Le Voyage de Taric

Taric se renversa sur le dos de sa chaise et s’empara de sa chope pour en siroter le contenu. Il avait fait honneur à l’excellent repas qu’avait préparé le cuisinier du bord et il se sentait bien. Le tangage et le roulis, loin de le rendre malade, le faisaient sombrer dans un assoupissement presque euphorique. Seules les paroles du capitaine Amfas le maintenaient éveillé.

— La dernière fois que nous avons longé ces côtes, racontait-il, nous avons cru que notre dernière heure était venue. Tous les pirates de l’Océan Intérieur savent bien que les navires marchands en provenance de Dafashûn sont obligés de longer la côte de Tirgaûn. Il y a de nombreuses criques et anses, ici, et les flibustiers aiment à s’y cacher, préparant leur embuscade.

— Mais êtes accompagnés de navires de guerre de la marine Dûeni, non ? demanda l’assistant de Taric, un jeune mage du nom de Kibrin.

— Ah, vous êtes bien naïf, mon jeune ami, répondit-il, apparemment ravi de l’interruption. Il est en fait assez rare que nous voyagions comme aujourd’hui dans un convoi protégé. Le budget de la flotte Dûeni n’est plus ce qu’il a été. Nous devons, dans la plupart des cas, compter uniquement sur nous-même pour nous défendre. Mais notre armement est faible, et notre meilleure chance est bien souvent de ne pas nous faire repérer. Mais ce n’est pas toujours facile, et c’est ce que nous avons découvert à nos dépens lors de notre dernière traversée.

— Que s’est-il passé ? demanda Kibrin.

— Alors que nous passions le 20ème méridien, nous avons vu apparaître le drapeau noir marqué d’un trident du tristement célèbre Sarlan. C’était le Lansûrd, l’un des plus puissants navires pirates au monde. Nous n’avions aucune chance, avec nos faibles canons de dix livres contre les monstruosités qui équipent ce navire. Lorsqu’il a commencé à tirer, éclaboussant notre pont, j’ai presque failli me rendre. Mais Erû était avec nous ce jour là ! Nous avons aperçu un banc de brouillard à moins d’une demi-lieue, et nous avons pu nous y réfugier avant que le Lansûrd nous rattrape.

— Ce Sarlan, est-il aussi terrible qu’on le dit ? interrogea alors Taric.

Il avait beau être un Takablûnen, un mage spécialisé dans le monde du vivant et les créatures qui le peuplaient, Taric avait toujours été fasciné par la vie d’aventure que menaient les pirates qui sillonnaient les océans d’Erûsarden. Tout cela lui paraissait si exaltant et simplement… différent de sa routine quotidienne. C’était d’ailleurs en partie pour échapper à cette routine qu’il avait entrepris le voyage qu’il venait de commencer. Il se rendait dans les royaumes barbares du continent d’Erûsard pour cataloguer et inventorier les formes de vie qui y avait élu domicile. C’était son aventure, mais elle était loin d’égaler l’idée qu’il se faisait de la vie de pirate.

— Sarlan est pire que tout ce que vous pouvez imaginer, dit le capitaine. Cela fait dix ans maintenant qu’il écume les mers, et la flotte Dûeni n’a toujours pas réussi à capturer le Lansûrd. On raconte que ses cales regorgent d’un trésor si grand que Sarlan pourrait acheter une ville entière, s’il voulait. Mais il préfère continuer sa vie de pirate, car c’est le seul moyen pour lui de satisfaire sa cruauté, et…

Une cloche retentit à l’extérieur de la cabine. Le capitaine s’interrompit et, se levant d’un bond, se précipita à l’extérieur. Taric, piqué par la curiosité, l’imita. Une sorte de commotion régnait sur le pont. Taric s’approcha du capitaine qui, sans quitter la longue vue dont il s’était emparé, répondit à sa question silencieuse.

— Nous parlions du Lansûrd, maître Taric, et bien le voici. Mais il semblerait que cette fois il s’en soit pris à plus fort que lui. Il a engagé le Gardien de L’Océan, notre frégate d’escorte.

Taric sentit une pointe d’excitation s’emparer de lui. Une bataille navale avec un pirate ? Il fallait absolument qu’il voie ça. Il ne ressentait même pas de peur, juste une curiosité dévorante.

— Est-ce que… commença-t’il.

