Mort (2)

Aridel se réveilla en sursaut, envahi par un sentiment d’oppression qui semblait l’avoir suivi depuis son rêve. Il ouvrit les yeux et tourna la tête. Imela dormait à coté de lui. La jeune femme semblait prise dans ses propres songes, ses yeux bougeant rapidement sous ses paupières. La main gantée de la capitaine était posée sur le sac qui contenait l’orbe des Anciens, dans un geste protecteur.

La pierre des Rêve méritait mal, ou trop bien, son nom. Depuis qu’ils l’avaient en leur possession, le sommeil d’Aridel s’était troublé, devenant de plus en plus agité. Il était la proie de visions étranges et inquiétantes, comme si quelqu’un essayait de lui parler. Etait-ce la pierre, ou tout simplement son sentiment de culpabilité face à l’abandon d’Omirelhen ? Aridel avait failli à sa tâche. Il n’avait pas réusii a tenir ses promesses envers son père et à son frère. Et pour couronner le tout, sa sœur Delia avait fait de son royaume une simple annexe du Nouvel Empire d’Oeklos. Aridel ne pouvait s’empêcher de revoir le passé, se demandant ce qu’il aurait pu faire pour empêcher ce destin de se réaliser. Peut-être aurait-il dû déclencher une guerre civile ? Obtenir la victoire ou mourir avec honneur ? Mais il luttait contre l’idée d’envoyer d’autres personnes à la mort en son nom. C’était ce dilemme qui le torturait depuis de longs mois et auquel il n’avait trouvé aucune autre solution que celle de plonger dans l’alcool.

Ressassant ces sombres pensées, il savait qu’il n’arriverait pas à se rendormir. Obéissant alors à une soudaine impulsion, il prit des mains d’Imela la sacoche contenant l’orbe. C’était cet objet qui les avait amenés ici, aux confins du monde. Cette quête avait couté la vie à plusieurs d’entre eux, y compris le jeune Orin. Et tout ça pour quoi ?

Aridel, la sacoche dans les mains, se leva et sortit de la tente, l’air gelé venant mordre ses joues. Il n’aurait rien tant souhaité que de jeter la pierre des rêves le plus loin possible. Pourtant il ne pouvait pas, quelque chose l’en empêchait, comme si une volonté se superposait à la sienne. Il ouvrit la sacoche. L’orbe brillait d’un éclat insoutenable. Elle semblait presque douée de vie, et d’une volonté propre. Levant les yeux, l’ex-mercenaire remarqua une lumière rouge qui éclairait la montagne, en écho aux pulsations de la pierre. Sa source était cependant bien loin de l’endroit où ils se trouvaient. Qu’est ce que cela pouvait-être ?

Poussé par la curiosité, Aridel se mit à marcher en direction de la lueur, s’éloignant du campement. Ses compagnons de voyage dormaient tous, récupérant de la longue marche dans le froid. Nul besoin de monter la garde ici, aucune bête sauvage ou homme n’était assez fou pour s’aventurer sur cette banquise désolée. L’ex-mercenaire marcha pendant une vingtaine de minutes, suivant un sentier escarpé à flanc de montagne. Ses pieds glissèrent plusieurs fois sur la roche friable, et il dut s’accrocher, s’égratignant les mains, pour ne pas tomber dans le vide. Il continua cependant, au mépris de toute raison, guidé par une force qui le dépassait.

