Océan (2)

Djashim, au garde à vous, attendait devant la porte de la salle du trône. Il avait été convoqué par l’empereur sans délai pour une « affaire pressante ». Ce simple terme avait de quoi effrayer… Le jeune général devait faire un grand effort sur lui-même pour garder son calme. Avait-il déplu d’une quelconque manière à Oeklos ? Peut-être avait-il dépassé les bornes invisibles qui avaient été posées autour de lui lorsqu’il avait rendu visite au prisonnier Lûnir ? Le visage dément de cette créature avait hanté les rêves du jeune hommes pendant de longues nuits. Comment un être humain pouvait-il se transformer à ce point ? Si Djashim avait pu effacer cette vision d’horreur, il l’aurait fait sans hésiter. Et il ne pouvait s’empêcher de penser qu’il allait peut-être découvrir à présent le véritable prix de son indiscrétion.

La porte s’ouvrit, et le jeune commandant de la garde Impériale entra, se forçant à avancer posément. Oeklos était, comme toujours, assis sur le trône situé au centre de la pièce. Son regard froid et dur était fixé sur Djashim. L’empereur n’était cependant pas seul. Deux gardes de la prison, tenant un homme à bout de bras, se tenaient au pied du trône. Djashim n’avait jamais vu le prisonnier, et il ressentit un certain soulagement en constatant qu’il ne s’agissait pas de Lûnir. Mais que pouvait donc signifier sa présence ici ?

– Ah ! général, fit Oeklos lorsque Djashim fut à portée du trône. Je vous remercie de votre présence. J’ai une tâche à vous confier.

– Je suis à votre service, votre altesse impériale, dit Djashim en s’inclinant.

– Comme vous pouvez le voir, reprit l’empereur, j’ai à mes pieds un homme qui a manifestement violé les lois impériales. Samergo Trûfilsûn, ici présent, a pénétré dans les réserves de la forteresse pour y subtiliser de la nourriture. Il ne nie pas ces faits, indiquant même qu’il souhaitait, par cet acte, « aider son village ». Bien sûr un tel comportement consiste à favoriser une partie de l’empire plutôt qu’une autre, et cela n’est pas acceptable ! La seule punition pour ce crime, ainsi que l’indiquent nos lois, est la mort. Nous ne pouvons pas tolérer, en ces temps de disette, la moindre entorse aux règles qui nous maintiennent en vie.

Djashim observa le condamné. C’était terrible ! Cet homme allait mourir pour avoir simplement voulu nourrir sa famille. Djashim se garda cependant bien de montrer ce qu’il pensait réellement à Oeklos. Il fallait qu’il maintienne l’illusion de sa dévotion à l’Empire. Le jeune homme se contenta donc d’acquiescer en signe d’approbation, la conscience meurtrie.

– Normalement, continua Oeklos, une affaire si bénigne est réglée par la justice des prévôts et ne requiert pas l’attention impériale. J’ai cependant tenu à faire une exception dans ce cas car j’aimerais que ce soit vous, général, qui exécutiez la sentence. Je sais que ce genre de basse besogne ne fait normalement pas partie de vos attributions, mais je vous demande de l’exécuter, afin de prouver votre dévouement aux lois impériales.

Djashim dut se retenir pour ne pas reculer sous le choc. Il fallait qu’il cache ses sentiments conflictuels… C’était un test, un horrible test ! Il devait tuer un homme de sang-froid pour prouver sa loyauté à l’empereur. En était-il seulement capable ? Djashim n’était bien sûr pas étranger au combat et à la mort. Son enfance n’avait pas été des plus tendres, et après le début de l’Hiver Sans Fin, il avait dû se battre à maintes reprises avant que Lanea et lui ne trouvent un endroit stable. Son entraînement dans la garde impériale avait lui aussi vu son lot de blessés. Ces luttes s’étaient cependant toujours déroulées à armes plus ou moins égales. Ce n’étaient pas des exécutions, mais des combats. Ce que lui demandait à présent Oeklos était tout autre chose.