— Très étrange de la part de Sarlan, coupa le capitaine. D’habitude il préfère les proies faciles. Peut-être est-il tombé dans un piège dont nous étions l’appât ? Dans tous les cas je crois que nous allons enfin être débarassés de ce fléau. Le Gardien de L’Océan est en train de le tailler en pièce. Il ne verra pas le soleil se lever demain, foi d’Amfas.

Le capitaine tendit alors sa longue-vue à Taric qui s’en empara sans attendre. Au loin, il aperçut les canons du Gardien de L’Océan qui faisaient feu sur le navire pirate. Ce dernier était visiblement très mal en point. Ses mâts étaient tombés, et il semblait gîter par tribord. Il était difficile d’en être certain avec la fumée qui entourait le combat, obscurcissant la lumière du soleil couchant. Il n’y avait cependant pas de doute : le Gardien de L’Océan avait déjà gagné.

Taric réalisa alors que la vie de pirate, pour aussi exaltante qu’elle fût, devait pratiquement toujours se terminer de cette manière, même pour les meilleurs d’entre eux. Il mesura alors sa chance de ne pas avoir eu à faire le choix de mener une telle existence. Il savait, qu’après son voyage, il pourrait retourner à son foyer dans le Royaume des Mages, et cela avait quelque chose de rassurant. Il était cependant bien loin de se douter qu’une autre aventure bien plus sombre l’attendait.

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Vent (2)

La manœuvre d’encerclement voulue par l’amiral Omasen avait fonctionné. Mais le plus dur restait à faire. Les navires d’Oeklos étaient isolés et cernés, mais ils ne se rendraient pas sans résistance. Et c’était là que le courage de chacun allait compter.

Les canons crachaient leurs boulets sans s’arrêter, d’un côté comme de l’autre. Le sifflement des projectiles était devenu presque continu, les pertes qu’ils infligeaient terribles. Pas assez, cependant, pour faire reculer le capitaine Losoram, dont Sûnir admirait le calme et la détermination. Le capitaine agissait avec l’expérience que seules des années de combat naval pouvaient donner à un homme.

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« La barre à droite toute ! » ordonna-t’il au navigateur. « Nous allons éperonner ce navire qui nous nargue ! Préparez les grappins ! » lança le capitaine à ses lieutenants présents sur le pont.

Éperonner le navire ? C’était un stratagème audacieux et risqué, pensa Sûnir. Mais la marine d’Omirelhen en avait fait sa spécialité, et les inexpérimentés marins de Fisimhen, ne s’y attendraient clairement pas.

Le flanc du bâtiment ennemi se rapprochait peu à peu de la proue de l’Odyssée. Sûnir pouvait distinguer les traits des matelots de Fisimhen, visiblement horrifiés par ce qui arrivait sur eux.

« Préparez-vous pour le choc ! » ordonna le capitaine Losoram.

Sûnir s’agrippa au bastingage, prêt à tout. Au moment de l’impact, il sentit le bois vibrer sous ses mains et ses pieds, et dût appliquer toute sa force pour ne pas tomber.

« Lancez les grappins ! » cria le capitaine, l’épée à la main.

Instantanément, les lourdes griffes de métal, tirant derrière elles une corde furent jetée par dessus bord, sur le pont du navire ennemi, qui se trouvait à moins de dix toises. Elles accrochèrent le bois tendre du pont et s’y fichèrent, reliant les deux bâtiments par une passerelle de corde.

« A l’abordage ! » hurla le capitaine Losoram, utilisant l’un des grappins pour aller sur le navire de Fisimhen.

« Sus à l’ennemi ! » cria Sûnir, suivant le capitaine dans la bataille.

Le jeune prince se retrouva alors au milieu d’ennemis bien décidés à le mettre en pièce. Il maîtrisait cependant plus que correctement le maniement de l’épée, contrairement à ses assaillants, et le premier qui se jeta sur lui se vit en un geste rapide raccourci d’une tête.

Ls autres hommes marquèrent une pause, laissant à Sûnir le temps d’attaquer le plus proche et de l’embrocher avant que ce dernier n’ait pu réagir.

Grisé par ces deux victoires, Sûnir se sentit pris d’une espèce de rage meurtrière, et attaqua sans regard pour sa propre vie. Il fut bientôt rejoint par de courageux matelots d’Omirelhen, qui étaient prêts à suivre leur prince jusqu’à la mort.

