Auteur : Alexandre Vaughan

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Résurrection (4)

Ayrîa se sentait détachée du monde extérieur, comme dans un rêve. Sa tête tournait et lui faisait horriblement mal. Depuis que le mage Taric l’avait réveillée, allongée dans la cour de la forteresse, elle semblait avoir perdu toute emprise sur la réalité. Elle se rappelait à peine avoir exhorté l’homme de Dafashûn à la suivre jusqu’aux appartements de Djashim, où ils étaient arrivés pour constater leur échec.

Trop tard, leur avait dit le jeune général, debout devant le miroir que lui avait fourni Oeklos, les larmes aux yeux. Il avait commis l’irréparable, et le rayon d’Oeklos était sur le point de frapper les rebelles de Samar. Ayrîa se rappelait le sentiment d’horreur qui s’était emparé d’elle lors qu’elle avait réalisé ce que Djashim venait de faire. Pourrait-elle un jour lui pardonner un tel acte ? Elle avait été sur le point de le frapper, prise par la rage et l’impuissance de la situation.

C’était à ce moment que le miracle s’était produit.

Par la fenêtre des appartements de Djashim, ils avaient vu la lumière du terrifiant rayon fendre les nuages au dessus de Samar. Cependant, contrairement à ce que craignait Ayrîa, le rayon avait frappé le désert, bien en dehors la ville, manquant sa cible. C’était presque impensable ! Oeklos avait-il failli ? Djashim avait semblé tout aussi étonné que la jeune femme et Taric de cet « échec ».

Le sergent Norim, l’assistant de Djashim, était alors entré dans la pièce. S’il avait été troublé par la présence d’Ayrîa et Taric, il n’en avait rien montré, conservant une impassibilité de vétéran devant son officier supérieur.

– Général, avait-il dit, s’adressant à Djashim, nous avons un sérieux problème à la tour Nord. Un homme en armure est apparu d’on ne sait où et s’en est pris à nos légionnaires. Il en a tué trois sans effort, et le reste de la garde n’ose pas l’attaquer, prétendant qu’il s’agit d’un Dasam (NdA : Un ange dans la religion Sorûeni) envoyé par Erû lui-même.

Qu’est-ce que c’était que cette histoire ? Après l’échec du rayon d’Oeklos, il se passait clairement des choses hors-normes à Samar. Djashim semblait tout aussi surpris qu’Ayrîa de cette nouvelle, mais il se ressaisit vite.

– Il faut régler cette affaire au plus vite, sergent. Nous ne pouvons pas laisser la tour Nord sans défense, ou les rebelles s’y engouffreront. Je vais m’en occuper personnellement. Suivez-moi ! ordonna-t’il, tant à l’adresse de Norim que de Taric et Ayrîa.

La jeune femme en voulait toujours à Djashim, mais sa curiosité était plus grande que son ressentiment. Elle suivit donc le jeune général et son sergent. Ils rejoignirent rapidement un détachement de légionnaires qui les accompagna jusqu’au sommet de la tour Nord, empruntant un interminable escalier en colimaçon.

C’était ce qui les avait mené devant cet homme à l’armure étincelante d’azur et d’or, projetant dans la nuit des reflets qui semblaient d’un autre monde.

Ayrîa avait l’impression d’être en proie à des hallucinations. Qui pouvait être cet inconnu à l’apparence surnaturelle ? Pouvait-il réellement s’agir d’un Dasam ? Et comment connaissait-il Djashim ? Il venait très distinctement de prononcer son nom. Sans oublier le plus important : était-ce un allié ou un ennemi ?

Derrière la jeune femme, les légionnaires murmuraient entre eux, effrayés. Même le sergent Norim semblait ne pas savoir quoi faire. Taric, par contre était visiblement fasciné par l’homme qui se trouvait devant lui.

– Djashim, répéta l’homme en armure. C’est bien toi, ça ne fait pas de doute, dit-il alors en Dûeni. Peut-être ne te souviens-tu pas de moi ? Je suis Aridel, nous nous sommes rencontrés à Niûsanif, avec Domiel, Shari et Daethos.

Une lueur de reconnaissance passa sur le visage de Djashim, vite remplacée par de l’étonnement et de la suspicion. Il porta la main à son épée.

– Démon ! hurla-t’il. Comment oses-tu te faire passer pour un mort ? C’est un blasphème. Aridel a disparu lors de la bataille de Cersamar. Et s’il était vivant, c’est lui qui serait assis sur le trône d’Omirelhen et non sa sœur Delia.

L’homme rit tristement.

