Auteur/autrice : Alexandre Vaughan

Tempête

Odyssée (1)

Lanea était partagée entre l’exaltation de pouvoir raconter sa découverte à Erûciel, et le soulagement de se retrouver enfin au chaud. L’herboristerie qui leur servait de quartier général se trouvait au milieu d’Oeklhin, l’horrible forteresse qu’Oeklos osait appeler sa capitale. Malgré cela, la petite boutique était devenue comme un foyer pour la jeune femme. Elle arrivait parfois même à y oublier la grisaille de l’Hiver Sans Fin.

Lanea retira les pelisses humides qui la recouvrait, approchant ses mains blanchies par le froid du feu crépitant dans l’âtre. Elle regarda autour d’elle. Personne. Étonnant, Erûciel n’avait pas pour habitude de laisser la boutique sans surveillance. L’ex-archimage avait probablement ses raisons, mais Lanea ne put s’empêcher de ressentir une certaine curiosité mêlée d’inquiétude.

La porte d’entrée s’ouvrit brusquement, laissant apparaître le vieil homme, accompagné d’un soldat portant la tenue de la garde impériale.

– Pas d’inquiétude, Samecel, il y a tout ce qu’il faut ici pour votre dos. Il ne doit vraiment pas être facile pour vous de rester debout toute la journée, surtout avec ce misérable temps !

Erûciel porta alors le regard vers Lanea, et eut un petit mouvement de surprise.

– Vous êtes de retour, ma chère Lanea, dit-il au bout de quelques secondes. Pile au bon moment ! Vous allez pouvoir me dire où se trouvent les baumes musculaires. Si vous voulez bien patienter un instant, Samecel, nous allons chercher tout cela dans l’arrière boutique.

– Je vous en prie, répondit le garde avec un sourire forcé, peinant à masquer sa douleur.

Lanea, intriguée, suivi son ainé derrière le comptoir, vers la petite salle où ils stockaient leurs décoctions. Une fois à l’intérieur, elle lui jeta un regard interrogateur, avant de commencer à parler.

– Erûciel, je…

– Je suis sûr que vous avez des nouvelles, coupa alors le mage, brisant ses habitudes de politesse, mais ce que j’ai à vous dire ne peut pas attendre. Samecel, que vous voyez là, est de garde près de la Tour. Une chance pour nous, il ne sait pas tenir sa langue, surtout quand il s’agit de se plaindre.

Instantanément, Lanea porta toute son attention sur les paroles d’Erûciel.

– Qu’avez vous appris ? demanda-t-elle.

– Apparemment, Oeklos a décidé d’envoyer la flotte Dûeni en Sorcamien.

Lanea accusa le coup.

– Quoi ! s’exclama-t-elle, ne pouvant contenir sa surprise.

Erûciel mit un doigt sur ses lèvres, lui intimant d’être plus discrète.

– Je vais apporter son baume à Samecel, dit-il. Une fois qu’il sera parti, nous pourrons discuter plus librement.

Lanea acquiesça et regarda le mage s’en aller, rongée par la curiosité. Il revint a bout de cinq minutes qui parurent durer une éternité.

– Dites-moi tout ! ordonna-t-elle sans préambule.

Le mage ne put s’empêcher de sourire.

– Vous êtes toujours aussi impatiente, à ce que je vois. Mais dans ce cas, c’est avec raison. Les nouvelles sont graves. Samecel n’est, comme je vous l’ai dit, qu’un simple garde et je suis loin d’avoir autant de détails que je le voudrais. Il est cependant assez facile de deviner ce qui est train de se tramer. La situation en Sorûen est loin de tourner en faveur d’Oeklos. Il est raisonnable de penser qu’il envisage d’y renvoyer une armée Sorcami afin de reprendre les territoires qu’il a perdu. Les hommes-sauriens n’ayant pas une flotte très développée, il me parait clair qu’il souhaite utiliser les vaisseaux Dûeni pour transporter leurs troupes.

– Vous êtes certain de ce que vous avancez ? demanda Lanea.

– Samecel a vu de ses yeux les ordres de l’empereur, alors qu’il nettoyait le bureau de son général. Je n’ai pas de raison de douter de ses dires, mais il est vrai que nous ne pouvons pas écarter une tentative de désinformation.