Il finit par arriver à la source de la lumière. Elle se trouvait dans la paroi d’un glacier, perché sur le flanc de la montagne. Au pied de cette paroi se trouvait une alcôve lisse, au dessin presque naturel, baignée par la lueur rouge. Sans cette lumière, nul n’aurait pu se douter qu’il y avait un quelconque intérêt à cet endroit. Aridel s’approcha de l’alcôve, cherchant à comprendre ce qui produisait la lumière. Dans sa sacoche, l’orbe se mit à luire d’une lueur si intense qu’elle passait entre les mailles du tissu grossier. Lorsque l’ex-mercenaire fut à moins de deux toises du glacier, la paroi se recouvrit soudainement de runes gravées en lettres de feu :


PIRONAL – INGAT

Les mêmes mots que ceux qui étaient inscrit sur la tablette d’Imela. Cela signifiait-il qu’il avait atteint les portes de Dalhin ? Aridel avait du mal à y croire. Et pourtant… N’y tenant plus, il sortit l’orbe de sa sacoche. Sa surface était lisse et froide, malgré la lumière intense qui s’en dégageait. La paroi réagit instantanément à la présence de l’objet, et une ouverture circulaire se dessina près de l’alcôve. Pas besoin d’être un grand mage pour deviner qu’il s’agissait là d’une serrure dont l’orbe était la clé. Aridel hésita, pris de doute. N’aurait-il pas dû prévenir Imela ? C’était elle qui avait rendu ce qu’il s’apprêtait à faire possible.

Ces pensées se brouillèrent dans sa tête, s’estompant progressivement. Plus rien ne comptait que l’orbe et la serrure. Aridel tendit le bras et posa délicatement la pierre dans l’ouverture. Il ressentit alors une vive douleur à l’index, comme si quelque insecte l’avait piqué. Il retira immédiatement sa main, laissant l’orbe dans la serrure. Son gant était déchiré, et une petite goutte de sang perlait de son doigt. Une nouvelle inscription runique s’afficha sous la serrure. Elle était écrite en ancien blûnen, mais les mots ressemblaient assez au Dûeni pour qu’Aridel puisse en déchiffrer certains :

Code ??? en cours d'analyse…
Code ??? reconnu.
Utilisateur authentifié.
Clé acceptée.
Ouverture en cours…

Un grondement sourd fit vibrer le sol, et la paroi de glace se fendit au niveau de l’alcôve. L’ouverture ainsi créée se fit de plus en plus grande. Une porte ! Les légendes et la vision d’Imela étaient donc vraies ? Plus de doute possible. Il avait sûrement devant lui l’entrée de Dalhin, la cité céleste, l’endroit où résidait le pouvoir d’Erû, s’il fallait en croire les écrits. Aridel ne pouvait plus s’arrêter à présent. Il franchit le seuil de la porte sans hésitation.

Il se retrouva à l’intérieur d’une pièce circulaire, sans aucune autre issue que la porte se refermant derrière lui. En face de lui, le mur s’illumina, affichant une nouvelle séquence de runes.

Démarrage de la procédure…
Coordonnées préselectionnées.
Test de l'intrication… Validé.
Synchronisation des champs ???
Téléportation dans : 10.

Le dernier chiffre se mit à décroitre.

8.
7.

Aridel se passa la main sur le front.

5.
4.

C’était le point de non-retour

2.
1.
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Mort (1)

Le port d’Apiadomar était un véritable cloaque. Il était difficilement imaginable qu’un tel endroit fasse partie du Royaume des Mages. Pourtant c’était bien le cas. Maintenir l’apparence négligées des villes de Dafashûn qui étaient en contact direct avec Sorcasard et Erûsard était nécessaire. Il ne fallait pas que le reste du monde découvre la véritable source du pouvoir des mages et décide de s’en emparer. Même en Dafashûn, seule une poignée d’élus avaient accès au savoir des Anciens, et la plupart habitaient à Dafakin. Electricité, moteur à combustion, transporteurs magnétiques, étaient quasiment inconnus dans la périphérie du Royaume.

Cette décision était au coeur même de la fondation de Dafashûn. Après la chute de l’Empire de Blûnen, les anciens vivant à Dafakin avaient choisi de cacher et de protéger leur savoir afin d’éviter aux plus belliqueux de leurs compatriotes de reproduire les erreurs du passé. Bien entendu, il y avait dès le début eu de nombreuses voix pour s’opposer à ce choix. Pourquoi le luxe de la vie des Anciens était-il réservé aux seuls mages de Dafakin ? La faction des Mages Noirs avait plusieurs fois, dans l’histoire du Royaume, tenté de changer l’ordre établi. La plupart de leurs tentatives s’étaient cependant soldées par des échecs.