– Cela devrait en effet être le cas, mais j’ai été trop faible pour tenir tête à ma sœur. Pourtant je suis bien vivant… Regarde.

La visière du casque de l’inconnu se releva soudain, révélant le visage d’un homme aux traits tirés et durcis par les privations. Sa barbe était sale et peu entretenue, et les poches qu’il avait sous les yeux indiquaient qu’il n’avait pas dû connaître une vraie nuit de sommeil depuis longtemps. Son aspect contrastait de manière étonnante avec l’éclat de son armure. Djashim le reconnut visiblement, il ouvrit la bouche silencieusement une ou deux fois avant de finir par s’exclamer :

– C’est… c’est impossible !

— Et pourtant si, répliqua le dénommé Aridel. Je suis certain, Djashim, que nous avons beaucoup à nous raconter. Je suis très curieux, par exemple, de savoir comment tu as pu devenir un général au service d’Oeklos… Mais il y a plus urgent. Quelle que soit ton allégeance actuelle, je suis là pour vous dire à tous que le règne de l’empereur touche à sa fin !

Cette dernière phrase sembla déclencher un réflexe chez le sergent Norim.

– Soldats ! C’est un ennemi de l’empire ! Tuez le ! Protégez le général !

Le sous-officier, n’attendant pas ses subordonnés, se mit à courir vers Aridel. Seuls quelques légionnaires le suivirent, les autres restant en arrière, circonspects.

Percevant la menace, la visière de l’armure d’Aridel se referma automatiquement, et il se prépara au combat. Djashim s’écarta, ne sachant comment réagir. Lorsque Norim fut à portée d’Aridel, l’homme en armure s’empara de son bras, l’écrasant sous une poigne d’acier. Norim cria de douleur. De là où elle était, Ayrîa perçut le bruit des os de l’infortuné sergent se brisant sous l’étreinte de son adversaire. Malgré sa blessure, Norim continua de se débattre, tentant en vain de porter un coup à Aridel. Voyant qu’il ne pourrait pas raisonner le sergent, l’homme en armure le souleva et le projeta par dessus les remparts dans le vide. La vie de Norim se termina ainsi, dans les douves de la forteresse de Samar.

– Qui est le suivant ? demanda alors Aridel.

Les quelques soldats qui avaient commencé à imiter Norim s’arrêtèrent net, et Djashim leur fit signe de rester à leur place.

– J’ai toujours du mal à accepter que vous êtes vraiment Aridel, mais si tel est bien le cas, comment pouvez-vous affirmer que le règne d’Oeklos touche à sa fin ? Son pouvoir est incommensurable, et nul ne peut contrer son rayon !

– Tu viens d’avoir la preuve du contraire, Djashim. Accompagné de Shari et d’autres compagnons, nous avons traversé les glaces du Nord pour nous rendre aux portes de Dalhin, la cité céleste. De là j’ai rencontré Erû, et il m’a donné cette armure qui à le pouvoir de détourner le rayon d’Oeklos. J’ai protégé Samar du destin funeste qui l’attendait, et je suis prêt à recommencer autant de fois qu’il le faudra. Le rayon d’Oeklos ne pourra pas lui apporter la victoire ici. La question qui reste est : es-tu réellement de son côté ?

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Résurrection (3)

Pendant un moment, Aridel crut être devenu aveugle. Le blanc éclatant qui avait rempli son champ de vision s’était transformé en ténèbres impénétrables. C’était comme si toute lumière avait disparu du monde. Il cligna des yeux et vit apparaître à la périphérie de sa vision une série de glyphes runiques défilant rapidement. Il se rendit compte qu’il était dans l’armure, visière baissée, et les symboles s’inscrivaient en surbrillance sur le casque. Il s’agissait d’une série de chiffres sans queue ni tête, mais ils étaient la seule source de lumière que distinguaient les yeux d’Aridel.

L’ex-mercenaire essaya de bouger le bras et il constata avec surprise qu’il se déplaçait aussi facilement que s’il ne portait rien sur lui. Il portait une armure intégrale, et pourtant elle ne pesait rien. Comment était-ce possible?

Une phrase vint remplacer les nombres défilants :

Séquence de démarrage terminée.

Une seconde plus tard, un flot lumineux vint inonder la visière, et Aridel ne put réprimer un hoquet de surprise. Il n’était plus dans Dalhin.

Il tourna la tête d’un coté et de l’autre pour mieux appréhender l’endroit où il se trouvait maintenant. Il se tenait au sommet d’une tour, sur les remparts d’une forteresse visiblement assiégée. En dessous de lui se trouvait une cité en proie aux flammes, et au delà, la forme sombre de l’océan. Il faisait nuit, mais Aridel y voyait presque comme en plein jour. Était-ce un effet de la magie de son armure, ou simplement le feu en contrebas ?