Djashim n’avait cependant d’autre choix que d’obéir. Sa vie en dépendait, et très probablement aussi celle de Lanea, Erûciel, et tout le réseau de résistance de l’ex-Dafashûn. Sans parler de leur plan, bien sûr. Il n’y avait pas d’hésitation à avoir. Rassemblant tout son courage, Djashim dit :

– Il en sera fait selon vos ordres, votre altesse impériale.

Il ne restait plus au jeune général qu’à passer à l’acte. Sortant sa lame du fourreau, il s’approcha du condamné. Samergo Trûfilsûn le regarda avec des yeux dans lesquels on lisait une terreur et une détresse immenses. C’était comme s’il implorait silencieusement Djashim d’épargner sa vie. Le jeune homme recula presque. C’était impossible ! Il ne pouvait pas le faire ! Une force invisible le poussait cependant à avancer, presque malgré lui. Il fut bientôt à portée, ses yeux rivés sur ceux du condamné.

Il fallait le faire ! Djashim serra le pommeau de son épée, ses jointures devenant blanches sous la pression, et d’un geste sec planta la lame en travers de la gorge de Samergo. La bouche de l’homme se remplit de sang et il s’effondra, son cou se déchirant sur l’épée de Djashim. Le corps agonisant se mit à se tordre en d’atroces convulsions, et le sang coula de la plaie béante sur le sol de salle du trône.

Les gardes reculèrent, regardant Samergo mourir sans montrer aucune émotion, tout comme Oeklos. Le condamné mit ainsi deux trois minutes à rendre définitivement l’âme, moments qui parurent interminables à Djashim. Le jeune homme parvint cependant, par il ne savait quel miracle, à maintenir un visage impassible. Lorsque Samergo eut enfin cessé de se convulser, Oeklos finit par dire :

– Merci général. Vous m’avez prouvé votre loyauté. Ne vous en faites pas pour le sol, il sera vite nettoyé. Vous pouvez disposer, à présent.

Djashim s’inclina et quitta le salle du trône à reculons, incapable de détacher son regard de l’horrible méfait qu’il venait de commettre. Il se dirigea ensuite directement vers ses appartements. Une fois entré il verrouilla la porte, et se prenant la tête dans les mains, se mit à pleurer.

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Le Voyage de Taric

Taric se renversa sur le dos de sa chaise et s’empara de sa chope pour en siroter le contenu. Il avait fait honneur à l’excellent repas qu’avait préparé le cuisinier du bord et il se sentait bien. Le tangage et le roulis, loin de le rendre malade, le faisaient sombrer dans un assoupissement presque euphorique. Seules les paroles du capitaine Amfas le maintenaient éveillé.

— La dernière fois que nous avons longé ces côtes, racontait-il, nous avons cru que notre dernière heure était venue. Tous les pirates de l’Océan Intérieur savent bien que les navires marchands en provenance de Dafashûn sont obligés de longer la côte de Tirgaûn. Il y a de nombreuses criques et anses, ici, et les flibustiers aiment à s’y cacher, préparant leur embuscade.

— Mais êtes accompagnés de navires de guerre de la marine Dûeni, non ? demanda l’assistant de Taric, un jeune mage du nom de Kibrin.

— Ah, vous êtes bien naïf, mon jeune ami, répondit-il, apparemment ravi de l’interruption. Il est en fait assez rare que nous voyagions comme aujourd’hui dans un convoi protégé. Le budget de la flotte Dûeni n’est plus ce qu’il a été. Nous devons, dans la plupart des cas, compter uniquement sur nous-même pour nous défendre. Mais notre armement est faible, et notre meilleure chance est bien souvent de ne pas nous faire repérer. Mais ce n’est pas toujours facile, et c’est ce que nous avons découvert à nos dépens lors de notre dernière traversée.

— Que s’est-il passé ? demanda Kibrin.

