Catégorie : Glace

Glace – Épilogue (3)

La forteresse d’Oeklhin était en pleine effervescence. Depuis qu’elle avait élu domicile dans l’herboristerie, Lanea n’avait jamais vu une telle activité. C’était comme si un siège se préparait. En moins d’une semaine, la garnison et la garde impériale avaient doublé d’effectifs, et les troupes continuaient à arriver.

Oeklos avait apparemment rappelé une grande partie des troupes qui se trouvaient dans l’ex-royaume des mages. Était-ce pour préparer une opération militaire d’envergure ? Une invasion ? Ou pour assurer une meilleure protection de la forteresse ?

Il était impossible de connaître la cause de tout ce remue-ménage. Lanea n’avait plus aucun agent infiltré dans le cercle intérieur de l’empereur depuis le départ de Djashim, et les portes de la Tour lui étaient fermées.

Il était évident qu’un événement de la plus haute importance s’était produit récemment. Le Ûesakia, en visite auprès d’Oeklos avait été contraint de repartir assez précipitamment. Les rumeurs racontaient que l’empereur avait accepté toutes ses demandes en échange d’un renouvellement de l’alliance militaire avec Sorcamien. Le Juge Suprême des Sorcami avait donc quitté Oeklhin avec sa garde, six jours auparavant. Lanea avait ordonné à deux de ses hommes de les suivre, mais elle n’attendait pas de leurs nouvelles avant au moins deux semaines.

Elle avait besoin d’informations plus rapidement. Cela faisait une semaine que le branle-bas avait commencé, et sa connaissance de la situation était proche du néant ! La jeune femme se leva du rocher sur lequel elle était assise. Elle n’apprendrait rien de plus à observer les soldats s’activer comme des fourmis.

Le vent glacial se mit à souffler sur son visage, piquant ses lèvres séchées par le froid. Il était temps de rentrer. Elle emprunta le chemin la menant vers l’herboristerie.

La boutique était vide. Les clients se faisaient plutôt rares depuis que la garde avait été renforcée. Cela n’arrangeait pas du tout Lanea. Les échanges commerciaux étaient une source d’information non négligeable, sans parler d’un bon moyen pour transmettre des messages. Il allait falloir être encore plus discret, à présent.

La jeune femme s’assit sur une chaise en osier et soupira. Se concentrant sur sa respiration, elle essaya de vider son esprit de toutes ces pensées parasites. C’était peine perdue. Elle savait pourtant que cela ne servait à rien de ressasser encore et toujours les mêmes idées dans sa tête, mais elle n’arrivait pas à s’en débarrasser. Ses réflexions tournaient en rond, lui donnant presque le vertige. Elle finit par se lever et faire les cent pas.

C’est ainsi qu’Erûciel la trouva, au moment ou il franchit la porte de la boutique. Lanea se jeta sur lui, bouillonnant de questions.

– Alors ? demanda-t’elle.

Le vieil homme sourit philosophiquement.

-Il va falloir nous armer de patience, Lanea, répondit-il sobrement.

– Rien du tout ? insista la jeune femme.

– Il y a bien quelques rumeurs, mais rien de vérifié, ni de certain. Et vu votre nervosité, je ne suis pas sûr que…

Lanea sentit l’impatience la gagner.

– Ce n’est pas à vous de décider ce que je dois savoir ou non ! Je suis votre égale, souvenez-vous en ! Et j’ai besoin de toutes les informations disponibles si je veux pouvoir guider efficacement notre mouvement de résistance.

L’ex-mage hésita encore un petit moment. Il finit par soupirer.

– Très bien. Mais il ne s’agit pas là de renseignements fiables, je vous le répète. J’ai discuté avec un des sergents de la garde un peu bavard, et il m’a dit avoir surpris une conversation dans les quartiers des officiers. D’après lui, il se serait produit quelque chose dans un des pays hors de la zone des nuages. Et cet événement inquiète beaucoup l’empereur, s’il faut en croire les officiers.

– Dans quel pays ? demanda Lanea.

– Je n’en sais rien, un des ex-royaumes du sud, je suppose. Mais n’allez pas penser immédiatement à Sorûen. Cela pourrait très bien être Sanif ou même Omirelhen ! Nous ne pouvons tirer aucune conclusion pour le moment. Mais nous le saurons bientôt, j’imagine.