Une série d’éclairs lumineux vinrent à ce moment ponctuer ce panorama inquiétant. Impossible de s’y méprendre, surtout pour un vétéran expérimenté comme Aridel. Il s’agissait de tirs d’artillerie. Voilà qui lui ôtait tout doute sur le fait qu’il se trouvait bien au milieu d’un siège. Erû avait tenu sa parole et l’avait transporté à Samar, où une bataille était visiblement en cours. Mais qui étaient les belligérants, et où exactement avait-il été déposé ? Dans une forteresse impériale ? Ce n’était pas le plus urgent, se dit alors Aridel. Il était exposé sur cette tour, et il fallait absolument qu’il bouge s’il voulait éviter de se retrouver sur le chemin d’un boulet, armure magique ou non.

Il se retourna et constata avec surprise que trois hommes étaient en train de l’observer. Ils portaient l’uniforme noir des légions de l’Empire. Voilà qui répondait à la question de l’ex mercenaire. Il était visiblement derrière les lignes ennemies. Sa situation était décidément bien précaire.

Les légionnaires semblaient terrifiés par l’apparition d’Aridel. Était-ce l’armure qui leur faisait peur à ce point ? Le soldat en lui avait dû mal à imaginer à quoi il pouvait ressembler aux yeux de ces hommes. Il leva la main en signe d’apaisement, et l’un d’eux pointa sa lance d’un air menaçant, lâchant une phrase en Sorûeni. Aridel, ne sachant que faire, répondit en Dûeni :

– Je ne suis pas armé.

Le soldat l’ignora, continuant à s’approcher malgré sa terreur. Lorsqu’il fut à portée de bras d’Aridel, l’ex-mercenaire se saisit de sa lance dans l’intention de lui arracher des mains. Cependant, lorsqu’il amorça son mouvement de torsion, il constata avec surprise qu’il venait de soulever sans effort le légionnaire, avec son arme. Il ne maitrisa pas encore la puissance de son armure, et envoya malencontreusement l’homme dans le vide, par dessus les remparts de la tour.

Les événements se précipitèrent alors, et Aridel dut réagir à l’instinct. Les deux autres soldats se jetèrent sur lui, tentant de venger la mort de leur camarade. Aridel balaya le premier d’un revers de bras, l’envoyant rejoindre son infortuné compagnon. Le second subit un sort plus terrible encore : Aridel enfonça littéralement son poing au travers de la tête du malheureux. Il retira immédiatement son bras de l’amas de chair, d’os et de cervelle qu’était devenu le visage du légionnaire, horrifié par ce qu’il venait de faire. Comment était-ce possible ? Il fallait qu’il…

Un point rouge se mit soudain à clignoter sur la visière. Une phrase s’inscrivit :

Tir satellite en préparation.
Passage automatique en mode contrôle…

Une carte de la ville de Samar vint alors emplir son champ de vision. Un gros point rouge y était placé. Aridel n’eut aucun mal à comprendre de quoi il s’agissait. Les explications d’Erû étaient encore fraîches dans sa mémoire. Il avait devant les yeux système conçu pour contrôler ou dévier le rayon d’Oeklos. Le point rouge indiquait où l’arme était censée frapper. Pas de temps à perdre, il fallait détourner le tir. Mais comment ?

Aridel tenta de se saisir du point rouge en plaçant sa main devant lui. A sa grande surprise, cela fonctionna. Il sentit une résistance, comme s’il s’était emparé d’un objet réel. Il déplaça alors le point à un endroit hors de la cité, loin de toute habitation.

Nouvelles coordonnées confirmées.
Tir prévu dans moins d'une minute.

indiqua l’armure. La carte disparut et Aridel se figea, réalisant tout d’un coup la portée de ce qu’il venait d’accomplir. Il avait pour la première fois contré la source du pouvoir d’Oeklos. L’espoir d’Imela venait de se réaliser par ce simple geste…

A l’est, le ciel se fendit alors, laissant le passage à un rayon lumineux qui vint frapper le sol. Une détonation terrifiante parvint peu de temps après aux oreilles d’Aridel. L’ex-mercenaire exultait. Le rayon avait bien frappé à l’endroit qu’il avait indiqué, loin de la ville ! Il avait réussi.