Lanea resta silencieuse, absorbant ces paroles. Même s’il s’agissait de désinformation, les nouvelles étaient trop graves pour pouvoir être ignorées. Si Oeklos avait décidé d’impliquer l’armée Sorcami, la rebellion Sorûeni, et donc Djashim, étaient en grand danger. Il fallait agir pour les aider.

– Nous devons prévenir les Sorûeni, dit-elle.

– Oui, je suis d’accord. Mais il va falloir agir vite tout en redoublant de prudence. Toutes les communications et le trafic vers Erûsard sont très surveillés. Évitons de nous révéler. Je suis sûr que Walron n’attend qu’une occasion pour nous éliminer.

Lanea repensa alors à ce que l’infâme conseiller de l’empereur avait fait subir à Taric. Elle ne laisserait pas une telle chose se reproduire.

– Je vais m’en occuper personnellement, dit-elle. Je ne veux plus laisser les autres prendre les risques à ma place. Avant que je parte, cependant, pouvez vous essayer d’en apprendre plus de Samecel ?

– Je ne suis pas sûr que j’approuve le fait que vous partiez, mais je le comprends. Quant à Samecel, il n’est, comme je le disais, qu’un simple garde. Sans espion plus haut placé, je doute que nous puissions découvrir tous les détails du plan d’Oeklos.

Lanea rageait intérieurement en entendant ses paroles. Si seulement Djashim avait pu… Elle se reprit. Le sort en avait décidé autrement. Le sort ? Ou les habitants de Dalhin ? Cette pensée la ramena soudainement à la raison pour laquelle elle s’était rendue dans les ruines de Dafakin.

– J’ai moi aussi des nouvelles, Erûciel, dit alors la jeune femme. Il est possible qu’Oeklos ne soit pas le plus puissant des ennemis que nous ayons à affronter.

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Tempête

Rédemption (6)

Malgré tout ce qu’il avait vu et vécu depuis son départ de la forêt d’Inokos, plus de cinq ans auparavant, Daethos se sentait presque intimidé par les splendeurs de la cité de Kifiri. C’était la première fois qu’il visitait une ville bâtie par son peuple. Il voyait de ses propres yeux comment les Sorcami pouvaient égaler, voire même surpasser les humains dans la démesure. C’était une chose que de lire dans les écrits les hauts faits de ses semblables, mais c’en était une toute autre que de contempler leurs accomplissements de ses yeux.

Depuis qu’il avait quitté son clan, Daethos avait marché aux cotés des humains dans biens des villes autrefois interdites aux Sorcami. Il s’y était bien souvent senti perdu, comme s’il était assis dans le fauteuil de quelqu’un d’autre. Ce n’était pas le cas à Kifiri. Il s’y sentait chez lui. Les architectes de la cité avaient de toute évidence été inspirés par les écrits des sept pères de son peuple. La forme pyramidale des bâtiments en était le témoin le plus visible, chaque face symbolisant un des quatre éléments fondamentaux de la création. Daethos admirait également le souci du détail sur les fresques couvrant les murs du palais du Sorkokia. Les dessins aux traits droits, si caractéristiques de l’art Sorcami, racontaient chacun une histoire, tissant un le fil d’un récit aux multiples dimensions. Daethos aurait pu passer des jours à les observer, apprenant de chaque détail une nouvelle facette de la culture de ses semblables.

Le Sorcami se ressaisit. Aussi intéressante que soient ces découvertes, il n’était pas là pour ça. Il était fier de ce que les hommes-sauriens de Kifiri avaient accompli, mais il savait que toute fierté pouvait se transformer en orgueil. Et c’était l’orgueil qui avait conduit son peuple à la guerre, écoutant les dangereuses idées d’Oeklos. Sans oublier l’esprit de vengeance qui empoisonnait l’esprit de nombre de Sorcami. Ils en voulaient toujours aux humains pour les atrocités commises lors de la conquête de Sorcasard, malgré les siècles écoulés. Les hommes-sauriens ne pardonnaient pas facilement, une conséquence malheureuse, peut-être de leur longévité.

C’était grâce à ces émotions qu’Oeklos avait pu manipuler les habitants de Sorcamien, et déclencher ainsi les événements qui avaient balafré le monde. L’empereur constituait une menace à la fois pour les hommes et les Sorcami. Le devoir de Daethos était clair : aider Itheros à remettre son peuple dans le droit chemin et réparer une partie des dommages. C’était ce que ses rêves, inspirés par ses ancêtres, lui disaient…

– Ainsi donc, reprit Klosthel, Sorkokia du clan de la Mer, nos frères à Inokos n’ont pas été décimés par les humains lors de la grande guerre, comme nous l’avons cru.