— Alors que nous passions le 20ème méridien, nous avons vu apparaître le drapeau noir marqué d’un trident du tristement célèbre Sarlan. C’était le Lansûrd, l’un des plus puissants navires pirates au monde. Nous n’avions aucune chance, avec nos faibles canons de dix livres contre les monstruosités qui équipent ce navire. Lorsqu’il a commencé à tirer, éclaboussant notre pont, j’ai presque failli me rendre. Mais Erû était avec nous ce jour là ! Nous avons aperçu un banc de brouillard à moins d’une demi-lieue, et nous avons pu nous y réfugier avant que le Lansûrd nous rattrape.

— Ce Sarlan, est-il aussi terrible qu’on le dit ? interrogea alors Taric.

Il avait beau être un Takablûnen, un mage spécialisé dans le monde du vivant et les créatures qui le peuplaient, Taric avait toujours été fasciné par la vie d’aventure que menaient les pirates qui sillonnaient les océans d’Erûsarden. Tout cela lui paraissait si exaltant et simplement… différent de sa routine quotidienne. C’était d’ailleurs en partie pour échapper à cette routine qu’il avait entrepris le voyage qu’il venait de commencer. Il se rendait dans les royaumes barbares du continent d’Erûsard pour cataloguer et inventorier les formes de vie qui y avait élu domicile. C’était son aventure, mais elle était loin d’égaler l’idée qu’il se faisait de la vie de pirate.

— Sarlan est pire que tout ce que vous pouvez imaginer, dit le capitaine. Cela fait dix ans maintenant qu’il écume les mers, et la flotte Dûeni n’a toujours pas réussi à capturer le Lansûrd. On raconte que ses cales regorgent d’un trésor si grand que Sarlan pourrait acheter une ville entière, s’il voulait. Mais il préfère continuer sa vie de pirate, car c’est le seul moyen pour lui de satisfaire sa cruauté, et…

Une cloche retentit à l’extérieur de la cabine. Le capitaine s’interrompit et, se levant d’un bond, se précipita à l’extérieur. Taric, piqué par la curiosité, l’imita. Une sorte de commotion régnait sur le pont. Taric s’approcha du capitaine qui, sans quitter la longue vue dont il s’était emparé, répondit à sa question silencieuse.

— Nous parlions du Lansûrd, maître Taric, et bien le voici. Mais il semblerait que cette fois il s’en soit pris à plus fort que lui. Il a engagé le Gardien de L’Océan, notre frégate d’escorte.

Taric sentit une pointe d’excitation s’emparer de lui. Une bataille navale avec un pirate ? Il fallait absolument qu’il voie ça. Il ne ressentait même pas de peur, juste une curiosité dévorante.

— Est-ce que… commença-t’il.

— Très étrange de la part de Sarlan, coupa le capitaine. D’habitude il préfère les proies faciles. Peut-être est-il tombé dans un piège dont nous étions l’appât ? Dans tous les cas je crois que nous allons enfin être débarassés de ce fléau. Le Gardien de L’Océan est en train de le tailler en pièce. Il ne verra pas le soleil se lever demain, foi d’Amfas.

Le capitaine tendit alors sa longue-vue à Taric qui s’en empara sans attendre. Au loin, il aperçut les canons du Gardien de L’Océan qui faisaient feu sur le navire pirate. Ce dernier était visiblement très mal en point. Ses mâts étaient tombés, et il semblait gîter par tribord. Il était difficile d’en être certain avec la fumée qui entourait le combat, obscurcissant la lumière du soleil couchant. Il n’y avait cependant pas de doute : le Gardien de L’Océan avait déjà gagné.

Taric réalisa alors que la vie de pirate, pour aussi exaltante qu’elle fût, devait pratiquement toujours se terminer de cette manière, même pour les meilleurs d’entre eux. Il mesura alors sa chance de ne pas avoir eu à faire le choix de mener une telle existence. Il savait, qu’après son voyage, il pourrait retourner à son foyer dans le Royaume des Mages, et cela avait quelque chose de rassurant. Il était cependant bien loin de se douter qu’une autre aventure bien plus sombre l’attendait.