Il resta ainsi un long moment, pris dans sa propre euphorie, en oubliant presque la situation dans laquelle il se trouvait. Un bruit vint alors le rappeler à la réalité. Il vit apparaître, montant un escalier en pierre, une dizaine de légionnaires impériaux, entourant un officier accompagné d’un civil et d’une jeune femme. Aridel s’apprêtait à se battre, mais il s’interrompit. Le visage de l’officier lui paraissait familier. Était-ce … C’était impossible ! Et pourtant…

– Djashim ? demanda-t’il

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Résurrection (2)

C’était le chaos. Des soldats couraient dans tous les sens, passant sans but d’un côté à l’autre des remparts. Les ordres que leur aboyaient les officiers étaient pour la plupart contradictoires, ajoutant à la confusion ambiante. Le bruit des tirs d’arquebuses et des mortiers en contrebas de la forteresse achevaient de transformer les remparts en un véritable enfer. Et c’était sans parler des boulets qui retombaient au hasard sur les infortunés assiégés, ne manquant pratiquement jamais de faire quelques victimes.

Djashim observait ce débâcle, se rendant compte qu’il avait perdu le contrôle de la situation. Il sentait le poids de sa jeunesse et de son inexpérience. Rien n’aurait pu le préparer à l’anarchie que représentait une bataille de cette ampleur, pas même ses expériences traumatisantes au service d’Oeklos. Il savait qu’il avait été promu par l’empereur non pas pour ses qualités de commandement, mais pour sa prétendue loyauté, et il subissait maintenant le plein fouet les conséquences de ce choix.

Qui aurait pu supposer que la rébellion Sorûeni était si bien équipée ? Ce qui avait commencé comme une simple révolte urbaine était devenu un véritable siège. Djashim n’avait pas assez de contrôle sur ses officiers et ses troupes pour y faire face convenablement. Et surtout, il ignorait s’il en avait réellement la volonté… Le nombre de blessés et de morts s’accumulait, et à certains endroits, les remparts étaient rouges du sang des victimes. Ce triste spectacle était presque insupportable, et Djashim devait par moment faire appel à toute sa volonté pour contenir ses haut-le-cœur. Il admirait la contenance du sergent Norim, qui restait impassible devant le carnage. L’homme ne ressentait-il aucune émotion ?

Le jeune général tourna les yeux vers la cour de la forteresse. Là aussi, le pilonnage avait fait des ravages. La cour était couverte de cratères et des boulets qui les avaient creusé, et on apercevait les corps des malheureux qui n’avaient pas pu se mettre à l’abri à temps.

Satanés mortiers ! Il fallait que Djashim trouve un moyen de les faire taire. Ils étaient cependant hors de portée des arquebuses, et seule l’artillerie de campagne aurait pu les atteindre. Impossible cependant de transporter ces lourds canons sur les remparts… Les options du jeune général devenaient de plus en plus limitées. Il n’allait bientôt plus lui rester qu’une solution, celle à laquelle il n’arrivait pas à se résoudre. Pas tant qu’il existait au moins une autre possibilité !

Un soldat s’approcha de Norim, le visage couvert de sang. Son regard était celui d’un homme qui avait vu les pires horreurs.

– Sergent, général, dit-il péniblement. Je suis envoyé par le capitaine Rûlan.

Djashim s’approcha instantanément lorsqu’il entendit le nom. C’était l’officier qu’il avait chargé de mener une sortie afin de détruire les mortiers.

– Quelles nouvelles, soldat ? demanda-t’il impatiemment.

– Les rebelles nous attendaient en embuscade, général, rapporta l’homme, essuyant un peu de sang qui s’était accumulé dans sa bouche. Nous avons perdu la moitié de nos effectifs avant même d’arriver aux pièces d’artillerie. Le capitaine nous a ordonné de battre en retraite.

Djashim ne put s’empêcher de lâcher un juron. Avec cet assaut raté s’envolait son dernier espoir de venir à bout des mortiers de manière conventionnelle. Il était maintenant dos au mur. Le jeune général se sentit envahir par la frustration. Quelle situation absurde ! Comment pouvait-il envisager de faire appel au rayon d’Oeklos pour éliminer des hommes et des femmes qui étaient en réalité ses alliés ? C’était tout bonnement inimaginable. Et pourtant il n’avait pas le choix.

Djashim essaya de se convaincre que s’il parvenait à accomplir sa mission pour Lanea, les vies perdues ici ne le seraient pas en vain. C’était cependant une bien piètre consolation face à l’atrocité qu’il s’apprêtait à commettre, et son esprit se rebellait. Il finit par se tourner vers Norim.

– Sergent, accompagnez moi à mes quartiers. Je dois rejoindre le miroir.