– Et si Djashim… Lanea laissa sa phrase en suspens.

– Les suppositions ne servent à rien. Nous devons en apprendre plus avant de nous perdre en conjectures.

Lanea s’apprêtait à répondre de manière cinglante, mais elle s’arrêta pour parler d’un ton plus calme.

– Vous avez raison, mais cela ne nous empêche pas de nous tenir prêts. L’empire est sur le pied de guerre. Nous ignorons pourquoi et contre qui, mais nous devons nous préparer à tout faire pour aider ce potentiel allié.

Erûciel sourit.

– Voilà la Lanea que je connais, dit-il. Je vais voir si je peux faire passer le message à nos « fournisseurs ». Les ports du sud de Dafashûn sont susceptibles d’être informés plus rapidement que nous.

– Parfait.

Lanea posa sa main sur l’épaule d’Erûciel. Quoi qu’il ait pu se passer, cela avait mis Oeklos en émoi. C’était un bon signe : le vent était peut être en train de tourner. Tout ce qui pouvait faire douter l’empereur était bon à prendre. Il y avait là une opportunité à saisir.

La jeune femme se rassit alors sans ajouter un mot, regardant Erûciel s’éloigner dans l’arrière boutique. Elle ferma les yeux et se mit à imaginer être dans un jardin en plein soleil. Elle sentait presque les chauds rayons de l’astre du jour sur sa peau. Elle oublia, pour un moment, la chape de plomb qui recouvrait le ciel. Pour la première fois depuis cinq ans, elle apercevait une lueur à travers les ténèbres.

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Glace – Épilogue (2)

Chînir s’assit sur le confortable fauteuil en bois massif. La salle de réunion du palais comtal était à la fois immense et splendide, mais le chef nomade ne s’y sentait pas vraiment à l’aise. En observant tout ce luxe, il ne pouvait s’empêcher que c’étaient les vies de ses ancêtres qui avaient permis l’existence de ce palais. Ce n’était que juste retour des choses qu’il y prenne place, et pourtant, il avait l’impression d’être hors de son élément.

La table devant laquelle il se trouvait avait des proportions déraisonnables. En face de lui étaient assis Aridel, Djashim, et le comte de Samar, fermement encadré par deux soldats Sorûeni, leurs mains sur les épaules de l’obèse.

Le chef nomade avait encore du mal à réaliser la portée des récents événements. Même dans ses rêves les plus fous, il n’aurait jamais pu imaginer un tel dénouement. Il regarda Aridel. Le guerrier avait eu beau protester, il était devenu, aux yeux de Chînir et de la plupart de ses semblables, un Dasam. Comment ne pas voir en lui un ange envoyé par Erû pour les libérer de l’oppression d’Oeklos ? Quiconque en doutait n’avait qu’à observer son armure et la puissance qui s’en dégageait pour avoir la preuve de sa nature divine.

Aridel était devenu un symbole, celui dont tout ceux qui rêvaient de contrer Oeklos avaient besoin pour agir et commencer à lutter. Même Chînir n’arrivait plus à voir en lui l’homme qu’il avait connu presque cinq ans auparavant. Il était devenu autre chose, un signe du destin.

Le fait que Djashim et Aridel ses connaissaient déjà, n’était, par exemple, pas une coïncidence. Cela avait permis au Dasam de désamorcer en un clin d’oeil l’absurde situation dans laquelle les deux généraux se trouvaient, forcés à lutter alors qu’ils étaient en réalité des alliés. Ils avaient ainsi rapidement conclu un accord, et Djashim avait officiellement placé ses légions sous le commandement de Codûsûr, le véritable roi de Sorûen et suzerain de Chînir. Le roi n’était pas encore présent mais Chînir agissait comme son représentant, et était de fait l’officier le plus haut gradé à Samar.

Bien sûr certains officiers des légions impériales avaient protesté, témoignant d’une loyauté presque incompréhensible envers Oeklos. Ce n’était cependant pas la majorité, loin de là, et ces quelques réfractaires avaient été arrêtés et jetés au cachot. Quant aux sous-officiers et aux soldats eux-mêmes, ils n’étaient que trop heureux de cesser le combat et de continuer à recevoir leur solde tout en servant un nouveau maître, peut-être moins exigeant que l’empereur. Il restait à présent à voir si Chînir saurait gagner leur loyauté, mais le chef nomade était assez confiant. La politique d’Oeklos n’avait jamais été appréciée dans la région.