En voyant les rues d’Apiadomar, Taric se prenait pourtant presque à souhaiter que leur voix ait été plus écoutée. La ville portuaire ressemblait plus à un bouge de l’Empire de Dûen qu’à un sanctuaire de la connaissance. Des excréments humains et animaux jonchaient les rues et l’odeur, amplifiée par la chaleur, était pestilentielle. Taric n’avait cependant pas le choix. Apiadomar était l’un des seuls ports d’où partaient encore des navires à destination du nord de Sorcasard. Le mage avait hâte de poursuivre son voyage d’étude de la faune et de la flore du continent des hommes-sauriens. Il était impressionnant de voir à quelle vitesse l’évolution avait fait son œuvre depuis que les Anciens ne la contrôlaient plus. Taric espérait simplement que la situation politique se soit un peu stabilisée afin de lui permettre de continuer sans risque ses explorations. D’après les dernières nouvelles, la guerre était à présent en Erûsard, et Sorcasard était devenu plus calme.

Pris dans ses pensées, Taric mit un moment à se rendre compte du grondement sourd qui faisait vibrer le sol sous ses pieds. Sa puissance allait cependant en s’intensifiant et le mage dut bientôt se tenir à un mur pour garder l’équilibre. Il s’en éloigna très vite. Mauvaise idée ! C’était un tremblement de terre et il valait mieux se tenir le plus loin possible des bâtiments. Etrange, pensa le scientifique en lui. Apiadomar n’était pas un des endroits du pays où l’activité sismique était importante.

Le bruit violent d’une explosion assez lointaine retentit, interrompant le flot de pensées du mage. Moins d’une seconde après, il faillit tomber sous l’effet de l’onde de choc. Il leva les yeux au ciel. Une épaisse fumée noire s’élevait depuis un point situé à l’est. N’était-ce pas l’endroit où se trouvait la station de magnétoporteur ?

Autour de lui, les gens se mirent soudain à courir en direction des quais, pris de panique. Taric saisit le bras d’une femme qui passait à coté de lui.

– Que se passe-t’il ? lui demanda-t’il.

– Le feu ! cria la femme. Il y a le feu ! Lâchez moi !

Elle dégagea son bras avec force, continuant en direction du port, imitée par une foule de plus en plus grande. Quelqu’un se mit à hurler :

– La lave ! La lave !

De la lave ? Ici ? Taric fronça les sourcils. C’était géologiquement impossible et… Plus le temps de réfléchir. Le mage se sentit lui aussi gagné par la panique ambiante et il se mit à son tour à courir de toute la force de ses jambes. Son instinct de survie avait pris le dessus, effaçant toute pensée rationnelle. Il poussait et bousculait sans ménagement les personnes se trouvant devant lui dans sa course effrénée vers le quai. Le navire Le Requin qui devait l’amener jusqu’en Sorcasard, l’attendait.

Les quais étaient noirs de monde, hommes et femmes tentant désespérément de prendre place à bord d’un bateau. Sur certains d’entre eux, les marins étaient obligés de se servir de gaffes pour éloigner les misérables des passerelles. Taric repéra le Requin et se dirigea vers lui. Deux matelots armés de longs couteaux gardaient l’accès. Ils repoussaient tant bien que mal la foule qui se pressait autour d’eux. Taric se fraya un chemin et brandit son certificat de passage.

– Je suis un passager, cria-t’il.

L’un des matelots lui prit le papier des mains et le parcourut rapidement. Il prit alors Taric par le bras et le poussa sans ménagement sur la passerelle. Sans demander son reste, le mage grimpa à bord.

