Histoire (1)

Djashim, pieds nus dans sa robe en lin léger, se leva de son lit. Attiré par la lumière du jour, il s’approcha du balcon et souleva le rideau qui le séparait de l’extérieur. Il posa alors ses mains sur le rebord en pierre, ses poumons s’emplissant d’air frais. Qu’il était agréable de sentir la douce chaleur du soleil levant sur sa peau, après tant de mois passés dans l’obscurité et le froid de l’Hiver sans Fin. C’était comme une renaissance…

Sous les yeux du jeune général s’étendait la cité de Samar, ses maisons de pierre blanche resplendissant au soleil. Capitale du comté qui portait son nom, Samar était l’un des ports les plus connus de la côte ouest de Sorûen. La ville était comme une porte, s’ouvrant à l’ouest vers l’immensité azur de l’océan extérieur et à l’est vers les sables ocres du désert de Sorûen. Le cœur de la ville avait été construit au sommet de la célèbre colline de Samûnel, où Erûdrin le prophète avait eu la révélation d’Erû. Il y avait sous le sol de cette colline une immense réserve d’eau qui faisait la richesse de Samar. Cette nappe phréatique était la source d’un fleuve côtier, distribuant l’inestimable liquide à toute la région.

L’eau. C’était dans cette contrée le bien le plus précieux que les hommes pouvaient posséder. Toute la vie de la ville était organisée autour de son commerce. Le climat était si aride que les habitants du désert la préférait à l’or. Paradoxalement, l’arrivée de l’Hiver sans Fin n’avait d’ailleurs fait qu’empirer la sécheresse. Les vents résultant du changement climatique étaient parfois si violents qu’il provoquaient de gigantesques tempêtes de sable. Nombres de récoltes avaient été détruites par ces pluies de poussière, et les canaux d’irrigation s’ensablaient.

Samar était donc à présent complètement dépendante des navires de ravitaillement du Nouvel Empire d’Oeklos, venus pour la plupart du domaine de Sanif, mais aussi de Lanerbal. C’était sur un de ces navires que Djashim était arrivé la veille, prêt à assumer ses nouvelles fonctions. Il était devenu le commandant en chef de la première brigade de la deuxième légion de la seconde armée de l’empire. Le jeune homme se trouvait à présent responsable de près de dix mille soldats, pour la plupart stationnés à Samar. Une partie de la garnison se trouvait d’ailleurs en poste au sein même de la forteresse, le quartier général des troupes impériales.

Ce château-fort à l’allure martiale était situé au sommet de Samûnel, à coté trouvait du palais comtal. Le palais était un ensemble de haute tours blanches où résidait le gouverneur de Samar, le comte Borinem. C’était un administrateur civil nommé par le duc de Niûstel, lui même soumis à Oeklos.

– Général ! interpella une voix derrière Djashim. Vous ne pouvez pas rester ici.

C’était le sergent Norim, bien sûr. Il avait accompagné Djashim à la demande d’Oeklos, et le jeune garçon se demandait s’il n’était pas là pour l’espionner. L’empereur avait des doutes sur sa loyauté, et Djashim savait qu’il serait étroitement surveillé lors de son séjour à Samar. Cela n’empêchait pas le sergent d’avoir raison. Friwinsûn, le prédécesseur de Djashim, avait été assassiné alors qu’il se promenait dans les rues de la cille, et son meurtrier n’avait pas encore été appréhendé. Il y avait fort à parier que la population de Samar, qui n’éprouvait aucune sympathie pour Oeklos, cachait cet homme. La résistance Sorûeni était la plus féroce qu’avait rencontré Oeklos depuis son accession au pouvoir. Djashim s’en réjouissait intérieurement, mais il n’oubliait pas qu’il était officiellement un haut gradé impérial, et donc une cible de choix pour les résistants. Il fallait qu’il évite de s’exposer inutilement.

Le jeune homme repensa alors à la mission que lui avait confié l’empereur. Son objectif était d’anéantir la rébellion Sorûeni coûte que coûte. Pour cela il avait ordre de trouver le duc Codûsûr, le frère de l’ex-souverain de Sorûen, et de l’emprisonner ou le mettre à mort. Bien sûr Djashim se trouvait face à un dilemme. Les rebelles Sorûeni étaient pour lui et Lanea des alliés potentiels, et il n’avait aucun intérêt à faire cesser leurs actes. Pourtant, s’il ne livrait pas l’Empereur des résultats concrets, il ne pourrait jamais revenir à Oeklhin, et le plan de Lanea était voué à l’échec.

Djashim savait qu’il ne pourrait jamais se résoudre à anéantir un peuple qui ne faisait que défendre ses droits. Oeklos était un tyran qui avait balafré le monde pour obtenir le pouvoir, et c’était lui le véritable ennemi. En son for intérieeur Djashim aurait préféré tout lâcher pour se joindre aux rebelles et combattre l’Empereur. Sa mission était cependant primordiale, et il ne pouvait pas abandonner après tous les scrifices qui avaient été fait pour le mettre en place. Et de toute manière, trouver les rebelles dans ce désert qui ne pardonnait rien n’allait être une chose aisée.

Djashim effaça ces pensées de sa tête. Pour l’heure, il n’avait qu’à se concentrer sur la routine militaire qui lui était devenue habituelle. Il rejoignit Norim.

— Sergent, ordonna-t’il. Faites sonner le rassemblement. Revue de troupe dans un quart d’heure.