Sûnir tranchait et découpait, sans remord ni arrière pensée. Il ne comptait plus le nombre de membres découpés ou d’hommes qu’il avait mis à terre. Sa lame était rouge du sang de ses ennemis, et le goût métallique qu’il avait dans la bouche lui disait que son visage devait en être aussi couvert.

Il avait eu vaguement conscience que l’ennemi avait lancé une contre-attaque, abordant le pont de l’Odyssée, mais celle-ci semblait avoir été repoussée, et pour Sûnir, tout se déroulait ici et maintenant.

Son épée voletait, emportant avec elle chair et os. Il menait l’assaut, ses matelots le suivant, sur tous les ponts du navire, n’épargnant personne, pris par la fureur de vaincre.

Aussi lorsqu’il vit un homme s’agenouiller devant lui en signe de soumission faillit-il le tuer. Une petite voix s’éleva cependant en lui, et retint son bras au dernier moment. L’homme semblait être un officier de Fisimhen et lui tendait son épée.

– Epargnez ma vie, disait-il. Je me rends. Considérez ce navire comme vôtre.

– Qui êtes vous ? demanda Sûnir.

– Mon nom est Khenoek, baron de Minokhoea. Je suis le capitaine de ce navire, le « Triomphe du Serpent ». Et je vous en remets le commandement, si vous épargnez ma vie et celle de mes hommes.

Sûnir rengaina alors son épée, et s’emparant de celle que lui remettait Khenoek la leva en l’air. Il cria alors d’un ton victorieux :

« Omirelhen nite ! »

Ce cri fut repris par ses hommes, retentissant dans tout le navire. Rabaissant l’épée, Sûnir prit une grande inspiration, suivit d’un soupir explosif. Ils avaient vaincu !

***

Les autres navires de la flotte d’Omirelhen s’étaient également bien battus. La résistance des bâtiments d’Oeklos avait cependant été féroce, et de nombreuses pertes étaient à déplorer. Dix navires d’Omirelhen avaient sombré corps et bien, et sept autres étaient quasiment hors d’usage, nécessitant d’intenses réparations avant de pouvoir repartir.

Les navires de Fisimhen avaient été bien plus gravement touchés : vingt-cinq étaient au fond de l’océan, et sur les quinze restants, seuls cinq étaient capable de continuer leur route. Plus de 15 000 hommes avaient perdu la vie dans ce qui allait désormais être connu sous le nom de « bataille de la mer d’Omea », mais Omirelhen était sorti victorieux, premier revers pour le puissant baron Oeklos.

C’était en tout cas le rapport qui avait été remis à Sûnir alors qu’il posait le pied sur le pont de l’Odyssée, encore couvert du sang de ses ennemis.

Le jeune prince s’apprêtait à rejoindre la salle de guerre lorsqu’il vit une silhouette qui lui sembla familière, agenouillée devant le corps d’un enfant. Le jeune prince se précipita alors vers Shari, car c’était bien elle qu’il avait reconnu. La jeune femme pleurait doucement. Elle était couverte de sang, et Sûnir se prit à craindre le pire. Il cria :

– Shari !

L’ambassadrice de Sûsenbal releva la tête, et son regard reflétait une infinie tristesse. Elle n’avait cependant pas l’air blessé, et le sang qui couvrait ses vêtements n’était clairement pas le sien. Entre deux sanglots, elle parvint à dire.

– Sûnir… C’est… horrible…

Comprenant la détresse de la jeune femme, le prince la prit dans ses bras, la laissant pleurer silencieusement sur son épaule. Ils restèrent ainsi pendant une éternité, deux amants enlacés au milieu du pont de l’Odyssée, rougi à la fois par le sang du combat qui venait de se dérouler et les dernières lueurs du soleil couchant.

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Voiles (6)

La salle de guerre de l’Odyssée était située à l’arrière du navire, juste au dessus du gouvernail. C’était là que se regroupait l’état-major de la flotte d’Omirelhen, et Sûnir y avait passé le plus clair de la traversée. Une grande table sur laquelle était posée une carte de la zone de combat remplissait la pièce. Sur cette carte étaient posées de petites pièces de bois de différentes couleurs, représentant les forces en présence. Omasen et ses aides de camps (que l’on nommait parfois vice-amiraux) étaient en train de commenter avec animation la carte. Sûnir les interrompit dès son arrivée :

– Quelle est la situation, amiral ?