La cité de Samar elle-même était devenue beaucoup plus calme depuis l’annonce de la victoire. Les tirs de mortiers avaient cessé, et les travaux de reconstruction des fortifications avaient déjà commencé. Samar allait devenir la base d’opération de la résistance, et il était vital que ses installations portuaires soient protégées afin de maintenir le flot de provisions.

Chînir se concentra. Il s’occuperait de tout cela plus tard. L’heure était à des préoccupations plus officielles. Il tourna son regard vers le comte tandis qu’un de ses hommes déposait un document devant l’obèse.

– Borinem, comte et seigneur de Samar. Vous êtes le représentant officiel de l’autorité du Nouvel Empire et avez reçu pouvoir de l’empereur Oeklos pour traiter ses affaires en son absence. Niez-vous ce fait ?

– No.. non, balbutia l’homme, terrorisé.

– Très bien. Il est donc de mon devoir de vous informer que les légions impériales de Samar se sont rendues et ont prêté allégeance à Codûsûr Ier, souverain légitime de Sorûen. Il n’y a donc aucune raison à présent que l’empereur conserve ses droits sur la région et le comté de Samar. Le document que vous avez devant officialise ce transfert de pouvoir, et fait de notre région l’embryon d’un nouveau royaume de Sorûen. Acceptez-vous de le signer sans conditions ?

Des gouttes de sueurs perlaient sur le front du comte, et la peur se lisait dan ses yeux. Il savait bien sûr que s’il ne signait pas, il perdrait la vie sur le champ. L’homme semblait encore plus laid que dans les souvenirs du chef nomade, si c’était possible. Il s’agissait vraiment d’un des pires spécimens d’humanité qu’il lui ait été donné de voir. Et dire qu’Ayrîa avait dû partager son lit…

– J’acc… j’accepte, finit-il par dire.

Le comte se saisit de la plume qui se trouva devant lui et signa d’une main tremblante, poussé par sa propre lâcheté. Comment un homme comme lui avait pu se retrouver à un tel poste ? Cela resterait éternellement un mystère pour Chînir.

Il s’empara du document et fit un signe de tête à ses hommes, qui firent sortir le comte. Le chef nomade constata avec mépris que l’obèse avait souillé son pantalon. Il s’efforça d’ôter l’image de sa tête avant de se diriger vers le grand balcon, suivi par Aridel et Djashim.

***

Une foule immense était assemblée dans la cour. Habitants de Samar, nomades Sorûeni, légionnaires impériaux, tous étaient là, remplis d’un secret espoir, discutant bruyamment des derniers événements. Ils entrevoyaient la fin de leur misère et un avenir moins sombre.

Lorsque Chînir et ses deux compagnons apparurent sur le balcon, tous se mirent à les acclamer par des vivats plus forts que le son de n’importe quel canon. Le chef nomade se laissa porter pendant un moment par cette joie puis leva les mains pour demander le silence. Il parla alors d’une voix forte, la foule buvant chacun de ses mots.

– Hommes et femmes de Samar ! annonça-t’il en brandissant le document paraphé par le comte. Nous avons connu une des périodes les plus sombres de notre histoire, mais Erû ne nous a jamais oublié. Aujourd’hui nous en avons la preuve. Pour la première fois en quatre ans, l’empire d’Oeklos a reculé. Samar est officiellement la première ville libre du royaume de Sorûen !

A ces paroles, la foule éclata et vivats et applaudissements. Chînir laissa l’enthousiasme retomber un peu avant de reprendre.

– Notre tâche est cependant loin d’être terminée. Nous ne pourrons réellement crier victoire que lorsqu’Oeklos et ses troupes auront définitivement quitté notre Royaume. Je sais que je peux compter sur vous pour m’aider à continuer la lutte ! Et vous pouvez, comme moi, avoir confiance dans notre victoire. Erû est à nos côtés. (Il désigna alors Aridel) Il nous a envoyé son messager pour nous protéger de la magie démoniaque de l’empereur ! Personne ne put résister à un Dasam ! Pour Sorûen ! Pour la liberté ! Sus à l’empereur !

