Douleur (3)

Le sergent Norim entra sans avertissement dans le bureau de Djashim. Il se mit immédiatement au garde à vous, attendant que son supérieur prenne la parole en premier.

– Qu’y a t’il, sergent ? demanda le jeune homme, intrigué par cette interruption.

– Général, annonça Norim de sa voix la plus officielle, le lieutenant Lûcas, affecté au troisième régiment de surveillance extérieure, demande à vous voir.

– Oh ? fit Djashim, surpris. Vous ne m’aviez pas prévenu de ce rendez-vous, sergent.

– Le lieutenant est arrivé à l’improviste, général. Il prétend détenir des informations de la plus haute importance, et qui ne souffrent d’aucune attente. J’ai jugé que vous voudriez le rencontrer au plus vite.

La curiosité de Djashim était piquée au vif. L’espace d’un instant, il en oublia même les noires pensées et le sentiment de culpabilité qui le rongeaient depuis des jours. Voilà qui allait le sortir de son ordinaire. Peut-être même serait-ce un moyen d’effacer en partie le souvenir du visage de l’homme qu’il avait assassiné de sang-froid. Cette distraction était donc plus que bienvenue.

– Vous avez bien fait, Norim. Faites le entrer, ordonna le jeune général d’un ton de commandement.

Le sergent s’exécuta sans attendre, laissant le passage à un homme d’une quarantaine d’années au visage buriné et mal rasé qui se mit au garde-à-vous. Son uniforme noir était froissé, et son plastron couvert de rouille. On y distinguait à peine la tête d’aigle qui indiquait son rang de lieutenant. Djashim l’observa d’un air circonspect. Il était pour le moins inhabituel qu’un officier de la Garde Impériale se présente à son commandant d’une manière aussi négligée. Était-ce une façon d’envoyer un message à Djashim ? Le jeune homme ne doutait pas que le fait qu’un officier de son âge ait été promu général avait suscité du ressentiment parmi ses aînés. Il devait en permanence affirmer son autorité s’il voulait conserver le respect de ses hommes. Si le lieutenant n’avait pas une bonne raison à sa tenue, Djashim allait devoir prendre des mesures rapidement. Pour l’heure, il était cependant plus intéressé par les renseignements que détenait ce Lûcas que par son aspect physique.

– Repos, lieutenant, dit-il. Je vous écoute.

L’homme plaça ses mains derrière son dos, et parla d’une voix grave.

– Général, je suis de retour d’une mission de surveillance mandatée par votre prédécesseur, le général Friwinsûn. Je demande la permission d’en faire le rapport.

Djashim leva la tête.

– Allez-y lieutenant, mais commencez par me rappeler la teneur de votre mission. Le départ du général Friwinsûn a été décidé de manière hâtive, et je n’ai pas encore eu le temps de me mettre complètement à jour.

– A vos ordres, général. Etait-ce une pointe d’amusement où d’ironie que Djashim avait détecté dans le ton de Lûcas ? Nous avons été chargés, mes hommes et moi-même, de surveiller les activités suspectes autour des ports du domaine Impérial de Lanerbal. Comme vous le savez sûrement, plusieurs mouvements de résistance sont très actifs dans les zones portuaires. Nos ordres étaient donc de débusquer leurs agents, et de trouver des pistes nous permettant d’identifier leurs chefs.

Djashim sentit une vague d’inquiétude l’envahir. Bien sûr, il aurait dû se douter que Friwinsûn avait lancé des missions de renseignement contre la résistance. Et le fait que ces opérations aient été tenues secrètes jusqu’à maintenant n’était pas un bon signe. Masquant son malaise grandissant, le jeune général enjoignit à son subordonné de continuer.

Nous avons piétiné pendant plusieurs mois, reprit le lieutenant, mais la chance a fini par nous sourire. Il y a deux semaines, nous avons appris que le Ûesakia des Sorcami comptait se rendre à Oeklhin pour discuter en personne avec son altesse impériale. C’était l’opportunité rêvée pour nous d’appâter la résistance. Nous avons donc lancé des rumeurs, et nous avons attendu. Il n’a pas fallu très longtemps pour qu’un marchand itinérant nommé Taric Abelarc vienne poser des questions sur l’événement. Mes hommes à Trûpidel lui ont volontairement donné l’information qu’il désirait, et nous avons continué à le surveiller.

Djashim dut prendre sur lui pour retenir sa surprise. Il connaissait Taric, bien sûr. Le jeune homme l’avait souvent vu avec Lanea et Erûciel, lorsqu’ils s’étaient réfugiés dans les Royaumes des Nains. C’étaient avnt qu’ils décident de retourner à Oeklhin, mais Djashim savait que Taric était un membre important de la résistance. IL sentit l’angoisse s’emparer de lui.

Il y a trois jours, continuait le lieutenant Lûcas, ce Taric est arrivé à Oeklhin. Il a su se jouer de nous, et nous avons perdu sa trace dans la forteresse, mais nous sommes certains qu’il a discuté avec des agents infiltrés ici même. Nous ignorons encore le nom de ces rebelles, mais nous le saurons bientôt. Nous avons interpelé Taric, dès que nous l’avons retrouvé. Il ne nous était plus possible de prendre le risque de le laisser continuer sa criminelle mission. Nous l’avons attrapé alors qu’il repartait pour Trûpidel. Il est à présent entre nos mains, général.