– Non, Sorkokia-Klosthel, répondit Itheros, et Daethos, leur shaman, se tient devant vous. Les exploits qu’il a accompli sur les terres humaines surpassent même ceux de Talakhos. Il a parcouru le monde, visitant les contrées des hommes et des nains, et même la lointaine île de Sûsenbal. Tout comme moi il y a plus de cent ans, il a joint son destin à celui de la maison de Leotel d’Omirelhen. Pour ma part j’y vois là la main des sept pères, et derrière eux, du Créateur.

Daethos se sentit un gêné par ces propos élogieux. N’avait-il pas failli à sa tâche, laissant l’homme qu’il avait juré de protéger à son destin inconnu ? Comment Itheros pouvait il y voir le dessein d’Erû ?

– Et donc, shaman-Daethos, que pensez-vous du monde des hommes ? demanda Klosthel.

Une question qui appelait à la prudence. Daethos inspira profondément avant de répondre.

– Quoiqu’en dise Dos-Itheros, mes aventures restent bien modestes comparées à celles qu’il a vécu. Je peux cependant vous affirmer, tout comme lui, qu’il est possible pour les Sorcami et les humains de vivre et de travailler ensemble. Je n’ai qu’un regret : c’est que l’homme qui aurait pu le prouver, prince-Aridel, ne soit pas là parmi nous.

– Est-ce là l’héritier du trône de la Sirène du parlait Itheros ?

– Oui Sorkokia-Klosthel. Il y a bien longtemps, mes ancêtres ont fait le serment de protéger quiconque porterait le médaillon fabriqué par l’humaine Liri’a. Il se trouve que ce médaillon appartient à présent à la famille royale d’Omirelhen, et prince-Aridel l’avait avec lui lorsqu’il est entré à Inokos. Mon honneur m’obligeait donc à lier ma vie à la sienne. C’est pour cela que je l’ai suivi. Les rêves de mes ancêtres m’auraient interdit d’agir autrement. Malgré cela, j’ai failli à ma tâche, et prince-Aridel a disparu dans les glaces du Nord. Mais je ne trahirai pas ses rêves et ceux de mes ancêtres.

Daethos sentit une main délicate effleurer son bras. C’était Shari, qui le regardait intensément.

– Nous ne savons rien de ce qui s’est réellement passé Daethos. Je suis sûre qu’Aridel est toujours vivant et que nous le retrouverons.

– Puissiez-vous dire vrai, princesse-Shas’ri’a.

– Princesse-Shas’ri’a, répéta alors Klosthel. Vous venez de Sûsenbal, un territoire qui même à l’époque des Anciens Mages était interdit à notre race. Vous avez pourtant pris le risque de venir ici, au milieu d’êtres qui pour la plupart vous considèrent comme une ennemie. Vous êtes littéralement à notre merci. J’aimerais comprendre les raisons qui vous ont poussé à agir ainsi.

– C’est simple, Sorkokia-Klosthel, répondit la jeune femme dans un Sorcami presque parfait. Je partage le rêve de Daethos et d’Itheros. Tout comme eux, je pense que nos deux peuples n’ont aucun intérêt à s’affronter. Les Sorcami ont été pendant longtemps les alliés d’Omirelhen. Pourquoi cela ne pourrait-il pas se généraliser ? Notre seul véritable ennemi à tous est Oeklos.

– Voilà qui est sagement parlé, sourit alors le Sorkokia. Si d’autres humains pensent comme vous, je prie pour que ce rêve se réalise. Et je partage votre avis. Oeklos a plus nui à notre peuple que bien des guerres l’ayant précédé. Le Ûesakia Raksûlos n’est qu’une marionnette entre ses mains, et l’empereur prétend nous dicter nos actions. Son manque de respect à notre égard dépasse toute les limites. Il a récemment renvoyé Raksûlos de négociations car il avait des « affaires urgentes » à régler. Pourtant nombre des Lûakseth semblent aveugles à ces insultes et continuent à approuver sa politique.

La colère se lisait maintenant dans les yeux du seigneur Sorcami.

