rester seul avec le prisonnier. Il parcourut la pièce des yeux, s’assurant qu’il ne restait aucun dispositif d’enregistrement à l’intérieur, puis il fit signe à Taric qu’ils pouvaient parler librement.

– Djashim ? fit l’ex-mage, ne pouvant plus se retenir. C’est bien toi ? Que fais-tu ici ? Et en uniforme de général, pas moins ?

– Je n’ai pas le temps de tout vous expliquer, Taric, mais sachez que je suis actuellement le commandant en chef de la garde impériale. C’est l’aboutissement d’un plan de Lanea. Mais je ne peux pas vraiment vous en dire plus étant donné votre situation actuelle.

Taric soupira.

– Oui je me suis mis dans un beau pétrin, je le crains, dit-il, l’air piteux.

– En effet, et quoi que vous ayez de prévu pour la venue du Ûesakia, il va vous falloir abandonner vos plans. La garde est au courant, et je vais devoir en informer Oeklos. J’ai cependant une idée pour vous faire sortir d’ici, au moins provisoirement.

L’espoir se lisait dans les yeux de Taric.

– Une idée ? Laquelle ? demanda-t’il.

– Je vais faire croire à la garde que vous avez accepté de travailler pour nous en tant qu’agent double, infiltré au sein de la résistance. Il va sûrement falloir que vous prouviez votre bonne foi auprès d’Oeklos, comme j’ai dû le faire. Je vais contacter Lanea, et voir quelle information vous pouvez transmettre sans trop de risques pour nous. Avec un peu de chance nous pourrons peut-être transformer votre malchance en opportunité. Mais je ne vous cache pas que les risques sont grands.

– Je te fais confiance Djashim. Dans tous les cas, je n’ai pas vraiment le choix.

– En effet, vos options sont assez limitées. Mais ne perdez pas espoir, je ne vous abandonnerai pas. Je vais repartir à présent, et je vais informer la garde que vous avez un jour de réflexion pour penser à la proposition que je viens de vous faire. D’ici là j’aurai sûrement contacté Lanea et je reviendrai vous voir.

– Très bien Djashim, acquiesça Taric.

Djashim lui rendit son salut, et dit avant d’ouvrir la porte.

– Courage, notre patience portera bientôt ses fruits.

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Douleur (2)

Shari sentait la fraîcheur du vent s’infiltrer au travers des mailles grossières de ses vêtements en laine. La sensation était, paradoxalement, très agréable. L’ex-ambassadrice se sentait revivre après les terribles jours qu’elle avait vécus à bord du Chayschui saychil. Elle décida tout de même après un moment de redescendre vers le pont inférieur. Il ne servirait à rien qu’elle tombe malade. Elle se sentait bien mieux que lorsqu’elle avait posé le pied pour la première fois sur le Fléau des Mers, et elle entendait rester en bonne santé. Elle avait déjà perdu assez de temps dans l’accomplissement de sa mission.

La première étape était de parler à Aridel. Shari n’en revenait toujours pas de l’avoir retrouvé ici, en pleine mer. Sa présence avait éveillée en elle de nombreux souvenirs, à la fois douloureux et plaisants. Aridel avait été le compagnon de voyage de Shari au travers de terribles épreuves, dont l’apothéose avait été la bataille de Cersamar, quatre ans auparavant. Pourtant le temps, et l’Hiver sans Fin avaient fini par les séparer. La jeune femme n’était cependant pas vraiment surprise qu’il soit retombé dans ses habitudes passées. Il y avait toujours eu en Aridel le mercenaire, porté sur l’alcool et les filles faciles.

L’ex-prince d’Omirelhen semblait cependant, poussé par la capitaine du Fléau des Mers, renouer avec une partie de ses responsabilités. Son visage était soucieux, et portait la marque de ces années difficiles, mais il était apparemment sur une pente ascendante. C’était un exploit que même Shari n’aurait pas cru possible. Lorsqu’ils s’étaient quittés, Aridel venait d’apprendre la mort du roi Leotel, son père, et avait touché le fond…

Shari ne voulait pas trop se le remémorer. Tout en descendant les escaliers, ses pensées se portèrent vers Imela. La capitaine était une femme telle que Shari n’en avait jamais vue. Une femme commandant un navire de guerre, fût-il pirate, c’était du jamais vu ! Pourtant Imela semblait respectée de tout son équipage. Shari ignorait quelle était exactement son histoire. Elle se doutait cependant qu’Imela avait dû lutter pour parvenir où elle en était. En cela, les deux femmes avaient au moins un point commun. Mais ce n’était pas le seul. Elles partageaient visiblement une certaine affection pour Aridel… Même si Imela et son lieutenant essayaient tant bien que mal de cacher leur relation, il n’avait pas été difficile pour l’œil exercé de Shari de découvrir leur « secret ».