Serrant ses poings sous son bureau, Djashim reprit sa respiration.

– Une bonne initiative de votre part, lieutenant, parvint-il à dire sans trahir ses émotions. Mais vous avez trahi votre jeu. La résistance est très probablement au courant de cette arrestation. Ils vont se méfier. Enfin, vous avez fait de votre mieux. Où se trouve ce traître, à présent ?

– Nous l’avons emprisonné dans le donjon, général. La remarque de Taric semblait avoir mis le lieutenant un peu mal à l’aise. Nous avons cependant besoin de votre autorisation avant de le soumettre à la question.

Djashim réfléchit un instant. Il se retrouvait face à une situation impossible. Il ne pouvait évidemment pas autoriser la torture de Taric. Même en faisant abstraction de la terrible épreuve qu’il ferait subir à un allié et ami, il était tout à fait possible que l’ex-mage finisse par parler et trahir Lanea malgré lui. Les bourreaux d’Oeklos étaient très efficaces. Cependant, il ne pouvait pas non plus ignorer ce prisonnier. Cela paraîtrait extrêmement suspect et risquait de détruire sa couverture. Que faire ? Djashim eut soudain une idée.

– C’est effectivement une affaire de la plus haute importance que vous venez de me rapporter, lieutenant, dit le jeune général. Vous avez bien fait de venir ici immédiatement. J’aimerais voir moi même ce prisonnier, avant que nous le soumettions à la question. J’ai une offre à lui faire qui pourrait nous permettre de mettre fin à la résistance une fois pour toute.

Le lieutenant eut d’abord une expression étrange, mais son visage s’éclaira.

– Je comprends, général. Je vais vous conduire jusqu’à lui.

***

Taric avait peu changé depuis la dernière fois que Djashim l’avait rencontré. Il avait toujours ce même regard jovial qui avait frappé le jeune garçon à l’époque. La seule différence à présent était l’inquiétude qui se lisait clairement sur son visage. Cette inquiétude fut cependant vite remplacée par une expression de surprise puis de soulagement lorsqu’il aperçut Djashim.

Le jeune homme referma la porte de la cellule afin de rester seul avec le prisonnier. Il parcourut la pièce des yeux, s’assurant qu’il ne restait aucun dispositif d’enregistrement à l’intérieur, puis il fit signe à Taric qu’ils pouvaient parler librement.

– Djashim ? fit l’ex-mage, ne pouvant plus se retenir. C’est bien toi ? Que fais-tu ici ? Et en uniforme de général, pas moins ?

– Je n’ai pas le temps de tout vous expliquer, Taric, mais sachez que je suis actuellement le commandant en chef de la garde impériale. C’est l’aboutissement d’un plan de Lanea. Mais je ne peux pas vraiment vous en dire plus étant donné votre situation actuelle.

Taric soupira.

– Oui je me suis mis dans un beau pétrin, je le crains, dit-il, l’air piteux.

– En effet, et quoi que vous ayez de prévu pour la venue du Ûesakia, il va vous falloir abandonner vos plans. La garde est au courant, et je vais devoir en informer Oeklos. J’ai cependant une idée pour vous faire sortir d’ici, au moins provisoirement.

L’espoir se lisait dans les yeux de Taric.

– Une idée ? Laquelle ? demanda-t’il.

– Je vais faire croire à la garde que vous avez accepté de travailler pour nous en tant qu’agent double, infiltré au sein de la résistance. Il va sûrement falloir que vous prouviez votre bonne foi auprès d’Oeklos, comme j’ai dû le faire. Je vais contacter Lanea, et voir quelle information vous pouvez transmettre sans trop de risques pour nous. Avec un peu de chance nous pourrons peut-être transformer votre malchance en opportunité. Mais je ne vous cache pas que les risques sont grands.

– Je te fais confiance Djashim. Dans tous les cas, je n’ai pas vraiment le choix.

– En effet, vos options sont assez limitées. Mais ne perdez pas espoir, je ne vous abandonnerai pas. Je vais repartir à présent, et je vais informer la garde que vous avez un jour de réflexion pour penser à la proposition que je viens de vous faire. D’ici là j’aurai sûrement contacté Lanea et je reviendrai vous voir.

– Très bien Djashim, acquiesça Taric.

Djashim lui rendit son salut, et dit avant d’ouvrir la porte.

– Courage, notre patience portera bientôt ses fruits.

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Douleur (2)

Shari sentait la fraîcheur du vent s’infiltrer au travers des mailles grossières de ses vêtements en laine. La sensation était, paradoxalement, très agréable. L’ex-ambassadrice se sentait revivre après les terribles jours qu’elle avait vécus à bord du Chayschui saychil. Elle décida tout de même après un moment de redescendre vers le pont inférieur. Il ne servirait à rien qu’elle tombe malade. Elle se sentait bien mieux que lorsqu’elle avait posé le pied pour la première fois sur le Fléau des Mers, et elle entendait rester en bonne santé. Elle avait déjà perdu assez de temps dans l’accomplissement de sa mission.

La première étape était de parler à Aridel. Shari n’en revenait toujours pas de l’avoir retrouvé ici, en pleine mer. Sa présence avait éveillée en elle de nombreux souvenirs, à la fois douloureux et plaisants. Aridel avait été le compagnon de voyage de Shari au travers de terribles épreuves, dont l’apothéose avait été la bataille de Cersamar, quatre ans auparavant. Pourtant le temps, et l’Hiver sans Fin avaient fini par les séparer. La jeune femme n’était cependant pas vraiment surprise qu’il soit retombé dans ses habitudes passées. Il y avait toujours eu en Aridel le mercenaire, porté sur l’alcool et les filles faciles.

