Cendres (5)

Shari, assise dans l’herbe, le regard vague, scrutait l’horizon. La sombre couche de nuages qui recouvrait la moitié du ciel semblait grandir et se développer de minute en minute. Cette obscurité rampante était parfois parcourue d’éclairs qui la rendait plus terrible encore. Personne n’aurait pu confondre ces ténèbres avec les prémisses d’un orage ordinaire. C’était comme si Erû lui-même avait décidé de recouvrir le monde d’un voile noir.

Ce front menaçant n’était pourtant pas l’œuvre du Créateur. C’était Oeklos qui avait déclenché cette vision d’apocalypse. C’était du moins ce que les autorités impériales avaient pu déduire des rapports confus qui leur étaient parvenus du Royaume des mages. Si les peuples libres d’Erûsarden avaient pensé savourer leur victoire à Cersamar, ils en étaient pour leurs frais. Le prix de leur succès était bien plus terrible que tout ce qu’ils avaient pu imaginer. C’était la survie du monde entier qui était à présent remise en cause.

A coté de Shari, Aridel, la tête entre les mains, ne disait pas un mot. Le prince d’Omirelhen semblait dépassé par les événements, et ce qu’Oeklos avait fait en Dafashûn était au delà de sa compréhension. Même Takhini, dont la sagesse n’était plus à prouver, paraissait consterné par ce qu’ils avaient appris.

L’expression de Daethos était comme toujours indéchiffrable, mais Shari savait que le Sorcami était tout aussi affecté que ses compagnons. La jeune femme l’avait plusieurs fois entendu prier, comme si ses dieux avaient le pouvoir d’arrêter la tempête.

Comme Shari aurait aimé pouvoir partager la foi de l’homme-saurien. Elle devait cependant affronter la terrible réalité à sa manière. Ses sentiments étaient un mélange d’horreur et de culpabilité. Elle avait enfin compris le sens réel de ses rêves. Ironiquement, elle avait vu le terrible destin qui attendait le monde. Aurait-elle pu l’empêcher si elle avait agi avant ? Qu’aurait-elle pu faire de plus ? Nul ne pouvait le savoir, et pourtant Shari avait l’impression que ce qui se produisait était en partie de sa faute.

Et que faire à présent face à une telle catastrophe ? Shari et ses compagnons étaient en terre étrangère, et n’avaient aucun moyen d’action. Oeklos, malgré sa cuisante défaite à Cersamar, avait gagné. En éliminant les mages, il s’était virtuellement rendu maître du monde. Son armée avait subi un coup terrible mais il n’aurait probablement aucun mal à la recomposer après cette démonstration de puissance. Il ne faudrait pas attendre très longtemps avant sa prochaine attaque, et cette fois personne ne pourrait sauver l’Empire de Dûen. Le cataclysme que leur ennemi avait déclenché faisait de lui l’être le plus puissant du monde. Son pouvoir était à présent sans limite.

Aridel frappa le sol du poing.

– C’est sans issue ! s’écria-t’il, les larmes aux yeux. Même si Omirelhen résiste encore, mon peuple ne pourra rien faire face à cette tempête. Oeklos est un démon et nous ne sommes que des hommes. Cette lutte était vouée à l’échec dès le départ !

– Nous ne pouvons pas baisser les bras, dit alors Takhini en guise d’encouragement. Il semblait cependant lui même peu convaincu par ses paroles. Tant que nous vivons, l’espoir est permis. Erû n’abandonnera pas ce monde si nous persévérons. Nous devons nous armer de patience pour surmonter les épreuves à venir, et le ciel nous guidera.

– Oui dit Daethos. Les Sept Pères des Sorcami n’abandonneront pas notre peuple, et les miens prendront un jour conscience de la faute qu’ils ont commise en suivant cet être sans cœur. Ayez confiance, prince-Aridel.

– Facile à dire, mais je n’ai pas votre foi Daethos. Et peut-être qu’Erû lui-même a voulu nous punir pour notre vanité. N’avons nous pas commencé à marcher dans les pas des Anciens ? Comment savoir ?

