Alliances (5)

Alliances (5)

Alors qu’ils avançaient dans les rues de Dafakin, baignées par la lueur rouge du dôme qui recouvrait la capitale du royaume des mages, Omoniel sentait grandir sa rage. Il regardait Domiel, et la haine qu’il ressentait envahissait chacune de ses pensées. Encore une fois, le mage lui échappait ! C’était une humiliation de plus a rajouter au compte de celui qui avait tant de fois réussi à lui mettre des bâtons dans les roues.

Omoniel avait espéré réussir à se débarrasser définitivement de Domiel neuf ans auparavant, mais il se retrouvait, contre toute attente, à devoir supporter de nouveau sa présence, et l’insupportable visage du mage attisait sa colère. Sans parler de Lanea, sa propre femme, qui préférait se ranger aux côtés de cet idiot ! Et ils se tenaient par la main ! Devant lui ! C’en était trop ! Une barrière invisible se rompit soudainement au sein d’Omoniel. C’était comme si le barrage qui retenait son trop-plein d’émotions venait soudainement de céder. Il ne pouvait laisser impuni tous ces affronts !

L’archimage serra ses poings, et bousculant sans ménagement les gardes pourpres qui entouraient Domiel se plaça en face du mage. Sans attendre, il lui envoya son poing droit dans la figure. Domiel fut projeté à terre sous la violence du choc, et le petit groupe s’arrêta soudainement.

L’étonnement se lisait sur le visage de tous, particulièrement sur celui d’Erûciel. L’archimage des Pleblûnen semblait choqué par ce qui venait de se produire.

Du sang perlait de la lèvre de Domiel, fendue par le coup de poing d’Omoniel, et cette blessure procurait une satisfaction malsaine à l’archimage. Il savait cependant qu’il ne pouvait pas en rester là. Il avait été trop loin, et n’avait plus qu’une seule chose à faire.

– Domiel, dit-il d’un ton méprisant. Tu m’as humilié une première fois il y a neuf ans, en partageant le lit de ma femme. Tu as recommencé il y a quelques semaines en t’échappant avec elle de la prison où je t’avais fait jeter. Et maintenant tu t’affiches sans complexe avec mon épouse devant la loi ! Tu m’as offensé une fois de trop, et j’exige réparation !

Les yeux de tous, de Lanea aux gardes pourpres, s’écarquillèrent. Il n’y avait aucune méprise possible sur ce que venait de dire Omoniel. Les duels n’étaient pas chose fréquente à Dafashûn. La plupart des mages considéraient en effet la pratique comme barbare et indigne d’une civilisation avancée. Pourtant, elle était autorisée et encadrée par la loi royale, et se révélait parfois utile lorsque les différends entre les grandes familles du royaume atteignaient un point critique. C’était pour cette raison que personne n’avait osé l’interdire. Les duels constituaient une forme ultime de justice personnelle qui était utilisée lorsque la loi ne suffisait plus et Omoniel, poussé à bout, n’avait plus que cette option pour se débarrasser définitivement de celui qu’il considérait comme son ennemi.

– Tu connais le protocole, reprit-il. Tu as le choix des armes et des témoins, mais j’ai celui de l’heure. Et comme c’est mon droit, je souhaite que nous nous affrontions maintenant, a moins que tu ne refuses ce défi !

Bien sûr, Omoniel savait que Domiel n’avait d’autre choix que d’accepter le combat, sous peine de passer pour un lâche et de perdre toute crédibilité auprès de ses pairs. L’archimage était confiant. Il savait qu’il n’aurait aucun problème à vaincre son adversaire. Il avait été entraîné par le plus grand maître d’armes de Dafashûn, et sa condition physique était sans égale. Domiel, à coté était frêle et fatigué. Son heure était venue !

Le mage se releva, affichant un air calme et déterminé. Il soutint le regard d’Omoniel sans fléchir, ce qui eut le don de rendre l’archimage encore plus furieux.

– Ainsi, la violence est devenue ton dernier recours pour résoudre tes problèmes, Omoniel. Je vois que, loin de mériter le titre d’archimage dont tu te targues, tu ne vaux pas mieux que les soulards que j’ai pu rencontré dans les tavernes de Sortel. J’accepte donc ton défi. Nous nous battrons à l’épée. Mes témoins seront Lanea Elindoter et Erûciel Dûgold, ici présents. Qui seront les tiens ?