– D’après les signaux des vaisseaux de tête, nous sommes certains que les navires ennemis ont déjà formé leur ligne de bataille. Ils sont prêts à nous recevoir, mais nous avons l’avantage du vent, qui nous permet de manœuvrer à notre guise. La question est : comment allons-nous engager l’ennemi ?

– Avons-nous une estimation plus précise des forces en présence ?

– Nous avons pu dénombrer une quarantaine de navires dont la plupart semblent légèrement plus petits que les nôtres. Ceci nous donnerait théoriquement l’avantage numérique avec nos cinquante vaisseaux. Nous devons cependant nous méfier car nombre de nos bâtiments, une vingtaine au moins, ne sont guère plus que des transports à la capacité offensive limitée.

– Et que préconisez-vous, Lionel ?

– Pour moi, répondit l’amiral, nous devons pousser notre avantage au maximum. Si nous formons une ligne de bataille, nous risquons de subir de lourdes pertes, même en cas de victoire. Il me parait plus sensé d’adopter une formation en triangle, la pointe dirigée vers l’ennemi. Les bords du triangle seraient formés de nos navires les mieux équipés, comme l’Odyssée. Au centre, les transports de troupe seraient ainsi protégés du feux ennemi. Il nous suffirait alors de foncer vers l’ennemi en profitant du vent favorable pour briser sa ligne et semer la panique dans ses rangs, avec, normalement, des pertes minimes de notre côté. Nous pourrons alors l’encercler et le détruire.

Le prince réfléchit un moment en regardant la carte avant de répondre à son amiral.

– Un plan audacieux, amiral, mais je vais m’en remettre à vos années d’expérience de la flotte. Vous avez mon approbation pour le mettre en œuvre. Quant à moi, ma place est la haut.

Omasen regarda le prince avec surprise.

– Sur le pont supérieur ? Vous n’y pensez pas, altesse ! L’Odyssée risque de rapidement se retrouver sous le feu ennemi et vous seriez en danger, protesta l’amiral.

– Quel piètre général je ferais si je ne partageais pas le risque que prennent mes hommes. Cette décision n’est pas ouverte à discussion, amiral. Donnez les ordres aux navires de se mettre en formation, l’Odyssée en tête, et je mènerai Omirelhen au combat !

Ne laissant pas à son amiral le temps de répliquer, le prince Sûnir quitta la salle de guerre et remonta sur le pont supérieur.

***

Il n’y avait à présent plus aucun navire devant l’Odyssée, plus rien entre le bâtiment et la forme sombre des vaisseaux d’Oeklos qui se rapprochait dangereusement. Toute la flotte d’Omirelhen se trouvait derrière son vaisseau amiral, formant, comme l’avait voulu Lionel Omasen, un triangle aux bords mortels.

Le drapeau de la sirène flottait dans le vent, réchauffant comme il ne l’avait jamais fait le cœur de Sûnir. Le capitaine Losoram se tenait aux côtés du prince, observant l’ennemi à l’aide de sa longue vue.

– Nous devrions être à portée d’ici une dizaine de minutes, altesse, informa l’officier.

– Parfait, je vais m’adresser à vos hommes, si vous le permettez, capitaine.

– Je vous en prie, altesse.

Le prince se rapprocha alors du bord de la dunette, et, du haut de cette position privilégiée se mit à crier.

– Omirelins ! Je sais déjà qu’il n’y a parmi vous aucun lâche que la peur empêchera de faire son devoir. Aujourd’hui nous affrontons un ennemi comme nous n’en avons jamais connu. Un être dont la magie a conquis le cœur des Sorcami et le royaume de Fisimhen. Mais dans sa soif de pouvoir, le baron Oeklos a oublié une chose : la flotte d’Omirelhen !

Une série de vivats et d’applaudissement se fit entendre. Lorsqu’ils se furent calmés, le prince reprit.

– Jamais Omirelhen n’a connu la défaite en mer, et ce n’est pas aujourd’hui que nous allons commencer. Grâce à Erû, nous vaincrons encore une fois, et nous montrerons à Oeklos que jamais les mers de Sorcasard ne lui appartiendront. Qui est avec moi ?