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Océan (1)

La cellule dans laquelle Shari avait été placée était extrêmement vétuste, et la saleté dépassait l’entendement. Il s’agissait d’un espace de deux toises carrées situé sous le pont, à l’arrière du Chayschui saychil, isolé du reste du navire par de simples barres de métal. Shari, paradoxalement, louait le présence de ces barreaux. En effet, s’ils ne la protégeaient pas des regards lubriques de l’équipage, ils empêchaient néanmoins les matelots de la toucher.

Shari avait apparemment un statut particulier parmi les prises du Chayschui saychil car les autres esclaves à bord n’étaient pas aussi bien isolés. Il s’agissait d’hommes et de femmes de tous âges, certains guère plus âgés que des enfants. Ils étaient pour la plupart des réfugiés venant de l’Empire du Dûen ou du Royaume de Setidel, au Nord. Cherchant une meilleure vie dans les pays du sud, ils avaient très probablement été trompés par la vermine sans scrupule qu’était Baythir.

Ces misérables dormaient à même le sol, les uns sur les autres, avec pour subsister un espace d’à peine une toise carrée par personne. Shari, qui bénéficiait d’une paillasse humide où grouillait les cafards vivait dans le luxe en comparaison. Ces esclaves recevaient en tout et pour tout un repas par jour, une sorte de gruau immonde qui semblait avoir été fait avec les déchets des repas de l’équipage.

Pourtant, ce n’était pas là le plus horrible de ce qu’avaient à subir les malheureux. Ils craignaient plus que tout la tombée de la nuit. Tous les soirs, en effet, les membres d’équipage venaient et désignaient une femme qu’ils faisaient monter sur le pont. C’était, ainsi qu’il l’appelait, leur ‘salaire quotidien’.

Erû seul savait ce que ces barbares faisaient subir à la malheureuse, et Shari ne voulait pas l’imaginer. Les cris insupportables qu’elle entendait étaient déjà bien suffisants. Lorsque les matelots avaient terminé leur besogne, ils ramenaient leur victime. Celle-ci était le plus souvent complètement nue et couverte de bleus. Elle restait alors prostrée pendant des heures, sans bouger ni dire un seul mot. Deux de ces femmes avaient même été retrouvées mortes le lendemain… Shari, se remémorant ces épisodes douloureux était partagée entre l’horreur et le soulagement de ne pas avoir à subir ce sort…

La jeune femme avait essayé de parler aux autres esclaves, mais ceux ci étaient peu enclins à communiquer par crainte des coups de fouets de l’équipage. Shari était donc seule, perdue dans ses noires pensées. Tant de personnes comptaient sur elle, et elle se retrouvait prisonnière, condamnée à voyager dans les cales de ce navire qui s’apparentait à l’enfer. Si seulement Takhini… Non il fallait qu’elle pense à autre chose… Le pire ne pouvait pas être arrivé.

Shari sentit des larmes lui couler sur le visage. Etait-ce là sa punition pour ne pas avoir su comprendre ses visions, quatre ans auparavant ? Elle avait rêvé de la destruction de Dafakin et de l’Hiver sans Fin, mais avait été incapable d’empêcher les événements de se produire. Mais comment aurait-elle pu agir autrement ? Aurait-elle pu faire quelque chose pour sauver les milliers de vies qui avaient été perdues pendant ces quatre années ? Il était terrible d’imaginer qu’elle avait peut-être une part de responsabilité dans ce désastre. La culpabilité rongeait la jeune femme, et sa capture avait fait ressurgir ses plus noires pensées.

Shari avait beau avoir aidé un grand nombre de réfugiés et de Sûsenbi à survivre dans l’enfer qu’était devenu le monde, cela ne compensait aucunement ses échecs. Certains appelaient à présent les terres du nord, couvertes en permanence par les nuages et l’Hiver sans Fin, Sarûsarden, les Terres Noires. Et tout cela était en partie de sa faute. La punition qui lui était infligée maintenant était peut-être méritée, après tout ?