— A vos ordres, général, répondit son subordonné en se frappant la poitrine du poing.

***

La cour de la forteresse était conçue de telle manière que le soleil ne la frappait jamais directement, la laissant à l’ombre la majeure partie de la journée. L’atmosphère y était donc agréablement fraîche, et l’on n’y ressentait aucunement la chaleur du désert. Djashim, accompagné par le sergent Norim, observait ses hommes. Il y avait là trois régiments complets, près de trois mille soldats. Mais pouvait-on vraiment donner le nom de soldats à ce rassemblement hétéroclite d’ex-mercenaires, de réfugiés, et de vétérans des guerres d’invasion ? Après sa cuisante défaite lors de la première bataille de Cersamar, Oeklos avait dû se rebâtir une armée rapidement, et ce sans l’aide des Sorcami. Les hommes-sauriens avaient en effet subi de trop lourdes pertes pour reprendre la mer immédiatement. Oeklos avait donc dû recourir à la conscription forcée, comme il l’avait déjà fait en Sorcasard. Une fois la paix installé, cependant, il avait fini par faire appel à des volontaires pour assurer sa force de « maintien de la paix ».

A la grande surprise de l’empereur, de nombreux hommes avaient répondu à l’appel. Les batailles incessantes et l’arrivée de l’Hiver sans Fin avaient poussé de nombreux réfugiés dans leurs derniers retranchements. La perspective d’un vrai repas chaque jour et de vêtements chauds offerts gratuitement avait convaincu plus d’un « patriote » de rejoindre l’armée qui avait opprimé son pays. Djashim renifla. Que penser de la loyauté de soldats dont la principale motivation était la faim ? Pas étonnant, se dit-il, qu’ils n’aient pas très envie de retrouver l’assassin de Friwinsûn. La plupart de ces hommes haïssaient probablement Oeklos autant que lui. Que faire d’une telle armée ? Djashim se tourna vers Norim.

– Sergent ! Dès demain ces hommes doivent retourner à l’entraînement. Et commencez par la base. Je veux que vous supervisiez personnellement les exercices. Et que vous fassiez sortir de la forteresse tous les resquilleurs, sans exception. Plus de solde pour eux ! Me suis-je bien fait comprendre ?

– Oui, général !

– Ah et autre chose. Prévoyez une réunion d’état-major pour cet après-midi. Je veux connaître mes officiers. Nous avons une mission à accomplir et il s’agit de ne pas perdre de temps.

– A vos ordres, général.

Djashim, sans ajouter un mot, se dirigea alors vers ses appartements. Il fallait qu’il se prépare. Il avait été invité par le comte Borinem à un repas le soir même, et il n’était pas sûr d’avoir pris son uniforme d’apparat.

Share Button

Trahison (6)

Imela aperçut les éclairs lumineux caractéristiques des tirs de canons bien avant d’entendre leur grondement sourd et familier. Le Fléau des Mers avait ouvert le feu pile à l’heure prévue. Ses boulets allèrent s’écraser contre le mur de la forteresse de Frimar dans un énorme fracas. Quasi-instantanément, des cris s’élevèrent des remparts, suivis du tintement clair des cloches d’alarmes appelant les hommes au combat. Des lumières s’allumèrent dans le petit baraquement situé au pied de la forteresse qu’Imela avait repéré. Il ne fallut que quelques minutes pour qu’un dizaine de soldats en sortent, se précipitant vers leurs postes.

C’était le moment.

Imela fit signe à Daethos et aux trois hommes qui l’accompagnaient lorsque les soldats s’approchèrent d’eux. D’un bond, ils se jetèrent sur les infortunés gardes. L’affrontement fut bref. Même si les Omirelins avaient l’avantage du nombre, ils avaient été pris par surprise et ne purent offrir à leurs assaillants une résistance organisée. Il furent rapidement mis hors de combat, et en moins d’une minute, les cadavres de quatre d’entre eux étaient étendus au sol. Daethos ligota les survivants, et les plaça hors de vue, dans le fossé qui bordait le chemin. Imela et ses trois matelots s’emparèrent alors de leurs uniformes et de leurs plastrons. Daethos, quant à lui, enfila une robe sombre qui cachait son visage. Il espérait ainsi se faire passer pour un moine venant de l’abbaye située derrière la forteresse. Il fallait juste espérer que sa taille ne le trahirait pas. Ce n’était de toute manière plus le moment de reculer. Ainsi déguisés, les cinq attaquants entamèrent leur mission d’infiltration.

Aux portes de la forteresse, la confusion semblait à son comble. Le bombardement soudain lancé par le Fléau des Mers avait semé le trouble parmi les Omirelins, et ils peinaient à s’organiser. Il fallait cependant agir vite. Ils finiraient tôt ou tard par reprendre leurs esprits, et Imela devait avoir accompli sa mission avant.

La porte était si mal surveillée que les cinq infiltrés n’eurent aucun mal à entrer dans la forteresse. Le seul garde de faction était un sergent mal réveillé qui se contentait de crier : « Tous à vos postes ! » à tous les soldats qui passaient. Il ne remarqua même pas la présence encapuchonnée de Daethos, tant il semblait dépassé par les événements.