Les vivats retentirent de nouveau, encore plus fort. Le prince enfila alors son casque doré orné du symbole de la sirène et sorti son épée de son fourreau, la levant vers le ciel. Il cria, dans un geste de défi :

– Sus à l’ennemi !

Ce cri sembla repris par tout l’équipage, et même le capitaine Losoram, qui avait également tiré son épée au clair, le proféra.

Les navires d’Oeklos étaient à présent parfaitement visibles, et on distinguait même leurs équipages s’affairant sur le pont. Alors que Sûnir observait ces bâtiments au pavillon noir orné d’un serpent, il vit le flanc du navire le plus proche, tourné en direction de l’avant de l’Odyssée, s’illuminer.

Quelqu’un cria : « Couchez-vous ! »

Tous s’exécutèrent, et à peine Sûnir eût-il atteint le sol qu’il entendit le violent sifflement de projectiles passant au dessus de lui. Certains vinrent s’encastrer dans le pont en une explosion de copeaux de bois, d’autres atteignirent les hommes les moins rapides, les fauchant au passage.

Le tout s’était déroulé en une fraction de seconde. Sûnir et le capitaine se relevèrent rapidement, constatant les dégâts. De nombreux cordages avaient été arrachés et le pont était abîmé, mais les mâts étaient intacts, et les pertes semblaient minimes.

L’Odyssée continuait à se rapprocher des navires ennemis, et arrivé à une centaines de toise du plus proche vaisseau, le capitaine ordonna :

– Paré à tirer !

Instantanément, les artilleurs se mirent à charger leurs canons de lourds boulets. Une fois prêt, le capitaine ordonna, relayé par ses lieutenants.

– Visez !

Les canons pointèrent tous en direction des navires ennemis les plus proches. Tous semblaient frémir, attendant le dernier ordre du capitaine :

– Feu !

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Ce fut comme si Erû lui-même avait décidé que le tonnerre devait frapper. Tous les canons s’illuminèrent d’un seul tenant, en un grondement assourdissant. L’Odyssée venait de faire preuve de sa puissance de feu, et l’épaisse fumée qui se dégagea de ses flancs était le témoin de ce terrible pouvoir.

Au loin, les premiers navires ennemis accusèrent le coup. Le plus proche avait perdu un mât et s’il s’apprêtait à riposter, il en fut pour ses frais.

Les vaisseaux d’Omirelhen situés derrière l’Odyssée avaient décidé eux aussi d’engager le combat, et leurs canons faisaient des ravages dans la ligne ennemie, qui commença à se briser, exactement comme l’avait prévu Lionel Omasen.

Bientôt, le triangle formé par la flotte d’Omirelhen se scinda en deux, débutant la manœuvre d’encerclement planifiée par l’amiral. La véritable bataille allait commencer…

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Voiles (3)

Il fallut cinq jours à Domiel et Aridel pour rejoindre Omirkin, capitale du royaume de Setirelhen. Domiel était un compagnon agréable, et son naturel jovial rendait le voyage bien plus supportable à Aridel que s’il avait été seul.

Ainsi, lorsqu’ils arrivèrent en vue des remparts d’Omirkin, l’humeur d’Aridel s’était considérablement améliorée, et il n’était pas aussi pessimiste qu’à l’habitude sur son avenir.

Omirkin avait été construite autour du fleuve que les Setirelins nommaient le Losurin, et qui était la voie d’eau la plus importante du pays. La cité, bâtie sur les ruines d’une antique ville Sorcami, avait été fondée pendant les heures de gloire de l’empire de Dûen, et il était clair que la volonté de ses architectes avait été de créer une copie de Dûenhin. Presque tous les bâtiments étaient faits de pierre blanche, et certaines colonnades étaient même faites en marbre, probablement importé d’Erûsard. La porte Est de la ville était même surmontée d’un arc de triomphe à la gloire de l’empire. Les inscriptions en avaient été effacées, probablement après que le royaume de Setirelhen eut obtenu son indépendance, mais l’influence impériale se faisait encore sentir sur Omirkin.

Contrairement à Telmar, la guerre semblait peu avoir affecté l’activité de la ville, bien au contraire. Les rues d’Omirkin étaient encombrées de passants, de chariots transportant leurs biens au marché de la ville, et de vendeurs à la sauvette essayant par tous les moyens d’écouler leurs marchandises douteuses.