Le sous-officier inclina la tête, comprenant ce qu’impliquaient ces propos. Djashim descendit alors l’escalier menant à ses appartements, la mort dans l’âme, Norim sur les talons. Le pilonnage continuait, venant ponctuer le noir de ses pensées.

La chambre de Djashim était dans le même état qu’à son arrivée, une éternité auparavant. Le seul petit « détail » qui avait changé était le gigantesque miroir, au fond de la pièce. Djashim s’en approcha sans attendre. Il ne voulait pas tergiverser plus longtemps. Il fallait le faire.

Le jeune général découvrit l’objet, et appuya sur le symbole runique qu’y avait apposé Oeklos, et qui clignotait toujours. Le miroir se brouilla, puis afficha la carte de Samar. Il ne fallait pas être grand sorcier pour deviner ce qu’il y avait à faire. Djashim n’avait qu’à toucher du doigt l’endroit où devait tomber le rayon. Il repéra l’endroit où se trouvait la plus grosse concentration de mortiers et le miroir s’assombrit, affichant un texte en runique.

Autorisation en cours…

Il fallut quelques minutes pour que le texte change.

Cible acceptée.
Reconfiguration des satellites.
Impact dans 4 minutes…

Le mal était fait. Il n’y avait plus rien d’autre à faire, à présent. Le jeune général s’assit par terre, se prenant la tête entre les mains.

La porte de ses appartements s’ouvrit alors soudainement, et Djashim aperçut avec surprise apparaitre le visage de Taric, accompagné d’Ayrîa.

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Résurrection (1)

Les chariots remplis de lourds boulets en fonte avaient une allure sinistre aux yeux de Taric. Des hommes faisaient régulièrement l’aller retour en tirant et poussant ces mastodontes. Ils peinaient sous l’effort et étaient couverts de sueur, tout cela pour apporter aux mortiers leurs précieuses munitions.

Ces armes de siège étaient probablement le seul moyen de venir à bout de la forteresse, mais Taric n’arrivait pas à s’habituer à leur vacarme. Chaque tir était comme un coup de tonnerre, envoyant un projectile plus lourd qu’un homme à un angle élevé afin de retomber sur les remparts ou au delà. Taric plaignait les malheureux qui se retrouvaient sous ce déluge de métal. C’était le première fois qu’il assistait à un siège, et il avait du mal à accepter l’horreur de ce qu’il avait sous les yeux.

L’ex-mage imaginait Djashim, devant faire face au pilonnage, coincé dans son rôle de général, envoyant ses hommes à la mort. C’était la terrible réalité de la guerre et Taric n’avait qu’une seule envie, c’était de s’en éloigner le plus possible. Paradoxalement, il n’arrivait cependant pas à détacher son regard de ce sombre spectacle. Jamais il n’aurait pu imaginer que la résistance Sorûni était si bien équipée. Il avait bien tenté d’interroger Chînir sur la provenance des armes de siège, mais le chef nomade avait éludé ses questions, absorbé par la bataille.

Taric soupira. La seule bonne nouvelle, dans tout ça, c’était qu’il se sentait mieux. Le poison lui laissait-il un répit ? Si c’était bien le cas, il devait profiter de ce temps précieux pour passer à l’action. La survie de Djashim était sa mission principale. La vie du jeune agent/général représentait un espoir qu’il était impossible d’abandonner. En aucun cas sa véritable allégeance ne devait être révélée à Oeklos. Il fallait trouver un moyen de l’aider, d’un manière ou d’une autre. Taric ne pouvait cependant pas agir ouvertement contre les ordres de Chînir. Si seulement il avait un moyen de contacter Djashim…

Une idée lui vint à l’esprit. C’était risqué, mais mieux que rien. Le mage regarda où se trouvait Idjin, le lieutenant de Chînir qui, il le savait, était chargé de garder un œil sur lui. Le nomade semblait absorbé par la surveillance du train de munition. C’était le moment. Taric se colla à l’un des chariots, se cachant au regard de son garde. Il marcha ainsi pendant un court moment, se rapprochant des mortiers, et surtout des murs de la forteresse.

Une fois hors de vue, il bifurqua pour descendre sur la pente des douves. De près la forteresse semblait encore plus imprenable. Chînir espérait-il vraiment mettre à bas des murs si solides, sans l’assistance des armes des Anciens ? Cela paraissait impossible. Pourtant Taric savait que l’histoire militaire était remplie de récits de la chute de forteresses bien plus puissantes. Un siège, lui avait dit Chînir, n’était qu’une question de temps et de volonté. Si l’assiégeant pouvait attendre aussi longtemps qu’il le souhaitait, il était assuré de gagner. Mais que penser alors de la population de Samar, qui même aidée par les forces de Chînir, n’avait rien d’une véritable armée… Le temps était compté, sans parler du fait qu’Oeklos n’accepterait jamais de perdre la ville. Le coup porté au moral de son Empire serait trop important. Taric se secoua la tête. Il ne devait pas perdre de vue son objectif : il fallait rejoindre Djashim.