L’ex-prince d’Omirelhen semblait cependant, poussé par la capitaine du Fléau des Mers, renouer avec une partie de ses responsabilités. Son visage était soucieux, et portait la marque de ces années difficiles, mais il était apparemment sur une pente ascendante. C’était un exploit que même Shari n’aurait pas cru possible. Lorsqu’ils s’étaient quittés, Aridel venait d’apprendre la mort du roi Leotel, son père, et avait touché le fond…

Shari ne voulait pas trop se le remémorer. Tout en descendant les escaliers, ses pensées se portèrent vers Imela. La capitaine était une femme telle que Shari n’en avait jamais vue. Une femme commandant un navire de guerre, fût-il pirate, c’était du jamais vu ! Pourtant Imela semblait respectée de tout son équipage. Shari ignorait quelle était exactement son histoire. Elle se doutait cependant qu’Imela avait dû lutter pour parvenir où elle en était. En cela, les deux femmes avaient au moins un point commun. Mais ce n’était pas le seul. Elles partageaient visiblement une certaine affection pour Aridel… Même si Imela et son lieutenant essayaient tant bien que mal de cacher leur relation, il n’avait pas été difficile pour l’œil exercé de Shari de découvrir leur « secret ».

Ce qui avait le plus surpris Shari n’était pas le fait qu’Imela et Aridel étaient amants. Ils se ressemblaient après tout sur beaucoup de points. Non, ce qui l’avait étonnée était le sentiment de jalousie incontrôlable qu’elle avait immédiatement ressenti. En diplomate accomplie, elle l’avait caché, bien sûr. Elle s’en voulait cependant d’éprouver une telle émotion. Le monde était au bord du gouffre, et elle ne pensait qu’à ses problèmes affectifs. La jeune femme devait à présent se confronter à ses sentiments refoulés, et cela n’avait rien d’agréable. Le seul point positif dans tout cela, était que ces émotions masquaient en partie les souvenirs des heures terribles de son séjour sur le Chayschui saychil.

Shari se secoua la tête. Ce n’était pas vraiment le moment de penser à tout cela. Elle avait avant toute chose une mission à accomplir et Aridel était le seul qui pouvait l’aider. La jeune femme avait abandonné l’idée de convaincre Imela de la conduire en Sorûen, mais elle pouvait peut-être faire quelque chose pour Takhini. C’est donc avait un air déterminé qu’elle frappa à la porte de son ex-compagnon de voyage.

– Entrez ! dit une voix étouffée.

Shari ouvrit la porte et pénétra dans l’étroite cabine où logeaient Aridel et Daethos. Le Sorcami, qui avait été embauché comme assistant-chirurgien du fait de sa connaissance des plantes et herbes exotiques, n’était pas là. Aridel était assis à son bureau, lisant un document à l’allure rébarbative. Il avait les traits tirés, et son regard était vide.

– Bonjour Aridel, dit Shari. Vous avez l’air fatigué. Je peux repasser à un autre moment si…

– Non, non, répondit-il. Juste de mauvais rêves qui m’ont gâché la nuit. Vous êtes toujours la bienvenue Shari.

– Merci, acquiesça simplement la jeune femme. Je suis navrée de devoir vous déranger une nouvelle fois mais il fallait absolument que je vous parle.

– Je vous écoute.

– Nous nous dirigeons donc vers Omirelhen. Je n’arrive toujours pas à croire que vous ayez accepté de retourner dans votre pays natal. Après l’échec de votre première visite, vous devez vous rendre compte des risques que vous encourrez. Si votre sœur découvre votre présence, vous…

Le visage d’Aridel se durcit.

– Mon destin est pour l’instant lié à celui de ce navire, Shari. Il n’y a pas lieu à discussion. Et sachez que je n’ai aucune intention de tenter de reprendre le trône à nouveau. Les assassins de Delia ont réussi à me trouver à Cersamar. Ma soeur à le bras long et il n’y a probablement aucun au monde qui soit réellement sûr pour moi. Paradoxalement, Omirelhen est peut-être le dernier lieu où elle s’attend à me trouver. Dans tous les cas je n’ai pas le choix. Sur le \emph{Fléau des Mers}, je ne suis qu’un officier au service d’Imela.

Shari leva les mains en signe d’assentiment, puis parla d’un ton plus doux. L’heure n’était pas à la confrontation.

– Excusez-moi, je ne cherchais pas à remettre en cause votre décision. Je suis ici pour vous demander votre aide.

– Shari je vous ai déjà dit que je ne parviendrai pas à faire changer d’avis Imela. Elle est décidée à mener à bien sa quête de Dalhin, quoiqu’il arrive. Je ne sais pas ce qui la pousse vers ce chemin, mais c’est force qui semble la dépasser. Le premier lieutenant et les autres officiers du bord ont bien essayé de la convaincre que la tablette n’était probablement qu’un chimère, mais elle n’en démord pas. A tout vous avouer, je commence à la comprendre. Si Dalhin existe vraiment, cela pourrait apporter à tous ceux qui souffrent sous le joug d’Oeklos un peu d’espoir. Je me rends compte maintenant que cette mince lueur est ce qui m’a fait quitter Cersamar, et je ne suis pas prêt à l’abandonner…

Shari se sentit un peu blessée par la soudaine passion d’Aridel quand il parlait d’Imela. Elle se contrôla cependant.