« Jusqu’ici tout va bien », pensa Imela. Elle savait cependant que le plus dur restait à venir. Il fallait trouver où était enfermé Itheros. La forteresse de Frimar, construite cinq siècles auparavant par les colons de l’Empire de Dûen pour défendre la côte contre les Sorcami, était vaste et recelait de nombreuses salles. Heureusement, Imela avait bien étudié ses plans, et elle comptait, comme toujours, sur son intuition. Frimar était aménagée comme la plupart des forteresses Dûeni que la jeune femme avait visitées. Ses prisons devaient donc se trouver, selon toute probabilité, dans l’aile gauche, juste sous les cuisines et le réfectoire de la garnison, l’endroit où les hommes passaient le plus de temps. Une des formes de torture qu’employaient les Dûeni était d’affamer leurs prisonniers tout en les faisant sentir les odeurs provenant des cuisines, un façon comme une autre de briser leur volonté.

D’un signe de la main, Imela fit signe à ses hommes de la suivre. Elle avançait au jugé, mais elle savait qu’elle se dirigeait globalement dans la bonne direction. Sa plus grande crainte était de croiser un officier Omirelin un peu plus réveillé que les autres qui leur fasse rebrousser chemin. Pour l’instant, cependant, la chance semblait de leur côté. Les murs de la forteresse vibraient sous les coups sourds des boulets qui venaient les frapper. Imela avait ordonné au Fléau des Mers de cesser son bombardement au bout d’une heure, pour éviter un risque de riposte trop important. Il n’y avait donc pas de temps à perdre, et Imela ne pouvait pas se permettre d’être indécise.

Les cuisines. La jeune capitaine ne s’était pas trompée. Elle aperçut un escalier menant vers le sous-sol et l’emprunta sans hésiter. Ils arrivèrent alors devant un couloir faiblement éclairé par des lampes à huiles.

Un garde se trouvait à l’entrée.

Il se mit instantanément debout lorsqu’il aperçut Imela, et pointa sa lance vers elle d’un air menaçant.

– Halte ! cria-t’il. Vous n’avez rien à faire là, bande de resquilleurs ! Vous devriez être la haut, à la défense.

Pas le temps de discuter. Faisant appel à sa maîtrise des arts martiaux Sûsenbi, Imela coinça d’un geste la lance du garde sous son bras. Elle utilisa alors la force de l’homme pour le faire pivoter en accompagnant son mouvement, et le projeta contre le mur. Elle l’acheva en lui plaçant un coup pied au visage. L’homme s’effondra sans un bruit, la tête en sang. Imela se pencha alors sur lui et s’empara du trousseau qui pendait à sa ceinture. Elle en détacha les clés, et les tendit à ses hommes.

– Essayez toutes les portes, ordonna-t’elle. Voyez si vous trouvez Itheros !

Tous se mirent alors à insérer frénétiquement les clés dans leurs serrures. Cela dura une ou deux minutes, jusqu’à ce que Daethos crie : « Ici ! ». Imela rejoignit immédiatement l’homme-saurien qui venait d’ouvrir la porte d’une cellule. A l’intérieur se trouvait un être qu’Imela reconnut immédiatement comme étant un Sorcami. Son visage semblait cependant bien plus fin et émacié que celui de Daethos, et il reflétait une immense fatigue. Daethos se mit à lui parler dans la langue des hommes-sauriens, et il se leva péniblement. Son regard se porta alors sur Imela, et il dit dans un Dûeni craquelant :

– Daethos me dit que vous êtes là pour me sauver. Je vous remercie, capitaine, mais je crains que ma force ne me fasse défaut. Je suis dans l’incapacité de vous suivre.

– Nous vous porterons, répondit Imela. Je n’ai pas fait tout ce chemin pour vous laisser là. J’ai besoin de vous, et vous venez avec nous.

Elle fit signe à ses hommes qui attendaient à l’extérieur.

– Aidez Daethos à porter Itheros, nous repartons.

Le petit groupe reprit alors lentement le chemin de la sortie. Au dessus, le bombardement du \emph{Fléau des Mers} continuait toujours. Il fallait maintenant sortir de la forteresse, et Imela avait un plan.

Le sergent de faction se trouvait toujours près de la porte de sortie. Il semblait un peu moins paniqué lorsqu’Imela s’approcha de lui. Masquant son visage et déguisant sa voix, la jeune femme lui parla.

– Sergent, le capitaine nous a ordonné de conduire ce prisonnier en lieu sûr hors de la forteresse, dit-elle en désignant Itheros. C’est une mission de la plus haute importance. Laissez-nous passer, ou affrontez les conséquences.

Le sergent regarda Imela d’un air suspicieux. Avait-il deviné qu’il s’adressait à une femme ? Il s’approcha d’elle. Grave erreur. Imela en profita pour lui planter son couteau en travers de la gorge, et alors qu’il s’effondrait, elle fit signe à Daethos.

– En avant, dit elle. Vite, nous n’avons pas de temps à perdre, son corps va être découvert rapidement.

Une fois hors de la forteresse, le petit groupe accéléra donc le pas. Ce n’était pas facile en portant Itheros. Ils parvinrent cependant sans encombre rapidement à la grève où les attendait le canot du \emph{Fléau des Mers}. Les Omirelins étaient toujours visiblement sous le coup de la panique et n’avaient pas réalisé ce qui venait de se passer. Le plan d’Imela avait fonctionné à merveille, à sa grande surprise. Il était à présent temps de rejoindre son navire qui venait de cesser son bombardement. Imela souffla de soulagement. Ils avaient réussi.