– L’avenir nous le dira. Mais rappelez-vous que nous avons survécu ici, à Cersamar alors que tout espoir semblait également perdu. Dominer le monde n’est pas une tâche aisée, et je suis sûr qu’Oeklos le découvrira à ses dépens.

– Puissiez-vous dire vrai, Takhini.

Shari resta silencieuse durant cet échange, ruminant ses sombres pensées. Comme Aridel, elle avait du mal à s’accrocher à sa foi. Si Erû était réellement omnipotent et omniscient comment avait-il pu laisser une telle horreur se produire ? Etait-ce lui qui avait donné ces visions de l’avenir à Shari ? Cela rendait son échec encore plus terrible. Mais s’il avait réellement essayé de l’aider, peut-être était il possible d’espérer qu’il continuerait de le faire… Difficile à imaginer en regardant les ténèbres qui s’approchaient.

Shari frissonna. Un vent glacé venait de se lever, pénétrant à travers ses vêtements. Elle rabattit sa capuche.

– Rentrons, dit-elle. L’hiver est arrivé bien plus tôt que prévu, cette année.

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Cendres (4)

C’est dans cet état de tristesse infinie qu’Erûciel finit par trouver Lanea et son jeune compagnon. L’archimage, qui avait légèrement récupéré de sa blessure, était parti à la recherche d’un pilote de dragon assez courageux pour les évacuer par la voie des airs. Par chance, il avait trouvé celui qu’il cherchait non loin du hangar, et tous deux étaient revenus pour venir chercher Lanea et Domiel. Il ne restait plus à présent qu’à trouver un appareil intact.

Une forte odeur de souffre emplissait l’atmosphère, et respirer devenait une tâche de plus en plus difficile. Erûciel avait dû se couvrir la bouche d’un chiffon sale. Si les vapeurs toxiques continuaient à affluer, il ne faudrait plus très longtemps avant que l’air ne devienne complètement irrespirable.

Lorsqu’il aperçut Lanea et Djashim immobiles, le regard vide et hagard, Erûciel comprit immédiatement ce qui s’était produit. L’heure n’était cependant pas encore au deuil. Il toucha l’épaule de la jeune femme et elle tourna le regard vers lui. L’archimage n’avait jamais vu une telle détresse dans le regard de quelqu’un. Il tenta cependant de reléguer son propre chagrin au plus profond de lui, et releva son ancienne élève.

– Venez Lanea. Nous devons partir avant qu’il ne soit trop tard, dit-il d’une voix étouffée.

Ce fut Djashim qui réagit le premier à ces paroles.

– Domiel m’a dit de trouver un dragon avant…

Le jeune garçon ne put finir sa phrase.

– Oui, Djashim. Olidel, ici présent est un pilote, et d’après lui, il reste quelques dragons prêts au décollage non loin de la piste. S’ils n’ont pas été touchés par les débris, nous avons une chance. Venez !

– Je… je ne peux pas laisser Domiel, dit alors Lanea, sa première phrase depuis l’arrivée d’Erûciel.

– Il voulait qu’on se sauve, Lanea, dit alors Djashim. Nous devons respecter sa dernière volonté.

La jeune femme regarda Djashim et acquiesça sans mot dire. Erûciel ne pouvait qu’admirer le courage de cet enfant face à une telle épreuve.

– Nous vous suivons, maître Eruciel, dit alors Lanea d’un ton légèrement plus assuré.

Erûciel fit alors signe au pilote, et tous quatre se mirent à courir en direction de la piste est de l’aérodrome. Ils se couvraient la bouche avec le bras pour éviter de respirer les émanations de plus en plus toxiques de l’atmosphère. Leur progression était pénible, au milieu des débris de bâtiments et de machines. Le plus dur était de ne pas prêter attention aux cris et aux bruits d’explosions qui retentissaient un peu partout. Dans cette épaisse fumée, il ne fallait pas qu’ils se perdent de vue, et il ne leur aurait servi à rien de se séparer pour venir en aide aux blessés. Ils devaient affronter la dure réalité, et avancer sans se détourner s’ils voulaient survivre.

Enfin, ils arrivèrent à la piste de décollage. Au grand soulagement d’Erûciel, cette dernière semblait intacte, et comme par miracle, le nuage de poussière y était un peu moins dense, permettant même d’en voir le bout.