Ce qui avait le plus surpris Shari n’était pas le fait qu’Imela et Aridel étaient amants. Ils se ressemblaient après tout sur beaucoup de points. Non, ce qui l’avait étonnée était le sentiment de jalousie incontrôlable qu’elle avait immédiatement ressenti. En diplomate accomplie, elle l’avait caché, bien sûr. Elle s’en voulait cependant d’éprouver une telle émotion. Le monde était au bord du gouffre, et elle ne pensait qu’à ses problèmes affectifs. La jeune femme devait à présent se confronter à ses sentiments refoulés, et cela n’avait rien d’agréable. Le seul point positif dans tout cela, était que ces émotions masquaient en partie les souvenirs des heures terribles de son séjour sur le Chayschui saychil.

Shari se secoua la tête. Ce n’était pas vraiment le moment de penser à tout cela. Elle avait avant toute chose une mission à accomplir et Aridel était le seul qui pouvait l’aider. La jeune femme avait abandonné l’idée de convaincre Imela de la conduire en Sorûen, mais elle pouvait peut-être faire quelque chose pour Takhini. C’est donc avait un air déterminé qu’elle frappa à la porte de son ex-compagnon de voyage.

– Entrez ! dit une voix étouffée.

Shari ouvrit la porte et pénétra dans l’étroite cabine où logeaient Aridel et Daethos. Le Sorcami, qui avait été embauché comme assistant-chirurgien du fait de sa connaissance des plantes et herbes exotiques, n’était pas là. Aridel était assis à son bureau, lisant un document à l’allure rébarbative. Il avait les traits tirés, et son regard était vide.

– Bonjour Aridel, dit Shari. Vous avez l’air fatigué. Je peux repasser à un autre moment si…

– Non, non, répondit-il. Juste de mauvais rêves qui m’ont gâché la nuit. Vous êtes toujours la bienvenue Shari.

– Merci, acquiesça simplement la jeune femme. Je suis navrée de devoir vous déranger une nouvelle fois mais il fallait absolument que je vous parle.

– Je vous écoute.

– Nous nous dirigeons donc vers Omirelhen. Je n’arrive toujours pas à croire que vous ayez accepté de retourner dans votre pays natal. Après l’échec de votre première visite, vous devez vous rendre compte des risques que vous encourrez. Si votre sœur découvre votre présence, vous…

Le visage d’Aridel se durcit.

– Mon destin est pour l’instant lié à celui de ce navire, Shari. Il n’y a pas lieu à discussion. Et sachez que je n’ai aucune intention de tenter de reprendre le trône à nouveau. Les assassins de Delia ont réussi à me trouver à Cersamar. Ma soeur à le bras long et il n’y a probablement aucun au monde qui soit réellement sûr pour moi. Paradoxalement, Omirelhen est peut-être le dernier lieu où elle s’attend à me trouver. Dans tous les cas je n’ai pas le choix. Sur le \emph{Fléau des Mers}, je ne suis qu’un officier au service d’Imela.

Shari leva les mains en signe d’assentiment, puis parla d’un ton plus doux. L’heure n’était pas à la confrontation.

– Excusez-moi, je ne cherchais pas à remettre en cause votre décision. Je suis ici pour vous demander votre aide.

– Shari je vous ai déjà dit que je ne parviendrai pas à faire changer d’avis Imela. Elle est décidée à mener à bien sa quête de Dalhin, quoiqu’il arrive. Je ne sais pas ce qui la pousse vers ce chemin, mais c’est force qui semble la dépasser. Le premier lieutenant et les autres officiers du bord ont bien essayé de la convaincre que la tablette n’était probablement qu’un chimère, mais elle n’en démord pas. A tout vous avouer, je commence à la comprendre. Si Dalhin existe vraiment, cela pourrait apporter à tous ceux qui souffrent sous le joug d’Oeklos un peu d’espoir. Je me rends compte maintenant que cette mince lueur est ce qui m’a fait quitter Cersamar, et je ne suis pas prêt à l’abandonner…

Shari se sentit un peu blessée par la soudaine passion d’Aridel quand il parlait d’Imela. Elle se contrôla cependant.