Share Button

Trahison (5)

Le désespoir de Taric avait atteint son paroxysme. Il n’y avait rien à faire. Personne ne pourrait plus le protéger à présent. Il avait tenté de tromper la résistance et sa trahison s’était soldée par un échec. Ses jours étaient comptés. Il mourrait très probablement bientôt de manière violente, et si ce n’était pas le cas, le poison de Walron aurait tôt ou tard raison de lui. Lorsque le premier ministre avait découvert que les informations que Taric lui avait transmises étaient fausses, il avait brisé la fiole d’antidote devant ses yeux, et l’avait banni d’Oeklhin. « J’espère que votre mort sera lente et douloureuse » avaient été les dernières paroles de Walron à son égard. Taric avait donc dû quitter la ville à pied, mais il s’était de nouveau fait arrêter par des hommes en armes. La seule différence était que ses ravisseurs n’étaient pas cette fois des gardes impériaux, mais des agents de la résistance. Ces hommes, qui quelques jours auparavant, auraient été ses alliés, le détenaient à présent dans le froid, à quelques lieues de la forteresse.

Un traîneau s’approcha. Taric reconnut immédiatement la forme emmitouflée de la femme qui le dirigeait. Lanea. L’ex-mage déglutit. Sa fin allait peut-être arriver plus tôt que prévu.

La jeune femme s’arrêta à coté de Taric et ses deux gardes, puis sauta dans la neige, se rapprochant du prisonnier. Elle fit alors signe aux deux hommes de s’éloigner. Ceux-ci obtempérèrent après une légère hésitation, et Lanea se planta devant l’ex-mage brisé. Celui-ci, incapable de supporter son regard, baissa la tête.

– Nous avons à parler, je crois, dit simplement Lanea, ses mots comme autant de couteaux.

– Je… commença Taric.

Elle le coupa d’un geste.

– Je ne vous cache pas que je suis extrêmement déçue par vos actions, Taric. Si je n’avais pas deviné ce que vous comptiez faire, Djashim serait mort, à présent. Pourtant il a tout fait pour vous sortir de l’impasse. Que vous a donc promis Walron pour nous trahir ?

Taric n’en pouvait plus. Il n’avait plus rien à perdre à présent. Il explosa.

– La vie ! Il m’a promis la vie, Lanea ! dit-il, en larmes. Je suis empoisonné, et sans l’antidote que Walron possède je suis condamné, quoi qu’il arrive. Même si vous m’épargnez aujourd’hui, je serai mort dans quelques mois.

Pour la première fois depuis son arrivée, Lanea parut surprise.

– Empoisonné ? Vraiment ? Walron vous a-t’il dit avec quoi ?

Taric leva la tête, croisant le regard de la jeune femme pour la première fois depuis son arrivée. La curiosité semblait dominer dans ses yeux verts. L’ex-mage sentit une lueur d’espoir l’envahir. Se pouvait-il que… Il tenta de se reprendre.

– Non, répondit-il, d’un ton légèrement plus assuré. Il m’a juste affirmé que l’effet du poison était lent, et qu’il avait été conçu par la reine Delia d’Omirelhen. Je… je suis désolé Lanea. J’ai été lâche. Je ne savais pas quoi faire.

– Pourquoi n’êtes vous pas venu me voir ? Je suis médecin ! J’aurais pu vous aider.

– Je ne sais pas, marmonna-t’il se prenant la tête entre les mains. Je ne sais pas…

Le ton de Lanea se fit alors plus doux.

– Vous m’avez trahi, Taric, mais peut-être était ce simplement de la stupidité ou de la peur de votre part. Vous avez pu constater par vous-même que travailler pour Walron n’apporte que le malheur. Vous ne risquez jamais de voir son antidote, à présent.

– Je le sais, dit Taric. Je suis condamné.

– Vous êtes effectivement durement puni pour vos actes. Et au cas où vous auriez eu un doute, je ne compte pas vous donner la mort aujourd’hui. Je comptais vous exiler au Nord, mais après ce que vous venez de m’apprendre, j’ai une proposition à vous faire.

Elle sourit et s’approcha. S’emparant de la main du mage, elle lui retira son gant et pinça son doigt avec une aiguille, faisant couler quelques gouttes de sang qu’elle plaça dans une fiole. Elle se releva alors et parla d’une voix ferme.

– Vous avez été un bon agent, et je peux encore faire usage de vos services. Je vais donc vous renouveler le marché de Walron. Je m’engage à essayer de trouver l’antidote au poison qui vous ronge, mais vous allez devoir m’aider en échange.

Taric ne cacha pas sa surprise.

– Vous aider ? Mais comment pouvez-vous encore me faire confiance ?

– Je pense que vous êtes capable d’apprendre de vos erreurs. Et puis, je dispose à présent d’un très bon moyen de pression sur vous. Plus important encore, je suis certaine que vous détestez l’Empire autant que moi. Si vous vous étiez complètement soumis, vous auriez donné mon nom à Walron, ce qui n’est pas le cas. Sans parler du fait que le nombre d’agents de la résistance est limité, et les circonstances me forcent à utiliser tous les moyens à ma disposition. Je suis donc prête à vous donner une seconde chance.

Taric balbutia :

– Qu’a… Qu’attendez-vous de moi ?