Il y avait deux dragons encore debouts à coté de la piste. Sans perdre un instant, Olidel grimpa dans l’un d’entre eux, et fit signe à Erûciel de le suivre.

– Il est en état de marche, dit-il. Il va falloir vous serrer à trois sur la place arrière, mais cela devrait tenir.

– Dépêchez-vous, dit alors Erûciel à Djashim et Lanea. Nous devons décoller immédiatement !

Sans attendre, les trois passagers se placèrent à l’arrière du pilote. L’espace était très confiné, mais comme Djashim était de petite taille, ils purent rentrer de justesse. Le pilote ferma la verrière et mit le contact.

Le moteur du dragon se mit à vrombir, couvrant le son extérieur. Le pilote poussa alors la manette des gaz, et l’appareil se mit à accélérer. Lorsqu’il eut atteint la vitesse critique, Olidel tira vers lui sa manette de contrôle, et le dragon s’éleva dans les airs. En moins d’une minute, ils eurent dépassé la couche de poussière qui recouvrait le sol et purent apercevoir le ciel.

Ce dernier était sombre, plus sombre même que la nuit la plus noire, comme si un voile avait couvert la lumière du soleil. Ce n’était cependant pas le plus terrifiant. Les trois passagers avaient en effet à présent une vue d’ensemble sur la dévastation qui, quelques heures plus tôt, avait été la ville de Dafakin. Tout était recouvert de poussière et de fumée, et la cité elle même avait quasiment disparu. Son dôme si familier avait remplacé par une rivière de lave rougeoyante qui avait tout englouti sur son passage. Fini les dodécaèdres du palais royal et de l’université. Finies, les grandes fontaines du centre ville. Finies, les magnifiques villas des archimages. Il ne restait pratiquement plus rien de la dernière cité des anciens. Seuls quelques bâtiments situés à l’extérieur du dôme étaient encore debout. Erûciel ne put retenir ses larmes en pensant à toutes les vies humaines qui avaient été perdues dans cette catastrophe.

Il tourna le regard vers l’horizon, et aperçut alors la source de tous ces malheurs. Une épaisse colonne de fumée plus noire encore que le ciel s’élevait au nord. C’était cette fumée et ces cendres qui masquaient la lumière du jour. Il n’y avait aucun doute. L’événement que redoutait le plus les Anciens s’était produit. L1 était entré en éruption, et le terrible scénario que Domiel avaient vainement tenté d’empêcher s’était finalement réalisé. Oeklos avait mis sa menace à exécution, et ce avait détruit Dafashûn, le seul ennemi qui avait su lui résister.

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Cendres (3)

Djashim était bloqué sous un tas de décombres. Quand le tremblement de terre avait commencé, le jeune garçon avait eu le réflexe de se réfugier sous une solide table en métal forgé qui l’avait protégé du plus gros de l’effondrement. Le jeune garçon en était donc quitte pour quelques égratignures. Il était cependant coincé, sans aucune issue lui permettant de se dégager des blocs de béton qui avaient recouvert son abri improvisé, et il commençait à manquer d’air. C’est donc avec un grand soulagement qu’il entendit la voix de Domiel.

– Je suis là, répéta-t’il.

Le jeune garçon entendit alors un bruit au dessus de lui. Domiel était en train d’essayer de dégager les gravats accumulés au desus de sa tête. Il aurait bien aimé pouvoir l’aider, mais la table qui lui avait sauvé la vie lui bloquait également tout accès. Il ne pouvait que taper bruyamment dessus afin de guider Domiel dans son travail. Après ce qui lui parut être une éternité, il entendit soudainement un coup faire écho aux siens sur la table.

– Ecarte-toi, Djashim ! cria Domiel.

Après avoir donné un violent coup de pied à la table qui fit résonner le crane de Djashim, Domiel utilisa une barre de métal comme levier afin de la soulever. Il parvint ainsi à dégager un passage assez grand pour Djashim. Jamais le jeune garçon n’avait été aussi heureux et soulagé de sa vie. Agrippant la main que lui tendait le mage, il s’extirpa du tas de gravats.

– Suis-moi, lui dit Domiel. Lanea nous attend dehors.