– Mais êtes vous sûr qu’Itheros est toujours entre les mains de votre sœur ? Il semble étrange qu’Oeklos ne l’ai pas fait éliminer, ou au moins transporter jusqu’à sa capitale.

– Certain ? Non. Mais les nouvelles les plus récentes que nous avons nous indiquent qu’il est en Omirelhen. Et je pense que ma sœur le garde afin de disposer d’un moyen de pression sur Oeklos. Ses alliés Sorcami risqueraient de prendre mal le fait que l’empereur aie laissé un de leur anciens compagnons aux mains d’humains… D’ailleurs si nous arrivons à nous emparer de lui, cela portera un coup à Oeklos. La résistante en vous devrait être contente.

– J’ai, ou plutôt j’avais, mes propres plans en ce qui concerne la résistance de Sûsenbal. Mais pour les mettre en œuvre j’ai besoin de l’aide de Sorûen, ce qui parait à présent hors de question, étant donné le retard que j’ai pris. Et cela m’amène au véritable but de ma visite…

Shari laissa flotter la conversation, une technique qu’elle avait appris lorsqu’elle était ambassadrice en Niûsanif pour déstabiliser son interlocuteur. Elle reprit sans toutefois laisser le temps à Aridel de reprendre la main.

Imela veut me déposer à Sûsenbal lorsque nous passerons à proximité, mais les îles orientales ne sont plus sûres pour moi. Je suis recherchée par les membres de ma propre famille soumis à Oeklos. Le mouvement de résistance que j’avais réussi à mettre en place est en péril de par ma simple existence, et il ne pourra bientôt plus me protéger efficacement. C’est une des raisons pour lesquelles nous avons besoin de l’aide des rebelles Sorûeni. Comme il est clairement hors de question de rejoindre les côtes d’Erûsard, je pense que je vais continuer avec vous jusqu’en Omirelhen.

L’étonnement se lut dans les yeux d’Aridel.

– Comment ? Mais cela vous éloigne encore plus de votre but….

– C’est peut-être le seul moyen d’offrir un sursis à la résistance Sûsenbi. S’ils survivent, ils paraviendront à contacter Sorûen d’une autre manière. J’ai cependant une faveur à vous demander, et j’espère que vous pourrez intercéder auprès du capitaine pour moi.

– Je vous écoute, dit Aridel, toujours surpris.

– J’aimerais que Takhini m’accompagne jusqu’en Omirelhen. Pourriez-vous convaincre Imela de le ramener à bord ? Il est malade et je crains pour sa vie.

– Takhini ? Il est toujours avec vous ? Et malade en plus ? Vous auriez dû m’en parler plus tôt !

Aridel semblait vraiment surpris. Pensait-il que le vieil homme avait rendu l’âme ?

– Il était toujours en vie lorsque j’ai quitté Sûsenbal. Mais nous n’avaons pas de médecin dans nos rangs et…

– Peut-être qu’Itheros pourra lui venir en aide, répondit Aridel. Je vais de ce pas en parler à Imela. Je suis certain qu’elle acceptera de vous aider. Cela ne représente pas un gros détour. Nous avons de la contrebande à écouler sur l’île de Sûsenbal, quoi qu’il arrive…

Le regard du mercenaire se fit alors grave.

Je vous demanderai cependant, si vous nous accompagnez jusqu’en Sorcasard, de rester discrète sur votre identité, celle de Takhini et la mienne. Même si je pense qu’Imela est digne de confiance, je ne tiens pas à ce que quiconque à bord connaisse mes origines, étant donné notre destination.

– Vous pouvez compter sur moi, répondit Shari avec un clin d’œil. Ca me rappellera Niûsanif.

– Merci, Shari, dit Aridel en se levant, un léger sourire aux lèvres.

Il se dirigea alors vers la porte de la cabine, et son regard croisa celui de la jeune femme. Il restèrent ainsi un moment sans mot dire, pris par des émotions contradictoires. Shari sentait son cœur battre à tout rompre. Son visage se rapprocha malgré elle de celui du mercenaire. Obéissant à une soudaine impulsion, ce dernier ouvrit alors la porte, la coupant dans son élan.

– Je vous tiendrai informé de la réponse d’Imela, dit-il en indiquant la sortie d’un ton faussement neutre. A bientôt.

La jeune femme quitta la pièce sans mot dire, parvenant difficilement à cacher sa frustration.

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Douleur (1)

Taric, assis à l’avant de son traîneau, invectivait ses chiens pour les faire avancer plus vite. Malgré les multiples couches de chaudes pelisses qui le recouvraient, l’ex-mage était saisi par le froid. Après plusieurs heures dans l’étendue glacée qu’était devenue la campagne de Dafashûn, il était difficile de résister à l’envie de trouver un abri et d’allumer un bon feu pour se réchauffer. Taric savait cependant que passer la nuit dehors pouvait être synonyme de mort. Au delà des les brigands et des pilleurs qui erraient dans ces étendues désolées, le froid avait tué plus d’un voyageur imprudent. Il avait maintes fois entendu le récit d’hommes qui, fatigués s’étaient installés au coin d’un rocher pour se reposer et ne s’étaient jamais réveillés. Au début, Taric n’avait guère prêté attention à ces histoires. Lorsque qu’il avait découvert un jour le cadavre congelé d’un homme au bord du chemin, il avait cependant revu son opinion. La nature était sans pitié pour les imprudents. C’était pour cela qu’il fallait qu’il se dépêche d’atteindre le bourg d’Ordonbrûg, où il trouverait une auberge qui pourrait l’héberger.