– Vous l’ignorez probablement, mais suite à vos actions, Oeklos a décidé d’exiler Djashim en Sorûen. Le général Friwinsûn a été éliminé par la résistance Sorûeni, et Djashim est son remplaçant. C’est un contretemps terrible pour mes plans, mais cela peut nous offrir des opportunités cachées. La résistance Sorûeni est puissante, et très secrète. Si nous parvenons à la contacter, nous pourrons peut-être coordonner nos actions, et former un noyau intercontinental, capable de tenir tête à l’empire à grande échelle. Djashim est cependant trop étroitement surveillé pour proposer une telle alliance. J’ai donc besoin d’un agent en Sorûen, et je pense que vous ferez l’affaire. Vous y avez déjà été, si je me rappelle bien.

– Oui j’y ai voyagé il y a très longtemps, bien avant l’Hiver Sans Fin. Le pays a dû beaucoup changer depuis… Quelle sera exactement ma mission ? Taric avait retrouvé une partie de son professionnalisme.

– Elle sera double. Vous devrez dans un premier temps servir d’intermédiaire entre Djashim et moi même. Vous serez chargé de lui transmettre mes ordres et de m’envoyer ses rapports de manière discrète. Nous avons le soutien du capitaine d’un des navires de ravitaillement qui voyage entre Sorûen et Lanerbal. Mais ce n’est que la partie émergée de l’iceberg. Comme je le disais, votre objectif principal est de rentrer en contact avec la résistance Sorûeni et de leur proposer une alliance. Acceptez-vous de m’aider ?

Taric n’eut pas à réfléchir très longtemps.

– Si je peux me racheter auprès de vous, je le ferai, dit-il.

– Très bien, dit Lanea. Rendez vous à Dafamar, où vous recevrez de nouvelles instructions, et peut-être aurais-je d’ici là trouvé comment atténuer les effets de votre poison. Je ne peux m’attarder plus longtemps, mais nous serons très bientôt en contact.

La jeune femme fit signe aux gardes, et leur donna quelques instructions. Elle remonta alors promptement sur son traineau et s’en alla comme elle était venue, laissant derrière elle un homme plein d’espoir.

Share Button

Trahison (4)

Les formes sombres des monts du massif des Sordepic se distinguaient à peine dans la nuit sans étoiles. Le Fléau des Mers, porté par un vent calme, avançait silencieusement dans les vagues. Le clapotis de l’eau sur sa coque était le seul son qui trahissait sa présence. Toutes les lumières du bord étaient éteintes, et les hommes avaient pour stricte instruction de faire le moins de bruit possible. Le navire n’était plus très loin de son objectif, à présent. La forteresse de Frimar restait cependant toujours invisible aux yeux de l’équipage, cachée dans l’obscurité obscurité. Seul Demis, le navigateur du bord, savait exactement où elle se trouvait. Il consultait régulièrement ses chartes, ajustant la barre en conséquence.

Shari, assise sur un des bancs du pont supérieur, se mordillait les lèvres, prise par un sentiment mêlé d’anxiété et d’anticipation. Le moment était proche, elle le savait, mais l’attente semblait durer une éternité. Pour détourner son attention, elle se mit à repasser dans sa tête les événements des derniers jours.

Elle se rappelait parfaitement du moment où Imela et Aridel étaient revenus de Niûrelmar. La furie du capitaine lorsqu’elle était remontée à bord était palpable, et l’expression de désarroi qu’affichait le visage d’Aridel n’avait fait que l’exacerber. Imela s’était immédiatement dirigée vers Shari, et lui avait fait face avec un regard noir.

– Dans ma cabine, maintenant ! avait-elle ordonné sans ménagement.

Shari n’était absolument pas préparée à ce que le capitaine du Fléau des Mers lui parle de cette façon et son premier réflexe avait été de répliquer de manière cinglante. En bonne diplomate, cependant, elle s’était retenue. Elle avait donc docilement suivi Imela et Aridel alors qu’ils rejoignaient l’arrière du navire.

– L’heure est à présent aux explications, avait dit Imela une fois la porte de sa cabine fermée. Vous m’avez tous deux caché des informations cruciales pour la survie du Fléau des Mers et sa mission, et cela s’arrête maintenant, sang royal ou non ! Aridel, je veux que tu me dises sans ambigüité qui tu es réellement !

L’ex-mercenaire semblait totalement perdu, incapable de répondre ou d’affronter la fureur du capitaine. Il avait la même expression que lorsque Shari lui avait appris la mort du roi Leotel, son père. La jeune femme soupçonnait que ses anciens démons refaisaient surface, et il avait visiblement peine à les affronter. Elle avait donc répondu à sa place.

– Si vous posez la question, capitaine, c’est que vous connaissez déjà la vérité, au moins en partie. il ne sert donc plus rien de continuer à vous la dissimuler. Vous avez en face de vous Berin Leotelsûn, prince de la maison de Leotel et héritier du trône d’Omirelhen, usurpé par sa propre sœur.

La réponse de Shari n’avait fait qu’exaspérer encore plus Imela.

– Et il n’est pas capable de me le dire lui-même ? Je voudrais l’entendre de sa propre bouche ! Devant le silence d’Aridel, le capitaine s’était tournée de nouveau vers Shari. Et vous étiez au courant, bien sûr. J’imagine que vous êtes vous aussi de sang royal ?

Shari avait souri malgré elle. Imela était loin de se douter pas à quel point son sarcasme était vrai.

– Vous ne croyez pas si bien dire, capitaine. Mon nom est Shas’ri’a, et je suis fille de l’empereur Mesonel, ancien souverain de Sûsenbal. Satisfaite ?

Imela, si elle avait été surprise, ne l’avait nullement montré. Elle avait cependant marqué une petite pause, rassemblant ses pensées. Elle avait fini par répliquer, d’un ton légèrement plus calme.