Shari sentit une vague d’air frais venu de l’extérieur. C’était très étrange. Le Chayschui saychil semblait se diriger vers le Nord, ce qui n’était pas du tout la bonne direction pour rejoindre le domaine de Sanif. Baythir espérait-il capturer d’autres esclaves ? Encore une question à laquelle Shari ne souhaitait pas vraiment obtenir une réponse. Elle s’accroupit sur sa paillasse et se mit à pleurer, incapable de contrôler plus longtemps ses émotions. Elle resta ainsi pendant un long moment, oubliant le passage du temps avant de s’assoupir, épuisée.

Elle fut réveillée par le bruit d’un matelot frappant sur les barreaux de sa cellule avec une matraque.

— Le capitaine veut te voir, ma mignonne, dit-il d’un air entendu, ses dents jaunes visibles derrière son sourire malsain. Lui aussi il lui faut son salaire quotidien…

Shari regarda l’homme d’un air horrifié. Elle aurait voulu courir à des lieues de là. La jeune femme aurait dû se douter que Baythir n’arriverait pas à suivre ses ordres à la lettre quels qu’ils aient pu être. Son tour était donc venu, et il n’y avait aucun échappatoire possible : si elle essayait de résister, son sort serait probablement bien pire encore.

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Quête (6)

Imela, emmitouflée dans sa sa cape, ses cheveux flottant dans le vent glacial, regardait les matelots s’activer. L’ancre avait été levée avec l’arrivée de la marée, deux heures auparavant, et le Fléau des Mers profitait à présent du vent d’est pour quitter les côtes de l’Empire de Dûen.

Sa destination finale était le Royaume d’Omirelhen, une péninsule à l’ouest du continent de Sorcasard, et pour le rejoindre, Imela allait devoir traverser l’Océan Extérieur. C’était un voyage qui n’était pas sans présenter de nombreux dangers, particulièrement en ces temps troublés. Depuis le début de l’Hiver sans Fin, les tempêtes étaient devenues totalement imprévisibles et emportaient souvent les navires mal préparés. De nombreuses histoires couraient aussi sur la présence de créatures marines qui attaquaient même les plus gros vaisseaux, mais Imela ne prêtait guère attention à ces récits superstitieux. Elle craignait bien plus de tomber sur la marine d’Oeklos, qui parcourait parfois ces mers.

La jeune capitaine avait eu du mal à convaincre ses officiers du bien fondé de ce voyage. Malgré leur loyauté, ils peinaient à comprendre pour quelle raison Imela souhaitait se rendre dans une contrée dominée par une reine à la solde d’Oeklos. Et tout cela pour rencontrer un Sorcami qui avait peut-être des informations sur un trésor ? Imela comprenait parfaitement leurs doutes. Demis en particulier avait été un acerbe opposant, et la jeune femme devait reconnaître que ses arguments n’étaient pas sans mérite. Il fallait bien admettre que l’histoire d’une tablette conduisant à la mythique cité de Dalhin était une couleuvre un peu dure à avaler. Sans la confirmation d’Omacer, Imela aurait probablement abandonné cette quête.

Bien qu’il ait sombré dans le vice, l’ex-mage avait été un Erûblûnen, un gardien du savoir, avant la destruction de Dafashûn. Et si un tel érudit était convaincu de l’authenticité de la tablette, le doute n’était, pour Imela, plus permis. C’était une opportunité qu’elle ne pouvait pas laisser passer. Tout ce qu’il avait dit n’était que la confirmation de ce qu’elle avait vu en rêve, et pour elle, le chemin à suivre était clair.

Imela soupira. En usant de son autorité, elle avait bien finit par faire accepter à ses hommes l’idée de ce voyage, mais ce n’avait pas été son seul problème. Il avait également fallut qu’elle les convainque d’accorder leur confiance au Sorcami qui avait rejoint l’équipage, Daethos. Et elle n’était, là aussi, guidée que par son intuition. Les officiers avaient cependant vu la détermination de leur capitaine et n’avaient pas insisté. Imela leur avait plus d’une fois sauvé la vie, et tous lui faisaient implicitement confiance.

La jeune femme se tourna vers le mât de misaine, où se trouvait Daethos. Lui et son compagnon Aridel se formaient au métier de marin, et ils étaient en train d’apprendre à nouer un cordage non loin d’elle. Soudain, un quartier-maître s’approcha d’eux.