L’ex-mage se mit à tousser. Pour lui aussi, le temps était précieux. Lanea lui avait obtenu un sursis, mais son destin allait bien finir par le rattraper. La terreur de la mort était toujours présente dans son esprit, mais c’était une autre émotion qui dirigeait ses actions. S’il devait mourir ici, autant que cela serve à quelque chose. Ce courage était-il dû à la vision qu’il avait eue dans son délire ? Il était pourtant bien trop rationnel pour accorder une quelconque attention à cette histoire de sauveur. Qu’importe ! Ce n’était plus le moment de réfléchir. Il fallait rentrer à l’intérieur de la forteresse, et Taric ne voyait qu’un seul moyen : les égouts.

Les eaux usées de la forteresse étaient évacuées par des canaux souterrains qui se jetaient dans le Sarin, le fleuve côtier qui traversait Samar. Si le courant dans les canaux n’était pas trop fort, Taric comptait les emprunter pour pénétrer dans la forteresse. Il se mit donc à en faire le tour, longeant les douves et s’éloignant de la zone où se trouvait le plus grosse concentration d’artillerie.

Au bout d’un moment, ils découvrit une ouverture circulaire, percée à même le mur, par laquelle s’échappait une eau brunâtre à l’odeur nauséabonde. Taric se plaça un mouchoir sur le visage et s’engagea dans le conduit. L’odeur lui donnait des haut-le-cœur, mais il continuait à avancer. Il prit la lampe torche qui ne le quittait jamais, le dernier objet qu’il avait conservé de Dafashûn. Il l’alluma et avança ainsi pendant quelques minutes, repoussant l’obscurité. Sous ses pieds, des formes bougeaient dans l’eau sale. Taric n’osait pas regarder… Les rats étaient l’hypothèse la plus favorable, et il préférait ne pas envisager ce qu’il pouvait y avoir de pire.

Il faillit presque ne pas voir la grille ne métal qui lui barrait la route. Il s’y était attendu, cependant, et ce n’étaient pas quelques barres d’acier qui allaient faire reculer un héritier des Anciens. Augmentant l’intensité et la puissance de sa lampe, il la transforma en rayon calorifique. Il coupa ainsi l’une des barres de métal, et se glissa à travers l’ouverture ainsi créée.

Il était a présent dans la forteresse. Le plus dur était fait, il ne restait qu’à trouver une sortie. L’ex-mage repéra rapidement une échelle de métal rouillé. Il l’emprunta sans réfléchir, manquant de glisser par deux fois. Il finit tout de même par arriver au dessous d’une plaque de métal qu’il souleva doucement.

La sortie débouchait sur la cour centrale de la forteresse, sombre et remplie de fumée. S »assurant rapidement que personne ne pouvait le voir, Taric se glissa à l’extérieur. Il fallait trouver Djashim, à présent. Il observa autour de lui, cherchant ses repères et aperçut soudain la forme allongée d’une femme. Elle lui semblait vaguement familière. N’était-ce pas… Si, il s’agissait bien d’Ayrîa, l’agent de Chînir. Que faisait-elle là ? Taric s’approcha d’elle et lui prit le pouls. Son cœur battait mais elle était inconsciente. Prenant sa gourde, Taric lui passa de l’eau sur le visage. Lorsqu’elle ouvrit les yeux et vit Taric, elle lui attrapa le col.

– Djashim ! Nous devons rejoindre Djashim, dit-elle.

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Mort (6)

Aridel observait son interlocuteur sans rien dire. Tout était confus. Erû, une création des anciens ? Et comment pouvait-il justifier de quelque manière que ce soit la destruction et la mort qu’avait apporté Oeklos ? Pout-être que tout ce qu’il avait entendu jusqu’à présent n’était qu’un rêve. Il était probablement en train de dormir à coté d’Imela dans le froid, et il allait se réveiller à tout moment.

– Non Aridel, dit alors Erû/Sûnir, répondant à ses pensées, tu n’es pas en train de rêver. Comme je te l’ai expliqué, je ne peux pas influencer tes décisions. Je peux lire une partie de tes pensées mais je suis incapable de te contrôler. C’est pour cela qu’il fallait que je te rencontre. Ta tâche ne fait que commencer, et il faut que tu prennes conscience de son ampleur.