Une fois sur le pont, il tourna les yeux vers la ville. Le ciel était noir et les flammes avaient envahi tout l’horizon. C’était une vision d’apocalypse…

Brusquement, tout devint noir. Taric baignait a présent dans une obscurité sans nom. Où était-il ? Etait-il mort ? Il ne pouvait plus bouger, comme si son corps lui même avait disparu. Il aperçut alors un point blanc lumineux. Il le fixa intensément, et perçut des pulsations. Puis une voix se fit entendre.

– Ce qui s’est passé était nécessaire, dit la voix. Mais n’aie crainte, mage de Dafashûn. Le sauveur viendra. Et il balayera les nuages dans une tempête divine.

La vision de Taric se troubla de nouveau…

Il était allongé quelque part. Où ? Le mage avait peine à respirer. Que se passait-il ?

– Il revient à lui, dit quelqu’un non loin de lui. Mais la fièvre est encore très forte.

– Maître Taric ? Vous m’entendez ? demanda une autre voix, plus familière cette fois.

– Chi… Chînir ?

La mémoire lui revint d’un coup. Lanea, le poison, Djashim, la révolte, Samar…

– Qu’est ce qui se passe ? demanda t’il d’une voix rauque.

– Vous avez eu un malaise, maître. Vous avez besoin de repos. Nous…

Une autre porte s’ouvrit. Un autre homme entra dans la pièce où ils se trouvaient.

– Les messagers sont partis, Chasim.

– Très bien, Idjin, nous verrons si le général accepte de négocier…

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Destin (6)

La banquise gelée s’étendait à l’infini au regard de Shari. La vision qu’elle avait eu quatre ans auparavant était devenue une réalité qui dépassait le cauchemar. Le froid mordant et la glace n’étaient plus de simples suggestions de son esprit, mais des dangers mortels. Pour parfaire ce sombre tableau, il ne manquait plus que la crevasse qui l’avait tant de fois engloutie dans son sommeil.

Plus les voyageurs avançaient vers le Nord, plus le ciel devenait sombre, reflétant ainsi leurs pensées les plus intimes. Shari essayait de rester le plus loin possible d’Imela. Elle ressentait une haine qu’elle savait irrationnelle envers la capitaine du Fléau des Mers. Elle ne pouvait s’empêcher de la tenir responsable de la mort d’Orin. Pourquoi l’avait-elle laissé venir avec eux ? Il aurait dû rester à bord ! Shari serra les poings. Elle se rendait compte que la dégoût qu’elle ressentait était autant envers elle-même qu’envers Imela. C’était elle qui avait engagé Orin dans la résistance. Elle était tout aussi responsable que la capitaine de ce qui lui était arrivé. Le monde était injuste ! Comment Erû pouvait-il enlever à la vie quelqu’un de si jeune ?

Et tout ça pour quoi ? Pour qu’ils puissent arpenter sans but ces plaines gelées ? Shari avait l’impression de se retrouver seule, à l’abandon. Pourquoi avait-elle accepté de se joindre à cette expédition ? Etait-ce une pénitence qu’elle s’était infligée face à son échec, quatre ans auparavant ? Si seulement elle avait pu comprendre sa vision à temps et empêcher l’Hiver Sans Fin. Shari avait projeté tout ses espoirs sur le projet d’Imela, et voilà où cela l’avait menée.

Pourtant une part d’elle même était encore persuadée que la capitaine était guidée par une force supérieure, la même qui avait tenté de l’aider avant son arrivée à Cersamar. Il lui était impossible de l’ignorer. C’était le seul espoir auquel elle pouvait continuer à s’accrocher. Elle n’accepterait pas qu’Orin soit mort pour rien !

Une partie des chiens de traineaux avaient rejoint le jeune garçon dans l’après vie, et les hommes d’Imela étaient à présent obligés de porter leurs provisions sur le dos. Chaque pas était un calvaire dans cet enfer gelé. Même les feux qu’ils parvenaient tant bien que mal à allumer le soir étaient à peine suffisant pour les réchauffer. Sans parler du fait qu’ils commençaient à manquer de bois. Depuis qu’ils avaient quitté la taïga pour rejoindre la banquise, il n’avaient plus aucune source de combustible.