C’était Nirin, un réfugié, vétéran des légions impériales de Dûen. Imela l’avait accepté à son bord la toute première fois qu’elle était revenue de Cersamar. Qu’avait-il donc à faire avec Aridel et Daethos ? Il n’était pas à son poste habituel. Imela s’approcha discrètement, sans se faire voir.

Nirin s’approcha d’Aridel et arrivé à deux pas de lui, lui fit un salut militaire, posant son poing sur son cœur.

– Capitaine, dit-il, c’est pour moi un immense honneur que de vous retrouver à bord du Fléau des Mers. J’ai servi sous vos ordres à Cersamar, et sans vous je ne serai plus de ce monde. J’ignore par quel malheureux hasard vous êtes à présent un simple matelot, mais je serai fier de travailler avec vous.

Imela cacha un petit sourire de satisfaction. Elle avait donc bien deviné. Aridel avait été, tout comme elle, un officier au service de Dûen. Ce n’était pas seulement mercenaire sans foi ni loi, comme le pensait Demis. La jeune femme continua à écouter.

Aridel regardait Nirin intensément, ses yeux trahissant un tourbillon d’émotions. Il finit par lui poser la main sur l’épaule.

– Tout l’honneur est pour moi, mon ami, dit-il. Cela me fait chaud au cœur de savoir que certaines de mes actions n’ont pas été vaines et ont sauvé des vies. Mais vous êtes à présent mon supérieur, il n’est nul besoin pour vous de m’appeler capitaine.

Nirin protesta.

– Votre place est auprès de Lame-Bleue, pas comme simple matelot. Notre capitaine à besoin d’hommes comme vous !

Imela, ne pouvant se retenir plus longtemps, choisit d’intervenir à ce moment.

– Nirin, retournez à votre station, je vous prie, ordonne t’elle d’un aire sévère.

L’homme, surpris, réitéra son salut et s’en alla sans un mot, une expression penaude sur le visage. Imela se tourna alors vers Aridel.

– Je n’ai pu m’empêcher de surprendre votre conversation. Il apparait que vous m’avez caché des choses importantes. Nirin est peut-être un maladroit, mais il n’a pas tort. Si vous avez vraiment été un officier de la légion, vous pourriez m’être bien plus utile qu’un simple homme d’équipage. Soyez dans ma cabine d’ici trente minutes, et nous pourrons discuter de votre nouveau poste.

Aridel allait protester, mais Imela était déjà partie, ne lui laissant pas le temps de répondre.

***

Il se présenta avec cinq minutes de retard, frappant à la porte de la cabine du capitaine du Fléau des Mers. Imela le fit entrer et il s’assit devant elle. Ses yeux semblaient défier la jeune femme, et son regard n’avait plus rien de celui de l’ivrogne de Cersamar.

Depuis qu’il était à bord du navire d’Imela, Aridel était en effet à peu près sobre, les rations de grog étant limitées. Son apparence était en conséquence plus soignée que lorsqu’Imela l’avait rencontré à l’Auberge du Marin. Même s’il conservait une trace de tristesse dans son expression, il était devenu séduisant, à sa manière. Imela chassa temporairement cette pensée et se mit à parler sévèrement.

– Aridel, j’ignore tout de vous, mais à voir la réaction de Nirin, vous avez très clairement été un bon officier, apprécié de ses hommes. Et de tels soldats sont une denrée rare. J’ai besoin d’hommes expérimentés pour diriger mes matelots, et vous me semblez faire parfaitement l’affaire.

– Capitaine, protesta-t’il, quelle que soit l’idée que vous vous faites de moi, je ne suis pas un marin. Je ne connais rien de la bonne marche d’un navire et je ne veux en aucune manière devenir responsable de vos matelots. Je me suis juré il y a quatre ans de ne plus jamais mener des hommes au combat.

– N’allez même pas imaginer que vous avez le choix ! tonna Imela. Vous apprendrez le métier de marin. Vous êtes ici à bord de mon navire et j’ai besoin d’un troisième lieutenant ! Ce poste est le vôtre, à présent, et il n’y a pas à discuter.