– Les Lûakseth sont désunis et ont peur, dit alors Itheros, mais je suis persuadé que nous pouvons changer cela. Nous devons libérer l’assemblée du joug d’Oeklos et de son pion Raksûlos. Si je suis autorisé à prendre la parole, ils m’écouteront.

– Pour cela, il faut que vous vous rendiez à Sorcakin. C’est un voyage plus dangereux qu’il n’y parait. Raksûlos à de nombreux alliés parmi les clans de la jungle, de la montagne et de l’ouest. Leurs espions sont partout, et la présence d’une humaine est loin de passer inaperçue. J’ai cependant une idée, si vous acceptez un peu d’inconfort.

– Je pense pouvoir parler au nom de mes deux compagnons en disant que nous sommes prêts à tout, accepta Itheros.

– Très bien, je vais mettre tout cela en place. Je vous expliquerai les détails à l’abri des oreilles indiscrètes. En attendant, vous êtes mes hôtes. Wikhrodir, mon épouse, va vous conduire à vos appartements, où vous pourrez vous rafraichir et vous reposer. Nous reparlerons ce soir, au dîner.

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Tempête

Rédemption (5)

Imela était en proie à une exaltation qu’elle n’avait plus ressentie depuis leur retour du grand Nord. Elle se sentait à sa place, réalisant pleinement sa destinée. C’était comme si le Fléau des Mers était une extension de son propre corps, tandis qu’elle le dirigeait au milieu des autres vaisseaux de la petite flottille. L’Odyssée, le navire d’Omasen, était en tête, et les deux frégates d’escorte se trouvaient derrière eux. Rien ne pouvait leur résister. Les quatre navires étaient loin d’approcher la grandeur de la Flotte Extérieure de l’Empire de Dûen, mais ils avaient tout de même une puissance de feu considérable. Personne, dans les mers qu’ils fréquentaient, n’oserait les attaquer.

Omasen avait le commandement officiel de la flotte, mais lui et Imela se considéraient plutôt comme des égaux. Par un accord tacite, la capitaine avait le champ libre pour diriger son navire, et son homologue la consultait sur la plupart des actions qu’ils menaient. Imela avait été surprise par cette volonté de partager le pouvoir, mais Omasen, malgré son jeune âge semblait quelqu’un de très raisonnable.

Elle soupçonnait également qu’il la considérait comme une supérieure, non seulement en expérience, mais aussi en rang. Elle avait après tout partagé le lit du souverain légitime d’Omirelhen. Imela avait tout raconté au jeune amiral, espérant qu’il pourrait l’aider dans l’avenir. Rien que le fait de savoir que leur roi était peut être en vie avait redonné l’espoir aux officiers Omirelins.

Ils naviguaient à présent en formation sur les eaux bordant la côte Nord d’Omirelhen. Le ciel azur se reflétait sur la mer d’un bleu tout aussi intense. Le vent leur était favorable, faisant claquer les voiles et jaillir l’écume des vagues qui portaient le Fléau des Mers C’était un jour parfait, un véritable bonheur pour l’esprit marin d’Imela.

Ce sentiment de satisfaction semblait d’ailleurs partagé par une grande partie de l’équipage, même si leurs raisons étaient différentes des siennes. Le butin qu’ils récupéraient à chaque « escale » était sans aucun doute la cause principale de leur contentement. Imela ne pouvait nier qu’elle était elle aussi ravie d’extorquer l’argent des nobles Omirelins au nom de la reine Delia. Ses hommes avaient bien mérité leur récompense. Il fallait juste espérer que cette période faste n’allait pas les inciter à la paresse.

Les quatre navires étaient partis de Niûsdel, trois semaines auparavant, faisant cap au sud-ouest. Ils avaient tour à tour fait mouillage dans les ports de Mesoblamar, Cotomar et Sidûcamar, ces deux derniers faisant partie du comté de Lanemel. Afin d’endiguer toute velléité de résistance, les navires avaient à chaque fois encerclé le port en une sorte de mini-blocus, leurs canons à portée des installations portuaires. Ils avaient alors présenté le pavillon de la sirène, avant d’envoyer un contingent d’hommes à terre, accompagnant les officiers.