Alors qu’ils amorçaient leur retour, le sol se mit de nouveau trembler très violemment, faisant perdre l’équilibre à Djashim, qui trébucha et s’étala de tout son long. Le jeune garçon mit un petit moment à se relever. Il était couvert de poussière et… Mais où se trouvait donc Domiel ? Djashim ne le voyait plus ! Il cria :

– Domiel ! Domiel !

– Ici, Djashim… lui répondit une voix rauque, juste derrière lui.

Le jeune garçon se retourna, et ne put s’empêcher d’émettre un cri d’horreur. Une énorme poutre, probablement tombée de la charpente du toit, s’était abattue sur le mage, broyant son torse et ses jambes. Domiel était couvert de sang et clairement incapable de bouger. C’était même un miracle qu’il puisse encore parler.

– Je vais vous aider, Domiel ! dit Djashim, partagé entre la panique et le désir de sauver son ami.

– No… non Djashim, répondit péniblement le mage. Tu ne peux plus… rien faire pour moi à présent. Mais… tu peux… te sauver. Pars… pars… avant que ça ne s’effondre… Je…

Djashim sentit des larmes lui emplir les yeux.

– Je ne peux pas vous laisser là, renifla-t’il, tentant de réprimer ses sanglots. Vous m’avez sauvé, et je vais vous aider.

– C’est… trop tard… pour moi… Sauve… toi… J’ai… commis une terrible… erreur… avec… Oeklos. Pars, Djashim… retrouve… Lanea… Prenez… un dragon… et partez… Je t’en prie… Pars et ne te … retourne pas.

Le jeune garçon regardait son ami, horrifié. Le mage n’avait même plus la force de pleurer, et du sang coulait de sa bouche. Il cessa soudainement de parler, et son regard devint vitreux.

– Non ! cria Djashim.

Détournant le regard de celui qui lui avait sauvé la vie, le jeune garçon se mit à courir. Il ne voyait plus rien sous le brouillard de ses propres larmes. Accélérant éperdument, il finit par franchir ce qui avait été le mur du hangar et continua à courir sans but. Il entendit soudainement derrière lui un lourd grondement. Le hangar venait d’achever de s’effondrer, devenant le tombeau de Domiel. Djashim s’arrêta net, ne sachant plus que faire. Il sentit alors un bras l’attraper. Il se retourna et vit Lanea. Lorsqu’il croisa le regard de la jeune femme il s’effondra à ses pieds. Elle se mit à genoux en face de lui et lui releva la tête. L’inquiétude qui se lisait dans ses yeux était insupportable.

– Djashim ? Où est Domiel ? demanda-t’elle.

Le jeune garçon ne pouvait même plus parler. Il se contenta de secouer la tête en regardant ses yeux verts. Lorsque la terrible réalité de ce qui s’était produit vint frapper la jeune femme, son visage se couvrit lui aussi de larmes, et et elle se prit la tête dans les mains. Ne sachant quoi faire d’autre, Djashim la prit dans ses bras, et ils restèrent ainsi pendant de longues minutes.

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Cendres (2)

Domiel fut soudainement projeté à terre. Sa tête heurta le plancher dur et il resta sonné pendant un long moment. Il sentait le sol vibrer de manière incontrôlable, accompagné par un bruit assourdissant. C’était comme quelque chose de gigantesque avait explosé, et continuait d’envoyer des ondes de choc en continu. Les vitres du bureau où il discutait avec Erûciel s’étaient toutes brisées, et l’air extérieur emplissant la pièce, laissant derrière lui une odeur de soufre.

Le mage tenta péniblement de se mettre à genoux. L’effort lui arracha une grimace de douleur, mais il parvint tout de même à se relever un peu. Il tourna son regard vers Erûciel, qui était lui aussi affalé sur le sol. L’archimage émettait des petits râles de douleur, tenant son bras droit couvert de sang. Il avait visiblement été lacéré par l’un des éclats de verre de la fenêtre, et son sang s’échappait à flot de la plaie.

– Ne bougez pas ! lui intima Domiel en se rapprochant de lui.