Imela sortit une veste qu’elle avait conservée sous son bureau.

Voici votre uniforme, ajouta-t’elle.

– Capitaine… Aridel semblait embarrassé à présent. Je dois refuser, je …

Imela se leva de son siège partagée entre une froide colère et une autre émotion qu’elle n’arrivait pas encore à définir. Elle s’approcha d’Aridel et se plaça devant lui, le regarda droit dans les yeux.

– Personne ne me refuse quoi que ce soit à bord du Fléau des Mers !

Et agissant sous une pulsion incontrôlable, elle approcha son visage de celui d’Aridel et l’embrassa presque violemment. Il eut un réflexe de surprise au début, mais céda rapidement à ce baiser forcé et le rendit à la jeune femme. Se levant, leurs lèvres toujours collées, ils collèrent leurs corps à la porte de la cabine dont Imela ferma le loquet.

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Quête (5)

Djashim avait du mal à s’habituer au luxe de ses nouveaux quartiers. Son bureau et ses appartements, situés en bas de la Tour d’Oeklos, étaient gigantesques, trois à quatre fois plus grands que son précédent logement. Les murs étaient couverts de tentures et tapisseries aux couleurs chaudes qui contrastaient singulièrement avec l’aspect sombre de la tour. Tout était conçu pour oublier le froid qui régnait à l’extérieur, et même les meubles donnaient une impression de confort et de chaleur qui faisait culpabiliser Djashim.

Le jeune homme était assis à son bureau, contemplant la pile de paperasse qui l’attendait. Le général Friwinsûn était parti deux jours seulement après la nomination de Djashim à son poste. Il avait donc laissé à son successeur une tonne de travail administratif. Djashim abhorrait ces tâches : il se considérait plutôt comme un homme de terrain, et il avait du mal à se concentrer sur ces chiffres et ces rapports.

Il y avait là, en tout premier lieu, les ordres d’affectation et de rotation des différentes unités chargées de la protection de la forteresse, mais c’était loin d’être le plus pénible de ces documents. La gestion des dépenses, la logistique, et autres livres de comptes formaient des volumes que Djashim craignait presque plus que le combat. Et le pire était bien sûr le rapport régulier qu’il devait remettre au premier ministre, l’infâme Walron.

Djashim essayait malgré tout de s’acquitter de sa tâche avec la plus grande diligence, ainsi que lui avait indiqué Lanea dans son message. La jeune femme avait été très claire. Il devait faire preuve de patience et ronger son frein, mais cela ne l’empêchait pas de bouillir intérieurement.

Un document attira l’attention du jeune général. C’était un ordre de surveillance pour une pièce située dans le sous-sol de la tour. La garde devait y effectuer une ronde régulière, et même y porter des repas. C’était très inhabituel : les niveaux inférieurs ne contenaient normalement que les caves et les réserves de nourritures de la tour, rien qui nécessitât une telle surveillance. Djashim appela :

– Sergent !

Le sergent Norim était le sous officier qui était officiellement chargé d’assister son commandant dans son travail, et il s’était montré plus qu’utile à Djashim, l’aidant à s’organiser et à trouver ses repères dans ses nouvelles fonctions. Il entra immédiatement dans le bureau du jeune homme.

– Oui général, dit-il d’un ton respectueux.

– Savez vous ce qu’est cette « cellule Lûnir » dont nous devons assurer la protection ? demanda Djashim.

Le sergent observa un moment le document que lui montrait son supérieur avant de répondre.

– Le général Friwinsûn ne me l’a jamais dit, exactement, général. Tout ce que je sais c’est qu’il s’agit de la résidence d’un homme qui a accompli de grands services pour l’empereur. D’après les gardes, cependant, il aurait complètement perdu la raison. C’est probablement pour cela qu’il est tenu au secret. Aucun d’entre nous n’a l’autorisation de lui parler : nous ne faisons que déposer sa nourriture quotidienne.