Omasen avait alors parfaitement rempli son rôle de « percepteur d’impôts », présentant aux notables des lettres frappées du sceau royal, et apparemment signées par Delia elle-même. Imela ignorait toujours s’il s’agissait de faux ou si Omasen avait réussi à subtiliser ces documents à Niûrelhin ,d’une manière ou d’une autre. Peu importait. Les représentant des villes concernées étaient peu enclins à discuter devant ces directives, appuyés par la menace de bâtiments de guerre. L’être humain était toujours très conciliants sous la menace des canons… Le légitimité de la petite escadrille était probablement une question qu’ils ne se poseraient que bien plus tard.

Ils avaient tout de même rencontré de l’opposition à Siducamar. Lasûm, seigneur de la ville, était venu les trouver au port, accompagné d’une compagnie de lanciers.

– Je ne vous laisserai pas saigner la province à blanc, avait-il affirmé. Les trois mille livres d’argent que vous demandez représentent le tiers de nos impôts annuels, sachant qu’un autre tiers part auprès du comte, à Lanemel. Comment sa majesté veut-elle que nous puissions entretenir notre armée et notre police sans cet argent ?

– L’armée de Lanemel n’est pas le problème des autorités royales, monseigneur, avait répondu Omasen. La constitution vous en laisse la pleine responsabilité. Sidûcamar est très loin des marches du royaume, et l’entretien de ses troupes est d’une importance secondaire.

– La constitution me donne le droit et le devoir d’assurer la défense de mes administrés, même si la menace vient du pouvoir royal. Les seigneurs de Lanemel on soutenu Delia lors de sa prise de pouvoir, et notre comte est un de ses plus fervents soutiens. Je constate que ce choix se révèle malavisé, et…

– Ce qui serait malavisé, monseigneur, serait de penser que vous pouvez vous opposer à la volonté royale. Nos quatre navires ont une mission à accomplir, et nous avons reçu carte blanche de la reine pour collecter ces impôts, quelle qu’en soit la manière. Un simple signal de ma part, et vous risquez de perdre beaucoup plus que trois mille livres d’argent.

– Vos menaces ne me font pas peur, capitaine. Ni vos canons, ni vos marins ne pourront imposer leur loi ici.

Lasûm avait un certain cran, avait dû reconnaître Imela. Il avait fait signe à ses lanciers de s’approcher, bloquant le passage des marins. La capitaine du Fléau des Mers, consciente du risque que cette altercation se termine en bain de sang, avait décidé d’intervenir.

– Je vous en prie monseigneur, pardonnez les paroles un peu dures de mon supérieur. Il n’est pas nécessaire de faire appel à la violence ici. La loi nous impose de percevoir vos impôts, mais nous pouvons faire preuve de compréhension. Si vous nous donnez les deux tiers de ce que nous demandons, accompagnés d’une lettre expliquant les raison de votre refus d’honorer toutes vos obligations, nous serons heureux de la faire parvenir à la reine, et nous nous en irons. Je suis sûre que sa majesté saura entendre vos doléances.

Lasûm, un gros homme rougeaud à la moustache fournie, avait alors hésité un instant. La menace de prévenir la reine semblait avoir fait son effet.

– Ce ne sera pas nécessaire, avait-il fini par dire d’un air résigné. Je me plierai aux exigences royales pour cette fois. Mais sachez que c’est à contrecœur. Comptez sur moi pour prévenir le comte de ces extorsions. La couronne n’a pas tous les droits en Omirelhen !

Lorsqu’ils étaient retourné à bords de leur navire, chargés de coffres d’argent, Omasen avait félicité Imela.

– Finement joué. Voilà qui ne va pas améliorer la popularité de Delia auprès de la population de Lanemel et de son comte. Notre plan semble en bonne voie ! Sans parler des richesses que nous accumulons.

Imela s’accorda un moment d’auto-satisfaction en se remémorant l’épisode. Elle se reprit cependant. Il fallait penser à la suite des opérations. Dans moins d’un mois, ils auraient rejoint la pointe de Lamin, la limite séparant la côte nord d’Omirelhen de ses provinces méridionales. Il restait à savoir quel cap ils allaient prendre ensuite.

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Tempête

Rédemption (4)

Aridel aurait préféré passer quelques jours à Leofastel pour récupérer de leur voyage en mer, mais le comte Omasûan avait raison. Il n’y avait pas de temps à perdre. Dès que Delia serait informée de la présence de son frère en Omirelhen, elle mettrait tout en œuvre pour l’éliminer. Il fallait donc agir vite, et profiter de l’effet de surprise, tant que cela était possible.