Taric respira bruyamment, son souffle se transformant en vapeur blanche devant ses yeux. La vie de marchand itinérant était loin d’être de tout repos. Que n’aurait-il pas donné pour redevenir le mage qu’il avait été. La vie était si simple, alors. Il n’avait aucune autre contrainte que celle d’améliorer ses connaissances du vivant en puisant dans le savoir des Anciens. Mais c’était avant Oeklos. Le monde avait changé à présent.

Taric soupira. En moins d’une journée, le soi-disant empereur avait réduit à néant toute ce qu’il avait connu. Sa famille et la plupart de ses amis avaient péri dans le cataclysme qui avait ravagé le royaume des mages. Pourtant Taric lui-même avait survécu, et il avait bien dû s’adapter aux événements. L’ex-mage s’était découvert un instinct de survie et une volonté de vivre hors du commun. Il n’était pas fier de certains des actes qu’il avait dû commettre, mais ils avaient été des maux nécessaires. Et la conséquence était que Taric s’en était mieux sorti que beaucoup de ses semblables. Son sort était préférable à celui de ses compatriotes condamnés à travailler dans les mines d’Oeklos, au Nord. C’était en effet le destin de la plupart de ceux qui avaient tenté de s’opposer à la poigne de fer de l’empereur.

Taric avait été plus malin, et il s’était réfugié dans les Royaumes des Nains pendant les rafles d’Oeklos, plus de trois ans auparavant. C’était là qu’il avait rencontré Lanea et Erûciel, et avait été convaincu par leur idée d’organiser une résistance de l’ombre, moins risquée. Profitant des quelques économies qu’il avait pu sauver du désastre, il avait alors rejoint Lanerbal avec eux, et acheté son traîneau qui lui avait permis de démarrer son commerce de pelisses, l’un des rares encore lucratif dans les contrées du Nord.

L’ex-mage sourit malgré lui en pensant à Lanea. Lorsqu’elle lui avait proposé de rejoindre le réseau de résistance qu’elle était en train de mettre en place, Taric avait d’abord hésité. Le risque était très grand, et son instinct de survie lui recommandait de fuir. Il avait fini par accepter malgré tout. Il était conscient que la beauté de la jeune femme n’avait pas été pas étrangère à cette décision. Il aurait aimé se convaincre qu’il avait agi pour une grande cause, et pour améliorer le monde. Peut-être cela avait il joué en partie, mais il se devait d’admettre que son motif principal était loin d’être aussi noble…

Taric n’avait jamais été un grand patriote, mais les paroles d’un belle femme pouvaient lui faire accepter beaucoup de choses. Il avait même réussi à se convaincre en partie du bien fondé de ses actes. Oeklos avait commis d’innommables atrocités, et il ressentirait une certaine satisfaction si les mages arrivaient un jour à se venger de lui. Et puis, il fallait bien admettre que la vie d’espion avait un aspect excitant, qui lui permettait de tromper l’ennui de ses longs voyages à travers les plaines glacées.

L’ex-mage était d’ailleurs devenu, il le savait, un rouage clé dans la résistance. Il s’acquittait de ses tâches avec dévouement, tout en essayant de garder l’esprit clair. Ce n’était pas forcément facile, surtout en présence de Lanea. Tentant d’oublier un instant le visage de la jeune femme, il repassa mentalement en revue à la mission qui lui avait été confiée. Comme d’habitude, il allait falloir qu’il se montre extrêmement prudent. Lanea semblait décidée à agir ouvertement si le Ûesakia des Sorcami posait le pied sur l’île de Lanerbal, et cela inquiétait Taric. Si les choses se passaient mal, il ne fallait pas qu’on puisse remonter jusqu’à lui. Il allait devoir protéger ses arrières et…

Des flocons de neiges vinrent chatouiller le visage engourdi par le froid de l’ex-mage. Il ne manquait plus que ça ! Comme si l’obscurité et le froid permanents n’étaient pas suffisants… Il était difficile d’imaginer que cette région avait bénéficié d’un climat presque tropical à peine quatre ans auparavant.

– Hop hop ! Avancez ! cria Taric à ses chiens, dans le vain espoir de les faire accélérer.

Quelque chose d’étrange se produisit alors. Les animaux de tête se mirent à grogner, comme s’ils avaient senti quelque chose d’anormal. Instantanément, Taric se mit sur le qui-vive. Quelques prédateurs avaient survécu à l’Hiver Sans Fin, et Taric n’avait aucune envie de se retrouver face à un ours ou un tigre. Se retournant, l’ex-mage se saisit de l’arbalète qui ne quittait jamais l’arrière de son traîneau. Il n’était pas né, l’animal qui aurait raison de Taric Abelarc.

– Lâchez cette arme ! cria alors une voix.

Surpris, Taric tourna la tête d’un coté, puis de l’autre. Des brigands ? Improbable. Ils étaient trop près d’Oeklhin. Les criminels errant autour de la capitale avaient été éliminés par la garde impériale depuis longtemps.