Une histoire qui ne pouvait que piquer la curiosité de Djashim. C’était loin d’être anodin. Oeklos n’avait pas pour habitude de s’encombrer de prisonniers inutiles. Pourquoi gardait-il donc ce Lûnir, si tel était son nom, en captivité ? Il fallait que Djashim en ait le cœur net.

– Je vais aller voir ce qu’il en est, dit-il au sergent. Cet homme nous fait consommer des ressources que nous pourrions affecter à d’autres tâches plus importantes.

Et ce petit voyage sera un répit bienvenu, se garda-t’il d’ajouter.

– A vos ordres, général ! répondit le sergent en lui ouvrant la porte.

Djashim se leva et sortit de son bureau. Il ne lui fallut pas très longtemps pour rejoindre l’endroit où se trouvait la « cellule Lûnir ». Le jeune homme avait à présent une bonne connaissance de l’agencement de la Tour d’Oeklos, et il s’y repérait facilement. Le sous-sol était éclairé par une lumière artificielle typique des constructions des mages et on y voyait presque comme en plein jour. La porte de la cellule était gardée par deux soldats qui se mirent au garde à vous en apercevant leur général.

– Ouvrez la porte ! ordonna Djashim.

– A vos ordres, général, obéirent-ils sans poser de questions, mais sans pouvoir cacher la lueur interrogatrice de leur regard. Ils s’exécutèrent, et Djashim pénétra dans la cellule.

Il faillit faire un pas en arrière tant ce qu’il vit l’horrifia.

L’odeur était pestilentielle. La pièce n’avait pas été aérée depuis plusieurs mois au moins, et l’air y était presque irrespirable. Le sol était couvert de déchets et de déjections. Djashim osait à peine y poser le pied. Le plus horrible, cependant, était la créature qui se trouvait au fond de la pièce. Si elle avait eu un jour quelque chose d’humain, ce qui restait de sa dignité avait quasiment disparu. Ce n’était plus qu’un être couvert de crasse dont la barbe était si touffue qu’elle lui couvrait complètement le visage. Il se tenait accroupi dans un coin, protégeant ses yeux de la lumière. Djashim, rassemblant son courage, se couvrit le visage de la main pour se protéger de l’odeur et demanda sans préambule.

– Qui êtes-vous ?

La créature s’approcha de Djashim à quatre pattes, lui montrant un sourire aux dents jaunes. Le jeune homme recula par réflexe.

– Vous ne le savez pas ? dit l’être immonde. Vous ne savez pas qui je suis ? Vous devriez, pourtant ! Vous osez m’approcher sans protection alors que je suis l’ange de la mort ? Vous avez devant vous le destructeur de monde ! Le cataclysme ! Le prophète qui a réveillé les dieux de la montagne ! Et tout cela pour la gloire de l’empereur ! Craignez moi et ne revenez plus jamais !

Djashim ressortit de la pièce, effrayé autant par les paroles de l’homme que par son état physique et mental.

– Refermez cette porte, ordonna-t’il aux soldats.

Djashim avait compris pourquoi Oeklos gardait cette créature. L’homme qui se trouvait là avait de toute évidence été son instrument dans la destruction de Dafashûn. C’était très probablement le mage qui avait trahi ses semblables. Par son action, le volcan L1 était entrée en éruption, recouvrant le monde de ses cendres et initiant l’hiver sans fin.

Lûnir avait alors sûrement perdu la raison devant l’horreur de son acte, se transformant en ce qui ressemblait à un démon. Et c’était pour cela qu’Oeklos gardait ce misérable en vie. qu’est ce qui pouvait terroriser le plus ses sujets que de savoir que l’empereur contrôleit un mage-démon ? Djashim était sûr qu’Oeklos ressortirait Lûnir au moment opportun, en démonstration de sa puissance.

L’empereur avait ainsi transformé l’homme qui avait accompli sa volonté en simple bête de foire. Djashim n’avait plus qu’à espérer qu’il garderait assez de clarté d’esprit pour ne pas finir comme Lûnir. Sa mission était loin d’être terminée.

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