– Enfin un peu d’honnêteté. Oui, cela me satisfait, d’une certaine manière. Et je comprends un peu mieux à présent les raisons qui vous ont poussé à quitter Sûsenbal pour rejoindre Sorûen. Ce que j’aimerais savoir, par contre, c’est la raison pour laquelle le roi légitime d’Omirelhen se retrouve sur mon navire au lieu de faire valoir ses droits. Es-tu donc incapable de faire face à ton devoir, Aridel ?

Shari avait admiré la capitaine du Fléau des Mers pour sa capacité a parler sans détours à un homme qu’elle savait à présent être de haute noblesse. Ses mots avaient été très durs, à la mesure de la surprise et de la déception qu’Imela avait du ressentir en découvrant la vérité. L’ex-ambassadrice y avait vu une image miroir de ses propres sentiments envers Aridel. Elle s’était cependant à prendre sa défense, mais elle l’avait vu relever la tête. Ses yeux affichaient une profond tristesse, mais son visage semblait plein de détermination. C’était d’une voix presque assurée qu’il avait parlé :

– Tu ne sais pas vraiment de quoi tu parles, Imela, mais il me faut admettre que tu as peut être raison. Et je n’aurais pas dû te cacher la vérité pendant aussi longtemps. Je vais te dire pourquoi je suis ici, et ce sera à toi de juger si mes actions sont celles d’un lâche ou non. Cela ne pourra de toute manière pas faire baisser l’opinion que j’ai de moi-même.

Il avait pris une longue inspiration avant de continuer. Imela et Shari étaient restées silencieuses, attendant son récit. Shari en connaissait les grandes lignes bien sûr, mais c’était la première fois qu’elle entendait Aridel en parler ouvertement.

Lorsque les nuages de l’Hiver Sans Fin sont arrivés, j’étais en mission à Cersamar pour mon père. Après la bataille, j’ai accompagné Shari en Sûsenbal, afin d’offrir le soutien d’Omirelhen à l’archipel. C’est là que j’ai appris la mort de mon père, le roi Leotel. Ma sœur, Delia, profitant de mon absence, s’est emparée du trône dans la foulée, prétextant ma disparition. Je suis certain que c’est elle qui a lentement empoisonné notre père. Elle a toujours eu une très grande ambition, et le trône à toujours été son objectif, même lorsque mon frère Sûnir était en vie…

Je n’aurai malgré tout jamais imaginé qu’elle puisse s’allier à un monstre comme Oeklos pour parvenir à ses fins. C’est pourtant ce qu’elle a fait, transformant Omirelhen en un royaume vassal du Nouvel Empire. Fou de rage, j’ai alors décidé tenté d’y retourner pour faire valoir mes droits, mais il était déjà trop tard. Delia est une très fine politicienne, et elle a su acheter ou obtenir par chantage le soutien de la majorité des seigneurs du royaume. Ceux-ci ont refusé de me reconnaître, me considérant comme un imposteur, suite à mes années en tant que mercenaire.

Mes options étaient très limitées. Je pouvais tenter de reprendre le contrôle du pays par la force, comptant sur les quelques nobles qui étaient restés fidèles à la volonté de mon père. Mais que pouvais-je espérer d’une guerre civile en Omirelhen ? Cela aurait fait replonger le royaume dans ses heures le plus sombres, avant que mon ancêtre Leotel 1er en prenne le contrôle. L’ombre de l’Hiver Sans Fin se répandait au nord, et je ne voulais pas qu’Omirelhen soit déchiré par la guerre. J’ai donc simulé ma mort et je me suis enfui avec Daethos. J’ai peut-être abandonné ma responsabilité envers mon peuple et ma famille, mais qu’aurais-je pu faire d’autres sans risquer inutilement des vies ?

Aridel s’était tu, son regard toisant celui d’Imela. La capitaine, absorbant cette confession était restée silencieuse un moment. Elle s’était alors assise et avait demandé plus calmement :

– Et les Chênadiri qui te recherchent ?

– Delia a découvert que je n’étais pas mort, j’ignore comment. Elle sait que je représente une menace pour son pouvoir et je pense qu’elle est bien décidée à m’éliminer définitivement. Mais elle ne peut pas envoyer des Omirelins accomplir la tâche, ce serait trop risqué. C’est pour cela qu’elle a fait appel aux Chênadiri. C’est un moyen discret de se débarrasser de moi. Et c’est aussi la raison pour laquelle je dois garder mon identité secrète.

Aridel avait alors baissé la tête.

Je suis désolé de t’avoir menti.

– Tu aurais pu me faire confiance ! La colère était encore vive chez le capitaine. Je peux t’aider à reprendre ta place et…

Aridel avait parlé d’un plus ferme, lui coupant la parole.

– Je te l’ai dit, je refuse de démarrer une guerre civile pour le trône d’Omirelhen. Et puis même si je triomphais, combien de temps penses-tu qu’il faudrait à l’empereur pour envahir le royaume ? Pour le bien de mon propre peuple, je suis condamné à rester un roi en exil, sans terre. Si tu ne veux plus de moi à bord du Fléau des Mers je m’en irai.

Delia s’était de nouveau levée et, s’approchant d’Aridel, lui avait posé la main sur le visage, le forçant de nouveau à affronter son regard.