Aridel, tout comme le comte, était bien conscient qu’il s’agissait d’un vœu pieu. Les espions de la reine étaient partout, et l’armée d’Omasûan n’en était sûrement pas exempte. Ce n’était qu’une question de jours avant que Delia apprenne la nouvelle.

L’héritier du trône d’Omirelhen se réprimanda mentalement. Il fallait qu’il voie le coté positif des choses. Il ne s’était pas attendu à un accueil aussi chaleureux de la part du comte de Leofastel. Omasûan ne portait pas Delia dans son cœur. Aridel avait sous-estimé la capacité de sa soeur à se créer des ennemis. Pourtant le noble n’avait pas spécialement de raison de lui préférer Aridel. Même s’il était le souverain légitime d’Omirelhen, l’abandon de son peuple aurait très bien pu être vu comme une abdication.

Etait-ce l’armure d’Erû qui lui avait fait obtenir l’approbation du comte ? Aridel avait du mal à croie qu’un homme aussi cultivé qu’Omasûan se laisse influencer par un mythe comme la prophétie d’Oria. Le prince d’Omirelhen avait toujours considéré les écrits du prophète Omasen comme une fable. C’était un mythe qui avait été très utile à sa famille, mais rien de plus. La prophétie avait simplement été un moyen d’assurer la légitimité de la maison de Leotel auprès du peuple.

Avec ce qu’Aridel savait à présent, il apparaissait très clair que cette prophétie n’était qu’un simple rouage dans les machinations d’Erû. L’entité avait très probablement planifié son utilisation plusieurs siècles auparavant. Aridel rageait de savoir que ses ancêtres s’étaient fait manipuler à leur insu par une machine. Il était encore plus en colère contre lui même, obligé malgré lui de suivre les directives de ce faux dieu. Il trouverait un moyen d’échapper à son contrôle !

Sentant la nervosité de son cavalier, le cheval d’Aridel se mit à hennir. L’ex-mercenaire le calma en lui caressant le cou, et se força à penser à autre chose. Il se retourna, se concentrant sur ce qui l’entourait. Il chevauchait en tête de la colonne, à coté du comte, de Djashim et Ayrîa. Derrière eux se trouvaient les cinq cents cavaliers de la garde de Leofastel, suivis de près de mille fantassins, lanciers et archers. Il y avait là une grande partie de l’armée du comté, suivie par les chariots de ravitaillement qui fermaient la marche.

Aridel avait été impressionné par la vitesse avec laquelle le comte avait pu mobiliser ses troupes. C’était presque comme si Omasûan s’était préparé à cet assaut sur Niûrelhin. L’ex-mercenaire l’avait interrogé à ce sujet, mais le comte était resté évasif, parlant de « troubles sur la côte Nord ». Aridel se doutait bien sûr que l’arrivée des réfugiés poussés par l’Hiver sans Fin avait forcé la plupart des comtés à renforcer leurs défenses, mais de là à disposer d’une telle armée… Peu importait, cela leur permettrait peut-être de surprendre Delia, c’était une bonne chose.

La troupe avançait d’un bon pas vers Niûrelhin, capitale du Royaume, espérant éviter l’armée royale. Aridel se mit à repasser la stratégie qu’il avait impaginée avec le comte dans sa tête. Il s’arrêta sur un point qui l’intriguait toujours.

– Je m’interroge sur ces « troubles » dont vous m’avez parlé, questionna l’ex-mercenaire, se tournant vers Omasûan. Vous êtes certains que Delia a envoyé le gros de son armée au nord ? Dans mes souvenirs, la plupart des seigneurs des provinces septentrionales lui étaient favorables. J’ai du mal à comprendre ces déplacements de troupes…

– C’est ce que mes agents m’ont rapporté, répondit Omasûan. J’ignore tout de la raison de ce mécontentement, mais il semblerait que la colère gronde, surtout dans les provinces côtières. La rumeur parle de nouvelles taxes excessives, mais si tel est le cas, Leofastel n’en a pas fait les frais.

Une idée vint à Aridel.

– Vous pensez que ces taxes seraient une volonté délibérée de nuire à Delia ?