La foule se mit à hurler de joie. Derrière elle le soleil brillait de tous ses feux. Chînir ne put s’empêcher de sourire. L’espoir était réellement revenu.

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Glace -Épilogue (1)

Imela sentait le vent marin lui caresser le visage. La sensation lui avait manqué durant ces semaines passées sur la banquise. Sur le pont du Fléau des Mers, elle se sentait chez elle, et le mouvement du navire filant sur l’océan la calmait, lui faisant presque oublier ses soucis actuels.

Demis était à la barre, ajustant le cap en observant régulièrement le compas qui se trouvait devant lui. Imela lui faisait entièrement confiance quant à la conduite du navire. Elle préférait se concentrer sur l’avenir, les cheveux au vent, la brise marine imprégnant ses sens. Qu’il était bon d’être de nouveau en mer ! Elle se raccrocha aussi longtemps que possible à ce moment de bonheur, mais ses sombres pensées finirent par la rattraper.

Elle ne pouvait pas oublier son échec à trouver Dalhin, et la disparition d’Aridel la hantait. Elle se perdait en conjectures sur le sort de son compagnon et amant. Même Itheros avait été dans l’incapacité de les éclairer sur ce qui s’était produit au milieu de la banquise. Il était évident, bien sûr, qu’ils avaient été téléportés près du Fléau des Mers en entrant dans la chambre des Anciens. Il était de même certain qu’Aridel était entré avant eux dans cette pièce. Il paraissait donc logique de supposer qu’il avait été lui aussi téléporté, mais la question était : où cela ? Et bien sûr il n’y avait aucune réponse.

L’orbe des Anciens auraient peut-être pu apporter quelques éclaircissements, mais elle était restée sur l’île, au milieu de l’étendue glacée. Et Imela doutait fortement de pouvoir retrouver cet endroit sans guide pour lui montrer le chemin. Même si elle avait pu, jamais elle n’aurait demandé à ses hommes de revivre les horreurs et les privations de leur marche sur la glace. Il fallait aller de l’avant. Ses espoirs ne s’étaient pas concrétisés, mais elle était toujours vivante, et elle était persuadée qu’Aridel aussi. C’était cela le principal. Elle le retrouverait, même si elle devait y consacrer sa vie !

En attendant, le Fléau des Mers avait besoin de refaire provision, et Imela avait donc décidé de faire route vers les côtes de Setirelhen. Elle avait de nombreux contacts parmi les contrebandiers qui sillonnaient les ports du royaume, et plusieurs d’entre eux lui devaient des faveurs. Qui savait : peut-être même auraient-ils des nouvelles d’Aridel ? C’était un espoir auquel il ne valait mieux pas s’accrocher, mais Imela s’y attardait plus que de raison.

La capitaine sentit alors une présence à ses côtés. C’était Daethos. Comme à son habitude, l’expression du Sorcami était indéchiffrable. Imela savait cependant que la disparition d’Aridel l’avait beaucoup marqué. L’homme-saurien n’avait jamais été très bavard, mais depuis leur retour à bord, il n’avait pratiquement pas dit un mot. Imela eut donc beaucoup de mal à cacher sa surprise lorsqu’il lui adressa la parole :

– Capitaine-Imela, dit-il de sa voix sifflante, j’ai une requête à vous soumettre.

– Je vous écoute, Daethos, balbutia-t’elle en réponse.

– Je souhaiterais, si vous le pouvez, que vous me déposiez en Niûsanif dès que possible. Je voudrais retourner auprès des miens, à présent.

Imela écarquilla les yeux.

– Vous voulez nous quitter ? s’exclama-t’elle. Mais Daethos, nous…

– J’avais une dette d’honneur envers Aridel et ses héritiers, coupa le Sorcami de manière très inhabituelle. J’ai failli à cette tâche et l’objet de mon serment est à présent hors de ma portée. La honte de cet échec rejaillit sur moi et sur les miens, mais je ne peux abandonner mon autre responsabilité. Ma place est à présent auprès de mon peuple. C’est pour cela que je vous soumets humblement cette requête.