– J’ai dit lâchez cette arme, répéta la voix. C’est mon dernier avertissement !

Taric hésita. Il n’arrivait pas à identifier son (ou ses) assaillants. Pouvait-il espérer le(s) vaincre ? Toute chance de l’abattre était perdue s’il obéissait à son ordre. Ses options étaient limitées. Il n’était pas un guerrier, et son adresse à l’arbalète était, au mieux, médiocre. Il n’allait pas risquer sa vie bêtement. -Il posa l’arbalète sur son siège et leva les mains.

Sortis de nulle part, deux hommes surgirent de l’ombre. Ils portaient la livrée noire des légions impériales. L’homme de droite pointait un arc bandé directement sur Taric. L’autre tenait une épée à la main. Il s’approcha rapidement et vint en poser la lame sous le menton de l’ex-mage.

– Etes-vous Taric Abelarc, marchand itinérant ? demanda-t’il.

Difficile de mentir sous la menace des armes.

– Oui, c’est bien moi, acquiesça Taric.

– Alors, au nom de l’empereur et par décret du gouvernement impérial, vous êtes en état d’arrestation. Vous êtes soupçonné d’espionnage et de tentative de corruption d’agents impériaux. Veuillez nous suivre.

Taric sentit son cœur bondir. Ce qu’il avait tant redouté était arrivé. Il était pris ! Il avait échoué. En un instant, il réalisa que c’était sûrement les gardes du dock de Trûpidel, un peu moins stupides que les autres, sûrement, qui l’avaient dénoncé. Il aurait dû se montrer plus prudent avant de leur offrir à boire… Trop tard, maintenant. La mort dans l’âme, Taric se leva et laissa le légionnaire lui ligoter les mains. Il n’avait d’autre choix que d’obtempérer.

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Océan (6)

Imela observait le Chayschui saychil s’éloigner sur les flots. Le sourire de la jeune capitaine était sinistre. Elle admirait la nouvelle figure de proue du navire Sanifais. Une véritable œuvre d’art, pensa-t’elle, ironiquement. S’il y avait bien des êtres dans le monde qu’Imela détestait, c’était les marchands d’esclaves. Ceux qui considéraient les êtres humains comme de la vulgaire marchandise ne recevaient aucune clémence de sa part. Un être humain n’était la propriété de personne, et la capitaine du Fléau des Mers entendait bien le faire comprendre à tous ceux qui croiseraient son chemin.

Quand Imela avait découvert ce que l’équipage de cet infâme navire avait fait subir aux malheureux réfugiés qui s’entassaient dans ses cales, son sang n’avait fait qu’un tour. L’esclavage était déjà intolérable, mais le viol ! Imela ne voulait même pas y penser. Cela réveillait en elle des souvenirs douloureux, qu’elle avait enfoui au plus profond de son être. Cela n’avait cependant fait qu’exacerber sa colère et sa haine, et elle avait été obligée de réagir. Après avoir avait fait transférer à bord du Fléau des Mers tous les prisonniers et le butin du Chayschui saychil, elle avait ordonné à ses hommes de ligoter l’équipage du marchand d’esclave et de les ramener à bord de leur vaisseau. Elle s’était ensuite tournée vers Baythir, le capitaine de ce navire de l’enfer.

L’homme était arrivé devant elle terrifié, implorant sa pitié. Imela avait ri intérieurement en pensant à quel point la situation était renversée pour lui. Elle l’avait d’bord frappé, le forçant à se mettre à genoux, et lui avait craché au visage de dégoût. Elle n’avait pas réfléchi très longtemps à son châtiment. Imela avait réservé un sort tout particulier à ce violeur, ne lui accordant aucune grâce. Un tel monstre ne méritait pas de pardon. Le capitaine du Fléau des Mers avait donc fait mettre à nu l’esclavagiste et l’avait fait fouetter. Il avait hurlé de douleur, à la grande satisfaction de la jeune femme. Elle avait cependant fait en sorte qu’il reste conscient pour ce qui l’attendait ensuite. Imela avait alors ordonné à ses hommes de le ramener à bord de son navire, puis de le pendre par les bras à la proue.

C’était là qu’il était à présent, hurlant sans discontinuer de douleur et de terreur, son corps nu couvert de sang exposé au froid et aux vagues. Un sombre sentiment de satisfaction s’empara d’Imela. C’était un châtiment qui allait renforcer sa réputation de pirate endurcie. Même dans ce monde que certains appelaient à présent Sarûsarden, les Terres Noires, elle entendait prouver que ce n’étaient pas toujours les monstres qui avaient le dernier mot.

– Les canonniers sont prêts, capitaine, dit une voix.

C’était Aridel, debout à coté d’Imela. Son ton dur montrait qu’il partageait sans réserve les sentiments de son capitaine envers Baythir. La jeune femme se tourna vers lui, et pendant un moment, ses pensées se détournèrent de la terrible vengeance qu’elle allait exercer. Lorsqu’il était revenu à bord, portant dans les bras une jeune Sûsenbi à la beauté délicate, la capitaine du Fléau des Mers n’avait pu s’empêcher de ressentir une pointe de jalousie. Imela ignorait encore qui était réellement sa nouvelle passagère. Elle savait juste que son nom était Shari et qu’Aridel la connaissait visiblement très bien. Il était également évident qu’elle était de haute naissance, même si ces dernières années avaient probablement été dures pour elles. Et ce qu’elle avait vécu sur le Chayschui saychil avait dû être terrible.

