Alliances (3)

Alliances (3)

Domiel était songeur. Assis en face de Lanea, il regardait son délicat visage, dont le regard sérieux semblait refléter ses propres inquiétudes. A coté d’elle, Djashim, épuisé, s’était endormi. Domiel enviait l’insouciance du jeune garçon. Son sommeil semblait si paisible, loin des sombres pensées qui encombraient l’esprit de ses aînés. Domiel et Lanea savaient en effet que, malgré toutes les épreuves qu’ils avaient endurées, le plus dur restait à venir…

Le porteur glissait silencieusement dans le tube souterrain. Propulsé par les rails magnétiques, l’appareil conçu par les Anciens avalait les lieues, menant les trois voyageurs vers Dafakin. Dafakin… Contrairement à nombre de mages ayant étudié à l’université, Domiel n’était pas originaire de la capitale. Il était né dans une province située bien plus à l’est, Omatel. C’était un endroit relativement pauvre pour Dafashûn, et rares étaient les habitants de cette région qui avaient la chance de devenir réellement des mages, c’est à dire des maîtres du savoir des Anciens. Seuls les éléments les plus prometteurs étaient sélectionnés et envoyés à Dafakin, et Domiel, par talent ou par chance, en avait fait partie.

Il se rappelait toujours le jour où son père était venu lui annoncer qu’il avait été choisi pour partir à l’université, et la joie qui l’avait envahi alors. C’était un sentiment qu’il n’avait pas ressenti depuis bien longtemps, et qui lui semblait à présent très éloigné. Des années d’exil en Sorcasard lui avaient appris que le Royaume des Mages était loin d’être aussi parfait que ce qu’il avait pu imaginer enfant. Par certains points, les royaumes humains de Sorcasard étaient plus avancés, au moins socialement, que Dafashûn. Les mages étaient tellement enfermés dans leurs lois et leurs traditions qu’ils étaient à bien des égards devenus plus arriérés que les « barbares » qu’ils méprisaient tant.

C’était d’ailleurs une de ces coutumes qui avait ruiné sa vie en l’empêchant d’épouser Lanea, la seule femme qu’il aie jamais aimé. Continuant à l’observer, le mage ressentit de nouveau toute la frustration qui l’avait envahi dans sa jeunesse. La famille de Lanea, les Elin, était très puissante à Dafakin, et ses membres formaient l’élite de la capitale. Ce pouvoir n’était hélas pas gratuit, et pour le conserver, les Elin devaient cultiver leurs alliances avec les autres grandes familles du royaume. Il était donc traditionnel de marier la fille cadette du clan à l’héritier de la famille Losinor, afin de sceller à chaque génération le pacte entre les deux groupes. Le fait que cet héritier, Omoniel, soit un vaniteux insupportable, n’entrait absolument pas en ligne de compte. Il était destiné à devenir archimage des Dalfblûnen, les maîtres de la matière, et c’était tout ce qui importait.

Même si Lanea avait donné son cœur à Domiel, cela n’avait eu aucune importance. Son père, Dafon Elin, avait décidé qu’elle épouserait Omoniel, et rien ne pouvait le faire changer d’avis. A Dafakin, les considérations politiques passaient avant toute chose. Et lorsqu’Omoniel avait découvert que sa femme voyait toujours en secret l’homme qu’elle aimait réellement, le scandale qui en avait résulté avait forcé le jeune Domiel à l’exil.

Il était cependant de retour, à présent, et il avait tout à craindre de la colère de son rival. Seul le sens du devoir envers ce qui avait été sa patrie, et la menace qu’Oeklos faisait peser sur le monde entier, avaient poussé Domiel à revenir à Dafakin, alors qu’il aurait pu choisir de s’enfuir avec Lanea.

La jeune femme le savait aussi bien que lui, et leurs pensées se rejoignaient. Elle prit la main de son compagnon en silence. Ils restèrent ainsi à se regarder alors que le Porteur les menait vers leur destin.

***

Le tube se mit à ralentir imperceptiblement avant de s’arrêter complètement. Domiel vit Djashim sortir de son sommeil, réveillé par la petite secousse marquant leur arrivée. Le tube s’ouvrit alors, révélant la plateforme d’accès de la station de Dafakin.

Station où les attendaient un groupe de gardes pourpres lourdement armés. Bien sûr. Domiel s’était douté qu’en activant une section du Tube inutilisée depuis des siècles, il allait déclencher l’alarme dans la capitale. Rien n’échappait aux autorités royales. Le comité d’accueil était cependant bien plus imposant que ce à quoi il s’était attendu.

Il en comprit très vite la raison, lorsqu’il aperçut le visage d’Omoniel derrière les gardes.

– Emparez-vous d’eux ! cria l’archimage. Ce sont des traîtres à la couronne !

Omoniel était rouge de colère. Comment avait-il pu savoir que … Mais oui, évidemment. Les Porteurs disposaient de systèmes de surveillance qui étaient sûrement accessibles depuis Dafakin. Omoniel savait donc probablement depuis plusieurs heures qui était à bord, et il devait ronger son frein depuis tout ce temps. Domiel n’avait plus le choix. Il se leva alors que les gardes pourpres s’approchaient et cria à son tour :

– Je suis un mage sous serment et je demande à être conduit devant le tribunal des archimages pour entendre de la voix même du conseil les charges qui pèsent sur moi ! Seule une réunion des douze ordres peut me démettre de mon statut.

Une autre voix ordonna soudainement :

– Arrêtez !

C’était un petit homme à la barbe poivre et sel, vêtu d’une tunique verte. Domiel reconnut Erûciel, l’archimage des Pleblûnen, les mages botanistes, adversaire de longue date de Dafon Elin, le père de Lanea, et donc d’Omoniel.

Cet homme a fait appel à son droit d’être déféré devant le conseil, dit-il. Il est donc intouchable jusqu’à ce que le tribunal aie statué sur son sort. Escortez-le, lui et ses compagnons, jusqu’aux chambres d’attente.

– Erûciel, je proteste, répliqua Omoniel. Il est évident que Domiel a enfreint la loi en ramenant un étranger dans notre cité. C’est un acte de trahison, et cela ne vient que s’ajouter à son évasion de la prison et ses actions en Sorcasard. Nous ne pouvons…

– Il est peut-être coupable de trahison, coupa Erûciel, mais la loi est claire. Tant qu’il n’aura pas été présenté devant le conseil, il doit être considéré comme innocent. Mais peut-être souhaitez-vous contourner la loi, Omoniel ?

L’archimage jeta un regard furieux à son aîné puis à Domiel. Il contint cependant sa colère.

– Vous paierez pour cela, Erûciel, finit-il par dire. On ne défie pas les Losinor sans conséquences.

– Je n’en doute pas, Omoniel, mais la loi est la loi.

– En tout cas je ne perdrai pas Domiel de vue cette fois-ci. Je vous accompagne.

– Faites comme bon vous semble, mais si vous portez la main sur lui, vous devrez en répondre.

Omoniel ne répondit pas, se contentant de toiser Erûciel d’un air dédaigneux. Il se tourna ensuite vers Domiel, et d’un geste de la main, lui indiqua qu’il le tenait à l’œil.

L’intéressé, qui avait suivi l’intervention d’Erûciel avec un certain soulagement, était à présent entouré de gardes pourpres. Il fit signe à Djashim et Lanea de le suivre, et tous trois se dirigèrent, poussés par leur « escorte » vers l’escalier qui menait à Dafakin.