Alliances (4)

Alliances (4)

La tente de Chînir ne ressemblait en rien à l’habitat spartiate auquel s’était attendue Shari. L’intérieur n’avait rien à envier à la salle du trône du palais impérial de Sûsenbal. Le sol était recouvert de tapis colorés aux motifs ésotériques, et les tentures qui recouvraient les cloisons de la tente étaient si richement décorées que le jeune femme ne savait plus où poser les yeux. Le mobilier était quant à lui composé de confortables coussins, posés à même le sol et formant un demi-cercle dont le centre était la place de Chînir lui même. Ce dernier désigna ces « sièges » à ses hôtes.

– Prenez place, je vous en prie, dit-il d’un ton d’extrême politesse.

Shari, imitée par ses compagnons de voyage, s’assit par terre et posa le coude sur un des coussins. Une fois ses invités installés, Chînir se plaça à son tour, et frappa des mains.

Venue de nulle part, une jeune femme portant un plateau apparut et se mit à servir aux voyageurs des tasses d’un thé sombre. Elle était très jolie, et Shari ne put s’empêcher de ressentir un pointe de jalousie lorsqu’elle vit le regard d’Aridel s’attarder sur sa magnifique peau brune. Elle détourna cependant ses pensées et s’apprêtait à parler mais Chînir la devança. Le chef nomade leva sa tasse, et toasta « Ayri filayl ! » (Dieu donne) avant de boire la première gorgée.

Tous l’imitèrent, savourant le sombre breuvage. La saveur en était très prononcée, mélange d’amertume et de douceur, mais très agréable au palais. Lorsque Shari reposa sa tasse, elle vit que le regard de Chînir était fixé sur elle.

– A présent, dit le chef nomade, peut-être pourrez vous enfin me dire ce qu’une noble dame de Sûsenbal fait en plein milieu du désert de Sorûen, accompagnée d’un Sorcami et d’un prince étranger.

Shari soutint les yeux inquisiteurs de son hôte.

– Comme je vous l’ai indiqué, Chasim Chînir, je suis une ambassadrice, mandatée par l’empereur lui-même pour représenter les intérêts de Sûsenbal auprès du peuple de Sorûen. Pour être plus précise, ma mission consiste, ou plutôt consistait, à offrir l’assistance de Sûsenbal à Sorûen dans son combat contre le baron Oeklos.

Le chef nomade parut surpris.

– L’assistance de Sûsenbal ? Si vous parlez de votre escorte, elle me parait bien maigre pour combattre un homme qui s’est emparé d’un continent entier et dispose d’une arme démoniaque. Dans tous les cas, il me semble que vous arrivez bien tard. Erûsdel est tombée il y a plusieurs semaines, comme vous le savez probablement déjà.

– Nous l’avons découvert en débarquant à Orbûmar, coupa alors Takhini. L’ambassadrice a cependant choisi de continuer sa mission dans l’espoir de trouver des poches de résistances auxquelles nous pourrions apporter notre aide. Il semblerait qu’elle ne se soit pas trompée, au vu de la punition que vous avez infligé à nos assaillants.

Chînir sourit.

– En effet, Oeklos a découvert à ses dépens que les hommes du désert ne se soumettaient pas facilement, et son armée a bien du mal à traverser nos territoires. Même si notre souverain a été capturé à Erûsdel, son frère, le duc Codûsûr, a réussi à s’échapper, et toutes les tribus du désert lui ont prêté allégeance. Nous nous sommes jurés de bloquer l’avance d’Oeklos. Il souhaite faire monter son armée jusqu’à la frontière Dûeni, mais pour l’instant, ses troupes n’ont pas réussi à dépasser Niûstel. Nous harcelons ses Sorcami sans relâche, et il ne peut utiliser son rayon contre nous s’il ignore où se trouvent nos campements…

– Où se trouve le duc Codûsûr, actuellement ? demanda Shari. Il est impératif que je le contacte le plus rapidement possible.

– Le duc a très probablement rejoint les frontières de l’empire de Dûen, à présent, estima Chînir.

– Dûen ? Shari ne cacha pas son étonnement, mais le chef nomade s’était attendu à cette réaction.

– Je comprends votre surprise. Cependant des temps désespérés appellent des solutions désespérées. Même si Dûen et Sorûen sont historiquement des nations ennemies, nous avons à présent un adversaire commun. Lorsqu’Oeklos s’est emparé de Sanif, l’empire de Dûen, inquiet de l’impact que cette guerre pouvait avoir sur ses territoires, a déclaré la guerre au baron. Les Dûeni sont ainsi devenus nos alliés temporaires. Ils ont donc envoyé huit mille hommes de la légion d’Amilhûn pour nous prêter main-forte. Cependant, d’après les dernières rumeurs, ces troupes auraient essuyé des revers et se seraient retirées dans l’Ouest de l’Empire avec le reste de l’armée régulière de Sorûen et le duc Codûsûr, nous laissant seuls la responsabilité de défendre le désert.

Shari resta un moment silencieuse, réfléchissant à ce que venait de révéler son hôte. Ainsi l’Empire de Dûen était lui aussi entré en guerre. C’était une information extrêmement importante et une très bonne nouvelle. L’Empire était en effet une des nations humaines les plus puissantes du monde, et son armée était probablement la seule qui pouvait tenir tête militairement à Oeklos, si celui-ci ne faisait pas usage de son rayon céleste. Il restait cependant à savoir jusqu’à quel point les Dûeni étaient impliqués dans la guerre. L’empire était en effet divisé en duchés qui ne faisaient pas toujours front uni, même face à de puissants ennemis.

Se rendant compte qu’elle s’était tue pendant trop longtemps, Shari leva de nouveau les yeux vers Chînir.

– Je vous remercie, Chasim Chînir, pour les informations que vous venez de partager avec nous, et aussi pour votre hospitalité. Je parle au nom de mes compagnons quand je dis que nous avons une dette envers vous pour nous avoir sauvé aujourd’hui. Je crains hélas que nous ne devions encore abuser de votre gentillesse. Avec ce que vous venez de nous apprendre, il devient impératif pour nous de rejoindre au plus vite l’empire de Dûen. Pourriez-vous nous y aider ?

Le chef nomade inclina la tête, l’air sérieux.

– Bien sûr, dit-il. Mes hommes et moi sommes à votre disposition. Mais avant toute chose, je pense que vous et vos compagnons avez besoin de repos. Suivez donc Ayrima, elle vous mènera aux tentes que nous vous avons réservées. Nous reparlerons demain de vos plans de voyages. Il va de soi que le clan des Saüsham vous accompagnera jusqu’à la frontière. Nous n’allons pas laisser des hôtes de si grande qualité traverser seuls le désert.

Chînir frappa de nouveau des mains et la jeune femme réapparut. Shari se leva, et après s’être inclinée devant son hôte, la suivit, imitée par ses compagnons.