C’était pour les voyageurs un point de non-retour. Si Imela ne trouvait pas ce qu’elle cherchait désespérément, ils ne disposaient plus d’assez de provisions pour faire demi-tour…

Tous étaient conscients de ce fait, mais ils avaient fait un choix et ils le savaient. Plus personne n’osait parler, à présent. Même leurs bivouacs étaient silencieux, comme si tous attendaient la fin. Ils cherchaient la délivrance, d’une manière ou d’une autre. Mais ils devaient à ceux qui étaient déjà tombés de rester unis le plus longtemps possible.

Shari perçut une certaine commotion devant elle. Il se produisait visiblement quelque chose. Elle leva les yeux, curieuse. Aridel s’était rapproché d’Imela, et le couple observait l’horizon sombre. L’ex-ambassadrice suivit leur regard et comprit la source de leur agitation.

La ligne d’horizon, une simple séparation entre le noir du sol et le gris du ciel, n’était plus totalement rectiligne. Un pic fendait à présent la droite. Le sommet d’une montagne ? Une île ? Shari se rapprocha. Imela était très excitée.

— Tu vois Aridel, l’Orbe ne m’a pas menti ! C’est dans cette montagne qui se trouve la porte de Dalhin.

Shari, envahie par un sentiment de dépit, ou de jalousie, ne put s’empêcher de répliquer.

– Ce n’est qu’un simple rocher. Comment pouvez-vous être certaine de ce que vous avancez ?

– La forme correspond exactement à ce que j’ai vu en rêve, Shari. Et la position est la bonne. Nous avons atteint notre destination !

Shari ne répondit pas, se contentant d’observer la montagne. Tout ce chemin pour en arriver là ?

***

Il leur fallut encore près de cinq heures pour parvenir au pied de l’île. C’était une montagne de roche basaltique recouverte de glaciers, située au beau milieu de la banquise. Le sommet se situait probablement à cinq cent toises de hauteur.

– Et maintenant, Imela ? demanda Aridel

– La porte se situe sur l’un des flancs de la montagne, nous allons devoir monter.

– Nous sommes tous épuisés, s’interposa Shari. Ne pensez vous pas que nous devrions nous reposer avant ?

– Les réponses sont à notre portée, Shari ! Vous ne voulez pas …

Aridel coupa Imela d’un geste de la main.

– Shari a raison. Nous avons besoin de repos. La montagne sera encore là demain Imela. Encore un peu de patience.

La capitaine s’interrompit, le regard empli d’excitation. Elle observa ses compagnons de voyage et soupira.

– Soit, finit-elle par dire. Mais une fois que nous aurons dormi un peu, nous partirons ouvrir les portes de Dalhin.

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Destin (5)

La fumée piquait les yeux de Taric. On n’y voyait pas à plus de deux pas dans les rues encombrées de Samar. Partout autour de l’ex-mage résonnaient des hurlements de rage ou de douleur, accompagnés de bruits de verre brisé. Il s’approcha de Chînir. Le chef de la résistance Sorûeni était debout, le regard penché sur une piédestal en pierre. Dessus se trouvaient une carte de la ville, déroulée là par Aymîrin, un de ses lieutenants.

– Les barricades de la légion sont en train de tomber une par une, Chasim, rapportait l’homme. Dans peu de temps, la foule aura le contrôle de la Grand-Rue. Et de là (il déplaça son doigt sur le plan) les portes de la forteresse.

Chînir ne répondit pas tout de suite, perdu dans ses réflexions.

– C’est presque trop facile, finit-il par dire. Les impériaux ne font que nous retarder, mais ils n’opposent pas de réelle résistance.

– Vous soupçonnez un piège ? intervint Taric.