Le mage entreprit alors de déchirer sa tunique afin de confectionner un garrot improvisé. Erûciel le laissa faire sans un mot, le regard perdu dans le vague. Son visage était pâle mais son pouls était normal, ce qui rassura Domiel. Après avoir terminé son bandage, il toucha l’épaule de son aîné qui se tourna alors vers lui.

– Que… que s’est-il passé ? demanda-t’il péniblement.

Domiel ne répondit pas. C’était une question qu’il n’avait pas voulu se poser. Le mage n’osait même pas regarder par la fenêtre ouverte. Il avait peur, non pas pour sa vie, mais de devoir affronter les conséquences de ses actions. Car que pouvait être cette explosion sinon la revanche d’Oeklos ? Domiel avait laissé son orgueil le guider, et il devait maintenant faire face à ses responsabilités. Était-ce vraiment possible ? Après tout ce qu’il avait fait pour contrer le pouvoir de leur ennemi ? Domiel avait du mal à envisager cet échec et il préféra se concentrer sur les problèmes présents, comme la blessure d’Erûciel. Il savait cependant que, tôt ou tard, il allait devoir confronter ses démons.

Le grondement se fit de plus en plus intense. Le mur sur lequel était appuyé Erûciel se fissura. Réagissant d’instinct, Domiel tira l’archimage vers lui. Il passa le bras valide du blessé autour de son propre cou et parvint dans un grognement de douleur à le relever.

– Nous devons partir au plus vite ! dit Domiel. Le bâtiment est sur le point de s’effondrer, nous avons peu de temps devant nous.

D’horribles pensées vinrent alors frapper Domiel. Lanea ! Djashim ! Où étaient-ils donc ? Il fallait absolument qu’il les retrouve. Il pria intérieurement les Anciens pour qu’ils soient encore en vie ! Sans perdre une seconde, Domiel tira Erûciel vers lui, et avançant péniblement dans les décombres du bureau, tous deux en franchirent la porte d’entrée pour atteindre le couloir. Le sol tremblait toujours, mais c’était là le cadet de leurs soucis. L’escalier qui menait au rez-de-chaussée du bâtiment avait littéralement disparu. Il s’était effondré, laissant un trou béant en plain milieu de l’édifice. Domiel s’arrêta net. Que faire ? Il fallait pourtant qu’ils sortent !

Le mage eut une idée. Il fit assoir Erûciel contre un mur, et sans lui demander la permission, s’empara de sa ceinture. Il retira également son propre ceinturon et les mit bout à bout, obtenant ainsi une corde improvisée. Il attacha cette dernière à un morceau de la rampe d’escalier qui avait survécu. et la fit tomber en direction du rez de chaussée.

Domiel indiqua alors à Erûciel de s’accrocher à son cou. Prenant sa respiration, il s’empara de la « corde » et se fit glisser jusqu’en bas. Ses mains se brûlèrent pendant la descente, et il grimaça de douleur. Arrivé en bas, cependant, il ne put retenir un léger sourire de satisfaction. Le premier obstacle était franchi. Tant bien que mal, ils se mirent à courir pour atteindre l’extérieur.

Juste à temps. Derrière eux le bâtiment avait vécu ses dernières minutes, et termina de s’effondrer complètement. Domiel ne se retourna même pas. Tout autour de lui l’air était suffocant. Un épais nuage de poussière empêchait d’y voir à plus de quelques toises. Était-ce les restes de bâtiments effondrés ou autre chose ? L’odeur de soufre omniprésente ramenait Domiel à la vision de Shari. Non ! C’était impossible… Il ne fallait pas y penser. Soudain pris de panique, le mage se mit à crier.

– Lanea ! Djashim !

A son grand soulagement, il sentit une main lui toucher l’épaule. C’était Lanea.

– Je suis là Domiel, dit-elle.

La jeune femme était couverte d’égratignures et de poussière, mais elle était vivante. L’expression de son visage était cependant celle de la terreur la plus absolue, mêlée peut-être d’une pointe de soulagement. Domiel lui saisit les épaules.

– Et Djashim ? demanda-t’il, inquiet.

– Je ne sais pas… répondit-elle. Il était en train de visiter le hangar de réparation. Je…

Le jeune femme s’arrêta, ne sachant plus que dire.