– Tu me connais encore bien mal, si tu crois que je vais t’abandonner. Tu es bien trop précieux, tant pour le Fléau des Mers que pour moi personnellement. Elle lui avait alors déposé un baiser sur les lèvres avant de continuer. Je garderai ton… votre secret avait-elle dit, se tournant également vers Shari. Mais en contrepartie, je compte sur vous deux pour m’accompagner et m’aider dans ma mission, à commencer par la libération d’Itheros. Vous pouvez partir, à présent, Shari, je souhaiterai discuter avec Aridel en privé.

L’ex-ambassadrice avait alors quitté la pièce, envahie par un sentiment mêlé de soulagement et, elle devait bien l’admettre, de jalousie.

Effaçant cet amère pensée, la jeune femme se concentra de nouveau sur l’instant présent. Les marins du Fléau des Mers étaient désormais tous à leurs postes de combat. Sur le pont central, les canonniers étaient à coté de leurs pièces, dans l’attente des ordres d’Aridel. Le plan d’Imela pour libérer Itheros était à la fois très simple et très dangereux. La capitaine n’avait pas hésité une seconde à risquer sa propre vie pour accomplir son objectifs. Elle avait quitté le navire quelques heures auparavant, et selon toute probabilité, elle devait a présent se trouver près de la forteresse, qu’elle avait rejoint par les sentiers côtiers. Il ne lui restait maintenant plus qu’à attendre que son navire entre en action…

Shari descendit sur le pont pour écouter les dernières instructions d’Aridel à ses hommes. L’ex-mercenaire parlait doucement, mais d’une voix assez forte pour être entendu par les chefs d’équipe.

– Rappelez-vous que notre but n’est pas de détruire les murs de la forteresse. Nous devons simplement faire diversion pour que le capitaine puisse entrer sans être vue. Visez les endroits ou vous apercevez des troupes pour les forcer à se déplacer en permanence.

– Oui lieutenant, répondirent les artilleurs à l’unisson.

Aridel aperçut alors Shari.

– Ne restez pas là, Shari. Le pont supérieur est un des endroits les plus dangereux du navire pendant la bataille.

– J’ai affronté pire, Aridel, répondit-elle d’un air décidé.

– Très bien dit-il, voyant qu’il était inutile d’insister. Mais si le combat devient trop dangereux vous devrez partir, d’accord ?

Shari acquiesça. Attaquer son propre pays ne devait pas être facile pour Aridel, mais il s’acquittait de sa tâche avec un détachement qu’elle admirait. Au dessus d’elle, Demis cria :

– En position !

– Très bien ! dit Aridel. Canonniers, parés à tirer !

Son ordre fut immédiatement répété sur les ponts inférieurs. Il attendit une minute puis ordonna.

– Visez !

Les artilleurs pointèrent leurs pièce sur une cible invisible, attendant l’ordre final.

– Feu !

Ce fut comme si le jour venait de se lever d’un seul coup. Plusieurs dizaines de canons tonnèrent d’une même voix, dans un fracas digne d’Erû lui même. Leurs projectiles se dirigèrent à une vitesse phénoménale vers la forteresse de Frimar où Imela attendait.

Share Button

Trahison (3)

Convoqué dans la salle du trône. Depuis qu’il avait dû se transformer en bourreau pour Oeklos, Djashim appréhendait énormément les audiences impériales. Il se rendait donc avec réticence vers sa destination, ses pensées se bousculant les unes les autres. L’assassinat qu’il avait dû commettre de sang-froid le hanterait probablement jusqu’à la fin de sa vie, et il se rappelait avec horreur de chaque seconde.

Que lui-voulait donc Oeklos cette fois ? Djashim soupçonnait que cela avait à voir avec Taric. Le jeune général avait pris un grand risque en épargnant la vie de l’ex-mage. Cependant, il se rappelait du sacrifice de Delan qui lui avait permis de devenir officier impérial, et il se sentait redevable envers son ami, Taric. Djashim refusait de laisser un autre mage mourir pour lui. Contrairement à Lanea, il n’était pas encore entièrement prêt à tout sacrifier pour atteindre son objectif. Etait-ce une faiblesse de sa part qui le mènerait à sa perte ? Il entra avec cette pensée dans la salle du trône.

Oeklos, toujours assis au centre de la gigantesque pièce, discutait avec son premier ministre. Cela n’augurait rien de bon. La seule personne à Oeklhin plus cruelle que l’empereur lui même était sans aucun doute Walron, et Djashim abhorrait le chef du gouvernement. Le jeune homme savait que le sentiment était réciproque, et Walron cherchait par tous les moyens à se débarrasser de celui qu’il voyait comme un rival. Ses espions étaient partout. Djashim devait en permanence surveiller ses arrières. Le jeune général avait d’ailleurs été surpris que Walron n’ait pas tenté de le contrecarrer à propos de Taric. Sur le moment, il n’y avait guère prêté attention, mais peut-être était-ce là une grave erreur.

Djashim se rapprocha pour se placer au pied du trône, à coté de Walron. Il s’inclina alors profondément devant l’empereur, en signe de soumission. Il sentait le regard froid d’Oeklos sur son dos. Il frissonna intérieurement, attendant que le maître d’Oeklhin prenne la parole.

– Général, dit l’empereur d’un ton encore plus glacial qu’à l’habitude. Il est parvenu à mes oreilles de bien décevantes nouvelles vous concernant. J’attends de vous des explications !

Djashim fut pris d’une peur presque panique et dût faire appel à toute sa volonté pour ne pas s’enfuir en courant. Rassemblant son courage, il finit par dire, d’une voix qu’il espérait ferme.