– C’est une possibilité. Mais comme je vous le disais, les informations en provenance du Nord sont très diffuses. Le fait est que vous arrivez à un moment idéal. Delia est en position de faiblesse, et la capacité de défense de Niûrelhin est probablement réduite à son strict minimum. On pourrait presque imaginer que votre présence était anticipée…

La dernière phrase du comte était lourde de sens. Aridel lui jeta un regard noir sans ajouter un mot. Sa colère n’était bien sûr pas dirigée contre Omsûan, mais contre Erû, qui venait encore d’envahir ses pensées. Il semblait réellement impossible d’échapper à son « plan ». Une petite victoire pour Aridel cependant, était qu’il n’aurait pas à porter son armure avant leur arrivée à Niûrelhin.

L’ex-mercenaire prit une grande inspiration. Il était de retour dans son pays natal, accompagné de ses amis, et il allait peut-être enfin pouvoir réparer une partie de ses erreurs passées. Dans un certain sens, peut-être était-ce lui qui utilisait Erû ? Aridel sourit à cette pensée. Djashim s’approcha alors de lui, curieux.

– Vous semblez satisfait, dit-il. Est-ce le fait de rentrer chez vous ?

— Satisfait ? Je n’en sais rien. Mais d’une certaine manière, je me réjouis que nous portions enfin le combat contre Oeklos en Omirelhen. Dans cinq jours, nous serons à Niûrelhin, et je pourrai prouver si je suis à la hauteur des légendes qui entourent ma famille.

– Certains soldats vous appellent « Gardien d’Erûsarden ». Je l’ai entendu plusieurs fois.

– Ces mots viennent d’Erû, expliqua Aridel d’un ton plus sombre. Son influence s’étend sur ces hommes, et je ne peux rien y faire. Cela nous sert pour l’instant, mais c’est à double tranchant. J’aimerai éviter de faire couler le sang comme Codûsûr l’a fait en Sorûen.

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Tempête

Rédemption (3)

Kifiri ne ressemblait à aucune des cités humaines que Shari avait visité. Les bâtiments du port et des docks remplissaient bien sûr les mêmes fonctions universelles que dans toutes les autres villes, mais leur architecture semblait venir d’un autre monde. Les pierres utilisées pour les construire, taillées en formes géométriques très variées, s’emboîtaient parfaitement les unes dans les autres, formant une mosaïque presque envoutante. Les routes elles-mêmes étaient pavées de la même manière, formant un réseau à la fois rectiligne et labyrinthique.

Les constructions se présentaient en grande majorité sous forme de pyramides au sommet plat. Certaines étaient constituées de terrasses successives sur lesquelles fleurissaient des jardins à l’aspect presque idyllique, oasis de verdures posées sur des forteresses de pierre.

L’activité du port de Kifiri semblait soumise à des règles très strictes que tous les hommes-sauriens respectaient. Ici, pas de cris ni de dockers se bousculant ou s’insultant. Les Sorcami chargeaient et déchargeaient les navires dans un calme exceptionnel, avançant en files parfaitement disciplinées. Takhini aurait été impressionné par une armée se comportant de la sorte.

Shari se tourna vers Itheros et Daethos. Les visages des hommes-sauriens étaient comme toujours indéchiffrables mais leurs yeux dorés semblaient pétiller. Ils étaient de retour parmi les leurs.

Shari ressentait quant à elle une forme d’excitation qu’elle n’avait pas connu depuis longtemps. Cette découverte du monde Sorcami était pour elle une aventure fabuleuse. Elle retrouvait son âme d’enfant, la joie de la petite fille qui avait lu et relu les livres de la bibliothèque du palais de Sûsenbhin, s’imprégnant de la diversité du monde. Elle avait conscience d’être probablement la seule humaine à des lieues à la ronde, mais ne ressentait aucune peur. Les Sorcami qu’ils croisaient lui jetaient parfois des regards étonnés, mais elle ne ressentait pas d’agressivité de leur part.

Sklirûdoa rejoignit ses passagers sur le quai. Le capitaine du Iûgosther avait laissé quelques instructions de débarquement à son second, et avait ensuite endossé la responsabilité de guide pour Shari, Daethos et Itheros.

– Venez, dit-il. J’aimerais vous faire visiter la ville, mais il vaut mieux que le Sorkokia vous voie au plus vite. Même parmi les Sorcami du clan de la Mer, il peut y avoir des espions à la solde d’Oeklos, et la présence de princesse-Shas’ri’a ne passe pas inaperçue.