– Je vais aller voir, dit Domiel. Reste avec Erûciel, je t’en prie.

Sans ajouter un mot, le mage courut vers le bâtiment que Lanea lui avait indiqué. Le toit s’était effondré, et Domiel sentit son coeur se serrer. Il continua cependant à avancer en criant

– Djashim !

Une voix étouffée lui répondit.

– Là …

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Cendres (1)

Lûnir s’approcha avec circonspection du centre administratif de l’université de Dafakin. Il avait beau être un mage assez haut placé dans la hiérarchie des Dalfblûnen, il savait que sa présence à une heure si tardive était hautement irrégulière. Son niveau d’accréditation lui permettait d’accéder aux archives du Noyau quand il le voulait, et en temps normal les contrôles d’accès n’étaient pour lui que routine. En cette soirée, cependant, il ne parvenait pas à retenir sa nervosité. Il se sentait constamment épié, et avait l’impression que quelqu’un allait lire dans ses pensées et découvrir ce qu’il s’apprêtait à faire.

Lûnir avait tout essayé pour ne pas arriver à cette dernière extrémité. Et il avait bien cru parvenir à ses fins. Il n’avait pas été très difficile de convaincre Omoniel, cet imbécile orgueilleux, que l’inaction face à Oeklos était la meilleure stratégie pour Dafashûn. Et les dominos éteint alors tombés : Dafon Elin avait été influencé par son gendre, et comme il avait l’oreille du roi, ce dernier avait fini par prendre un décret donnant carte blanche au mage noir. Tout se déroulait alors comme l’avait espéré Lûnir…

Mais il avait fallu que cet idiot de Domiel arrive et vienne tout gâcher ! Même si Omoniel avait anticipé sa venue et l’avait fait arrêter, il s’était évadé et avait dans sa fuite accompli l’acte que Lûnir craignait le plus. Il avait découvert une partie du plan de son maître. Et à son retour, tout s’était enchaîné. La mort d’Omoniel, dont la stupidité n’avait d’égale que l’orgueil, avait bouleversé l’équilibre des forces au sein du conseil des archimages. Cela avait finit par aboutir à la mise en place de l’escadrille Pesgûeni, la plus grande crainte de Lûnir. Le seul point positif dans tout cela était que l’enquête menée par les mages dans L1 n’avait pas mis au jour la totalité du plan d’Oeklos. Domiel était donc resté la plus grand danger pour Lûnir. Il avait bien tenté de le faire éliminer plusieurs fois, espérant que sa mort calmerait les ardeurs des plus belliqueux, mais en vain.

Le pire avait fini par se produire. Les mages avaient attaqué Oeklos à Cersamar, et réduit sa flotte à néant. Et Lûnir avait reçu les ordres qu’il avait tant craint. Son maître avait été très clair. Si Dafashûn interférait, Lûnir devenait le dernier recours du mage noir. Même s’il était lui même prêt à donner sa vie pour voir se réaliser le rêve d’Oeklos, la renaissance de l’Empire de Blûnen, Lûnir aurait préféré que la transition se fasse plus pacifiquement. Mais la fin justifiait les moyens, et l’acte qu’il s’apprêtait à commettre allait changer la face du monde pour toujours, ouvrant une nouvelle ère…

Lûnir se secoua la tête. Il fallait qu’il se concentre. Il approchait de la porte du bâtiment administratif, et ce n’était plus le moment de se disperser. Il se dirigea vers le garde de faction et lui montra sa carte d’accès, espérant que sa nervosité ne transparaissait pas trop. L’homme acquiesça d’un signe de tête et Lûnir entra, se dirigeant rapidement vers le Noyau.

Le Noyau, saint des saints de Dafakin. C’était la machine qui stockait tout le savoir des Anciens. Il y avait dans ce cerveau artificiel toutes les connaissances que les mages avaient pu sauver de la destruction. Ce que beaucoup ignoraient, cependant, c’était que le Noyau était également le nœud central d’un réseau. C’était cette machine qui contrôlait l’ensemble des installations que les Anciens avaient construites sur l’île-continent de Lanerbal. C’est donc avec une certaine forme de respect que Lûnir y entra.