Imela regarda le Sorcami d’un air triste, jaugeant sa détermination. En tant que capitaine et meneuse d’hommes, elle comprenait son raisonnement, mais elle ne pouvait pas abandonner Aridel.

– Aridel n’est pas mort, Daethos ! J’en suis certaine !

– Il est peut-être ainsi, capitaine-Imela, mais si tel est le cas, il n’y a rien que nous puissions faire pour lui, à présent. Je ne peux m’accrocher à un simple espoir. Mon peuple a également besoin de moi.

Il laissa flotter un silence. Imela savait que la décision de l’homme-saurien était prise. Elle ne parviendrait pas à le convaincre de la suivre.

– Très bien, finit-elle par dire. Mais je ne peux pas vous amener directement en Niûsanif. Nous devons d’abord faire escale en Setirelhen pour faire le plein de provisions. Je vous donne cependant ma parole que si nous n’apprenons rien sur Aridel à ce moment, nous prendrons la route pour la république, où vous pourrez débarquer. Cela vous convient-il ?

– Parfaitement, capitaine-Imela. Je vous remercie de votre compréhension.

L’homme-saurien s’en alla comme il était venu, laissant la jeune femme seule face à ses pensées.

Le Fléau des Mers, poussé par le vent de nord, continuait d’avancer sur l’océan aussi sombre que le ciel. Imela, en observant ce triste spectacle, sentait son espoir l’abandonner petit à petit. Reverrait-elle Aridel ? Peut-être le jour où ces satanés nuages disparaîtraient…

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Résurrection (6)

Djashim avait du mal à réaliser ce qui lui arrivait. Les propos d’Aridel étaient comme sortis d’un rêve. Malgré le visage familier qu’il avait devant les yeux, il avait encore des doutes sur l’identité de l’homme en armure. Tout dans ce qu’il racontait était incroyable, comme les fables qu’avait pu parfois lui raconter Idjîli, la femme qui l’avait élevé dans les rues de Niûsanin.

Djashim ne pouvait pourtant pas nier ce que lui montraient ses sens. La cuirasse qui recouvrait l’héritier du trône d’Omirelhen était bien tangible, et même en clignant des yeux, le jeune général n’arrivait pas à la faire disparaître de son regard. Il resta ainsi un long moment sans mot dire, ses pensées se bousculant à une folle allure.

Même s’il arborait officiellement les galons d’un officier du Nouvel Empire, chargé de la défense de Samar, Djashim était avant tout un agent de la résistance de Dafashûn. Son devoir était de mener à bien la mission que lui avait confié Lanea.

Il avait à présent une grave décision à prendre, et son choix allait déterminer le destin de toute la cité qui s’étendait à ses pieds. Il savait que personne ne pouvait le faire à sa place et la prise de conscience de cette lourde responsabilité lui pesait. Il regarda ses Ayrîa et Taric, ne sachant que faire.

Il y avait plus de cinq ans qu’il n’avait pas vu Aridel et pourtant il allait devoir choisir s’il lui faisait confiance ou non. Pouvait-il vraiment croire son histoire, tout droit sortie d’une légende ? Était-ce le destin ? Erû, comme le proclamait Aridel ? Cela avait une certaine logique. C’était ici, à Samar, que le créateur s’était révélé à Erûdrin, le prophète, près de quinze siècles auparavant.

Djashim prit une grande inspiration. Le temps était compté. Chaque seconde qui passait coutait des vies humaines, probablement inutilement. Il ne pouvait pas hésiter plus longtemps. Sa décision était prise. Il se tourna vers ses hommes :

– Soldats ! Rejoignez immédiatement tous les capitaines et officiers affectés à la défense des remparts, et ordonnez leur de cesser le combat jusqu’à nouvel ordre. S’ils rechignent, ceci devrait leur imposer obéissance.

Il sortit de sa tunique son sceau officiel, et le remit au légionnaire le plus proche.

Et faites également hisser le drapeau blanc ! ajouta-t’il.

Les soldats se regardèrent, l’air interdit. Leur général était-il devenu fou ?

– Général… commença l’un d’eux

– Soldat, le coupa Djashim. Ce n’est pas le moment de discuter mes ordres. Si vous obéissez promptement, vous sauverez un grand nombre de vos camarades. Allez !