Aridel et Domiel avaient du mal à circuler dans cette foule. Le contraste avec ce qu’ils avaient connu les semaines précédentes était saisissant. La vie à Omirkin continuait comme si de rien n’était. Etait-ce une démonstration de la bravoure de ses habitants, ou juste de l’inconscience ?

Aridel n’avait visité Omirkin qu’une seule fois auparavant, et Domiel ne connaissait absolument pas la ville. Ils entrèrent donc, faute de savoir où aller, dans la première auberge qu’ils trouvèrent.

L’endroit était bondé. Aridel dut jouer des coudes pour s’approcher du bar où se trouvait l’aubergiste, un homme à l’allure carrée et aux manières bourrues.

– Oui, qu’est-ce que ce sera ? demanda-t’il d’un air ennuyé.

– Mon compagnon et moi cherchons un endroit où dormir pour la nuit. Auriez-vous des chambres de libres ? demanda Aridel.

– Ouais, il m’en reste une avec deux plumards. Ce sera deux écus par nuit, payable d’avance.

Aridel déposa deux pièces sur le comptoir.Il soupesa sa bourse avant de la refermer. Le pécule que Domiel et lui avaient mis de côté commençait à s’amoindrir. Ils ne pourraient pas continuer à vivre longtemps sur leur solde de l’armée de Sortelhûn. Il allait rapidement falloir qu’ils trouvent du travail. Mais chaque chose en son temps. Les deux compagnons suivirent l’aubergiste qui les mena à leur chambre.

La pièce était petite, mais les lits avaient l’air propre, et c’était tout ce que demandait Aridel. Il y avait même une petite salle d’eau où les deux compagnons purent se laver, ainsi que leur linge. C’est donc parfaitement rafraîchis et de bonne humeur que le mercenaire et le mage redescendirent dans la salle commune, deux heures plus tard. L’endroit était toujours aussi plein, mais la plupart des clients se serraient autour d’une scène où un jeune homme exécutait des tours de passe-passe.

Aridel et Domiel s’assirent à une table non loin de la scène et commandèrent à manger. Le repas était simple : du pain, du jambon et un peu de fromage, mais tenait bien au corps, surtout arrosé de la fameuse bière d’Omirkin, réputée dans tout Sorcasard. Aridel se sentait détendu comme il ne l’avait plus été depuis longtemps, et il relégua ce soir-là ses pensées de guerre au second plan.

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Le jeune homme qui faisait la démonstration de ses talents de magicien quitta au bout d’un moment la scène. Il fut alors remplacé par un groupe de musiciens accompagnés d’une jeune fille. Les hommes se mirent à jouer un rythme entraînant tandis que la jeune fille, loin d’être vilaine à regarder, commençait une danse endiablée. Tout autour, nombre de clients s’étaient aussi mis à danser en tapant des pieds et en battant des mains. Aridel, que la bière avait rendu plus que joyeux, ne put s’empêcher de les rejoindre, et, pris dans la danse, oublia tout ce qui se trouvait autour de lui.

Ce n’est que tard dans la nuit que le mercenaire, aidé de Domiel, rejoignit sa chambre et se coucha, plongeant dans un sommeil sans rêves.

***

Le lendemain la dure réalité s’imposa de nouveau à Aridel. Le mercenaire fut en effet réveillé par le son clair et entêtant des cloches du beffroi d’Omirkin. Domiel était déjà debout, et observait à la fenêtre l’animation de la rue.

– Que se passe-t’il ? demanda Aridel en guise de salut.

– Je l’ignore, répondit le mage mais cela fait bien dix minutes que ces cloches sonnent à tout va. Tout le monde à l’air de se diriger vers le beffroi. Nous devrions peut-être y aller aussi.

– Oui, ce serait plus sage, dit Aridel. Donnez-moi juste un instant.

Dix minutes plus tard, les deux compagnons étaient dans la rue. Les cloches continuaient à sonner, et, se guidant à leur son, le mercenaire et le mage se dirigèrent vers le beffroi. Une foule immense était déjà rassemblée sur la place entourant la haute tour. Devant cette dernière se tenait un héraut, qui semblait attendre pour lire son message. Après dix minutes supplémentaires, les cloches se turent soudainement, et le héraut se mit à énoncer d’une voix claire.