– Peut-être. Ou peut-être avons nous tout simplement surestimé leur capacité à se battre ? Mais je pense à autre chose…

Le chef nomade marqua une pause, observant Taric avec un regard appuyé. Faisait-il allusion à Djashim ? Le jeune général était devenu de fait l’ennemi de Chînir, malgré son allégeance à la résistance de Dafashûn. Que pouvait-il faire d’autre face aux événements qui se déroulaient à présent ? Lui était-il possible d’éviter le bain de sang ? Taric voyait difficilement comment. Il était le plus haut gradé de l’armée impériale à Samar, et sa mission lui imposait de conserver ce rôle à tout prix. Il ne pouvait donc pas laisser les rebelles Sorûeni prendre le contrôle de la ville. Mais serait-il assez fort pour mener un combat de front contre les manifestants ? Autant de questions auxquelles Taric n’avait aucune réponse.

Devant le silence de l’ex-mage, Chînir reprit.

– La stratégie la moins couteuse pour les impériaux est de se barricader dans la forteresse, et de se préparer à un siège. Et au vu de leurs actions, c’est très clairement ce qu’ils s’apprêtent à faire.

– Un siège ? Taric ne cacha pas sa surprise. Mais même avec des vivres, ils ne pourront pas tenir indéfiniment. C’est juste une perte de temps.

– Pas si vous voyez à plus long terme, maître Taric. L’armée impériale n’a pas besoin de tenir le siège très longtemps. Ils n’ont qu’à attendre que la population se lasse. Et n’oubliez pas que tout le ravitaillement de Samar passe par la marine impériale. Si l’empire impose un blocus naval, ce sont les assiégeants qui se retrouveront pris au piège.

– Sans oublier, renchérit Aymîrin, qu’une foule de manifestants est loin d’être une armée organisée. Elle n’a pas la logistique ni l’organisation pour se lancer dans une opération aussi complexe qu’un siège.

– Nous pouvons les aider sur ce point, Aymîrin, dit Chînir. La résistance Sorûeni possède ces compétences, et nous allons en faire profiter les manifestants. Fais en sorte de prendre contact avec les meneurs du mouvement. Explique leur la situation, et dit leur que nous sommes prêts à leur apporter conseils, matériel et hommes pour leur prêter main forte.

– Oui Chasim, dit le lieutenant, avant de repartir, laissant Taric seul avec Chînir.

– Vous aviez donc prévu ce soulèvement, malgré vos assurances du contraire ? demanda l’ex-mage.

– C’était une éventualité, maître, et j’aime me préparer à tout. Cela fait plusieurs années que nous luttons contre l’empire, et nous connaissons leurs façon d’agir. C’est bien ce qui m’inquiète d’ailleurs.

– Que voulez-vous dire ?

– Je crains que si nous poussons l’empire dans ses derniers retranchements, l’empereur fasse appel à son arme céleste. Et c’en serait fini de tout nos espoirs. Nous devons tout faire pour empêcher cela.

Taric réalisa alors le danger dans lequel ils se trouvaient tous. Il ignorait comment fonctionnait cette arme, mais doutait que même Djashim puisse empêcher l’empereur de l’utiliser.

– Pensez-vous pouvoir vous emparer de la forteresse avant cela ?

– Là maître Taric, est toute la question. Un siège est toujours extrêmement couteux en vies humaines, d’un coté comme de l’autre. Si nous lançons un assaut contre la forteresse, nous devons être certains de la victoire. Une défaite ici signifierait sans aucun doute la fin de notre mouvement de résistance.

Le sous entendu du chef nomade était très clair.

– Djashim ne pourra pas vous ouvrir les portes, Chînir. Ce n’est pas sa mission, et il n’abandonnera pas son rôle, même pour vous.