– Oui, général ! finit par acquiescer l’homme, l’incompréhension se lisant dans son regard.

Les légionnaires descendirent alors, laissant Djashim, Ayrîa et Taric seuls avec Aridel.

– J’imagine que cela répond à votre question, Aridel. Sans entrer dans les détails, sachez que je suis en réalité un agent de la résistance de Dafashûn. Taric, ici présent pourra vous le confirmer. J’avais pour mission d’infiltrer au plus près l’netourage et la cour d’Oeklos afin de découvrir quelle était la véritable source de son pouvoir. Le but était bien sûr de neutraliser son rayon pour pouvoir enfin lui résister ouvertement. Si ce que vous racontez est vrai, il apparait cependant que vous m’avez devancé. Je vais donc prendre le risque de vous faire confiance. Ma mission pour Dafashûn n’a plus vraiment de sens si vous dites vrai. Je suis prêt à vous écouter. Que voulez-vous faire ?

Taric se mit soudainement à tousser violemment. Ayrîa se rapprocha de lui mais il leva la main pour la rassurer.

– Ça va aller, dit-il au bout d’un moment. Je vous confirme les propos de Djashim. Je découvre en même temps que vous l’objectif de sa mission, mais j’ai été envoyé ici pour assurer la liaison entre notre agent le plus haut placé et le reste de la résistance. A ce titre j’ai pu établir le contact avec la rébellion Sorûeni, dont fait partie Ayrîa, ici présente.

Le visage d’Aridel se fendit alors d’un sourire indéchiffrable, mi-figue, mi-raisin.

– Erû avait donc tout prévu, dit-il dans un soupir. Djashim, je me rappelle de toi comme d’un garçon très intelligent. Je suppose que les années et l’expérience n’ont fait que renforcer tes capacités naturelles. Je suis sûr que tu as déjà une idée de ce qu’il convient de faire.

– Je n’ai plus qu’un choix possible pour éviter le bain de sang. Je vais me rendre aux Sorûeni.

Taric et Ayrîa le dévisagèrent d’un air incrédule.

– Ne me regardez pas comme ça ! répondit-il à leurs protestations silencieuses. Il n’y a plus aucune raison de continuer cette bataille à présent. Ne vous en faites pas pour les légions. Même si quelques officiers sont dévoués à l’empire, la plupart seront ravis de ne plus avoir à servir Oeklos, tant qu’ils ont de quoi se nourrir. L’empereur est loin d’être un objet d’amour ici, sans parler de ce gros porc de comte.

Il observa Ayrîa à cette dernière phrase, n’osant imaginer son calvaire les mois précédents.

– Je vois que je ne m’étais pas trompé, approuva Aridel. Je t’apporterai mon soutien, si cela peut aider.

– Il ne sera pas de trop, je pense. Mes hommes vont très probablement vous considérer comme un Dasam, un envoyé d’Erû. S’ils ont le moindre doute sur mes décisions, le fait que je sois épaulé par un ange le leur enlèvera.

– Je ne suis pas un… commença Aridel. Peu importe, finit-il par dire. J’imagine que la prochaine étape est de rencontrer le chef de la résisance Sorûeni au plus vite afin d’officialiser cette reddition ?

– Oui, dit Djashim. Ayrîa, peux-tu te charger de prévenir Chînir ?

Aridel écarquilla les yeux en entendant ce nom. Il se tourna vers Ayrîa.

– Chînir ? Vous parlez bien du chef Chînir, du clan des Saüsham ?

– Oui dit Ayrîa, surprise. Vous le connaissez ?

– Incroyable ! s’exclama Aridel. Oui je le connais. Nous avons parcouru un bout de chemin ensemble avant la première bataille de Cersamar. Dites-lui qu’Aridel est là, il comprendra.

Djashim, toujours dans un état second, prit alors un papier de sa tunique, et se saisissant d’une plume, y griffonna quelques mots avant de signer.

– Emmène Taric avec toi, Ayrîa. Ce sauf-conduit te permettra de passer par la poterne sud. Ramenez Chînir à mes appartements, et nous pourrons discuter.