C’était une pièce de forme dodécaédrique, chaque face étant couverte de consoles et d’écrans. A cette heure avancée, il n’y avait pas d’autres mages à l’intérieur que Lûnir. Parfait, se dit-il. Il était important d’éviter la présence de témoins pour ce qu’il avait à faire. Bien sûr, s’il réussissait, il n’aurait pas vraiment à se soucier d’un procès, mais il valait mieux que personne ne puisse l’empêcher d’accomplir sa mission. Lûnir s’assit devant l’une des consoles et sortit de sa poche un petit objet cubique. Il en regarda les faces sombres et lisses pendant un moment, hésitant. Il ignorait comment Oeklos avait obtenu cette clé et le programme qui y avait été inscrit, mais il savait qu’elle ne représentait qu’une petite facette de l’immense pouvoir qui se trouvait entre les mains du « baron ».

Lûnir prit une grande inspiration et posa l’objet sur un des réceptacles situés sur le coté de la console. Le sort en était jeté, à présent.

***

La clé de stockage s’interfaça immédiatement avec le Noyau. Bien sûr le système était protégé par des pare-feu, mais les codes n’en avaient jamais été changés, et le programme s’exécuta sans aucun problème, obtenant rapidement les privilèges dont il avait besoin pour accomplir sa tâche. Le logiciel n’eut alors aucune difficulté à s’infiltrer au delà des cinq niveaux de sécurité qui protégeait la section du Noyau qui l’intéressait : le système de contrôle des vannes de L1.

Le programme activa une sous-routine lui permettant d’envoyer des commandes à distance à la centrale électrique, et transmit ses ordres à travers le réseau. Circulant à la vitesse de la lumière dans les fibres optiques reliant Dafakin au volcan endormi, les instructions parvinrent sans encombre jusqu’au complexe de contrôle. Obéissant à ces commandes authentifiées, la vanne V1, qui commandait l’accès à la chambre magmatique principale du volcan, s’ouvrit en grand, tandis que les vannes V2 et V5 servant à réguler la pression dans cette chambre se fermaient.

Petit à petit, un flot de lave et de gaz vint emplir la chambre, faisant dangereusement monter la pression à l’intérieur. Au bout de quelques heures, cette dernière atteignit un niveau si élevé que les systèmes de régulations se déclenchèrent, tentant de ré-ouvrir V2 et V5. Ils en furent cependant empêchés par des commandes venant du Noyau, et la matière et les gaz continuèrent à s’accumuler, faisant trembler la roche autour d’eux.

Ces tremblements de terre secouèrent toute la chaîne des Losapic et la forêt alentour, réveillant le village où Bosam habitait.

Mais il était déjà trop tard. La structure même de l’intérieur de L1 avait commencé à céder. Dans un premier temps, la lave envahit tous les interstices qu’elle put trouver, et ce fut à ce moment que le Noyau envoya son ultime instruction. Il coupa toutes les protections électromagnétiques qui entouraient L1, et notamment celle du terminal du Tube, permettant à la lave en fusion de s’y répandre.

La pression dans la chambre baissa légèrement, offrant un court répit, mais rapidement la lave se mit de nouveau à tout envahir.

Plusieurs heures s’écoulèrent. La lave voyageait au travers du réseau du tube, portée par les courants électromagnétiques et s’infiltrant à travers toute l’île de Lanerbal. Elle finit par atteindre Dafashûn, détruisant de nombreux Porteurs et leurs passagers. A l’intérieur de L1, la pression continuait à monter malgré cet écoulement, et la montagne tressaillait sous l’effet des forces colossales qui la tiraillaient.

Au bout de quinze heures, le point critique fut atteint. Le sommet de L1, incapable de résister plus longtemps à la pression, explosa en une gigantesque boule de gaz et de roche, projetant cendres et lave à des centaines de lieues à la ronde. L’éruption fut si intense qu’elle toucha la stratosphère, emplissant l’atmosphère d’un nuage toxique. L’onde de choc de cette explosion se transmit à la lave qui avait déjà envahit l’île, la forçant à être éjectée violemment des terminaux du Tube.

L’un de ces terminaux était celui de Dafakin…

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