Ce qu’Imela ignorait, cependant, c’était la relation exacte qu’elle entretenait, ou avait entretenu, avec Aridel. Même si la capitaine du Fléau des Mers avait une certaine sympathie pour la nouvelle arrivante, elle ne pouvait s’empêcher de la voir comme une rivale potentielle. Elle se jura de découvrir sa véritable identité, tout comme celle d’Aridel.

Imela se reconcentra sur l’instant présent. Elle observa le pont de son navire, ou les artilleurs attendait ses ordres. Elle fit alors face à Aridel.

– Parfait, lieutenant, dit-elle d’un ton de commandement. A mon signal, vous pourrez lancer la première salve.

Imela s’empara alors du sablier qui allait servir à mesurer la durée de l’exercice. Ses canonniers avaient besoin d’entraînement, et le Chayschui saychil lui avait apporté à la fois une cible parfaite et les munitions nécessaires parfaire leur maîtrise du tir. Imela retourna le sablier, et cria :

– Feu !

Aridel répéta cet ordre sans attendre, et les artilleurs se mirent à charger leurs pièces. Il ne leur fallut pas plus de deux minutes pour achever leurs préparatifs, et bientôt les premières détonations retentirent, accompagnées de larges volutes de fumée. Les coups étaient mal ajustés au départ, et les premiers boulets vinrent s’abîmer dans de grandes gerbes d’eau autour du Chayschui saychil. L’âcre odeur de la poudre, portée par la fumée, emplirent le pont du Fléau des Mers, chatouillant les narines d’Imela.

Les tirs se firent alors de plus en plus précis, et bientôt Imela vit dans sa longue vue des éclats de bois et de la fumée sortir du Chayschui saychil. Elle aperçut même, à sa grande satisfaction, un boulet qui arrachait la jambe droite de Baythir, toujours accroché à la proue. L’esclavagiste gisait à présent inerte, probablement déjà mort. Son navire ne tarda d’ailleurs pas à le suivre, criblé de voies d’eaux creusées par les canons du Fléau des Mers. Imela regarda le marchand d’esclave s’abîmer au fond de l’océan avec satisfaction. Elle se tourna ensuite vers Aridel.

– Dix minutes, lieutenant. Ce n’est pas trop mal, mais il faudra voir si nous pouvons descendre en dessous de huit la prochaine fois.

***

Imela était à présent assise derrière son bureau, dans la cabine du capitaine. Aridel était debout à coté d’elle, et l’amant d’Imela semblait quelque peu mal à l’aise. En face d’eux se tenait Shari. La nouvelle arrivante, en partie remise de ses émotions, s’était elle même présentée comme l’une des dirigeantes de la résistance Sûsenbi. Elle semblait cependant très fatiguée, et son regard hanté portait les traces de ce qu’elle avait subi à bord du \emph{Chayschui saychil}. Sa voix avait cependant, tout comme celle d’Imela, le ton de quelqu’un qui était habitué à donner des ordres.

– En conséquence, capitaine, vous comprendrez qu’il est urgent que je rejoigne Sorûen au plus vite, et…

– Je vous arrête tout de suite, la coupa Imela. Le Fléau des Mers est actuellement engagé dans une tâche de la plus haute importance, comme pourra vous le confirmer le lieutenant Aridel. Nous avons pour objectif de rejoindre Omirelhen au plus vite, et le Royaume de Sorûen se trouve dans la direction opposée. Je ne vois malheureusement aucun moyen de vous y emmener.

A la mention d’Omirelhen, Shari demeura interloquée, son regard fixé sur Aridel. Elle sembla presque en oublier sa demande originelle. Imela, rompant le silence gênant, poursuivit :

– Si cela peut vous aider, je peux probablement vous déposer en Sûsenbal, où vous pourrez peut-être trouver un navire pour Sorûen. J’ai bien peur cependant que toute traversée ne soie très risquée pour vous. La mer de Sûsenbal est loin d’être aussi sûre qu’elle ne l’a été…

– Je… répondit la jeune femme, hésitante. Capitaine, cela me ferait perdre beaucoup de temps, et je suis recherchée en Sûsenbal.

Imela leva la main.

– Je vois que vous êtes fatiguée. Je pense qu’il vaudrait mieux que nous continuions cette conversation après avoir pris un peu de repos. Nous pourrons alors discuter plus librement. J’espère que vous accepterez de partager ma table et celle du lieutenant Aridel ce soir. Je suis certaine que nous aurons énormément à nous raconter…

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Océan (5)

Baythir observait Shari d’un air proprement répugnant. La jeune femme avait encore ses vêtements sur elle et pourtant elle se sentait déjà comme nue, dévêtue par ce regard porcin et concupiscent. Elle frissonna, terrifiée à l’idée de devoir supporter le contact des mains moites et sales du marchand d’esclave.

– Viens par ici ma jolie, dit l’homme en se passant la langue sur les lèvres. Je vais enfin pouvoir m’occuper proprement de toi.

Les jambes de Shari, affaiblies par la malnutrition et les mauvais traitements, la lâchèrent complètement. La jeune femme s’effondra au sol, ne pouvant retenir ses larmes, partagée entre la frayeur, le dégout et le désespoir. Baythir s’approcha, durcissant le ton.