– Pourtant, votre agent représente notre meilleur, pour ne pas dire notre seul espoir de porter un coup majeur à l’empire. Si nous réussissons ici, la résistance Sorûeni sera ravivée à travers tout le pays. Ce sera la première fois depuis plus quatre ans qu’Oeklos est vaincu. Pouvez-vous vraiment laisser passer une telle opportunité, pour une mission dont vous ne savez pas plus que moi ?

– Djashim est notre agent le plus haut placé dans l’empire. Nous ne pouvons pas prendre le risque de le révéler. Si vous échouez, nous perdons des années de travail.

– Cela reste votre décision, et celle de vos supérieurs bien sûr. Mais il est parfois nécessaire de prendre des risques pour obtenir la victoire. Dans tous les cas nous allons devoir procéder sous peu au siège de la forteresse. La résistance Sorûeni n’a pas le droit d’abandonner Samar. Que vous nous aidiez ou non, une bataille aura lieu.

– Je…

Taric, inspirant une volute de fumée, se mit à tousser violemment. Il essaya de parler, mais il n’arrivait plus à reprendre sa respiration. Il observa sa main et vit qu’elle était couverte de sang. Le poison… Non ce n’était pas le moment. L’obscurité l’envahit alors qu’il tombait à terre.

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Destin (4)

Emmitouflés dans leurs pelisses, les visages cachés par de lourds capuchons en fourrures et des écharpes en laines, les voyageurs ressemblaient plus à des ours qu’à des êtres humains. Pourtant, après toutes ces semaines passées avec eux, Imela arrivait à les reconnaître rien qu’à leur façon de bouger.

Aridel était assis à coté d’elle dans le traineau de tête, très attentif au moindre aboiement et gémissement des chiens qui les avaient menés jusque là. En seulement une semaine de voyage dans la glace avec ces bêtes de trait hors-norme, l’ex-mercenaire était devenu un spécialiste de la race canine.

Imela avait encore du mal à réaliser la chance qu’ils avaient eu. Les Nains de Lyakoüt avaient été extrêmement généreux, comme s’ils devaient quelque chose aux voyageurs. Pourtant, c’était presque par hasard qu’elle avait gardé sur elle les lettres de Sashüm. Quelles étaient les chances pour que le Nain décédé vienne justement du village où ils étaient arrivés ? La probabilité était infinitésimale, et pourtant c’est ce qui s’était produit. C’était comme si une force supérieure voulait qu’elle réussisse. La jeune capitaine avait l’impression de ne plus être réellement maîtresse de son destin. La vision que lui avait procuré la Pierre des Rêves ne faisait que renforcer ce sentiment.

Depuis qu’elle avait découvert la tablette qui l’avait mené en Omirelhen, puis ici, c’était comme si elle était guidée vers un endroit et un moment bien précis. Elle n’arrivait plus vraiment à distinguer ce qui venait d’elle et ce qui lui était insufflé par cette force extérieure. Et que penser du Nain Sachël, sans qui ils n’auraient jamais pu quitter la cité sous la montagne ? Est-ce que son revirement avait été inspiré par la même force que celle qui dirigeait Imela ? Peut-être était-ce Erû lui-même qui manipulait leurs vies suivant ses desseins ? Comment savoir ? Imela ne considérait pas comme une personne très croyante, mais les derniers événements avaient ébranlé certaines de ses convictions. Elle avançait à présent avec une foi indéfectible en sa mission. Le chemin glacial qu’ils parcouraient à présent n’était, elle le savait, qu’une étape pour atteindre leur objectif.

L’espoir d’Imela était aussi solide que les montagnes qu’ils avaient quitté. La tablette, l’orbe, Dalhin, représentaient la seule voie à suivre pour sauver le monde de l’obscurité. C’était la lueur dans les ténèbres, la lanterne au bout du tunnel. Imela ne pouvait pas se permettre le moindre doute là dessus. Elle avait entraîné avec elle ses compagnons, les faisant suivre cette quête. Ils étaient a présent au confins du monde, là où ils ne pouvaient plus compter que sur eux-même pour leur survie.