– Votre altesse impériale, si je vous ai déplu de quelque manière, j’en suis désolé. Je ne vois cependant pas de quoi…

– Ne vous jouez pas de moi ! Chaque mot de l’empereur était comme une lame perçant les entrailles de Djashim. Walron m’a rapporté que la résistance comptait vous utiliser pour porter un coup aux ports impériaux de Lanerbal. J’en viens même à douter de votre loyauté. Qu’avez-vous à dire pour votre défense ?

Djashim était toujours terrorisé, mais il sentit une vague de soulagement tempérer sa peur, ainsi qu’une pointe de déception. Il avait été trahi, et la seule personne qui avait pu le faire de cette manière était Taric. Djashim ignorait le mobile de l’ex-mage, mais il soupçonnait que Walron lui avait fait une offre impliquant très probablement sa vie. Taric avait cependant été dupé. Lanea avait été plus maligne que lui. Elle avait deviné son double jeu et lui avait fourni une fausse histoire à propos de la résistance. C’était un scénario qu’elle et Djashim avaient prévu de longue date, et le jeune homme savait exactement ce qu’il fallait faire. Il hésita un instant. Il signait probablement l’arrêt de mort de Taric, mais il n’avait pas le choix. C’était le mage qui avait commis la première erreur.

– Votre altesse impériale, dit Djashim, j’ignore ce que vous a dit exactement votre informateur, mais il semblerait que l’on vous rapporte des faits non vérifiés.

– Non vérifiés ? Une pointe de curiosité se faisait sentir dans la voix d’Oeklos. Expliquez-vous.

– Ce que l’on vous a raconté est une fable, une histoire que j’ai moi-même préparé avec soin. L’une des tâches que vous m’avez confiées est de débusquer les agents de la résistance sur l’île de Lanerbal. Mais ceux-ci se cachent, et il faut donc un appât pour qu’ils se révèlent à nous. Je suis jeune, et j’ai fait en sorte de lancer une rumeur exagérant ma naïveté et mon inexpérience. Je voulais faire croire à la résistance que je commettrais de grossières erreurs stratégiques s’ils venaient à attaquer un port de l’île. J’espérais ainsi les amener à révéler leur jeu. Et c’est-ce qui s’est produit, apparemment, mais pas de la manière dont je le pensais. Je n’imaginais pas que ces inepties parviendraient jusqu’à vos oreilles, votre altesse impériale.

Walron s’immisça alors dans la conversation.

– N’essayez pas de nous duper ! Il vous suffit de demander une mobilisation de la garde à un endroit précis pour laisser le champ libre à la résistance où elle le souhaite.

– Et pensez-vous vraiment, Excellence, que je donnerai de tels ordres ? Ce serait une décision qui viole mes directives premières de protection de son altesse impériale. En l’état actuel, je suis contraint par ces directives, et si je donne un ordre qui va à leur encontre, il devient illégal. Mes subordonnés auraient donc refusé de m’obéir, et j’aurai été immédiatement démis de mes fonctions. Je suis surpris que vous ignoriez cet aspect de la loi martiale, Excellence.

Walron devint rouge de colère, mais ne dit pas un mot. C’était la première fois que Djashim le voyait silencieux et confus face à l’empereur.

– Votre altesse impériale, reprit Djashim. Je peux vous montrer l’ensemble des documents administratifs qui prouvent mes dires. Jamais il ne m’est venu à l’esprit de vous trahir. Je suis à vos ordres.

Walron ne s’avouait cependant pas vaincu.

– La résistance semble bien vous connaître, pourtant… dit il d’une voix désagréable. Il vous est facile de vous cacher derrière la loi martiale, mais votre ambition est grande, et je ne suis pas certain que vous ayez toujours à cœur les intérêts de l’empire.

Djashim, dans un accès de courage, fit face à Walron.

– Ne soyez pas amer dans la défaite, excellence. Vous avez essayé de tourner mon agent double contre moi, et il vous a rapporté des informations erronées. C’est le risque lorsque l’on joue à ce jeu.

Oeklos leva alors la main.

– Il suffit. Vos querelles internes ne m’intéressent pas. Vos explications, général, semblent satisfaisantes, mais elle demandent vérification. Vous laisserez le premier ministre mener son enquête, mais en attendant de retrouver ma confiance, je pense qu’il est préférable de vous éloigner d’Oeklhin. Je vais donc faire d’une pierre deux coups en vous confiant une nouvelle mission.

Djashim, à la fois soulagé et inquiet, s’inclina.

– Je suis à votre service, votre altesse impériale.

Il se demandait quels nouveaux ordres allaient lui être confiés.

– Vous l’ignorez peut-être, mais le général Friwinsûn, votre prédécesseur, est mort assassiné, il y a de cela quelques jours. Il a été tué par les rebelles Sorûeni avant de réussir à lancer une quelconque offensive affirmant notre pouvoir dans la région. Cette triste nouvelle nous montre bien à quel point la situation est grave en Sorûen. Vous allez donc vous y rendre afin de reprendre la tâche de Friwinsûn et restaurer un semblant d’ordre dans ce pays.

Djashim dut se retenir pour ne pas tomber. Sorûen ? Ce n’était pas possible… Cela allait retarder indéfiniment leur plan ! Pas le choix cependant. Il ne put qu’acquiescer.

— A vos ordres, votre altesse impériale.

Share Button