Shari ne pouvait qu’approuver cette démarche, même si elle ressentait un peu la dernière remarque de Sklirûdoa comme un reproche. Peu importait. La jeune femme était là en tant qu’ambassadrice, et elle avait bien l’intention de remplir son rôle. Même si ses interlocuteurs étaient des hommes-sauriens, ils étaient avant tout des êtres intelligents, et Shari saurait comment leur parler.

– Allons-y, capitaine-Sklirûdoa, dit simplement Itheros.

Tous quatre s’engagèrent alors dans les rues de Kifiri, s’enfonçant profondément vers le cœur de la ville. Ils se dirigeaient vers une pyramide bien plus haute que les autres, dont les faces brillaient au soleil. C’était sans aucun doute du palais du Sorkokia, le « patriarche », seigneur du clan de la Mer.

Chez les Sorcami, il s’agissait d’un titre qui s’approchait de celui de comte ou de duc, se remémora Shari. Le Sorkokia disposait à la fois de pouvoirs exécutifs et judiciaires sur tous les membres de son clan. Ce n’était cependant pas lui qui édictait les lois. Ce privilège était réservé à l’assemblée des Lûakseth, regroupant des représentants élus de chaque clan. Ces Lûakseth résidaient à Sorcakin, capitale de la nation Sorcami. C’était dans cette cité que vivait également le Ûesakia, juge suprême des hommes-sauriens, qui pouvait revoir en appel n’importe quel décision prise par les Sorkokia des divers clans.

Shari regarda Itheros, réalisant le pouvoir qu’il avait détenu avant d’être démis de cette haute fonction. Il était facile, devant son humilité, d’oublier que le vieux Sorcami avait été l’équivalent d’un roi. Elle inclina la tête en signe de respect. Elle espérait juste qu’elle avait assez bien assimilé le fonctionnement du système politique des hommes-sauriens pour ne pas paraître totalement ignorante.

L’entrée du palais était surveillée par deux gardes en armure tenant des lances hautes comme deux fois Shari. A l’approche des voyageurs, ils leur barrèrent la route, toisant la jeune femme d’un regard dur.

– Les humains ne sont pas autorisés à passer les portes du palais, dit l’un des gardes, sans autre salut.

– Mon nom est Sklirûdoa, capitaine du Iûgosther, intervint alors l’intéressé. Je vous demande humblement de faire exception à cette règle. Je reviens de la mer d’Omea avec des invités de la plus haute importance. Nous aimerions obtenir audience auprès du Sorkokia.

– Le Sorkokia ne reçoit personne sans raison valable, et surtout pas une humaine. Voyez avec les scribes si ils peuvent vous accorder une exception.

Itheros s’approcha alors.

– Garde, savez-vous qui je suis ?

Le Sorcami observa l’ex-Ûesakia un moment avant d’incliner la tête.

– Oui, Dos-Itheros. Je suis honoré de me trouver en votre présence.

– Vous comprendrez donc à quel point il est important pour moi de parler à votre Sorkokia. Je me porte garant pour mon compagnon Daethos et la femme-Shas’ri’a ici présente. Pouvez-vous nous laisser entrer ?

– Je ne puis insulter votre honneur en mettant en doute votre parole, Excellence. Vous pouvez passer. Je vais faire prévenir la salle du trône.

– Merci, mon ami, répondit Itheros.

Le garde fit un signe à son compagnon qui précéda les trois hommes-sauriens et Shari à l’intérieur du palais. Malgré son excitation, la jeune femme ne pouvait s’empêcher d’admirer l’architecture du bâtiment. Les murs étaient richement décorés, recouvert de fresques racontant l’histoire du peuple Sorcami. Le soulèvement et la destruction de l’empire de Blûnen, la construction de Sorcamien, la guerre des Sorcami, tout était sculpté avec un incroyable souci du détail. C’était fascinant, et Shari espérait qu’elle aurait le temps d’étudier ces murs plus tard.

Les quatre visiteurs montèrent un escalier menant au sommet de la pyramide. Là se trouvait une immense salle très lumineuse, baignée des rayons du soleil. Au centre de cette salle, un Sorcami trônait sur un siège d’obsidienne à l’allure impressionnante.

A coté de Shari, un homme-saurien âgé frappa trois fois sur le sol à l’aide d’un bâton.

– Étrangers, soyez les bienvenus en présence de Klosthel, Sorkokia du clan de la Mer.

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