– Ne fais pas la difficile, ou ce sera bien plus pénible pour toi. J’obtiendrais ce que je veux quoi qu’il arrive, mais je n’ai pas envie de trop t’abîmer. Ce serait une honte de devoir trouver une remplaçante pour le prince…

Le marchand d’esclave saisit Shari par le bras, et la souleva puis, d’un geste sec, déchira le haut de sa robe, révélant sa poitrine. La jeune femme tenta vainement de résister, mais elle n’en avait plus la force, et finit par sangloter. Elle n’avait d’autre choix que de se soumettre…

On frappa soudainement à la porte, et Shari lâcha un soupir de soulagement. Un sursis !

– Capitaine, dit une voix a travers le panneau de bois. Nous avons repéré un navire au sud. Il a viré pour se diriger vers nous.

Baythir s’arrêta net, visiblement partagé entre son désir charnel et son devoir de capitaine. Il finit par opter pour ce dernier et lâcha sa proie d’un geste rageur. Il se dirigea alors vers la porte. Avant de l’ouvrir, il ordonna à la jeune femme :

– Reste bien sage, ma poupée, je suis loin d’en avoir fini avec toi !

Il sortit alors de sa cabine, refermant la porte derrière lui. Shari, reprenant ses esprits, s’appuya sur une chaise et se rapprocha de l’entrée. Elle colla son oreille sur le panneau pour écouter ce qui se disait.

– J’espère pour toi que tu ne m’as pas interrompu pour une barcasse de pêche, disait Baythir. J’étais en plein travail !

– Non capitaine, c’est un vaisseau de ligne, un quatre-vingt canons au moins.

– Quel est son pavillon ?

– Ca ne ressemble à rien de connu, capitaine. Un drapeau noir avec un sabre bleu.

– Imbécile ! Ce sont des pirates ! Tu n’as jamais entendu parler de Lame-Bleue ? Branle bas de combat ! cria Baythir.

Shari entendit des bruits de pas indiquant que les deux hommes s’étaient éloignés. La jeune femme, épuisée, s’assit pour réfléchir. Inutile d’essayer de s’évader. Elle se trouvait sur un navire en pleine mer. Si elle tentait de fuir, elle n’irait pas bien loin avant d’être rattrapée. Peut-être pourrait-elle se jeter dans l’eau glacée ? La mort était sûrement préférable à ce qui l’attendait lorsque Baythir reviendrait. Tout n’était pas perdu, cependant, et l’approche du navire pirate lui offrait un maigre espoir. S’il s’emparait du Chayschui saychil, peut-être que les flibustiers se montreraient plus indulgents que Baythir.

Une conclusion très peu probable, mais c’était la seule pensée à laquelle Shari pouvait se raccrocher. Il lui était trop terrible d’imaginer le sort que Baythir lui réservait.

Une demi-heure s’écoula. Au dessus de la jeune femme, sur le pont supérieur, régnait une certaine agitation. Les bruits de pas précipités et les cris étaient permanents. Coincée dans la cabine du capitaine, Shari n’arrivait pas à réaliser ce qui se passait réellement, et elle sentait la frustration l’envahir.

Le Chayschui saychil fit soudainement une embardée. C’était comme si le navire avait été violemment tiré sur le côté. Des grappins, probablement ! Le vaisseau pirate s’était donc rapproché suffisamment pour passer à l’abordage. Shari se mit à trembler, prise par une sensation mêlée d’excitation et de peur. Qu’allaient donc faire ces pirates en la surprenant dans la cabine du capitaine, à moitié nue ? Rassemblant toute son énergie, elle se mit à fouiller dans les tiroirs, à la recherche d’une arme quelconque. Elle finit par trouver un coupe-papier dont elle s’empara.

Au dessus d’elle, les mouvements de pas précipités avaient redoublé, accompagnés de cris. La jeune femme entendit alors des voix qui se rapprochaient de la porte, assez fortes pour qu’elle puissent les comprendre.

– Et c’est là que vous viviez, infâme créature ? demanda une voix d’homme.

Elle semblait étrangement familière à Shari, comme un son surgi de son passé. Elle fouilla désespérément sa mémoire. Qui donc cela pouvait-il être ?

– Ouvrez la porte, reprit l’inconnu, et pas d’entourloupe !

La poignée du panneau de bois tourna, et il s’entrouvrit, laissant apparaître Baythir. Le marchand d’esclave était fermement tenu au cou par un autre homme. Shari se leva, le coupe-papier à la main, prête à défendre ce qui lui restait d’honneur.

Elle s’interrompit net lorsqu’elle vit le visage du nouvel arrivant. Elle le reconnut instantanément. Il avait bien changé depuis la dernière fois qu’elle l’avait vu : il portait à présent la barbe et des rides marquaient son front, mais il n’y avait aucune erreur possible.

– Aridel ! s’exclama-t’elle, lâchant le coupe-papier.

– Sha… Shari ? répondit-il, tout aussi surpris qu’elle.

La jeune femme fut alors envahie par un tourbillon d’émotions. C’était comme si tout le désespoir et l’horreur des jours précédents venaient s’écraser sur un roc formé d’un sentiment trop fort pour être défini. Prise de faiblesse, Shari commença à s’effondrer, mais elle sentit deux bras puissants la rattraper.

– Erû a entendu mes prières, parvint-elle à dire avant de perdre connaissance.

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