– Mais êtes vous sûr qu’Itheros est toujours entre les mains de votre sœur ? Il semble étrange qu’Oeklos ne l’ai pas fait éliminer, ou au moins transporter jusqu’à sa capitale.

– Certain ? Non. Mais les nouvelles les plus récentes que nous avons nous indiquent qu’il est en Omirelhen. Et je pense que ma sœur le garde afin de disposer d’un moyen de pression sur Oeklos. Ses alliés Sorcami risqueraient de prendre mal le fait que l’empereur aie laissé un de leur anciens compagnons aux mains d’humains… D’ailleurs si nous arrivons à nous emparer de lui, cela portera un coup à Oeklos. La résistante en vous devrait être contente.

– J’ai, ou plutôt j’avais, mes propres plans en ce qui concerne la résistance de Sûsenbal. Mais pour les mettre en œuvre j’ai besoin de l’aide de Sorûen, ce qui parait à présent hors de question, étant donné le retard que j’ai pris. Et cela m’amène au véritable but de ma visite…

Shari laissa flotter la conversation, une technique qu’elle avait appris lorsqu’elle était ambassadrice en Niûsanif pour déstabiliser son interlocuteur. Elle reprit sans toutefois laisser le temps à Aridel de reprendre la main.

Imela veut me déposer à Sûsenbal lorsque nous passerons à proximité, mais les îles orientales ne sont plus sûres pour moi. Je suis recherchée par les membres de ma propre famille soumis à Oeklos. Le mouvement de résistance que j’avais réussi à mettre en place est en péril de par ma simple existence, et il ne pourra bientôt plus me protéger efficacement. C’est une des raisons pour lesquelles nous avons besoin de l’aide des rebelles Sorûeni. Comme il est clairement hors de question de rejoindre les côtes d’Erûsard, je pense que je vais continuer avec vous jusqu’en Omirelhen.

L’étonnement se lut dans les yeux d’Aridel.

– Comment ? Mais cela vous éloigne encore plus de votre but….

– C’est peut-être le seul moyen d’offrir un sursis à la résistance Sûsenbi. S’ils survivent, ils paraviendront à contacter Sorûen d’une autre manière. J’ai cependant une faveur à vous demander, et j’espère que vous pourrez intercéder auprès du capitaine pour moi.

– Je vous écoute, dit Aridel, toujours surpris.

– J’aimerais que Takhini m’accompagne jusqu’en Omirelhen. Pourriez-vous convaincre Imela de le ramener à bord ? Il est malade et je crains pour sa vie.

– Takhini ? Il est toujours avec vous ? Et malade en plus ? Vous auriez dû m’en parler plus tôt !

Aridel semblait vraiment surpris. Pensait-il que le vieil homme avait rendu l’âme ?

– Il était toujours en vie lorsque j’ai quitté Sûsenbal. Mais nous n’avaons pas de médecin dans nos rangs et…

– Peut-être qu’Itheros pourra lui venir en aide, répondit Aridel. Je vais de ce pas en parler à Imela. Je suis certain qu’elle acceptera de vous aider. Cela ne représente pas un gros détour. Nous avons de la contrebande à écouler sur l’île de Sûsenbal, quoi qu’il arrive…

Le regard du mercenaire se fit alors grave.

Je vous demanderai cependant, si vous nous accompagnez jusqu’en Sorcasard, de rester discrète sur votre identité, celle de Takhini et la mienne. Même si je pense qu’Imela est digne de confiance, je ne tiens pas à ce que quiconque à bord connaisse mes origines, étant donné notre destination.

– Vous pouvez compter sur moi, répondit Shari avec un clin d’œil. Ca me rappellera Niûsanif.

– Merci, Shari, dit Aridel en se levant, un léger sourire aux lèvres.

Il se dirigea alors vers la porte de la cabine, et son regard croisa celui de la jeune femme. Il restèrent ainsi un moment sans mot dire, pris par des émotions contradictoires. Shari sentait son cœur battre à tout rompre. Son visage se rapprocha malgré elle de celui du mercenaire. Obéissant à une soudaine impulsion, ce dernier ouvrit alors la porte, la coupant dans son élan.

– Je vous tiendrai informé de la réponse d’Imela, dit-il en indiquant la sortie d’un ton faussement neutre. A bientôt.

La jeune femme quitta la pièce sans mot dire, parvenant difficilement à cacher sa frustration.

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