Omoniel devait se retenir pour ne pas frapper de nouveau le mage. Il désigna l’officier supérieur des gardes pourpres.

– Le capitaine Pûronia et son sergent représenteront mes intérêts. Capitaine, donnez nous deux épées !

Erûciel tenta de s’interposer.

– Allons Omoniel, il existe sûrement d’autres moyens de…

– Non, coupa l’intéressé. Je veux obtenir satisfaction, comme cela est mon droit d’après la loi de Dafashûn. C’est mon honneur qui est en jeu, Erûciel.

L’expression de dégoût qu’Omoniel vit apparaître sur le visage de Lanea ne fit que renforcer sa détermination. Il répéta :

– Capitaine !

Le garde pourpre ne pouvait qu’obtempérer, et il tendit son épée à Omoniel, tandis que le sergent fournissait la sienne à Domiel. Il s’agissait de belles armes, forgées du meilleur acier de Dafashûn. Loin des larges épées en usage dans l’empire de Dûen et en Sorcasard, leurs lames étaient assez fines et souples, et convenaient parfaitement au style de combat qu’affectionnait Omoniel. Il sortit la lame de son fourreau et la pointa vers Domiel.

– En garde ! dit-il.

Le mage, imitant son adversaire, plaça son épée devant lui. Étonnamment, il ne semblait pas intimidé. Sûrement ne se rendait-il pas compte de la supériorité d’Omoniel, pensa l’archimage. Il allait vite comprendre son erreur.

Sans plus attendre, Omoniel lança sa première attaque. A sa grande surprise, Domiel para le coup sans aucune difficulté, et contre-attaqua dans la foulée, éraflant du tranchant de sa lame le bras de l’archimage. Omoniel ne put retenir un petit cri de douleur. Comment Domiel avait il pu ? Mais plus le temps de réfléchir. Le mage attaquait de nouveau. Omoniel para à son tour et tenta de percer la défense de son adversaire, mais Domiel esquiva promptement. Ce faisant, le mage parvint à se placer derrière Omoniel qui tenta de se retourner. L’archimage ne fut cependant pas assez rapide.

Le coup lui vrilla le dos, et au milieu de la douleur, Omoniel sentit que sa tunique se mouillait de sang. Son propre sang, que Domiel avait fait couler ! Cela ne fit que décupler la rage de l’archimage qui perdit toute retenue. Il se jeta sur Domiel, mais le mage le fit chuter d’un croche-pied adroitement placé. Omoniel s’étala de tout son long, et eut à peine le temps de se retourner pour voir la pointe de l’épée de Domiel menaçant sa gorge.

– Vois donc, Omoniel, ce que neuf ans en Sorcasard m’ont permis d’apprendre. J’ai été médecin dans l’armée de Sortelhûn, et comme tous les autres soldats, j’ai été entrainé à manier les armes. Et crois-moi, les techniques de combat des Sorteluns n’ont rien à envier à celles de Dafashûn. Rends-toi, à présent. Tu es clairement dépassé. Il est inutile que quelqu’un meure aujourd’hui. Notre ennemi est Oeklos, et nous devons offrir un front uni contre lui. Oublie donc le passé pour le bien de Dafashûn.

Le capitaine Pûronia s’approcha.

– Mon rôle de témoin m’oblige à constater que la victoire appartient ce jour à Domiel Easor. Ainsi en a jugé la loi des mages.

C’était la phrase traditionnelle qui marquait la fin du duel, et Domiel baissa sa garde. C’était le moment qu’avait attendu Omoniel. Au diable le protocole ! Le mage devait mourir pour cet ultime affront ! Se saisissant à nouveau de son épée, il se jeta sur Domiel, prêt à lui transpercer l’abdomen.

Omoniel s’interrompit net. Surpris, il recula de trois pas. Une douleur atroce lui déchirait la poitrine. Baissant les yeux, il vit l’épée de Domiel fichée dans son cœur, au milieu d’un tâche rouge grandissante. C’était impossible… Comment avait il pu être vaincu par … L’archimage n’eut même pas le temps de finir cette pensée.