L’image de Sûnir leva alors les yeux vers le plafond. Aridel, presque malgré lui, suivit son regard. Les plaques de métal qui composaient le haut de la pièce étaient en train de se replier les unes dans les autres, comme un rideau que l’on tirait. Derrière elles se trouvait une coupole de verre tenue par des barres de métal. C’était une fenêtre sur un ciel noir, constellé d’étoiles. Ces dernières semblaient bien plus brillantes que dans le souvenir d’Aridel, et, chose étrange, elles ne scintillaient pas. Il tourna la tête, et la lune apparut à ses yeux ébahis.

Elle était gigantesque, remplissant la moitié de son champ de vision. On y distinguait à l’œil nu cratères et chaîne de montagnes, le tout étincelant d’un blanc-gris presque insoutenable, baigné par la lumière du soleil. Où donc était-il ? Il déplaça de nouveau son regard, et aperçut un demi cercle bien plus petit que la lune, mais tout de même très visible. Le haut de cette hémisphère était recouvert de nuages d’un blanc laiteux, et le bas était marbré de bleu et d’un peu de vert. C’était une vision à la fois terrible et magnifique.

– Tu as devant les yeux un panorama que peu ont contemplé depuis la chute de l’Empire des Anciens, expliqua alors l’image de Sûnir. Depuis le début de ce millénaire, seuls Oeklos et toi-même avez eu le privilège d’admirer la splendeur d’Erûsarden de si loin. C’est sur ce globe que tu as vécu toute ton existence, de ta naissance jusqu’à maintenant. Regarde le bien… Les hommes et les Sorcami s’affrontent depuis des siècles pour devenir les maîtres de cette planète, une petite sphère perdue dans l’immensité d’un univers bien trop grand pour que ton imagination puisse le concevoir. Et pourtant ce sont les habitants de globe qui sont mon unique objectif, ma mission.

Aridel, pris par la beauté et l’immensité de ce qu’il avait devant les yeux en avait presque oublié sa colère. Elle refit cependant très vite surface lorsqu’il entendit cette dernière phrase.

– Comment pouvez-vous affirmer avoir fait des habitants de ce monde votre mission ? Vous êtes responsable des millions de vie qui ont été perdues dans les conquêtes d’Oeklos ! Aucun plan, aucune vision, ne peut justifier un tel carnage. C’est inhumain !

Erû/Sûnir sourit, enrageant encore plus son interlocuteur.

– En effet Aridel, ce n’est pas humain, et c’est bien pour cela que je suis le seul à pouvoir en prendre la responsabilité. Je suis comme je te l’ai dit, une machine, et même si je comprends les émotions humaines, je peux choisir de ne pas les ressentir si elles nuisent à mes objectifs. Je les ai donc mises de coté dans l’accomplissement de mon plan car cela était nécessaire. Pour que ce monde ait un avenir, il faut que les humains et les Sorcami puissent travailler ensemble d’égal à égal. Le seul moyen d’y parvenir était de vous montrer que vous êtes tous perdants, les uns et les autres, dans un conflit d’ampleur. Le monde n’a pas été détruit par les actions d’Oeklos, et dans un ou deux siècles il redeviendra comme avant, à la différence près que vos deux races auront appris à vivre ensemble. Enfin tout cela est conditionné, bien sûr, au fait que tu acceptes la tâche que je souhaite te confier. Je suis prêt à te donner les moyens de réparer une partie du tort causé par Oeklos. C’est même la raison principale pour laquelle je t’ai fait venir ici.

Aridel balaya cette dernière phrase d’un geste rageur.

– Et si je n’ai pas envie de suivre votre « plan » ? demanda-t’il, hargneux. Qui me dit que ce n’est pas un moyen d’infliger encore plus de malheur aux survivants ?

– Je ne te cache pas que même avec mon aide, le combat sera difficile et que nombreux sont ceux qui y perdront la vie. Mais c’est le prix qui reste à payer pour qu’une harmonie puisse régner entre hommes et Sorcami. Je te le répète encore une fois, je ne peux pas forcer ta décision, et c’est bien pour cela que je t’ai choisi. J’ai sélectionné tes ancêtres de manière à ce que tu sois hors de mon influence. Tu appartiens à un futur que je ne peux pas discerner dans son intégralité, et qui est bien plus long que toute mon existence. Je sais cependant que les choix que tu feras guideront le monde dans la bonne direction. Et je peux également affirmer c’est que si tu n’acceptes pas mon aide, Oeklos à d’ores et déjà gagné. Aucun autre être vivant ne pourra s’opposer à lui et le monde lui appartiendra. Sa longévité lui garantit que même lorsque les nuages se dissiperont il restera le maître incontesté d’Erûsarden. Est-ce là ce que tu souhaites ?