La jeune femme inclina la tête avant de s’en aller, suivie par Taric, qui continuait à tousser. Djashim et Aridel se retrouvèrent seuls, chacun perdu dans ses pensées. Le jeune général n’arrivait pas à détacher ses yeux de l’armure de son aîné. C’était, s’il fallait l’en croire, une œuvre d’un autre temps, mais surtout la clé contre l’oppression qu’Oeklos avait fait régner sur le monde pendant quatre ans.

– Djashim, finit par dire Aridel d’une voix interrogatrice. Si tu viens de Dafashûn, sais-tu ce qui est arrivé à Domiel ? Je l’ai cherché, après Cersamar.

Le nom éveilla instantanément de douloureux souvenirs dans la tête du jeune homme. Il revit le corps du mage qui avait été son mentor, broyé par le bâtiment qui lui était tombé dessus. Les dernières paroles du mage résonnaient encore dans sa mémoire… Il leva ses yeux emplis de larmes vers Aridel et secoua la tête en signe de négation. Il vit la tristesse envahir le visage de l’homme, reflétant ses émotions.

– Tu me raconteras cela une autre fois, finit par dire l’héritier d’Omirelhen. Nous avons trop à faire pour évoquer le passé. L’heure n’est plus au deuil, mais à la résistance.

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Résurrection (5)

Shari n’arrivait toujours pas à croire ses propres yeux. Pourtant, malgré l’obscurité ambiante, la forme sombre qui se détachait dans la baie en contrebas était parfaitement identifiable. C’était sans l’ombre d’un doute le Fléau des Mers.

Le navire paraissait les attendre, immobile sur l’eau calme de la baie, comme s’ils n’étaient partis que la veille. Les semaines passées à marcher dans la banquise et le froid, la mort d’Orin, la cité sous la montagne, tout cela semblait effacé, comme un mauvais rêve duquel on se réveille avec la sensation d’avoir tout oublié.

C’était tout bonnement impossible… Et pourtant… Shari était déchirée par un cyclone d’émotions et de souvenirs contradictoires, en désaccord avec ce qu’elle avait sous les yeux. L’épuisement lui embrouillait l’esprit, l’empêchant d’avoir une pensée cohérente ou de comprendre ce qui se passait. Elle s’agenouilla, se prenant la tête entre les mains.

Elle était trop lasse pour pleurer. Toute énergie avait déserté son corps. Elle avait beau essayer, aucune larme ne vint humidifier ses yeux rougis par la fatigue. Elle tenta encore une fois de mettre un peu d’ordre dans le tourbillon de ses souvenirs.

Elle se rappelait avoir été réveillée par Imela. La capitaine cherchait désespérément Aridel, qui avait disparu du campement. Il avait apparemment pris avec lui l’Orbe des Anciens. Shari se souvenait avoir été partagée entre l’inquiétude et la satisfaction de voir enfin l’inébranlable confiance d’Imela se fracturer.

Ils avaient fini par trouver les traces de l’héritier d’Omirelhen, suivant le tracé d’un chemin à flanc de montagne. Sans attendre, tout le petit groupe l’avait emprunté. Ils étaient alors arrivés devant une porte éclairée par la même lumière rouge artificielle que celle de la cité des Nains. C’était à n’en pas douter une construction des Anciens.

Imela, poussée par son inquiétude et son impétuosité naturelle, s’était engouffrée sans réfléchir dans l’ouverture, et ses hommes l’avaient suivi sans poser de questions. Shari, plus circonspecte, était rentrée en dernier, et la porte s’était brusquement refermée derrière elle, prenant tout le groupe au piège. Et bien sûr, pas la moindre trace d’Aridel.

Shari avait maudit intérieurement Imela, mais n’avait pas eu le temps d’aller dire à la capitaine ce qu’elle pensait d’elle. Tout autour d’eux, des écrans avaient commencé à s’illuminer, affichant une suite de chiffres qui ne pouvaient être qu’un compte à rebours.

Shari s’était attendue à être pulvérisée et à mourir à la fin du décompte, mais elle s’était soudainement retrouvée transportée ici, au sommet d’un fjord surplombant la baie où mouillait le Fléau des Mers.

Ce changement de situation était si soudain que son esprit ne parvenait pas à l’accepter. Qui donc pouvait posséder le pouvoir de téléportation, maintenant que la plupart des mages étaient morts ou esclaves d’Oeklos ? Et surtout : où donc était Aridel ? Tout leur groupe était là, mais l’ex-mercenaire ne les avait visiblement pas précédé. Avait-il été transporté ailleurs ? C’était l’hypothèse la plus favorable, et Shari se refusait pour le moment à envisager d’autres possibilités.