Il s’agissait pour eux d’une question de vie ou de mort. Le froid n’épargnait personne, si loin au Nord. Même avant l’arrivée de l’Hiver sans Fin, les contrées où ils se trouvaient à présent étaient réputées pour leur climat impitoyable. L’obscurité n’avait bien entendu rien fait pour arranger les choses. Malgré les vêtements chauds que leur avaient fourni les nains, deux des hommes d’Imela souffraient d’engelures, et il était fort probable que le plus âgé d’entre eux y laisserait des doigts. Et c’était sans parler de l’état de santé du jeune Orin, qui devenait de plus en plus inquiétant, pris par la fièvre et la toux.

Heureusement pour les voyageurs, le pays était très boisé, une taïga recouverte de neige, et en creusant un peu, ils arrivaient toujours à trouver assez de bois pour allumer un feu, qui les maintenait au chaud la nuit. Ils dormaient sous des tentes de peaux qui suffisaient à peine à contenir la morsure du vent glacial. Ils parlaient très peu entre eux, conservant leur énergie pour la marche, et leurs repas de graisse et de lard séchés duraient très peu de temps. C’était un régime alimentaire très restreint, et Imela craignait de bientôt voir apparaître les signes du scorbut. Elle savait que les plus faibles d’entre eux ne survivraient pas à ce périple, et seule sa foi venait contrebalancer la tristesse qu’elle ressentait.

Elle se tourna vers Aridel. Son amant était toujours concentré sur les chiens, mais son regard était résigné. Il était visible qu’il ne partageait pas les convictions d’Imela. Pourtant son rôle était primordial, elle le savait. Il n’y avait pour elle aucune ambigüité. C’était lui qui avait été choisi pour franchir les portes de Dalhin.

Heureusement Imela avait trouvé une alliée inattendue en la personne de Shari. La Sûsenbi semblait prendre la vision de la capitaine très au sérieux. Malgré ses propres difficultés, l’ex-ambassadrice semblait être celle qui partageait le plus la foi d’Imela…

Un cri vint se mêler au bruit du vent. Immédiatement, Aridel arrêta la traineau, l’oreille aux aguets. Imela sauta à terre, se dirigeant vers l’arrière du petit cortège.

– Qu’est ce qui se passe ? demanda-t’elle

– C’est Orin, capitaine, répondit laconiquement l’un de ses hommes.

Le jeune homme voyageait dans le même traîneau que Shari, en queue de cortège, et Imela se dirigea vers eux. Elle constata avec inquiétude qu’Orin était allongé par terre, dans la neige, Shari à ses cotés. Imela se mit à courir.

– Il est brûlant ! cria Shari lorsque la capitaine fut à portée de voix. Je…

Elle n’eut pas le temps de finir sa phrase. Orin se mit soudain à convulser, son corps se tordant dans tous les sens. Les deux femmes tentèrent en vain de le retenir mais ses mouvements étaient trop violents. Ils s’arrêtèrent tout aussi brutalement qu’ils avaient commencé. Imela vit alors une marque sur son cou à nu… C’était la trace de petites dents. Il avait dû être mordu par les vers lorsqu’ils avaient traversé la montagne. Elle plaça deux doigts sur la cicatrice et constata avec horreur qu’il n’y avait aucun pouls.

Il n’y avait plus rien à faire. Imela croisa le regard de Shari, les yeux embués par les larmes. L’ex ambassadrice prit le corps inerte dans ses bras et resta un long moment sans rien dire, sanglotant doucement.

Imela se releva.

– Il faut que nous continuions, Shari, dit-elle. Nous honorerons la mémoire d’Orin ce soir, mais nous ne pouvons pas rester ici. Nous sommes trop exposés.

Shari ne dit rien, son expression se transformant en colère. Elle se leva, Orin dans les bras, et posa le corps sur le traineau avant de prendre les rênes.

– Allons-y… Seule votre mission compte, dit-elle.

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