Aridel ne répondit pas. C’en était trop pour lui. « Erû » avait beau dire, il savait qu’il était en train de se faire manipuler. L’entité qu’il avait en face de lui n’était pas le dieu mentionné dans les écrits, mais son pouvoir était indéniable. Si c’était bien lui qui était à la source de la puissance d’Oeklos, Aridel ne pouvait se permettre d’ignorer ce qui lui était offert.

Erû/Sûnir sourit de nouveau et fit un petit geste de la main. Le sol devant Aridel se mit à bouger. Une trappe s’ouvrit et un cylindre de verre en sortit progressivement, atteignant une hauteur d’homme. A l’intérieur se trouvait une armure telle qu’Aridel n’en avait jamais vu. Elle semblait couverte d’or, et la visière et les membres étaient constituées d’un métal bleu difficilement identifiable. C’était un objet d’un autre monde et pourtant Aridel se sentit instantanément fasciné, comme si l’armure faisait partie de lui. La curiosité eut raison de lui et il s’approcha du cylindre. La paroi en verre s’enfonça alors dans le sol, laissant la cuirasse à nu.

– Voici mon don, Aridel, si tu acceptes la tâche qui est la tienne. Cette armure a été conçue pour ne fonctionner qu’avec toi, ou plus précisément ton code génétique. Elle a une double fonction. C’est un exosquelette, qui décuplera ta force tant qu’il aura de l’énergie. Sa fonction principale, cependant n’est pas le combat à main nue. La visière est adaptée à tes ondes cérébrales et permet, tout comme les miroirs d’Oeklos de contrôler l’endroit où tombe le rayon de destruction qui lui a apporté la victoire. Contrairement à Oeklos, cependant, tu ne pourras pas amorcer le déclenchement du rayon, seulement modifier l’endroit où il doit frapper. Cela te permettra de détourner l’arme de l’empereur à ton profit. Il t’appartiendra cependant d’en faire bon usage, et surtout de trouver un moyen de t’opposer à lui de manière intelligente. C’est là la mission que je souhaite te confier. Acceptes-tu ?

Aridel ne pouvait plus parler. La vision d’Imela venait en quelque sorte de se réaliser. Il avait devant ses yeux une arme qui pouvait redonner l’espoir au monde. Avait-il le droit de refuser ? En son for intérieur, il savait que non. Il avait trop souvent fui ses responsabilités, et des gens étaient morts à cause de ces choix. Sa décision était prise, mais il hésitait encore à toucher l’objet.

– Que se passera-t’il si je mets cette armure ?

– Ah… Si tu acceptes, je te transporterai jusqu’à la ville de Samar, où la résistance contre l’Empire d’Oeklos a une véritable chance d’aboutir. Le reste t’appartiendra, mon plan m’empêche de t’aider plus.

– Et Imela ? Mes compagnons ?

– Je les guiderai jusqu’à la porte et je les transporterai jusqu’au Fléau des Mers. Mais contrairement à toi, ils ne verront pas cette cité et ne connaitront pas mon existence, sauf par ta parole.

Aridel regarda Erû/Sûnir, sa colère un peu atténuée.

– Je suis sûr que vous savez déjà ce que je vais faire. Comment osez-vous affirmer que j’ai le choix ?

– Tu as toujours le choix, Aridel. A un niveau fondamental, tout est une question de choix. Il existe une probabilité non nulle pour que tu décides d’abandonner cette armure et préfères te battre par toi même. Nous sommes peut-être dans un univers où cette probabilité ce réalisera. Je suis incapable d’affirmer avec une certitude absolue que tu vas accepter, et c’est bien la raison de ta présence ici.

– Vous prétendez être un dieu mais vous connaissez bien mal l’être humain… Personne ne pourrait vivre avec les conséquences d’un tel choix, s’il refusait. Je suis donc bien obligé d’accepter. Mais je n’oublierai pas ce que j’ai vu ici. Le monde saura ce que vous êtes réellement et les horreurs que vous lui avez fait subir.

Sans ajouter un mot, Aridel posa sa main sur l’armure. Celle-ci se reconfigura instantanément, recouvrant le corps de l’ex-mercenaire. Elle était parfaitement ajustée à sa taille et d’une légèreté surprenante. La visière se referma alors, et tout devint blanc.

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