La jeune femme leva les yeux, observant Imela. La capitaine semblait tout aussi abasourdie que sa compagne de voyage. Elle se ressaisit cependant et fit signe à un de ses hommes.

– Nisor, allume un feu pour signaler notre présence. Si Demis est de quart, il nous enverra le canot.

– Oui, capitaine, répondit l’homme, qui partit promptement chercher de quoi démarrer un bûcher.

Imela s’approcha de Shari.

– Je sais que nous avons nos différends, dit-elle, mais nous allons devoir travailler ensemble si nous voulons comprendre aider Aridel. Avez-vous la moindre idée de ce qui vient de se produire ?

Shari se releva, un peu soulagée d’entendre la voix de quelqu’un la ramener à la réalité. Imela avait raison. Elles devaient mettre de coté leurs sentiments à présent. Il y avait bien plus important.

– Je n’en sais pas beaucoup plus que vous, répondit-elle. Je pense que nous devrions poser la question à quelqu’un plus versé que nous dans la magie et les écrits des Anciens. Tout ce que je peux vous dire c’est que j’ai lu quelques livres qui mentionnaient la capacité des mages à se téléporter. Nous avons de toute évidence été soumis à ce pouvoir, mais pourquoi et comment ? Je suis bien incapable de vous le dire…

Elle se tourna alors vers Daethos, qui se tenait debout en silence, comme à son habitude. L’expression du Sorcami était indéchiffrable, mais Shari crut lire une certaine tristesse dans ses yeux.

– Daethos, l’interpella-t’elle doucement. Peut-être en savez-vous plus ?

Le Sorcami tourna la tête vers elle et répondit de sa voix sifflante.

– Il s’agit ici de forces qui nous dépassent, princesse-Shas’ri’a. Un tel pouvoir n’est pas de ce monde.

– Que voulez-vous dire ? interrogea alors Imela.

– Tous les récits de mon peuple qui parlent de téléportation la décrivent comme une magie interdite, réservée seulement aux plus puissants des mages. Seuls les Dasami, qui sont partis vivre au delà des frontières célestes, dans la cité du tout-puissant sont capables de maîtriser un tel pouvoir. Si tel est le cas, nous venons d’être soumis à la puissance de Dalhin.

Imela s’assit par terre, en proie à un moment de doute.

– Je suis désolée… finit-elle par dire. Je vous ai mené toujours plus au Nord, pensant que les portes de Dalhin nous seraient grandes ouvertes, et que nous y trouverions le moyen de contrer Oeklos. Mais nous n’y avons rencontré que la misère et la mort, pour nous retrouver à notre point de départ. Après tous ces sacrifices, c’est…

Impulsivement Shari s’approcha de la capitaine et la gifla. L’image d’Orin s’était imposée à son esprit à cette dernière phrase.

– Ce n’est pas le moment de vous apitoyer sur notre sort ou d’abandonner le combat, dit-elle sèchement. Nous n’avons aucune idée de ce qui est arrivé à Aridel. Pour autant que nous sachions, il est encore là bas, à explorer le flanc de cette montagne, tout seul ! Vous l’avez dit vous même : il nous faut comprendre ce qui s’est produit pour pouvoir lui venir en aide si c’est possible. Et ce n’est pas en restant à nous morfondre ici que nous y arriverons. Daethos : pensez vous qu’Itheros pourra nous en dire plus ?

– C’est possible, princesse-Shas’ri’a. Mais je doute qu’il puisse nous dire ce qui est arrivé à Aridel.

Imela se leva alors, la joue encore rouge de la gifle que lui avait porté Shari. Ses yeux était empli de colère et de détermination.

– Je n’ai aucunement eu l’intention d’abandonner Aridel. Vous avez raison, nous devons continuer à chercher. A l’avenir, cependant, ne portez plus jamais la main sur moi.

La menace était claire dans le ton de la capitaine. Shari allait répliquer mais elle fut devancée par Nisor, qui était revenu.

– Capitaine, annonça-t’il, le canot approche.

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