– Oyez, oyez, citoyens d’Omirkin ! Par ordre de sa majesté, le roi Bleatel, huitième du nom, le royaume de Setirelhen est entré en guerre avec le royaume de Sortelhûn, tombé aux mains du baron Oeklos de Fisimhen.

Une clameur parcourut la foule, mais le héraut continua, imperturbable.

– Les vaillantes troupes des marquis de Thûliaer, d’Omerif et d’Idershel ont déjà pénétré en Sortelhûn, et, s’il plait à Erû, elles arrêteront l’avance du baron Oeklos, le repoussant jusqu’à l’Ikrin. Cependant dans le cas improbable où nos soldats viendraient à être vaincus, il appartient au roi d’assurer la protection de la marche de Setirelhen, privée de ses défenseurs. Sa majesté appelle donc tout homme sachant se battre à prendre les armes. Les volontaires devront se rendre au palais royal où leur seront remis armes et équipement. Ils devront ensuite rejoindre la marche selon les ordres qui leur auront été donnés. Le roi compte sur ses courageux sujets pour défendre Setirelhen. Il espère que vous serez nombreux à répondre à son appel.

Le héraut se tut, et sa voix fut remplacée par le brouhaha d’innombrables conversations. Aridel, quant à lui, ne dit pas un mot. Il regarda juste Domiel, et l’expression du mage lui confirma qu’il était arrivé à la même conclusion que lui. Ils partiraient pour la marche de Setirelhen. Silencieusement, tous deux se dirigèrent vers le palais royal de Setirelhen, prêts à repartir à la guerre.

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Rêves

Ce petit texte constitue à la fois l’épilogue des Mémoires d’Erûsarden et le prologue des Gardiens d’Erûsarden… Bonne lecture et bonnes fêtes.

Son esprit s’éveilla lentement, encore perdu dans les brumes des souvenirs qu’il venait de revivre. Il avait l’impression de fonctionner au ralenti, comme si le temps s’était étiré sous l’effet d’une singularité. Cette sensation mit un moment à se dissiper alors qu’il prenait conscience de l’instant présent. Il fut alors saisi par une vision qui, malgré toutes ces années, n’avait rien perdu de sa beauté.

Au dessous de lui s’étendait majestueusement un globe bleu marbré de vert et blanc. Les rayons du soleil apparaissant à l’horizon faisaient flamboyer son atmosphère d’un éclat rougeoyant. Erûsarden, le monde qu’il s’était juré de protéger. Sa vision était un spectacle envoutant. Le pôle nord était parcouru d’une lumière bleu-vert : une aurore boréale, causée par la rencontre des vents solaires avec l’atmosphère de la planète. Plus au sud, on distinguait les formes brun-vert des îles d’Oritebal et de Ginûbal, et plus bas encore, les trois continents d’Erûsarden : Erûsard, Lanerbal et Sorcasard, là où l’histoire de son peuple avait commencé, plus de quatre mille ans auparavant.

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C’était sur ces terres que s’étaient déroulés tous les évènements qu’il venait de revivre. Il était encore imprégné des émotions de ces hommes et femmes qui avaient parcouru Erûsarden, sans connaître le sort qui leur était réservé. Tant d’espoir, souvent déçu, tant de souffrances, et pourquoi ? Il était difficile de justifier toutes ces morts si réelles par une vision abstraite de l’avenir, surtout après avoir partagé les souvenirs de ceux qui les avaient vécues…

C’était pourtant ce qu’il devait continuer à faire. C’était sa mission, et il savait que le plus dur restait à venir. La renaissance était proche, et comme toute création, elle se déroulerait dans la douleur.

Un mouvement attira son attention. C’était un des satellites du Grand Ver qui venait de se repositionner, indépendamment de sa volonté. Cela ne pouvait signifier qu’une chose : Oeklos, tel qu’il se faisait appeler à présent, en avait enfin pris le contrôle. Tout se déroulait donc comme prévu : tous les événements, débutés quinze cents ans auparavant, abordaient la dernière phase de la spirale de convergence.

Le satellite, concentrant la lumière du soleil, se mit à luire faiblement, puis de plus en plus fort, se transformant petit à petit en l’un des objets les plus brillant du ciel, éclipsant même l’éclat de la Lune.

Tout d’un coup un rayon jaillit du satellite, se dirigeant vers le coeur du continent de Sorcasard, plongé dans l’obscurité.

La Guerre avait commencé…

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